vendredi 24 mars 2017

"Votre péché demeure" 4ème dimanche de carême



« Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. » Le problème du pécheur, souvent, c’est qu’il est convaincu d’avoir raison. Non seulement nous faisons le mal, mais nous pensons bien faire, nous ne reconnaissons pas que nous faisons mal. Mensonge sur nous-mêmes, hypocrisie donc, ou aveuglement, précisément ; le mal est redoublé, élevé au carré. Nous n’allons tout de même pas nous compter parmi les pécheurs !
Il faut que l’aveuglement nous ait jetés bien bas, comme l’aveugle-né, réduit à mendier, pour concéder qu’un autre voit mieux que nous. Il faut passer sa vie à mendier pour savoir que vivre c’est compter sur les autres plus que sur soi.
S’il s’agit de foi, on passe à l’aveuglement au cube. Non seulement on est aveugle, non seulement malgré l’aveuglement on dit voir, mais en plus on ne compte que sur soi, alors que croire c’est faire confiance, s’en remettre à l’autre. L’aveugle-né ne sait pas expliquer sa guérison. Il la raconte seulement, la répète autant de fois que nécessaire : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. ». Lui n’est pour rien dans cette affaire, juste bénéficiaire L’obstination à reconnaître ne pas savoir expliquer, le fait de ne pas maîtriser, le conduisent à la confiance, à la foi : « Seigneur, je crois ».
Ce que nous savons de Jésus par la culture et la catéchèse, les théories que nous pouvons élaborer et que l’on appelle parfois théologie ou catéchisme ne peuvent jamais faire disparaître la confiance en Jésus, la rendre inutile parce que nous saurions. Nous ne sommes pas disciples à tout savoir sur Jésus au point de ne plus avoir à croire, nous sommes disciples à demeurer dans l’inconnaissance. « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. »
Qui est Jésus ? Nous n’en savons rien. Mais il y a une chose que nous savons ; nous étions aveugles, et à présents nous voyons. Voilà le chemin de pensée qui conduit le mendiant à devenir disciple, voilà le chemin que l’évangile nous invite à emprunter. Cela suppose juste que nous nous reconnaissions pécheurs. Mais comment pourrions-nous le nier ?
N’allons pas penser que l’objectivité du miracle remplacerait l’objectivité de la foi, entendue comme savoir, contenu à propos de Dieu et de Jésus. Le miracle ici n’est que parabole, le passage des ténèbres à la lumière, annoncé dès le prologue de l’évangile. La vie des disciples est illumination comme disaient les premiers chrétiens pour parler du baptême qu’ils recevaient adultes. Le monde prend un autre sens, une autre allure lorsque l’on voit de la vision que donne Jésus.
Le monde apparaît dans sa vocation de fraternité libérée du mal, la maladie ou le péché (c’est ainsi que commence notre texte (Jn 9), et tout ce qui sauvegarde l’ordre ancien du monde, y compris la religion sacro-sainte des meilleurs, les pharisiens, est révélé pour ce qu’il est, mensonge, aliénation. La lumière est jugement qui met en évidence les pensées d’un grand nombre. La lumière qui vient dans les ténèbres et que les ténèbres rejettent désigne ceux qui se découvrent disciples à leur insu, engagés dans le procès de Jésus lui-même, engagés dans la lutte contre le mal pour un monde fraternel.
Les accusateurs se trouvent mêmes parmi les coreligionnaires ! Les violentes tensions dans l’Eglise n’en sont que l’illustration au niveau institutionnel. La suite de Jésus nous entraîne dans son procès, ainsi que l’aveugle. Mais comme personne n’accueille définitivement la lumière, nous sommes aussi les accusateurs ténébreux de nos frères.
Le procès de l’aveugle est celui de Jésus, c’est-à-dire le jugement du monde et le nôtre, non la sentence vengeresse de Dieu, mais la dénonciation de nos mesquineries, parfois sous couvert de dogmes et de religion, pour garantir l’ordre du vieux monde, l’ordre des ténèbres, qui nous va si bien ; point besoin de faire confiance ; il suffit d’avoir, de savoir et de pouvoir ; contre toute évidence, nous pouvons nous croire sans péchés. C’est stupéfiant !
Ceux qui n’ont rien, pécheurs publics, peuvent être les prophètes du monde nouveau, puisqu’ils ne peuvent que compter sur Dieu, croire en lui. « Jésus le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui. »

vendredi 17 mars 2017

"Donne-moi de cette eau" "J'ai soif" (3ème dimanche de carême)


« Donne-moi de cette eau. » La femme fait fausse route. L’eau dont parle Jésus n’est pas celle qui lui permettrait, magiquement, de ne plus venir jour après jour puiser, de ne plus se coltiner la corvée quotidienne de porter les seaux d’eau jusque chez elle. La femme de Samarie fait fausse route ‑ le quiproquo est chose commune chez Jean ‑ mais elle est en route, elle demande, elle s’adresse, elle prie et supplie, elle s’en remet, fait confiance, croit. « Donne-moi de cette eau. » C’est presque la prière de Jésus à la croix : « J’ai soif ». Voilà que la femme de petite vertu est icône de Jésus, annonce la dernière parole de Jésus.
Combien sont-ils qui se trompent sur Jésus ou ignorent tout de lui ? Combien sont-ils ces opposants à l’Eglise qui pourtant sont en route ? Combien sont-ils les chrétiens, les catholiques, qui confessent de façon orthodoxe la foi de l’Eglise mais sont empêchés de se mettre en route, attachés à la vérité comme l’âne à son pieu ?
Avons-nous soif ? Est-ce notre prière que formule la demande de la femme à la vie peu recommandable : « donne-moi de cette eau » ? Peu importe pour l’heure de savoir ce que nous demandons. Sommes-nous dans une relation de demande, sommes-nous avec Jésus comme ceux qui ont foi, ceux à qui il ne cesse de dire, « ta foi t’a sauvé » ? Mais encore faudrait-il avoir conscience de la nécessité du salut. Les vertueux ont-ils soifs ? Ils peuvent puiser leur eau sans problème ou ont du personnel à leur service pour le faire.
Autour du puits, au plus fort de la journée, comment ne pas crever de soif, comment dissimuler sa soif ? Jésus est toujours présent au bord des puits, près des eaux vives, parce qu’il sait que c’est ici que nous traînons, hommes et femmes de désir. Nous adresserons-nous à lui ? Lui ferons-nous confiance ?
Si nous consentons à ce que la rencontre nous mène là où nous n’avions pas prévu, là peut-être où nous ne voulions pas aller, la route de la vie est ouverte, déchiffrée. « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. » Le disciple le plus vertueux ne peut que reconnaître qu’il n’est pas fidèle, et se réjouir avec tous les pécheurs que Jésus soit venu pour chercher et guérir ce qui était perdu.
Pour être disciple, il faudra sans doute changer de vie. Pour l’heure, il faut oser faire confiance, c’est-à-dire attendre d’un autre que nous-mêmes ce que nous ne pouvons nous procurer, nous en remettre à travers un autre à Jésus lui-même, nous abandonner à l’autre, parabole de Jésus.
La vie de foi est désir qui oblige à rencontrer l’autre, à compter sur l’autre. La vie de foi se nourrit et se désaltère de la différence, celle du frère, celle de Jésus, qui ouvre à ce que nous ne pouvons nous procurer. Nous avons besoin pour croire de rencontrer l’autre, parce que croire c’est mettre sa confiance en quelqu’un qui n’est pas nous.
Une fois Jésus rencontré, ne le prenons pas pour l’arbre à l’ombre duquel nous pourrions nous reposer, le pieu auquel nous nous accrocherions pour que rien ne nous égare ou entraine. Si Jésus est au lieu du désir, il est toujours ailleurs. Comme le puits du désert, il se déplace et nous suit dans notre soif de vie. Aussi inutile qu’impossible de rester sur place.
Un désir figé, c’est le fétichisme, c’est la transformation sacrilège du plus spirituel en plus matériel, un lieu pour prier, des règles pour croire, un rituel à observer scrupuleusement. Or c’est en esprit et vérité que l’on adore Dieu. Si la foi ne nous libère pas de tout, y compris des règles religieuses, si la foi ne libère pas le désir de la rencontre et la rencontre de l’autre, nous nous étions leurrés. L’adoration en esprit et vérité ne nous attache qu’à Dieu, c’est-à-dire aux frères qui sont ses enfants bien-aimés. Attaché à Dieu, il n’y a plus de lieu, de temps, de règles ou de dogmes qui comptent, puisque c’est en esprit et vérité qu’on l’adore.

vendredi 3 mars 2017

Les autres d'abord (1er dimanche de carême)


Jésus au désert est tenté (Mt 4, 1-11). Comment est-il possible que Jésus lui-même connaisse la tentation ? Qu’on lise le livre de la Genèse ou l’évangile, le mal conséquence du fait de céder à la tentation, ne semble pas si grave. Qu’est-ce que manger un fruit interdit ? En quoi cela porte-t-il atteinte au prochain ? Qu’est-ce que transformer des pierres en pain, surtout si l’on a faim ? En quoi cela est-il un mal ? Qu’est-ce que provoquer le miracle, sauter du haut d’un pinacle et compter sur Dieu pour en réchapper ?
On paraît dans tous les cas assez loin de ce qui nous apparaît aujourd’hui comme évidemment mal, le meurtre, le viol, les violences, le mépris des droits de l’homme, le vol et le détournement de biens, la corruption, l’abus de pouvoir. Et pourtant. Se prosterner devant le diable paraît plus dangereux, surtout si le diable n’est pas un personnage de la mythologie chrétienne mais le chiffre du mal. Il y a un crescendo dans les tentations selon Matthieu, la magie, le miracle, la toute-puissance. Cet ordre est modifié par Luc, qui fait du miracle ‑ la mainmise sur Dieu ‑ la tentation suprême.
Derrière le dérisoire d’un fruit dérobé il y a la racine de notre mal, du mal. Il faudrait que nous réalisions : nous pouvons manger de tous les fruits sauf ceux d’un seul arbre. Tous les fruits de tous les arbres, c’est énorme, c’est beaucoup, beaucoup plus que ce dont nous pourrions avoir besoin. Pourquoi cela ne suffit-il pas ? Pourquoi vouloir cet unique fruit ?
Nous n’avons jamais assez, nous voulons toujours plus, nous sommes insatiables. Il nous manque toujours de l’argent, du pouvoir, du plaisir. Ce qui nous manque est plus désirable que ce que nous avons au point que ce que nous avons paraît sans saveur ; le fruit était beau à voir et désirable à manger. Il nous faut toujours passer devant, en premier, avant tout le monde. Qu’on regarde comment nous nous conduisons sur la route, c’est exactement cela, moi d’abord, les autres après.
Faut-il s’étonner de cet appétit de toujours plus ? N’est-il pas le ressort de notre vie ? Le désir est ce qui nous pousse ou nous attire à plus d’inventivité, de découvertes, de connaissances. L’arbre ne s’appelle-t-il pas justement l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ou l’arbre de la vie ?
Pensez-vous que Dieu, sadiquement, ait posé cet arbre au milieu du jardin, pour qu’on ne voie que lui, que l’on bute toujours sur lui ? Evidemment non, l’arbre est dans un coin, caché, mais, au cœur de notre humanité, donc au centre, il y a la blessure de notre finitude, la blessure de n’être pas tout, de n’être pas tout-puissant, ce que curieusement nous appelons Dieu ; le ver est dans le fruit.
Au cœur de notre humanité, il y a une blessure, celle de n’être pas tout, celle de ne pas avoir tout, celle de ne pas passer avant tout le monde. Dit ainsi, c’est infantile, et l’éducation tente de contenir la violence de l’infantilisme. Il ne s’agit cependant pas de la contenir, il faut en sortir, grandir, être homme, de la pleine stature de l’homme, de la stature du Christ.
La finitude est notre condition, source du désir et terrible blessure. La finitude dont nous avons conscience par le désir se fait désir de l’infini. L’infini est notre vocation mais la finitude notre condition. La vocation à l’infini, c’est l’espérance de la satiété, de la justice et de la paix pour tous. La quête de l’infini est ce dont nous vivons dans l’amour, celui des proches, celui que nous portons à tout homme, celui que nous portons à Dieu.
La tentation, c’est l’endroit précis où le désir d’infini peut conduire à tout attendre des autres ou à se saisir de ce que nous pensons pouvoir nous combler. Dans le dérisoire d’un fruit se dit notre humanité. Son désir peut être joie, parfaite, ou mal et mort… des autres. Notre finitude est parfois, souvent, douleur, jusqu’à notre propre mort.
Comment faire de notre finitude et du désir la joie ? A consentir au mal que fait le manque, à consentir qu’être homme c’est manquer de ce qui fait que nous ne sommes pas infinis, à consentir que tout avoir, tout dominer, tout pouvoir n’est qu’un ersatz, un substitut trompeur, qui nous laisse encore plus inassouvis. Le chemin de la joie passe par l’acceptation de la blessure originelle, le chemin de la joie passe par un chemin qui nous fait mal, qui rappelle notre mort, parce qu’il passe par la mort, le renoncement, le chemin du serviteur.
Laisser passer l’autre devant, ne pas tout vouloir, tout pouvoir, tout avoir, nous est douloureux, lutte contre notre infantilisme narcissique, combat de la finitude d’un être qui se sent appelé à l’infini. La joie, la joie parfaite, consiste à ne pas prétendre saisir cet infini mais à le quêter, dans l’amour des frères, proches ou non, dans l’amour de Dieu. Non pas moi d'abord mais les autres d'abord. Les autres d’abord, c’est la vie de Jésus, c’est le chemin du serviteur, c’est notre chemin.

mercredi 1 mars 2017

La conversion en douceur



Un nouveau carême pour se préparer à célébrer une nouvelle fois la Pâque du Seigneur. C’est curieux, cette nécessité de reprendre toujours le chemin de conversion. Nous ne serions donc pas encore donnés à celui en qui pourtant nous prétendons avoir mis notre foi ? Ou bien la naissance à la vie nouvelle est-elle de chaque jour comme la fidélité qu’exige chaque instant et ne se décide pas une fois pour toute ?
Ou bien, serions-nous passés à côté de la conversion jusqu’à présent, non pour le vouloir, mais en ratant la cible ? (Rater la cible, c’est l’étymologie de pécher.) Nous avons appris, nous transmettons, que se convertir, spécialement pendant le carême, est une question d’efforts, de sacrifices. Mais pourquoi faudrait-il que la conversion coutât ? Pourquoi, pour le moins, faudrait-il la définir d’abord par le fait qu’on devrait en baver ?
Et si cette stratégie du sacrifice, disait justement notre manque de conversion, si la stratégie de l’effort consistait à éviter le véritable enjeu, tout en se persuadant du contraire. Ce serait terrible, ce serait l’erreur canonisée par le mensonge ; mais comment le mensonge sanctifierait-il ? L’opposition évangélique, décidée et toujours plus violente, à l’hypocrisie religieuse représentée par les pharisiens, dénonce cette logique de mort. Me privant de ceci ou cela, je me garderais de revenir au Seigneur, de me retourner vers le Seigneur, tout en me convainquant du contraire.
Qu’ai-je à changer dans ma vie pour suivre encore Jésus ? Ce n’est pas tant à moi de le décider. Il suffit d’ouvrir les yeux dans le miroir que nous tendent les frères. Ce que nous supportons le moins en eux est ce que nous détestons en nous, ce qui nous renvoie à nos propres limites, à ce qui nous insupporte, nous agresse. C’est là qu’il convient d’accueillir le salut de Dieu. C’est là qu’il convient de se laisser réconcilier par Dieu. On ne convertit le pécheur qu’à l’aimer, à commencer par nous-mêmes. Comment aimerai-je l’ennemi qui est en moi pour lui annoncer la libération ? Et si je continue à le haïr, comment aimerais-je mon prochain comme moi-même ?
Se convertir, c’est consentir à au regard d’amour et de guérison que le Seigneur pose sur nos ténèbres, sur nos plaies, comme on le voit faire dans l’évangile, avec les aveugles et tous les malades qu’il ne cesse de relever, de ressusciter. Vivants, nous aurons soin des vivants, spécialement de ceux qui sont au bord de la mort, physique ou sociale, moribonds, et l’obscurité même sera comme le plein midi. La conversion est douceur lumineuse.
« Est-ce là le jeûne qui me plaît, le jour où l’homme se mortifie ? Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable au Seigneur ? N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug, renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ? […] Ta lumière se lèvera dans les ténèbres et l’obscurité sera pour toi comme le milieu du jour. » (Is 58, 5-7, 10)

mardi 28 février 2017

Quand tu pries... (Mercredi des cendres)


L’extrait d’évangile que nous venons d’entendre (Mt 6, 1-6, 16-18) semble construit en trois moments identiques, trois enseignements respectivement sur l’aumône, la prière et le jeûne. Si nous ouvrons le texte de Matthieu, le volet sur la prière se distingue pourtant des deux autres. Il n’est pas structurée par la seule opposition entre une manière de faire, celle des hypocrites, et ce à quoi Jésus invite, reposant sur le secret, disons la discrétion, parce que, comme le dit la conclusion en refrain, « ton Père qui voit dans le secret te le rendra. »
Le volet sur la prière connaît une excroissance dont on ne sait pourquoi la liturgie nous prive. Et voici ce qu’on lit : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez. Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es dans les cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs. Et ne nous soumets pas à la tentation ; mais délivre-nous du Mauvais. Oui, si vous remettez aux hommes leurs manquements votre Père céleste vous remettra aussi ; mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements. »
La prière n’est pas un acte public ; pas de prières de rue ni même de prières ostensibles dans les lieux d’étude de la parole divine et de rassemblement des croyants. Peut-être pour entendre cela, faut-il se souvenir que le culte, dans l’Antiquité, a une valeur publique, civile. La pratique religieuse est un acte citoyen au sens où il étaye la cité, la société. Il tient les personnes dans des règles qui permettent de vivre ensemble.
Certes, pour nous, il n’en va plus ainsi. Pourtant, nombreux sont ceux qui regrettent ce rôle de la religion dans la société voire expliquent le mal de la société actuelle par la disparition ou l’exclusion de sa dimension religieuse. Mais c’est Jésus lui-même qui privatise la prière, la renvoyant à la chambre, au secret. Ce n’est pas la laïcité qui chasse la prière de la cité ou de l’espace public, c’est Jésus lui-même.
Est-ce à dire qu’il n’y aurait pas de sens à prier ensemble, à plusieurs, comme en ce moment ? Le texte n’en dit rien si ce n’est que la prière enseignée ne peut se dire autrement qu’au pluriel, Notre père. Un Notre père qui tranche avec le ton père voit dans le secret. Ainsi donc, même en assemblée ‑ et comment les membres de l’Eglise ne seraient-ils pas assemblée – la prière ne peut être manifestation publique, qu’il s’agisse de la religion civile ou d’une démonstration de présence, de visibilité ou de puissance.
Disons-le autrement, la prière ne peut être instrumentalisée. Elle est un but et ne peut servir. Elle ne sert à rien ou se perd. On ne prie pas pour construire la société, pour manifester ostensiblement l’importance que l’on accorde à la foi, pour se faire entendre politiquement, etc. La prière est la gratuité dont témoigne le secret de la chambre et le cœur du Père.
Je retiens un second trait de l’enseignement de Jésus. La prière, ce ne sont pas des prières. Prier, ce n’est pas réciter des prières ou multiplier les paroles, comme les païens qui rabâchent. Prier, c’est tâcher de se tenir en présence de Notre Père. Il n’y a rien à faire dans la prière. Les rites, les prières ne sont pas la prière, au mieux ce qui la guide, au pire, ce qui s’y substitue. Prier n’est pas accomplir un rite ni pratiquer. Prier, c’est se retirer (dans la chambre), fermer la porte sur les activités. Prier, c’est le temps de la passivité, lorsque l’époux pénètre dans la chambre et que l’on se fait accueil seulement, réception, réponse.
Se tenir devant lui. C’est tout. Le laisser venir pour demeurer en sa présence ; mieux, se rendre à son absence pour désirer sa présence. Combien de pensées nous assaillent, nous occupent, nous distraient. Les mots de la prière viendront nous recentrer, Notre Père. Ces deux seuls mots suffiront ; parfois il en faudra un peu plus. Mais le but n’est pas de réciter le Notre Père comme une prière que des païens rabâcheraient, mais de se reposer, au deux sens du mot, devant, dans et sur le Seigneur.
Pour qui ne sait pas faire, dix secondes de temps en temps, dans la journée, seront un bon chemin d’apprentissage. Ensuite, il faudra sans doute passer bien des heures à se faire suer, à désespérer. Puis, quand même le fait d’y arriver ou pas n’importera plus, parce que le secret de la prière est secret pour celui qui prie d’abord, on persévérera devant Notre Père, quoi qu’il arrive. Notre Père…


Traduction JF Garneau
The gospel extract that is proclaimed, on Ash Wednesday, seems to be constructed in three identical moments, three teachings, respectively on alms, on prayer, and on fasting.
To be sure, if we read Matthew’s full text, the part on prayer is somewhat different from the other two. It is not only structured by an opposition between the way hypocrites do things and what Jesus asks us to do (which rests on secrecy or, better put, discretion because, as the conclusion that comes as a refrain says, "your Father Who sees in secret will reward you for this."
No. The section on prayer has an additional section of which we do not know why the liturgy deprives us. And this is what we read in that unproclaimed section: "In your prayers, do not rehearse like the Gentiles: they imagine that by speaking a lot they will be listened to better. Do not do as they do; For your Father knows full well what you need before you even start asking Him. So pray thus: Our Father who art in heaven, hallowed be thy name, thy kingdom come, thy will be done on earth as it is in heaven. Give us today our daily bread. Forgive us our debts as we forgive our own debtors. And do not submit us to temptation; But deliver us from the Evil One. Yea, if ye forgive men their failings, then your heavenly Father will forgive you as well; But if you do not forgive men what they owe you, then your Father will not forgive you your failings either."
Prayer is not a public act; no street prayers are to be held, nor even ostensible prayers in the places of study of the divine word or at the beginning of a gathering of believers. To understand this passage, it might be good to remember that worship, in Antiquity, had a public, civic value. Religious practice was a civic act in the sense that it supported the city, society. It provided common rituals and common values to the people, thus allowing them to live together.
It is certainly no longer thus, for us. Yet many people regret that role which religion can have in society, and even explain a big part of the failings of today's society by the disappearance or exclusion from the public realm of its religious dimension. But it is Jesus himself who privatized prayer, returning it to the privacy of one’s bedroom, to secrecy even. It is not secularism that chases prayer out of the public realm, it is Jesus himself.
Does this mean that it would be meaningless to pray together, as the people attending the Ash Wednesday celebration will be doing? The text does not say anything on this, except for the fact that the prayer taught can not be said otherwise than in the first person plural, Our Father. An “Our father” [Matthew 6:9] which contrasts with the “thy Father” who sees you in secret [of Matthew 6:6]. Thus, even in public assemblies –and how could we not call an assembly the gathering that the members of the Church do at mass—prayer can not be a public manifestation, whether of civil religion, of Christian visibility, let alone of Christian social might.
Let us put it differently, prayer can not be instrumentalized. It is itself the goal and can not be reduced to the realm of means. It is without practical use or is no longer prayer. One should not pray to build togetherness among us, to show others the importance that we attach to faith, to make ourselves heard politically, etc. For prayer is the gratuitous gratitude that gratiously graced men bear witness to, in the secret of the bedroom and of their heart towards a Father that is theirs alone [THY Father, in Matthew 6:6] while being all at the same time [OUR Father, in Matthew 6:9].
And here’s a second feature of Jesus’ teaching. Praying is not about reciting prayers. To pray is not to multiply words, like those Pagans who go through the incessant repeats of mantras or formulas. To pray is to try and stand in the presence of Our Father. There is nothing to be done in prayer. Rites and prayer formulas are not praying, at their best, they guide us to it, at their worst, they substitute themselves for it. Praying is not a ritual or a practice. Praying consists in retiring one self (in one’s room), in closing one’s door on one’s busyness. To pray is to make time for passivity, for that moment when the bridegroom enters the room and we make ourselves pure welcome, pure receiving, pure answering [pure “Fiat!”].
To stand in front of Him. That's all that is asked of us in prayer. To let him come and to dwell in His presence” Better still: To go to his absence and desire his presence! How many thoughts assail us, occupy us, and distract us when we try to stand in that place. The words of prayer formulas will come handy at such time to help refocus us on the task at hand, which is to be in the reciprocal real presence of our selves to the Our Father. These last two words alone should suffice most of the time. Sometimes it will take a little more. But the purpose is not to recite the Our Father as a mantra, like Pagans might do, but to rest at the same time in front of, on, and in the Lord.
For those who do not know how to do this, ten seconds from time to time, during the day, will be a good learning path. Then, it will probably involve many hours of practice, not all of them easy and some of them putting in question the usefulness of it all. But then will come the time when even the fact of succeeding or not at prayer will no longer matter, because the secrecy of prayer [if it is to be secrecy at all] implies being secret also for the one who prays, one shall therefore persevere before Our Father, whatever happens. Our Father…