vendredi 26 août 2016

La dernière place (22ème dimanche du temps)



Pourquoi ce conseil de Jésus, si ce n’est cette recommandation, de s’assoir à la dernière place (Lc 14, 1-14) ? S’agit-il seulement d’humilité ou de misérabilisme, d’une astuce qui permet de ne pas avoir honte d’être relégué et de tenter l’honneur d’être promu ?
On se doute que si l’évangile n’a rien d’autre à dire que des règles de bienséance et de bonne conduite, il n’a guère d’intérêt. Cela n’a pas empêché les chrétiens de cultiver ces règles, et si vous voulez en rire, ou en pleurer, allez voir la pièce de Jean-Luc Lagarce, Les règles du savoir-vivre dans la société Moderne.
Cela n’empêche pas les ecclésiastiques de revendiquer les honneurs, les hochets, titre de prélat, soutane filetée ou à traine (je vous recommande les photos d’un cardinal sur internet avec sa traine de plusieurs mètres de long !). Mais les ecclésiastiques ne sont pas les seuls, et nombreux parmi nous aiment les honneurs, aiment être reconnus. Et pourquoi pas.
On dira, c’est naturel ; nous cherchons à être reconnus parce que sans reconnaissance, on ne peut vivre. On dira, il faut d’abord avoir une identité, après on pourra discuter avec tous. On dira, il faut d’abord les bases, après la critique. Mais non, on apprend à se dépendre de la reconnaissance pour être disciple, frère et serviteur. Les sept milliards d’humains reçoivent-ils la reconnaissance que nous exigeons pour nous ? On reçoit son identité des autres dans la rencontre, le dialogue et le débat ; on fonde les bases à les savoir relatives, critiquables.
Sinon… sinon, c’est la guerre. Si Jésus recommande la dernière place, justement en remarquant ceux qui se placent, c’est d’abord parce que c’est la seule façon d’éviter la violence. Il suffit de regarder et c’est ce que fait Jésus. Il voit le manège, peut-être même les manigances ou les magouilles, hier comme aujourd’hui.
Etre le premier ! Et dire que l’on a enseigné cela, que l’on enseigne cela dans les meilleurs établissements catholiques ! Comme il n’y a qu’une première place, forcément, au minimum, elle est en compétition, au pire elle excite les jalousies et les haines, la violence. Le triste spectacle de la politique intérieure et internationale nous montre cela à longueur de colonnes de journaux, au point d’éclipser tous ceux qui s’engagent en politique, pour les autres, pour le bien commun, pour disparaître.
Comment se fait-il qu’une parole aussi centrale de Jésus ait été et soit encore aussi délibérément ignorée par nous-autres, ses disciples ? Les premiers seront derniers. Ce n’est pas une lubie passagère des évangiles, mais un accord de tous, et dans la répétition, pour attribuer cette conviction à Jésus. Que cherchons-nous encore les premières places ?
Oh certes, nous avons de bonnes raisons. On pourrait, dit-on, exceller et être pacifiques et même artisans de paix. On pourrait, dit-on, faire du pouvoir un service. Mais non, cela n’est pas vrai. Il faut arrêter ce genre de contorsions homilétiques ou morales. Seule la dérision des pouvoirs, à commencer par ceux qui les détiennent, peut limiter les dégâts. J’ai connu un supérieur de séminaire qui excellait à ce jeu. Il ne perdait rien de son autorité, au contraire. Il tâchait de n’être pas dupe et de rendre les autres libres. Il était au service des jeunes et se moquait de lui. Vous n’avez qu’un seul père, vous n’avez qu’un seul maître. N’appelez personne du nom de rabbi ou de père. Et l’on continue, mon père, Monseigneur, Excellence, Eminence !
Que le pouvoir soit nécessaire, qu’il vaille mieux qu’il soit tenu par les bons que par les méchants, c’est certain. Mais cela ne suffit pas. Le pouvoir corrompt, et seule sa dérision permet peut-être d’y échapper. Et la dérision du pouvoir, c’est le service, et même l’esclavage. Plus notre pouvoir est grand, en famille, dans l’entreprise, dans l’Eglise, en politique, dans une association, plus nous devons prendre la figure de l’esclave, agir comme lui, être à la merci. Ne pas croire en son pouvoir, l’exercer pourtant, c’est se faire esclave des frères.
Je ne dis rien d’original. C’est sans cesse répété par l’évangile et que nous ne voulons pas écouter, et que nous ne voulons pas voir. C’est le chemin de Jésus lui-même. Il s’est fait le serviteur, l’esclave, lui, le maître et Seigneur. C’est le scandale de l’évangile, sa vérité, le maître s’est fait serviteur, le maître est condamné comme un maudit, un vaurien.
« Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi comme moi j’ai fait pour vous. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé. Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites. » (Jn 13, 13-17)

dimanche 21 août 2016

La porte étroite - Lc 13, 22-30 (21ème dimanche du temps)

A propos de Lc 13, 22-30
Le salut, c'est la rétribution de nos actes bons ou mauvais, un salaire, ou la vie et le bonheur ?
Si c'est la rétribution, il ne faut pas s'étonner que la porte soit étroite. Et encore, il est dit ailleurs que pour les hommes, c'est impossible, porte close, pire, pas de porte du tout, impasse.
Pourtant, certains s'obstinent à penser le salut comme rétribution de leurs mérites, parmi lesquels, et non des moindres, d'être des familiers du Seigneur. Nous avons mangé et bu avec toi, tu as enseigné sur nos places.
Mais comment se dire familier du Seigneur quand on pratique l'injustice, comme si le nom de Dieu était une formule magique ? (Cf. Jr, 7). N'est-ce pas pour cela que l'on ne peut prononcer le nom de Dieu, pour ne pas s'en servir comme d'une formule magique ?
Si le salut est rétribution, rien ne le garantitet surtout pas l'appartenance au (peuple du) Seigneur. Version lucanienne de la parabole des brebis et des boucs de Matthieu (Mt 25, 31 ss).

Si le salut est vie et bonheur, alors, comme la vie et le bonheur, il se reçoit. Qui s'est donné la vie ? Qui s'est donné le bonheur ?
Le salut, comme la vie, comme le bonheur, se reçoit; il ne s'achète pas ou ne se procure pas ou ne se fait pas.
Et la porte du salut est large, comme la miséricorde de Dieu. Elles sont ouvertes, les portes du salut (Ps 118, 19-21) en grand et toutes les nations y entrent, pas seulement le peuple choisi, pas seulement les amis de Dieu ou ceux que l'on appelle amis de Dieu. C'est la superbe prophétie d'Isaïe (Is 66, 18-21) que Jésus reprend ici.

Jésus parle ici comme souvent par antiphrase, ou selon une logique qui pousse à changer son regard. A question stupide, réponse stupide. A penser que le salut se fait, est rétribution, on va à l'impasse; forcément la porte est étroite et tous sont condamnés, car qui n'a jamais méprisé son frère, qui n'a jamais été injuste.

La porte du salut est large, parce que le salut, c'est Dieu qui se donne, c'est la vie et le bonheur, et Dieu ne donne pas chichement, sa miséricorde, son amour sont infinis, larges, qui embrassent la création entière.
Et si l'on veut poser la question du salut des méchants, des injustes, il faudra être soi-même des justes. Mais qui en est ?



Traducted y completed by Jean François Garneau
Is salvation really the reward for our good or bad deeds, the salary we received, at the end of our lives, for a job well done or poorly done? Or is salvation not, rather, just life and happiness, but in the fullest?
If salvation is a reward, then one must not be surprised that the door given access to it is narrow, the discipleship to get there, harsh, and the grace to get it, costly. In fact, the Gospel says elsewhere that for men and human doing, crossing that door is impossible. The door is closed or, worse still, there is no door, our hope of finding one leads to a dead end.
Yet despite all those killjoy passages in the Gospel against any attempt to think of salvation as a reward for our good deeds (among which, the most meritorious being to have gone to confession and communion regularly, so much so that one can pretend to have spent one’s life in the intimacy of the Lord). We have spent our lives eating and drinking with you, we have spent our lives following your teaching on discipleship.
But how can one pretend to be in the intimacy of the Lord when one is complicit of all the injustice that goes on in the world (the nuance between explicitly or implicitly complicit meaning next to nothing given the atrocious level of that injustice), as if God's name was a magic word (See Jeremiah 7)? Is that not why one cannot pronounce the name of God, so as not to use it as a magic word?
If salvation is a form of retribution, nothing can guarantee it, and especially not proper membership of the people of the Lord (i.e.: identity Catholicism). See the Lukan version of the parable of the sheep and the goats in Matthew (Luke 13: 22-30 being Luke’s adaptation of Matthew 25; 31-46).
On the other hand, if salvation is life and happiness, then, as is the case for life and happiness, it’s not something that can be earned, only something that can be received. Who managed, ever, to give oneself one’s life? Who managed, ever, to give oneself one’s happiness?
Salvation, like life, and like happiness, is received; it cannot be bought, it cannot even be acquired through other means (such as pleading with God with lots of weeping on the misery of our fate) and it cannot be made as a result of some costly discipleship on our part.
And yet when understood as a gift (rather than the reward for our good deeds), the doors of salvation are wide open, as wide as God’s mercy. Psalm 118: 19-21 says it in so many words: They are open, the doors of salvation, and all nations will come, not just the chosen people, not just the friends of God, those who called themselves or are callsed “friends of God”. This is the great prophecy of Isaiah (66: 18-21), which Jesus here repeats.
In short, Jesus speaks ironically in the passage of the narrow gate (i.e.: by pushing the logic the law to such an extreme that it ends up exploding). In so doing, he forces one to conversion, to change the legalistic way we look at things. Ask a stupid question and you’ll get a stupid answer, can we almost hear him say. If you want to think of salvation in terms of reward, then look at the dead end it leads you into. Of necessity, the gate of salvation will need to be narrow and all your efforts to be doomed. For all are damned in this perspective for who has never despised his brother, who has never been unjust…
The only way the door of salvation can be broad is because salvation is God Himself giving Himself to us. It is that, not costly discipleship, which is life and happiness. And God is not cheap with his gifts. His love and mercy are infinitely broad. And they embrace the whole of Creation.
And if one insists to continue raising the question of the fate of the truly wicked and the truly unjust, the only answer to be given to us is who the hell do you think you are to look upon those truly wicked and those truly unjust with such moral self-righteousness?

samedi 20 août 2016

¿Coger o acoger? (Domingo 21 del tiempo)



¡Cuánta extraña nuestra preocupación de saber quien se salve! Queremos nombrar, queremos saber, queremos conocer el juicio antes de su tiempo. ¿Por qué?
¿Para ser tranquilizados con nuestro caso? A menudo, siendo del pueblo de Dios, ya estamos más o menos seguros que todo irá bien para nosotros ¡estamos del buen lado! Pero los demás…
Ya en el primer testamento ¿no hay seguridad o certeza de salvación? Es la gloria del nombre de Dios mismo que todos reciban la salvación. Sería un fracaso para Dios que unos se pierdan. Y así él mismo se hace pastor, porque los pastores no hacen correctamente el trabajo, no se preocupan del pueblo.
Sin embargo, el pueblo de Dios, judíos como cristianos, musulmanes también, todos, pensamos que perteneciendo en la comunidad elegida, no habrá problema. ¡Pero es superstición! ¡Es magia! Un talismán, una fórmula mágica que protege sin que se trate de amor. Con Dios somos como vendedores cuando se trata de amor. ¿Bastaría que uno tenga siempre el nombre de su pajera en la boca aun que nunca la vea? ¿Qué sentido decir el nombre de Dios ‑lo que no se permite por esta razón precisamente‑ si nunca decimos algo a Dios, si nunca nos dirigimos a él?
La respuesta de Jesus a la pregunta de saber quién podrá entrar en el reino de Dios se hace en dos momentos. Primero, la puerta esta estrecha. Segundo, el criterio de la salvación.
La puerta esta estrecha, el camino es difícil. ¿De verdad? En todas las escrituras Dios se muestra como el que perdona, que perdona todo, setenta veces siete veces. El es el misericordioso. ¿Cómo pensar que sea difícil entrar en el reino? La puerta de la misericordia esta ancha.
Si contamos con nosotros y no con Dios, es muy claro, es imposible. Para los hombres, es imposible. La salvación, como la vida, es algo que se recibe, no que se puede comprar, adquirir, obtener. Pero pensamos que los meritos tienen que ser pagados. Pensamos que una vida buena vale una retribución. Pensando así, nos olvidamos que solamente se puede recibir la vida. Nadie puede dársela. Lo mismo con la felicidad. ¿Quién se la ha dado? La salvación es vida y felicidad y no nos la podemos dar. Pensar en Dios con el modelo de la retribución en lugar del amor no prohíbe entender cualquier cosa de Dios.
La respuesta de la puerta estrecha es una antífrasis. ¡A preguntas estúpidas, respuestas estúpidas! “¿«Serán pocos los que se salven?» Jesús les dijo: «Esforzaos en entrar por la puerta estrecha.»” ¿Qué nos importa el número de salvados? No es el problema. El problema es el de la vida, es decir de la acogida de la vida. Una vez más, la vida sólo se puede acoger, nunca coger. ¿Cómo dejar la vida de Dios ser la nuestra? Es el sentido de la vida y de las palabras de Jesus.
De verdad, la puerta no está estrecha, porque Dios nunca cesa de darnos la vida, de darnos su vida, de darse, de ofrecerse. La salvación corre como un torrente después de la lluvia, transformando el desierto en un valle fértil.
Por lo tanto, abandonando la idea de la retribución, algunos piensen que no vale la pena romperse la cabeza. Si Dios siempre perdona ¿por qué hacer el bien? ¡Pero, qué razonamiento! Vivir en paz y feliz con los demás ¿sería una carga pesada de tal modo que preferíamos hacer el mal?
Pues viene el segundo punto de la respuesta de Jesus, el criterio de la salvación. Es el tema de la parábola de las ovejas y de las cabras que acabamos de oír en la versión de Lucas, menos conocida que la de Mateo. Despreciar a cualquier hermano, a cualquier hombre, es despreciar a Jesus mismo. Y si se trata de salvación ¿cómo sería posible despreciar a Dios?
La salvación se recibe, Dios se recibe y nunca cesa de ofrecerse. Quien desprecia al hermano rechaza la salvación. No basta pronunciar el nombre de Dios o pertenecer en su pueblo para acogerlo, hay que entregarse a él, como los amantes, hay que amar a los demás, porque son hijos de Dios, pues hermanos nuestros.

lundi 15 août 2016

Siendo discipulos de Cristo, participamos en el fracaso de la muerte (Asunción)



Celebrando a Maria ¿qué hacemos? Celebramos a Jesus. No hay fiesta para nosotros, discípulos de Cristo, que no sea fiesta de Jesus. Pienso importante recordar esto, porque a veces, me parece que somos más marianos que cristianos.
Celebrando la Asunción de Maria ¿qué hacemos? Celebramos a Jesus en su victoria sobre la muerte, la suya y la nuestra. Celebramos la resurrección del Señor, en la cual, Maria y nosotros encontramos el fracaso de la muerte. Si Dios es por nosotros ¿quién contra nosotros? ¿Quién nos separará del amor de Cristo?
No hay en nuestra fe varias cosas que deberíamos creer, una lista, más o menos compleja. Creer no se hace con un catálogo de verdades que deberíamos confesar. Creer es ser discípulos de Cristo, solamente. No se trata de una verdad nocional, sino de una amistad o de una fraternidad. Creer es experimentarse como hermanos o amigos de Jesus: Mi madre y mis hermanos son los que oyen la palabra de Dios y la obedecen, y todavía, os llamo amigos míos.
No veneramos ahora a una mujer pero proclamamos nuestra esperanza ya realizada en ella. La victoria de Cristo sobre la muerte es también nuestro asunto. Ya es posible vivir con Cristo, escuchando su palabra, poniéndola en práctica, siendo hermanos y amigos suyos.
Estamos comprometidos en lo que celebramos. Celebrar la Asunción de Maria es seguir viviendo la vida de Jesus, ya aquí y ahora.
No esperamos primero una vida después de esa, porque ya somos invitados a vivir esta vida con Jesus. ¿No es eso la resurrección, la vida eterna, vivir con Jesus? Maria no es primero la Madre de Jesus pero representa la humanidad de la cual Jesus recibió su carne. La humanidad, y nosotros en ella, ya tenemos la oportunidad de vivir divinamente, como el Padre y su hijo Jesus, llenos del Espíritu santo.
El Espíritu da vida nueva a la carne, derramado sobre nosotros, cuando Jesus entregó el Espíritu. No dice el evangelio que Jesus devolvió su espíritu sino que entregó el Espíritu. ¿A quien lo entregó sino a nosotros? ¿Y de qué espíritu se trata sino del Espíritu del Padre y del Hijo, que es Señor y dador de vida?
Así, si puedo decir ¡no celebramos a María, tampoco esperamos la vida eterna! Estamos aquí porque intentamos ya vivir de la vida eterna, es decir la vida de Dios, es decir vivir divinamente. Estamos aquí porque vivir, para nosotros, significa intentar ser reflejo de la vida divina dentro de la vida y del mundo humano.
Inscribir la vida divina en el mundo es una manera de oponerse a la muerte. No, la muerte no tiene la última palabra. No, la muerte no reina, incluso si a menudo y de todas partes, se impone. Cada vez que la hacemos retroceder, dejando la fuerza del Espíritu de la vida actuar a través de nuestra carne, ya proclamamos la resurrección de Cristo, ya somos hermanos y amigos suyos, ya es la Asunción de la humanidad que ya vive la vida de Dios mismo.

mardi 2 août 2016

Remi Brague et le Pape

François a donné une interview à La Croix en mai 2016 où il parle de l'Islam. Rémi Brague donne alors un article au Figaro. En rentrant des JMJ, alors qu'un prêtre a été assassiné à Saint Etienne du Rouvray, le Pape répète son opposition à lier violence terroriste et Islam. Le Figaro trouve bon de publier de nouveau le texte de R. Brague.

Cela m'invite à quelques réflexions.


1.      Il s’agit d’un texte de mai 2016. Ce n’est donc pas une réaction de R. Brague à ce que dit François dans l’avion de retour des JMJ. (C’est Le Figaro qui en publiant de nouveau ce texte en change le contexte.) Cela indique au moins que François a de la suite dans les idées. Et s’il se trompe, il se trompe avec obstination. On peut penser que depuis mai, des conseillers l’auraient alerté sur son erreur, si c’est bien d’erreur qu’il s’agit. Il défend une thèse philosophique, théologique, politique.


2.      Il est manifestement entendu que des catholiques déclarés peuvent corriger les interviews du Pape comme un prof une copie de philo. C’est une bonne nouvelle. La sacro-sainte obéissance au Saint-Père est désormais du passé. On aurait aimé que cela eût été possible sans créer le moindre scandale durant le pontificat précédent. Bref un acquis. On ne pourra donc plus, sous prétexte que c’est parole pontificale, obliger au soi-disant accueil obéissant.


3.      Je suis surpris par la manière de dire. Une affaire de goût. « Rien ne prouve que ce soit mon goût qui soit le bon. » Effectivement. Mais quand on est philosophe, on argumente autrement que selon le « ça me plaît, ça ne me plaît pas. » On en veut plus qu’une histoire de sentiments. Faut-il donc que le relativisme, le chacun sa vérité ou la généreuse tolérance (moi, je pense comme cela mais tu peux penser autrement), ait gagné jusqu’aux philosophes ! Soit il s’agit d’une légitime diversité des opinions, et alors, les propos de François ne méritent pas d’être relativisés ; soit il s’agit d’une insinuation, de ce que le Pape pense de travers, mais alors, on ne peut en rester à des affaires de goûts.
(Entre parenthèses, on pourra effectivement se demander de Certeau ou Lubac, lequel des deux aura marqué la pensée le plus profondément. Je rappelle que le premier fut l’élève du second, avant que ce dernier ne comprenne plus les perspectives de son élève et s’en détourne. Plus de vingt ans après leur mort, la pensée de Certeau semble féconder bien davantage la réflexion, dans et hors de l’Eglise, en France comme à l’étranger…)



4.      Rémi Brague est un spécialiste de la philosophie médiévale, notamment juive et arabe. Cela lui donne une compétence, reconnue, sur les textes de cette période. La connaissance de l’Islam des IXème-XIIIème siècles rend-elle compétente pour penser l’Islam au XXIème siècle ? Drôle d’expertise et curieuse recherche d’expert de la part du journal. Imaginez que pour penser le catholicisme du XXIème siècle, on interroge un spécialiste de la philosophie des Lumières dans sa lutte émancipatrice contre l’Eglise. La description de l’Eglise à laquelle on aurait droit aurait peu de chance d’être juste. La puissance ecclésiale du XVIIIème ne donne guère d’idée de ce qu’est l’Eglise aujourd’hui.


5.      Peut-on faire référence au travail d’un autre spécialiste de l’Islam médiéval, Emmanuel Pisani, qui a soutenu en 2014 une thèse sur Al-Ghazali, un auteur musulman mort en 1111 ? Il résume son travail en disant que le dialogue fait partie de l’identité de l’Islam. Il s’agit explicitement pour Ghazali de s’interroger sur les différences voire divergences entre musulmans, qui ont une répercussion sur le  statut des non musulmans. Entre la lecture de Brague et celle de Pisani, n’y aurait-il qu’une affaire de goût ? C’est très grave si l’un de ces goûts menait l’air de rien à l’islamophobie.


6.      Rémi Brague serait-il amnésique ? Ne se serait-il rien passé entre le XIIIème siècle et le XXIème ? A propos de conquête, puisque c’est ce qui constituerait la distinction entre Islam et christianisme, il y eut quelques vagues de colonisation, en Amérique appelée précisément latine, en Afrique (et je prends soin de ne pas parler des Croisades). Les baptêmes forcés, au nom du « Hors de l’Eglise pas de salut », le respect des peuples indigènes, de leurs cultures, de qui était-ce le fait si ce n’est du christianisme ? Sans être bêtement progressiste, positiviste, on peut penser que le XIXème siècle chrétien avait quelques siècles de plus que l’expansion arabe (qu’il faut sans doute penser dans la suite des si mal nommées invasions barbares) pour réfléchir à la dimension éthique ou plutôt immorale de la conquête.
Y a-t-il vraiment une différence entre l’expansion de l’Islam aux VIIème et VIIIème siècles et ce que l’on n’appelle pas une conquête ni une invasion, mais la découverte de l’Amérique ou la colonisation aux XVIème et XIXème siècles ? (On pourra en outre rappeler que le royaume wisigothique (alors catholique) est divisé, en perte démographique, victime de pestes et de famines. Les Juifs et une faction wisigothique ont facilité l’invasion de 711, voire, selon certains historiens, ont fait appel à l’envahisseur pour renverser le camp adverse.)



7.      Peut-on imaginer ce que serait le catholicisme sans la grande réforme du XXème siècle qu’est le concile Vatican II ? Ce concile arrive comme la résolution d’une crise, née avec les Lumières, d’opposition de l’Eglise à la modernité, en fait d’opposition de l’Eglise à tout ce qui prétendait limiter son pouvoir et sa prétention à être la seule tenante et défenseur de la vérité. Sans cette réforme, demeureraient d’actualité les saillies de Grégoire XVI contre la liberté religieuse (qui permettent de recourir à la force, si du moins cela ne crée pas une situation plus chaotique, ce que l’on appelle « la thèse et l’hypothèse »), les condamnations de catholiques œuvrant pour la démocratie pendant tout le XIXème siècle, la condamnation encore par Pie XI de l’œcuménisme, l’antijudaïsme, l’impossibilité de prendre en compte l’histoire dans la vérité, qu’il s’agisse de la lecture biblique ou de la tradition dogmatique (cf. les condamnations du moderniste par Pie X et encore Pie XII). On sait ce que serait le catholicisme sans Vatican II. Les intégristes lefebvristes et ce qui reste de l’Action Française dans la pensée catholique en donnent une bonne idée. Le national catholicisme franquiste en a aussi constitué une bonne illustration.
Si le catholicisme a été capable d’une telle réforme, l’Islam ne pourrait-il pas aussi passer par là ?


8.      Est-il certain qu’il n’y a pas de verset qui invite à la conquête dans le Nouveau Testament ? L’appel à la haine de ceux qui ne pensent pas comme nous est explicite en 2 Jn 10-11 ou Jd 23. Le recours au vocabulaire guerrier n’est pas réservé au premier testament (Mt 10, 34-35 ; Mt 21, 40 ; Lc 10, 19 ; Lc, 19, 27 ; Ep 2, 15, etc.). 2 Th 2,8 condamne l’impie à l’anéantissement. Mt 28, 18-19 peut certes être interprété en termes d’enseignement plus que de guerre, malgré la référence à la toute-puissance du Christ. Il n’en a pas moins servi de justificatif à l’expansion, parfois violente du christianisme. Là où le judaïsme trouve sa vocation à servir de bénédiction pour les familles de la terre, la nécessité expansionniste d’une religion intégrale, qui prétend connaître la vérité, a conduit à l’usage de la force, c’est un constat difficilement contestable.
On a lu, surtout depuis Augustin (+ 430), le compelle intrare, faites-les entrer de force (Lc 14, 23) comme justification du recours à la violence pour obliger à croire. Il s’agit ici d’une interprétation de la parabole, certes. Mais justement, le problème d’une sourate ou d’un verset biblique, c’est l’interprétation qu’on en fait. Le fondamentalisme est impossible, pas plus pour justifier la violence que pour démontrer que le Coran ou la Bible seraient des livres qui invitent à la violence.


9.      L’urgence consiste à se garder de tous les intégrismes, y compris catholiques, où de ce qui y mène, une forme de communautarisme fondé sur une soi-disant culture chrétienne, une forme de repli identitaire. La radicalisation touche aussi le christianisme, cela est patent aux Etats Unis, mais aussi en Europe. La Pologne et la Hongrie empruntent actuellement des chemins terrifiants. Les extrémismes de droite, en France comme dans toute l’Europe se nourrissent des cautions intellectuelles que fourniront des penseurs au-delà de tout soupçon comme R. Brague.


10.  Enfin, est-il possible de parler des rapports de l’Islam et du terrorisme sans prendre en compte l’histoire de deux siècles et demi de rapport entre l’Occident et le monde arabe, sans envisager ce qui crée des injustices dont il semble à certains qu’il est impossible de sortir autrement que par la violence. Le Pape, lui, ne fait pas l’impasse : « Le terrorisme est aussi… je ne sais pas si je peux le dire car c’est un peu dangereux, mais le terrorisme grandit lorsqu’il n’y a pas d’autre option. Et au centre de l’économie mondiale, il y a le Dieu argent, et non la personne, l’homme et la femme, voilà le premier terrorisme. Il a chassé la merveille de la création, l’homme et la femme, et il a mis là l’argent. Ceci est un terrorisme de base, contre toute l’humanité. Nous devons y réfléchir. »
Je ne crois pas que l’Islam soit la raison du terrorisme. La preuve c’est que l’immense majorité des victimes du terrorisme islamiste est musulmane ! Les terroristes qui ont frappé en France sont des enfants de la République, et à Saint Etienne du Rouvray, avec un nom bien gaulois. Il me semble qu’il y a beaucoup de vrai dans la thèse de O. Roy, reprise par Filiu ou par Bertho, sur l’islamisation de la radicalité contre celle de la radicalisation de l’Islam.