lundi 30 novembre 2009

Les minarets suisses

Le résultat de la votation suisse, dont on pressent qu’il serait vraisemblablement le même dans bien d’autres pays d’Europe, ne cesse d’interroger. On a ici ou là souligné, comme pour le justifier, le fait qu’en pays Arabo-musulmans notamment, il est souvent bien difficile pour les chrétiens (ou les croyants d’autres religions) d’avoir des lieux de cultes. Ce faisant, on confirme l’impression que me laisse ce referendum : les Européens pensent donc fondamentalement comme ceux qu’ils décrient, les Musulmans des pays Arabes ou des bordures de l’Asie. Nous voilà tous au même niveau ! Je me garderais bien de qualifier ce niveau et abandonne à chacun le soin de le faire.

Mais alors, la prétendue supériorité de l’Occident qui s’oppose au soi-disant obscurantisme islamique n’est qu’une chimère. Tous dans le même sac. Que Mme Le Pen ne soit pas plus tolérante qu’un Iman intégriste n’étonne finalement personne. On regrette juste qu’elle entraîne tant de monde avec elle. Où sont-ils les beaux esprits, ouverts, abreuvés dès le sein maternel du laid des Lumières ou nourris de l’évangile qui commande d’accueillir l’étranger ? "Il n'y avait pas de place pour eux dans la salle commune."

Si jamais l’on voulait participer à un peu plus d’humanité sur cette terre, ce n’était sans doute pas en rendant la monnaie de leur pièce aux intransigeants, qui de fait existent et on ne peut que déplorer leur aveuglement, leur violence et leur haine de l’autre, comme dans une sorte de caprice puéril et mesquin. La peur, ou plutôt le jeu à se faire peur, est mauvaise conseillère. Malheureusement le terrain des relations internationales sur lequel s’est joué le référendum n’est pas un jeu d’enfants.

Reste à encourager ceux qui, ici comme là-bas refusent d’être mis dans le même sac que leurs propres concitoyens ou coreligionnaires. Si ce référendum pouvait leur donner encore un peu plus de raisons de se rencontrer, où qu’ils demeurent, pour manifester que si tous les hommes se ressemblent, cela peut parfois aussi être dans la recherche de la paix et le sens de l'hospitalité, notamment en faveur de l’étranger.

samedi 28 novembre 2009

Redressez-vous, relevez la tête. (Avent, 1er dimanche)

Voilà une nouvelle année liturgique et nous commençons par la fin la lecture de l’évangile de Luc qui nous accompagnera pendant un an. Vous me direz, pourquoi pas commencer par la fin, mais reconnaissez que cela n’aide pas à comprendre le texte. D’autant que Luc avait pris soin de rédiger une introduction à son texte, les deux chapitres sur l’enfance de Jésus qui organisent, comme une ouverture d’opéra, les thèmes principaux du reste de l’œuvre.

En commençant par la fin, ou presque la fin du texte, la liturgie insiste il est vrai sur une question d’actualité, celle du mal. Car c’est toujours d’aujourd’hui, hier comme demain, que les catastrophes naturelles nous effraient, nous acculent à poser la question du sens de l’existence humaine. Si, comme des éphémères, nous pouvons être balayés de la surface de la terre par le fracas de la mer et de la tempête, raz de marée ou cyclones, à quoi bon ? A quoi bon vivre, à quoi bon se battre, à quoi bon la solidarité ? Ne vaut-il pas mieux jouir des quelques occasions propices et s’en tenir à cela ?

Juste avant de tomber sous les coups, d’expirer dans les souffrances, suspendu au gibet (c’est sa passion aux chapitres 22 et 23), Jésus à la fin de notre chapitre 21, exhorte ses disciples. Les signes dans le soleil, la lune et les étoiles, l’affolement à mourir de peur, ne sont pas le dernier mot de la création et de l’homme. Ils ne sont que signes.

Dans quelques versets seulement, l’homme, Jésus, sera broyé par la souffrance. Au jardin d’agonie, raconte Luc, pris d'angoisse, sa sueur devint comme des caillots de sang qui tombaient à terre. Un peu après, alors qu’il devrait faire grand jour puisque c’était déjà presque midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures, le soleil ayant disparu. Alors le voile du sanctuaire se déchira par le milieu ; Jésus poussa un grand cri et expira.

Et pourtant, quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche.

L’année liturgique s’ouvre sur un impératif : soyez des hommes et des femmes debout. Soyez, pourrait-on aussi dire, des disciples de Jésus debout, vivants, malgré les assauts de la mort. Vivre la tête levée, non seulement pour attendre un signe du ciel, pour crier une prière, mais parce que la présence de Jésus dans notre humanité, ce que nous célébrerons à Noël, rend à l’homme toute se fierté, et plus encore. Les fils d’hommes, malgré tout, ne peuvent aller les yeux baisser comme l’esclave devant son maître, comme la victime devant le bourreau, comme l’innocent devant le mal ; les fils d’hommes relèvent la tête parce qu’ils reçoivent l’adoption qui fait d’eux des enfants bien-aimés du Père, des fils et filles de Dieu.

Ainsi, vous vivez mal le fait que le christianisme perde du terrain dans la société ? Vous êtes blessés de ce que vos proches, vos enfants, vos frères et sœurs, ne partagent pas ce qui vous est le plus cher, la foi ? Vous constatez que ceux que vous aimez ne partagent pas votre attachement au Christ ? Redressez-vous, relevez la tête, non pour partir en croisade. Mais tout cela n’est pas plus effrayant que le fracas de la mer et de la tempête.

Soyez les sentinelles du Royaume qui veillent pour que l’homme, tout homme, tous les hommes, demeurent debout. Veillez, priez. Ne vous importe pas de savoir qui sera chrétiens ou non. Vous incombe de tenir votre mission, l’annonce, ne serait-ce que par votre attachement au Christ, que la vocation de l’homme, de tous les hommes, c’est d’être debout parce que, même abattus, surtout abattus, les hommes sont déjà relevés par celui qui vient. Il s’agit de paraître debout devant le fils de l’homme.

Veiller, prier, ce n’est pas espérer que le monde changera, comme par magie. Cela, c’est à nous de le faire, en luttant pour plus de justice, de partage et d’égalité. Veillez, priez ; c’est une manière, une des meilleures avec l’amour du frère, de tenir debout pour prophétiser le relèvement de tous. Peut-on d’ailleurs parler de prophétie ? Ne faut-il pas plutôt parler de mémoire, car il est déjà venu et dans son relèvement d’entre les morts, notre relèvement est acquis. Mais celui qui est déjà venu est aussi celui que nous attendons, celui qui vient, celui qui est béni. Il est le toujours venant, tant qu’il y aura des hommes et des femmes à remettre debout. Oui, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

Textes du 1er dimanche de l’avent : Jr 33, 14-16 : 1 Th 3, 12 – 4, 2 ; Lc 21, 25-36

samedi 21 novembre 2009

Rendre témoignage à la vérité (Christ-Roi)

Alors, tu es roi ? Pilate semble aussi perplexe que nous devant une telle royauté. Et Jésus explique l’étonnement : Ma royauté ne vient pas de ce monde. Pas étonnant que l’on ne voie pas bien de quoi il s’agit, d’autant que nous n’avons que peu idée de ce que pourrait être ce qui n’est pas de ce monde.

Bien sûr, le titre royal est une clé de lecture du Premier Testament ; il permet, partant, une christologie. Bien sûr, nous parlons du règne de Dieu, dans le Notre Père. Bien sûr, nous parlons de bâtir ou de manifester le royaume, le royaume des cieux. Bien sûr, à chaque baptême, l’onction atteste de ce que désormais, le nouveau chrétien, à la suite du Christ, est prêtre, prophète et roi. Mais cette thématique royale nous aide-t-elle vraiment à rendre compte de notre foi ?

Qu’est-ce que le texte d’aujourd’hui dit de la royauté ? Peut-on avec nos quelques versets seulement dire quelque chose de la royauté ? Je suis venu dans ce monde pour rendre témoignage à la vérité. Voilà ce que serait l’indice ou la signature de la royauté de Jésus : rendre témoignage à la vérité.

Alors, le roi n’est pas un puissant, mais quelqu’un qui est au service d’une mission : rendre témoignage à la vérité. Le texte précise (je suis ici la traduction de la Bible de Jérusalem) : je ne suis né, je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Jésus a reçu mission et n’en a pas reçu d’autre que celle-là. Il est né et venu, non pour gouverner ou être servi, mais pour servir en rendant témoignage à la vérité, pour se dévouer au service de la vérité.

Rendre témoignage, le verbe employé c’est bien sûr celui qui dit le martyre. Rendre témoignage à la vérité ne peut se faire que par l’exposition de soi, fût-ce au prix de la mort. Non qu’il suffise de martyrs, fanatiques ou kamikazes pour qu’une cause soit juste ou vraie, pour que ce qui est attesté soit vérité, mais qu’une cause qui n’appellerait point de martyrs ne serait pas digne d’intérêt, ne pourrait prétendre à la vérité.

Qu’est donc cette vérité dont on n’imagine pas qu’elle puisse être démontrée puisqu’elle n’est attestée qu’au risque du martyre ? C’est celle de celui qui donne sa vie pour ses amis. Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. La vérité dans laquelle Jésus est engagé de façon vitale s’identifie à la vie-même de Jésus.

Qu’est-ce que la vérité ? C’est la question de Pilate ; elle fait immédiatement suite à notre texte. Le potentat ne reçoit point de réponse car Jésus est à son procès comme la brebis que l’on conduit à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche. Le lecteur de l’évangile quant à lui se rappelle ce qui lui a été dit quelques chapitres plus haut : Je suis le chemin, la vérité, la vie.

Vous voulez savoir ce qu’est la vérité ? Regardez ce qu’en montre Jésus, une vie donnée par amour, une impossibilité de ne pas attester le prix de tout homme aux yeux de Dieu : Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. La vérité n’est pas un message, un savoir, un catéchisme, un credo ; elle est ce dont Jésus s’engage à rendre témoignage jusqu’au martyre : Dieu aime inconditionnellement l’humanité.

Pourquoi alors parler de royauté ? Parce que ce à quoi Jésus fait accéder l’humanité en rendant témoignage, parce qu’une vie donnée par amour pour ses amis, c’est royal, c’est la voie royale de l’humanité, c’est la manifestation de l’humanité dans sa grandeur souveraine. Tout est ici davidique. L’annonce comme mission ou prophétie, messianique, d’une humanité comme grandeur depuis l’horrible du péché, le nôtre comme celui du fils de Jessé, jusqu’au chant de louange adressé au créateur qui donne de pouvoir lui rendre grâce. La grandeur de l’humanité est justement de pouvoir chanter l’action de grâce, de pouvoir non pas être soumise à un dieu terrifiant, mais de vivre dans et de l’amour de Dieu.

Il y a la vérité de ce monde, et elle est vraie, bien sûr : la dignité de l’humanité, sa grandeur. Il y a la vérité qui n’est pas de ce monde et dont Jésus rend témoignage : quelle que soit par ailleurs sa grandeur, l’humanité est révélée en sa souveraineté par l’annonce de ce que Dieu aime les hommes. Les disciples ne savent rien de plus qui serait vérité de l’humanité et dont manqueraient les autres. En effet, l’on n’est pas moins homme à ne pas croire. Et cependant la vérité dont Jésus témoigne n’est pas optionnelle ou superflue. Elle relève de l’excès, de la gratuité, de la grâce. Elle exprime non le sens de l’humanité, mais ce qui excède le sens : l’humanité est royale, de la royauté de celui qui lui révèle que, quoi qu’il arrive, elle est aimée de Dieu.

Si le Christ est roi, c’est-à-dire témoigne de la vérité, c’est parce qu’il manifeste l’excès qui échoit à l’humanité quand elle apprend que Dieu lui-même l’aime.

Texte du dimanche du Christ-roi de l’univers : Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33-37

samedi 14 novembre 2009

"Mes paroles ne passeront pas" (33ème dimanche)

Ce monde est magnifique. Les gens peuvent y être heureux, follement heureux. Ils peuvent s’aimer, vivre ensemble, jouir de l’existence.

Ce monde est terrifiant. Les gens peuvent y être malheureux, dramatiquement malheureux. Ils peuvent se détester, faire la guerre, perdre le goût de vivre.

Ce monde est ambigu. Est-il bon ou mauvais ? Superbes paysages ou catastrophes naturelles, fraternité ou violence, plaisir ou pénurie.

Ce monde promet beaucoup mais semble incapable de tenir ses promesses. Ne s’agit-il pas d’une vaste farce, d’une fumisterie ? Ne sommes-nous pas condamnés au goût du bonheur que pour savoir qu’il nous est fondamentalement interdit ? Tantale et son supplice sont-ils notre destinée ?

Faut-il ne voir qu’une illusion, un nuage de fumée, un mirage ? La consistance du monde n’est-elle qu’un peu de buée, un rien ? Comme dit le psaume : L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont comme l'ombre qui passe (144, 4).

De toutes ses forces, la raison se dresse contre l’absurde et le non sens. Pourtant, si l’homme n’est rien, si ce monde n’est qu’illusion, si tout est vain ‑ comme dit aussi l’Ecriture, Vanité des vanités, tout est vain, tout est buée ‑ nous ne pourrions même pas le dire. Comment dire que tout est rien, si rien n’est ? Mais la raison a-t-elle seulement un sens dans ce monde ? La raison est-elle raisonnable ?

Devant cette promesse comme non tenue d’un monde consistant qui permette à l’homme la joie ‑ non pas de temps en temps, petits plaisirs, trop petits, première gorgée de bière, caresse trompeuse, sans autre signification que celle de guilis ‑, il est sans aucun doute possible de désespérer, ou de se résigner, plus ou moins cyniquement. L’espérance apparaîtra plutôt comme un bel idéalisme, coupable, une consolation, au mieux analgésique.

Le confort, l’opulence et la relative sécurité de nos sociétés nous font oublier l’alternative implacable. Que l’on vienne à manquer du minimum vital et que l’on souffre de la faim, de la guerre, de la violence et de la maladie, et comme Job nous dirons : Vraiment la vie de l’homme sur terre est une corvée (7,1)

Ainsi, une fin peut-être attendue. Elle peut être espérée pour achever cette horreur ou pour que soient enfin tenues les promesses d’une joie éternelle. On comprend que la figure de ce monde puisse passer (1 Co 7,31) ; on l'attend même ! Et Jésus en annonce l’imminence. La parabole du figuier devrait nous instruire.

Mais peut-être pas exactement comme prévu. Car c’est un été qui s’annonce, et non la catastrophe; le temps des fruits s’avance. Le figuier ne donne plus seulement les feuilles dont nous cachons une nudité qui nous effraie, une fragilité impossible, comme Adam et Eve, comme l’homme et la vivante ; l’arbre produit un fruit à la chair écarlate comme le sang, au goût délicat comme la caresse et la vibration du souffle de vie.

Le texte ne tremble pas. Il affirme sans justifier, dans une sorte de certitude naïve ou irresponsable, que l’été est arrivé, que le temps des fruits est là, que ce monde dont on peut désespérer est sur le point d’offrir enfin une fécondité aussi suave que ce que toutes les harmoniques érotiques de la figue laissent deviner. Comment annoncer un tel été, un tel jardin des délices ? Car c’est bien pour nous qu’une telle prophétie est faite, si c’est nous qui devons être instruits par la parabole du figuier.

« Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. » La certitude devient prétention arrogante. Un nouveau monde adviendra, en lieu et place de ce monde et son ambiguïté. Il faudra que cette génération passe, et le ciel et la terre. Mais la certitude n’est pas de ce monde. Elle nous advient d’une autre solidité : celle de la parole. Le psaume l’avait déjà annoncé : Pour toujours ta parole, Seigneur, se dresse dans les cieux (118, 89)

Comment faire de sa parole ce sur quoi s’arrime notre vie, notre espérance, notre joie, notre persévérance et notre confiance dans les épreuves ? Comment nous laisser emporter par l’assurance qui est la sienne et fonder notre vie sur sa parole ?

Nous ne savons rien ou pas grand chose. Pas même quand nous finirons, quand viendra l’heure. Mais nous savons plus : sa parole ne passera pas. Sa parole, ce n’est pas le livre, mais lui, que les textes par les traces de son passage indiquent aussi discrètement que demeure arrogante la prétention à une vérité éternelle : Mes paroles ne passeront pas.

Ses paroles, c’est la vie, c’est lui, rendant à nos vies la plénitude de promesses d’un jardin des délices que la création jamais ne parvint à être. Est inscrit dans cette génération, comme le bourgeon dans la prophétie de l’été qu’est le printemps, un monde enfin digne de l’homme.

Texte du 33ème dimanche : Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-18 ; Mc 13, 24-32

samedi 7 novembre 2009

Générosité ou indigence ? (32ème dimanche)

Tout donner. Est-ce possible ? Cette veuve que Jésus propose en exemple car elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre, cette veuve, comment peut-elle avoir tout donné et vivre encore demain ? Où Jésus l’a-t-il trouvée ?

Qui plus est, il suffit de voir ceux qui, ici, à Barcelone, plongent dans les containers à poubelle, ceux qui n’ont rien, pour qu’il soit particulièrement scandaleux d’encourager à la pauvreté radicale. Et comment, avec des enfants à charge, tout donner ?

Mes voyages à Madagascar m’ont obligé de constater qu’il ne fallait peut-être pas raisonner ainsi. Et ce n’est pas seulement la logique du profit qui est remise en cause ; ce sont nos habitudes, notre échelle des valeurs, notre logique même la plus humaniste. Je n’idéalise pas une autre culture. Les problèmes là-bas sont nombreux. Je suis obligé de constater que l’on peut penser et vivre autrement, que l’on peut ou parfois l’on doit tout donner. Les quelques versets de l’évangile de ce jour semblent eux aussi opposer deux logiques.

Ainsi, dans une ethnie malgache, lors de la fête des funérailles d’un défunt, on doit dépenser tous ses biens, ne serait-ce que pour accueillir les nombreuses personnes qui viennent parfois de loin pour la cérémonie. Il ne reste plus rien même si l’on doit gaspiller. On tue tous ses bœufs, qu’il en ait eu deux ou quarante. La veuve et les enfants auraient bien fait d’en garder un peu. Mais c’est une autre logique qui importe.

C’est la reconnaissance de la fragilité de l’homme dans ce monde, et les cyclones le rappellent régulièrement à la population, au moins sur les côtes ; la fragilité de l’homme ne sera pas supprimée parce que l’on aura mis de l’argent de côté. Vivre comme un homme, c’est attendre de la nature, des dieux, de Dieu, qu’ils donnent. La confiance et l’accueil de ce qui adviendra, une foi en la providence, voilà qui caractérise l’homme. Que sommes-nous pour oser a contrario vouloir mâter la nature et lui faire produire des fraises en hiver ? L’homme tient sa grandeur, sa fierté des échanges, il n’est pas maître. Cela l’enchante de n’avoir pas à se laisser dicter son comportement par la nécessité, par les lois économiques. Cela l’enchante d’être libre pour accueillir et être soi.

Quand les amis ou les voyageurs sont de passage, on partage, parce que vivre, c’est vivre ensemble. Non seulement, demain ce sera notre tour d’être reçus, mais peu importe demain. Ou plutôt importe davantage la rencontre que l’acquisition des biens. La famille arrive, un étranger s’arrête, et l’on cesse toutes les activités, tous les travaux. Ce qui fait la richesse, la joie, la grandeur de l’homme, c’est l’accueil de l’autre. Ne pas l’accueillir serait ne plus exister socialement, ne plus exister du tout. Qu’est un homme seul, surtout dans un pays où la nature n’est pas seulement généreuse, mais aussi violente et hostile ?

La question est de savoir ce qu’est une vie humaine, une vie réussie. Et même à nous qui ne définissons pas la réussite de la vie par l’accumulation des richesses, les Malgaches, par exemple, opposent une autre logique. Exister, c’est exister socialement, c’est exister dans l’échange, dans le don et le contre-don.

Nous serait-il possible de privilégier l’apprentissage de la fragilité et de l’accueil, la connaissance de la Providence. Je ne dis évidemment pas que nous devrions purement et simplement changer de logique et opter pour celle des Malgaches, par exemple. Ce serait bien naïf et coupable. Mais enfin, si plus personne d’entre nous n’ose parler de la Providence, n’est-ce pas le signe d’une vraie difficulté ? Et la pauvre veuve de l’évangile n’est-elle pas, plus que celle qui donne tout, l’exemple de la fragilité vécue comme une force, la force de pouvoir compter sur la providence de Dieu et la générosité des autres ?

Nous sommes tellement éduqués dans une logique de la générosité, qui a sa valeur c’est incontestable, que nous trouvons dans la veuve un modèle de la générosité, certes, et non pas un modèle de la radicalité qui nous paraît impossible, inepte. Apprendre la générosité y compris à nos enfants, mais comment apprendre l’attente providentielle, comment apprendre à vivre comme des mendiants. L’on est encore maître de soi lorsque l’on donne, bien moins lorsque l’on reçoit. Et si être chrétien, c’était cela, comprendre la vie comme reçue, comme un don, une grâce. Même quand nous venons dire merci, rendre grâce, faire eucharistie, nous tendons les mains pour recevoir le pain. Pour dire merci, il faut accepter de recevoir, voilà la prodigalité du Père, la Providence.

Si nous récitons le benedicite nous ne saurions le faire comme un rite presque devenu insignifiant, mais comme l’expression, au moment de recevoir la nourriture, de ce que toute l’existence est comme ce moment, don reçu et présence à autrui.

Si nous communions en tendant les mains, c’est que nous sommes des mendiants. C’est que nous ne pouvons pas compter sur nous, non que nous ne serions capables de rien, mais qu’être disciples de Jésus, c’est justement, faire de son Père et notre Père, la source de notre existence. La veuve de l’évangile est la parabole de Jésus, de ce qui va lui arriver dans deux chapitres, le don de sa vie parce seulement du Père et des frères, il peut espérer recevoir la vie sans limite. La veuve est la figure de l’Eglise pour autant qu’elle sait se laisser convertir par son Seigneur, qui offre tout ce qu’elle a parce qu’elle sait bien que sa vie, elle la reçoit

Texte du 32 dimanche : 1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44