samedi 18 novembre 2017

Journée mondiale des pauvres

A l'issue du jubilé de la miséricorde, François a décidé d'une journée mondiale des pauvres qui est célébrée cette année le 19 novembre, alors qu'on lit la parabole des talents. Un message du Pape donne le sens de cette journée.




On pourrait lire la parabole des talents (Mt 25, 14-30) en mettant Jésus à la place du troisième serviteur et, à la place des premiers, ceux qui font prospérer la société et la religion, ceux pour qui comptent le mérite, le prestige et la reconnaissance sociale, la rentabilité économique, le profit.
C’est sans doute discutable littérairement parce que l’on est dans l’allégorie, à chaque personnage du texte correspond un personnage réel. Effectivement, une parabole n’est pas une allégorie. Et pourtant…
Le discours de Jésus apparaît comme le sabordement de la religion et de la société, et il l’est. C’est sans aucun doute la cause de sa mort, c’est aussi le grand grief des Romains païens contre les premiers chrétiens. Il chasse les marchands du temple. A faire de tous des frères, il détruit toute hiérarchie, ce qui structure et organise la société. « Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus. »
Pour parler de Dieu, pour parler des frères, qu'est-ce que vous choisissez ? La logique du mérite ou la logique de l'amour ? La logique de ce qui rapporte ou la logique de la gratuité ?
Avec la gratuité, la grâce si l’on préfère un mot théologique, on reproche à Jésus de tout mettre à l’envers, de tout renverser. Il encourage le laxisme, puisque sa miséricorde est plus puissante que la loi. Dieu le punira, c’est sûr. Il n’y a que les profiteurs, les voleurs, qui fustigent et contestent les règles de nos sociétés, les curés de gauche plus ou moins rouges, comme on disait il y a encore quelques années, comme on le dit du Pape aujourd’hui. Ils bradent la religion. Rendez-vous compte, on peut communier en étant en état de péché mortel ! Vous n’avez qu’à voir, les églises sont vides. C’est évidemment de leur faute.
C’est curieux comme continue à courir que le déficit de la Sécu, les allocations de solidarité (chômage, RSA, RMI, APL, etc.), le coût de l’accueil des migrants sont la cause du déficit du pays et qu’il faut immédiatement y mettre fin. Pourquoi faudrait-il toujours que les riches paient ? Il faut lutter contre l’assistanat social, cela va de soi. Pendant ce temps, on ne dit rien de la fraude fiscale. « Qui croit encore que les démunis ont la belle vie ? » interroge le Secours Catholique.
Jésus est l’homme à abattre, comme les pauvres. C’est déjà le chant du serviteur d’Isaïe 53 !

vendredi 17 novembre 2017

Entre dans la joie de ton maître (La parabole des talents) 33ème dimanche


On fait de notre parabole (Mt 25, 14-30) une leçon de morale : nous avons reçu des talents, des dons que nous devons faire fructifier. C’est particulièrement évident avec la lecture brève. Cela réduit, premièrement l’évangile à un code de bonne conduite. Comme si nous lisions l’évangile pour y trouver des règles de savoir-vivre ! Pas un mot sur Dieu ou les frères ! Nous avons reçu des talents, des dons que nous devons faire fructifier.
Plus grave encore et deuxièmement, cette morale dit le contraire de la parabole. Autrement dit, on fait dire à l’évangile le contraire de l’évangile tout en certifiant que c’est l’évangile. Nous disons parole de Dieu, ce qui est son contraire. Nous ne faisons que canoniser notre morale trop courte, sans doute pour ne pas entendre la nouveauté évangélique.
La parabole, en effet, avec le troisième serviteur, met en crise le mérite et le système de récompense, ou de punition. Nulle part n’est dit dans le texte ce que les serviteurs doivent faire des talents. Le maître les a remis et confiés, dit notre traduction. Ce n’est pas exact. « Il leur transmit sa fortune (comme un héritage). À l’un il donna cinq talents, deux à un autre, un seul à un troisième, à chacun selon ses capacités. » S’agit-il d’un dépôt avec une charge, ou bien d’un don ? Il est curieux qu’en affaires si importantes, rien ne soit dit d’un contrat ou de directives. C’est sans doute qu’il n’y a pas de contrat, mais un don.
Cela n’a rien de très étonnant si le maître représente Dieu. Eh bien oui, Dieu donne ! Je m’étonne que nous pensions spontanément que Dieu puisse demander des comptes, « régler ses comptes » dit même le texte – et nous n’avons pas sursauter ‑, attendre de nous un retour sur investissement. Quelle image avons-nous de Dieu ? Dieu donne, Dieu se donne. C’est le cœur de notre foi. Il ne demande rien : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. » Et il n’y a pas de contrepartie. C’est même ce qui fait la différence de notre foi d’avec toutes les religions. Ce n’est pas nous qui donnons à Dieu, c’est Dieu qui donne, c’est Dieu qui s’offre. Comment se fait-il que nous revenions sans cesse à un Dieu qui attendrait que nous lui donnions, rendions, rendions des comptes ?
Ce sont les deux premiers serviteurs qui racontent qu’ils ont fait fructifier les biens. Et la félicitation du maître nous fait croire qu’il y a récompense. Puisque ce maître est Dieu, nous mettons en place une théologie du mérite. Les performants sont récompensés, les autres châtiés. Le problème, en outre, c’est que celui qui a le moins de capacités, selon les propres mots du texte est puni. C’est juste le contraire de l’évangile, l’amour préférentiel des pauvres, le pardon accordés aux pécheurs, Jésus venu pour les pécheurs et non les justes.
Plutôt que d’enlever du texte ce qui nous gêne, quitte à faire dire à l’évangile le contraire de l’évangile, il convient de regarder exactement où réside le problème. Réécoutons le boniment, il faudrait dire le « maliment » du dernier serviteur. « Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient. »
Le serviteur insulte le maître, le traite de voleur ! Celui qui récole où il n’a pas semé, n’est-ce pas un voleur ? Pire, il lui rend le talent, pourtant donné, et s’estime quitte : « tu as ce qui t’appartient », nous sommes quittes, je n’ai plus rien à voir avec toi. Etonnez-vous que cela ne se passe pas très bien ! Et nous qui nous faisions spontanément défenseur de ce pauvre type chassé alors qu’il avait moins de capacités que les autres !
Que vient faire ici la chute, la condamnation ? N’est-elle pas, elle plus que le reste, contraire à l’évangile ? Assurément. Mais nous avons ce que nous voulions. Si nous cherchons une théologie du mérite, de la récompense, cela ne pourra que mal finir, parce que nous ne méritons pas grand-chose en matière d’amour des frères et de service de Dieu. La théologie du mérite se fracasse contre cette implacable conclusion, contraire à tout l’évangile. Il nous faut impérativement passer à une théologie de la grâce, du don de Dieu, du don gratuit de Dieu. La conclusion n’est pas ce que pense Jésus, mais la conséquence logique de ce que nous pensons. Ce n’est pas la conclusion qu’il faut rejeter, comme le fait la lecture courte, mais, à la suite de Jésus, la théologie du mérite et de la récompense, la conception du Dieu qui punit.
Reprenons l’histoire. Le maître part au loin et longtemps ; Dieu qui nous laisse bien seuls, comme nous l’expérimentons. Chacun mène sa vie comme il peut. Certains font des affaires. Certains ne font pas grand-chose, ou du moins pas grand-chose qui ait du sens aux yeux des autres. Certains sont meilleurs que les autres. Le maître revient. Et voilà la rencontre avec le maître : « Seigneur, comme nous sommes heureux que tu sois revenu. Comme tu nous as manqué. Je sais que tu es un homme bon. Tu sèmes pour nous récoltions, pour que nous ayons la vie en abondance. Tu es généreux, tu te donnes. Tu nous avais donné des talents, un peu de toi. Durant ta si longue absence, il nous a rappelé ta présence. Mais maintenant que tu es là, il ne vaut plus rien. Tu es là, et c’est la joie. » Avant même que le maître n’ait répondu quoi que ce soit, les serviteurs sont entrés dans la joie de leur maître !