dimanche 30 juillet 2017

Quelques paraboles du royaume (17ème dimanche)

Je ne sais pas ce que j'aurais fait des textes d'aujourd'hui.

En écoutant le service protestant sur France Culture, mon attention est attirée par le fait que le trésor se dévoile inopinément à celui qui laboure et qui n'est manifestement pas le propriétaire du champ. Comme si c'était le trésor qui trouvait le laboureur. Renversement, le laboureur trouve moins qu'il est trouvé par un trésor qui semble l'attendre, ou du moins lui advient.
En revanche, le négociant en perles est à la recherche de la perle et la trouve.
Rien n'est dit, ou je n'ai pas entendu, sur le filet qui semble ressembler à une parabole du jugement; mais je subodore autre chose. Du genre, l'évaluation de ce que l'on cherche ou découvre est une affaire au moins aussi importante que le désir ou la surprise du trésor.

En écoutant le prédicateur de la messe à laquelle je prends part, j'entends que le chercheur de perles fait tout à l'envers. D'habitude, les négociants achètent pour vendre. Celui de la parabole vend pour acheter. J'avais toujours été étonné par ce fait de vendre toute sa collection pour acheter une seule perle, parce qu'une collection me paraissait valoir plus que la somme de chaque perle. Voilà peut-être l'explication. La parabole montre quelqu'un qui fait le contraire de l'ordinaire.

Cela ne fait pas encore un commentaire du texte, mais ouvre des pistes pour entendre ce qu'est le royaume. Quelque chose qui advient autant qu'on le désire, qui se découvre, semblant nous attendre, autant qu'on l'attend et le cherche, pour peu qu'on se soit un peu spécialisé dans la recherche, comme le négociant qui s'y connaît.
Quelque chose d'intempestif, on n'achète pas pour vendre comme un commerçant ou un négociant, alors pourtant qu'on parle d'un négociant. On se débarrasse de tout pour l'unique, on a tout accumulé pour l'unique, en vue de l'unique. On a tout pris de la vie en vue de l'unique, non pas renoncement, même si au moment où l'unique se dévoile, on lâche tout. Mais accumulation pour accéder à l'unique quand il se présente.

vendredi 14 juillet 2017

Une nouvelle fois, la parabole du semeur (15ème dimanche)



Nous lisons une nouvelle fois la parabole du semeur. Comment ne pas fatiguer à dire des choses entendues des dizaines de fois ? Comment ne pas tomber dans l’anecdotique ou le farfelu en cherchant à se renouveler ? Le texte ne paraît pas faire problème. Nous n’aurons donc pas de mal à répondre à la question de savoir qui est le héros de la parabole, le personnage principal. Et pourtant…
Au début, il semble que ce soit le semeur. Cependant, dans bien des lectures, y compris celle que présente l’évangile, cela paraît plutôt être le terrain. Tout semble parler du semeur et pourtant, nous lisons la parabole comme un discernement du terrain favorable. Subrepticement, la caméra a glissé du semeur à la terre. Que s’est-il passé ?
On pourrait faire remarquer qu’il en va bien ainsi. Que Dieu, à l’origine de toute chose, disparaît de ce monde au profit des hommes, qu’ils écoutent ou non sa parole. La responsabilité échoie à l’humanité de poursuivre l’œuvre de vie ou de tuer la vie dans l’œuf.
Pour focaliser l’attention sur les terrains, il suffit de remplacer, comme le commentaire que propose l’évangile lui-même, les termes de l’histoire par d’autres. La version de Luc est la plus claire : « La semence c’est la parole de Dieu, ceux qui sont au bord du chemin, ce sont ceux qui », etc. Matthieu ne se préoccupe que des terrains. « Celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin ; etc. »
La parabole délivrerait alors une leçon de morale, une leçon sur le comportement. Elle encouragerait à être le bon terrain, c’est-à-dire à écouter la parole et à l’accueillir, à l’écouter et à la mettre en pratique, de sorte qu’une parole reçue devienne, en cent ou soixante ou trente occasions, une parole pour d’autres.
Le problème, c’est que l’on ne dit pas comment on devient bonne terre, comment on peut de chemin, sol pierreux ou plein de ronces devenir auditeur de la parole. Il est urgent de revenir à celui que l’on a laissé de côté alors qu’il semble si évidemment être le protagoniste, le semeur.
Rien que la façon de le nommer attire l’attention, non pas « « Voici que le semeur est sorti pour semer » mais « Voici : celui que sème sortit pour semer ». Tout est action, sortir, semer. Il sortit, une fois. C’est Dieu qui sort au matin du monde qui est notre présent. Il vient à notre rencontre. « Tu visites la terre et tu l’abreuves, tu la combles de richesses. Le ruisseau de Dieu est rempli d'eau, tu prépares les épis. Ainsi tu la prépares arrosant ses sillons, aplanissant ses mottes, tu la détrempes d'averses, tu bénis son germe. » (Ps 64-65).
Et il sort pour semer. Importe moins son identité que son action, ou plutôt son identité est son acte, il est celui qui sème. « Le semant sortit pour semer. » Le pléonasme insiste et la suite en rajoute : « Et, comme il semait ».
On ne sait pas ce qu’il sème, blé, légumes ou autre. Impossible dès lors de faire parler les chiffres du rendement. Cela fait juste beaucoup, trente, soixante ou cent pour un. Le texte grec n’a pas même besoin d‘ajouter « des grains tombèrent ». On lit mot-à-mot : « Voici : le semant sortit pour semer. Et comme il semait, il en tomba au bord du chemin. Et d’autres tombèrent…, Et d’autres tombèrent…, Et d’autres tombèrent… » Non seulement le terrain ne serait pas le but de la parabole, mais la semence non plus. Il y a juste Dieu et son unique action, source de vie, généreuse, débordante, inépuisable, ensemencer la terre entière sans compter, de même qu’« il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. »
Plus intriguant. Alors qu’on sème, déjà on parle du fruit, abondant. On ne parle cependant pas de récolte, de moisson. Ce n’est pas la parabole du moissonneur qui constate le rendement. C’est la parabole du semeur. Le semeur ne cherche pas à ce que cela lui rapporte, il désire seulement le fruit abondant. Dieu n’est pas un moissonneur qui vient chercher son dû, ou un productiviste qui arrache les plans inutiles. Dieu est semeur.
Bref, c’est l’histoire de quelqu’un qui s’y prend à quatre fois pour la tâche qui le définit tout entier, semer. La première fois, cela ne marche pas, la deuxième non plus, la troisième pas davantage. Comme dans les contes, on fait monter le suspens. Et là, d’un seul coup, on passe du rien au tout. Est manifeste la fécondité du semeur.
Dieu, enfin, a trouvé la bonne terre ; après de nombreux essais, sa parole porte un fruit abondant. Trois fois sur quatre, cela semble raté, grand désastre jusque dans la mort de Jésus. Fallait-il créer dans ces conditions ? C’est la responsabilité de Dieu que défend la parabole. Créer pour la vie, plus fort que tout ce qui l’empêche. Or, dès le début, lorsqu’il sortit, au matin du monde qui est notre présent et a-venir, la bonne terre porte du fruit. Plus fort que la stérilité, que la mort et la violence qui font disparaître, étouffent ou brûlent, il y a la vie. Malgré le prix de la stérilité et pour en libérer les victimes, la générosité de vie voit l’abondance du fruit. Jésus est cette terre en qui la parole fructifie. « La terre a donné son fruit, Dieu notre Dieu nous bénit. » (Ps 65-66)

vendredi 7 juillet 2017

Simplisme n'est pas simplicité (14ème dimanche du temps)



Qui sont les sages et les savants à l’époque de Jésus ? Ceux qui savent lire, presque toujours des hommes, des mâles. Combien de personnes cela représente-t-il ? Moins de 5%, sauf si vous êtes bien nés et vivez à la capitale ou dans une ville commerciale. La population rurale constitue l’immense majorité de la population et est analphabète.
A Jérusalem, les sages et les savants, ce sont les scribes. On dit au début du livre des Actes de Jean et Pierre qu’ils sont sans culture ; vraisemblablement ils ne savent pas lire, et cela étonne tant leur assurance à parler et à raisonner à partir des Ecritures est grande.
Les sages et savants détiennent l’accès aux livres et pour Israël, la clef du sens et de la loi. Sages et savants sont donc hommes de pouvoir autant que de savoir. Et Jésus une fois de plus renverse l’échelle des valeurs, ces valeurs auxquelles nous tenons tant. La dignité humaine ne se mesure pas au savoir. Mieux, les simples et les petits sont premiers.
D’après l’évangile de Luc, Jésus savait lire. Faisait-il partie des sages et savants ? Ce n’est pas tant le savoir qui est incriminé que l’attitude du savant. Un chapitre entier qui clôt pratiquement l’évangile, le confirme, répondant aux béatitudes du début en passant par les versets de ce jour. « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. […] Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez à clef le royaume des Cieux devant les hommes ; vous-mêmes, en effet, n’y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui veulent entrer ! »
Dans nos sociétés, c’est l’inverse de l’Antiquité : presque tout le monde sait lire. La situation par rapport au savoir a changé. Nous ne pouvons prendre prétexte des propos de Jésus pour justifier comme meilleur chemin vers le Royaume une ignorance coupablement entretenue, une paresse devenue vertu par décret biblique, un anti-intellectualisme cultivé au nom de l’évangile.
C’est certain, il est un savoir qui ferme l’accès au Père. Des cardinaux et docteurs, mais aussi de « simples chrétiens » savent mieux que Dieu ce qu’est Dieu, ce qu’est l’homme, la nature, ce que Dieu pense de tout et, s’ils ont du pouvoir, peuvent lier de pesants fardeaux qu’eux-mêmes ne touchent pas d’un doigt.
Plus encore, qui d’entre nous peut se dire simple et petit ? Notre pouvoir d’achat l’interdit souvent. La simplicité est une terre à redécouvrir, un travail de l’intelligence et de la charité. Elle n’est plus, si jamais elle l’a été, un état initial, mais un chemin. Etre simple ne signifie pas être fainéant, fainéant de la foi et de la pensée. Plus jamais le monde ne sera simple, plus jamais la foi ne sera simple. Le populisme politique a son pendant dans la foi. Il convient plutôt d’accéder à une simplicité seconde, une naïveté seconde, post-critique, apprendre à faire confiance après la critique, la science et les savoirs, dans un monde où personne ne naît naïf ni simple.
Il faut entreprendre le difficile chemin de la conversion qui consiste à savoir que l’on ne sait pas, pour s’en remettre à Dieu plus qu’à nos savoirs. Et l’on tient souvent d’autant plus à ses idées que l’on en a peu ! Consentir à abandonner son savoir comme Abraham laissa sa terre et la maison de son père. Renoncer à ce qui est sien, ainsi trouve-t-on la vie.
Or, nous avons du mal à faire confiance. Nous préférons savoir. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique fonctionne parfois comme un savoir qui évite de croire. Le connaître et s’y référer peut dispenser de croire et de penser. Vous ajoutez quelques gestes cultuels, et ça y est, vous êtes chrétiens. Que nenni ! Le catéchisme et la piété peuvent aussi être un pesant fardeau dont on n’a pas même l’impression qu’il pèse, tant nous sommes rassurés de savoir ce qu’il faut croire et faire. C’est un système bien huilé, sans problème. C’est si simple ! Mais simplisme n’est pas simplicité…
A savoir, on ne croit pas. « Je te rends grâce, Seigneur, d’avoir caché aux sages et aux savants ce que tu as révélé aux petits. » (Mt 11, 25-30) Il n’y a pas un catéchisme à croire, mais un Dieu à qui s’en remettre en confiance. Il n’y a rien à croire, mais à faire confiance. La foi n’est pas plus affaire d’ignorance que de savoir ; elle est confiance.