samedi 26 décembre 2009

Peut-on oublier la conception virginale ? (Ste Famille)

Nous lisons la fin du chapitre 2 de l’évangile de Luc. Le verset suivant donne un nouvel élément de calendrier, comme à la naissance de Jésus. Nous voilà une trentaine d’années plus tard. Saut dans le temps. Nous nous retrouvons avec le Baptiste et sa prédication dans le désert.

Et voilà ce que nous avons entendu : Mon enfant, pourquoi nous-as-tu fait cela ? Vois comme nous avons souffert en te cherchant ton père et moi ! Il leur dit : Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne le savez-vous pas, c’est chez mon père que je dois être. Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait.

Ces quelques versets ne semblent pas connaître la conception virginale. La mère de Jésus parle de son époux comme du père de l’enfant. Ni l’un ni l’autre ne comprennent la réponse qui leur est faite. Mais enfin, même douze ans plus tard, pourrait-on avoir oublié pareille conception ? Comment se fait-il que ses parents ne comprennent pas ?

Voilà une bonne question pour entrer dans les évangiles de l’enfance. Ce qui nous paraît un dogme central de la foi ne l’est pas du point de vue de la narrativité évangélique. Comment, si la conception virginale est un événement historique et si Marie est celle qui renseigne Luc pour écrire son texte, nos versets sont possibles ? Comment, comprendre alors le texte de Luc ?

Contrairement aux apparences, Luc ne parle pas de la conception virginale. Ce n’est pas son problème. Ce dont il parle, c’est de Jésus. Il veut le présenter, dire qui il est, non pas seulement factuellement, mais aussi de telle sorte que les lecteurs entrent dans la foi de l’Eglise dont l’évangile témoigne autant qu’il la fonde. La conception virginale est une manière, un moyen, pour Luc de dire l’identité de Jésus. Ce dont parle Luc c’est de Jésus. Comme Paul, il pourrait dire : Je n’ai rien voulu savoir si ce n’est Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.

Comment dire le secret, l’identité d’un homme ou d’une femme. La description rate le plus important. On peut seulement raconter des histoires, avec toute l’ambigüité de l’expression raconter des histoires. Le mystère de la personne humaine ne s’exprime pas par l’observation technique, scientifique, biologique, ou du moins si peu. Que saurions-nous de nous mêmes si nous savions tout, biologiquement, de notre conception, si nous disposions d’une description biométrique ? Et s’il faut parler de cet homme Jésus que Luc et beaucoup d’autres avec lui confessent comme leur Seigneur, comment ne pas être encore plus empêché de décrire ?

Luc parle donc seulement de Jésus. Il dit que c’est un homme comme tous, avec une maman, vivant dans une famille. Et c’est une évidence, remise en cause seulement peut-être par quelques hurluberlus qui prétendent que Jésus n’aurait jamais existé. Luc veut faire découvrir que cet homme, assurément fils de Joseph (Lc 4,22 : Jn 1,45) a ‑ oh comme cela relance encore plus notre stupeur ! ‑ deux papas.

Qui donc est-il ? La réponse n’est pas un savoir. La réponse est une mise en route, une vie configurée, un chemin qui passe par la croix, une vocation à la vie plus grand, la vie même de Dieu qui se révèlent aussi notre père. Nous aussi, nous aurions alors deux papas ? Cette mise en route ne sera toujours pas achevée à la fin de l’évangile : ce n’est en effet pas un hasard si le grand récit d’apparition de Luc se fait sur un chemin, celui d’Emmaüs. Encore à ce moment, on ne comprend pas, on ne croit pas. Certes, il y a de quoi être excédé : Cœurs sans intelligence et lent à croire ce qu’ont annoncé les prophètes.

Mais au début de l’évangile, il est hors de question pour Luc de dispenser ses lecteurs de l’itinéraire qu’il leur a préparé. Luc donne discrètement, pour ceux qui ne liront pas ce texte n’importe comment, de quoi se poser des questions, de quoi entrer dans la marche. Pour lire le texte, il faut accepter d’être disciples. Autrement, c’est un autre texte qu’on lit, merveilleux ou bêtement naïf.

Si vous lisez trop vite en effet, la conception virginale vous apparaît soit comme un merveilleux digne de foi parce qu’irrationnel, ou signe de l’erreur de toute religion. Et vous que dites, vous, pour vous qui suis-je ? La question n’arrivera qu’au chapitre 9. Nous ne serons d’ailleurs pas encore au milieu du parcours !

Il en va de même pour l’histoire de Jésus avec les docteurs de la loi. Luc ne raconte pas que Jésus est un surdoué qui, à douze ans, tiendrait tête aux docteurs. Il raconte autre chose, il cache encore une question pour que le lecteur qui veut devenir disciple trouve les indices d’une conversion de vie dont il a besoin au moins autant que d’informations sur Jésus.

Il y a en cet enfant plus que la loi, toute la loi de Moïse, mais aussi l’Esprit qui est vit. Il y a avec cet épisode un passage de témoin. Les interprètes de la loi s’inclinent devant ce que Jean faisait entendre dans l’évangile du jour de Noël : De sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce. Car la Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître.


Texte de la Sainte Famille C : 1 Sa 1, 20-28 ; 1 Jn 3, 1-2, 21-24 ; Lc 2, 41-52


Prière universelle

Seigneur Jésus, toi qui n’abolis pas mais accomplis la loi, donne à ton Eglise de marcher à ta suite sur les chemins de la grâce. Ainsi, tu lui fais connaître la vérité du Père.

Seigneur Jésus, donne-nous de te chercher, de nous mettre en route, comme des disciples que nous voulons être. Que notre amour de ta parole nous donne de lire les Ecritures avec toujours plus de joie et de sérieux pour prendre à ta suite le chemin de la vie.

Seigneur Jésus, nous te prions pour les familles. Elles n’ont pas toujours l’allure habituelle, elles sont souvent déroutantes, et pourtant, elles veulent être lieux de joie et de paix. Bénis-les.

vendredi 25 décembre 2009

Il n'y avait pas de place pour eux dans la salle commune (Noël)

Comparons deux versets de l’évangile de Luc, un que nous venons d’entendre, au chapitre deux, un autre deux chapitres avant la fin de l’évangile, durant la passion : Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une mangeoire, parce qu’ils manquaient de place dans la salle. Il le descendit, le roula dans un linceul et le mit dans une tombe taillée dans le roc, où personne encore n’avait été placé.

Les quatre propositions de chacun des versets semblent se répondre comme dans un effet d’écho. En soi, qu’une naissance et une mort se ressemblent n’est pas extraordinaire ; Jésus ne fait pas exception. L’enfant passe de la vie utérine à une autre vie, abandonnant comme dans une mort ses sécurités ; le défunt, confessons-nous, passe à une vie nouvelle par la résurrection de la chair. Celui qui ne peut s’habiller seul est langé, emmailloté, dans les mêmes gestes d’attention, de tendresse et de respect que le cadavre. Le berceau ou la mangeoire protègent l’enfant comme le cercueil ou la tombe.

Plus original, l’absence de place pour l’enfant Jésus et l’absence de qui que ce soit dans la tombe nouvelle. Pourquoi Luc prend-il soin de préciser cette mise sur la marge de Jésus, cette sorte de désert humain autour de lui ? On dirait que Jésus est loin de tous. De la naissance à la mort, il est écarté, isolé.

La salle commune n’est pas un hôtel dont toutes les chambres pourraient être occupées. On arrive toujours à trouver de la place en se tassant un peu, surtout s’il y a une parturiente. Quant à la présence d’une mangeoire dans cette salle, elle ne devrait guère étonner : moutons et poules n’avaient sans doute pas d’étables bien distinctes, surtout pour les gens qui étaient sur la route. Faut-il donc que les contemporains de Jésus soient inhumains pour refuser l’hospitalité à une femme sur le point d’accoucher ? Cependant, comment refuseraient-ils d’accueillir Jésus, alors qu’ils ne savent pas qui sera cet enfant ?

Que signifie la marginalité de Jésus ? Pourquoi est-il en dehors du coup ? Pourquoi n’y a-t-il pas de place pour lui si ce n’est une mangeoire ?

On pourrait traduire notre texte : ce n’était pas un lieu pour eux, dans la salle commune. Qui donc est Jésus pour ne pas avoir sa place dans cette salle ? A la fois Jésus habite cette terre, à la fois, il n’y a pas vraiment sa place. Qui est-il donc ? Voilà la question que pose Luc alors qu’il ouvre son évangile. A la fin, le disciple pourra comprendre. Quelle place en effet pourrait contenir le fils de Dieu, quel lieu pourrait lui convenir ? Il est assurément l’un des nôtres et pourtant, il n’est pas de chez nous. Il n’est certes plus dans la mangeoire mais il donne son corps en nourriture ; sa parole est nourriture pour l’homme qui ne vit pas seulement de pain.

En Jésus, Dieu s’est approché définitivement de l’humanité. Cela est à peine croyable, d’autant plus si l’on pense que ce chemin d’approche passe par la croix, la mort du Fils. La route est longue qui mène jusqu’à la foi et Luc le sait. C’est pourquoi il parle en énigme ou parabole. C’est pourquoi il cache même les questions tant les réponses sont autre chose qu’un savoir. Il faudra pour répondre accepter d’être mis en route soi-même et passer aussi par un chemin de croix. Ce n’est pas par hasard si notre verset de Noël ressemble à celui de l’ensevelissement.

Pour l’heure, Luc annonce que Dieu s’est approché de l’humanité. Sa gloire n’est plus seulement céleste, elle transfigure la terre en jardin de paix : Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu’il aime.

Il est tout aussi difficile de croire que Dieu s’intéresse à notre terre au point de se faire l’un de l’humanité ou qu’une vierge puisse enfanter. Il ne s’agit pas de trucs curieux pour que la raison soit mise en déroute. Ce sont seulement deux manières que Luc a trouvé pour essayer de dire ce qui est radicalement nouveau en cet homme dont il est le disciple et dont il nous invite à notre tour à être les disciples : Dieu a visité son peuple, Dieu s’est fait l’un de nous. Voilà pourquoi il ne peut y avoir de place pour Jésus dans la salle commune, parce que ce qui arrive n’est pas commun : la gloire de Dieu habite la terre, et elle ne le fait pas dans le temple, mais là, juste à côté de la salle commune, sur la marge, tout simplement parce que la salle commune est trop petite, parce qu’il faut agrandir la tente de la rencontre, renforcer les piquets, déployer pour d’autres la toile qui nous abrite.

Ce n’est pas l’identité nationale qui nous préoccupe à Noël, c’est l’humanité de l’humanité. L’humanité est inhumaine, encore. C’est l’objet de notre tourment, du tourment de Dieu, d’autant qu’elle est appelée à rejoindre Dieu. Dieu s’est mis dehors, à ciel ouvert, pour que sa gloire habite la terre, pour que tout le monde tienne, et non pas seulement le trop petit nombre de ceux qui font partie du clan, de la nation. Lorsque la recherche d’identité est un stratagème pour ne pas reconnaître en l’autre un semblable, n’est-il pas opportun d’entendre non seulement qu’il n’y a pas de place pour lui dans la salle commune, mais plus encore, que Dieu ne veut pas de la salle commune, qu’elle n’est pas un lieu pour lui, parce qu’il veut pouvoir demeurer avec tout homme.


Textes de la messe de la nuit : Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14


Prière Universelle

- Seigneur Jésus, tu nais à Bethléem, la maison du pain. Nous te prions pour tous ceux qui n’ont pas de pain, pour tous ceux qui ce soir se coucheront le ventre vide. Tu es pourtant le pain déposé dans la mangeoire et partagé pour que les hommes aient la vie. Nous te prions pour ceux qui viennent à leur secours.

- Seigneur Jésus, tu ne veux d’aucune maison. Ainsi, tu habites la terre à ciel ouvert et l’humanité peut trouver sa place à tes côtés. Nous te prions pour ton Eglise. Qu’elle aille aussi planter sa tente avec ceux qui n’ont pas de maison.

- Seigneur Jésus, notre monde est devenu un village, une maison commune. Mais il est bien difficile de vivre entre voisins, de décider ensemble du bien commun, de reconnaître en l’autre un semblable. Nous te prions pour notre humanité en quête d’humanité.

jeudi 24 décembre 2009

Le Magistère. Echange avec Pietro di Paoli

Depuis quelques semaines, Pietro di Paoli, l’auteur de Vatican 2035, explique un mot de la foi chrétienne sur le « blog de Bérule » (http://berulle.over-blog.com/). Il met sa propre parole en perspective par quelques lignes intitulées « Ce que dit le Magistère de l’Eglise catholique ». J’avais envoyé le premier message ci-dessous qui donna lieu à un petit échange que je me permets de recopier.


Posté par PR :

Pourquoi concluez-vous vos textes par un « Ce que dit le Magistère de l'Eglise Catholique » ? Ne faites-vous pas jouer à ce magistère un rôle que théologiquement et à raison vous pourriez lui contester, par exemple celui d'aune ?

Qui plus est, vous ne citez pas le magistère, mais le Catéchisme de l'Eglise Catholique qui n'est qu'une production, et sans doute pas la plus autorisée juridiquement, de ce magistère. Ne laissez-vous pas penser que le magistère est un texte ou un recueil de textes, alors qu'il est un ministère. Bien ou mal assuré, je préfère un ministère, un service, à un corpus idéologique ou dogmatique.

Si vous pensez utile de mettre en perspective votre propre présentation, pourquoi ne pas faire chaque fois une citation des Ecritures ou d'une autorité de la Tradition, telle citation d'un Père de l'Eglise ou d'un texte épiscopal ou papal (et pourquoi pas de temps en temps le CEC), d'une hymne liturgique ou d'un théologien ?


Réponse de Pietro di Paoli :

Je fais volontairement le choix:

- de ne pas être exhaustif

- d’être subjectif

- de ne pas user des termes dogmatiques les plus usités.

J’ai décidé de citer systématiquement une façon de s’exprimer du magistère catholique, pour que le lecteur puisse retrouver aisément, sur le même sujet, une forme « autorisée ».

Le CEC présente l’avantage d’être une forme récente de l’expression du magistère de l’Église en matière d’enseignement dogmatique.

Il arrive parfois, que je choisisse une autre source, ce sera par exemple le cas dans le mot suivant, « bible », qui paradoxalement est presque totalement absent du CEC qui lui préfère le terme « Écritures ».

J’acquiesce à l’idée d’un partage entre magistère et ministère.

Mettons que le CEC est une parole maîtresse et la mienne, une parole servante.

Je vous remercie de votre attention

Pietro


Réponse de PR :http://www.gravatar.com/avatar/9e402122b312f5ce7e5a749ac89f3177?d=http%3A%2F%2Ffdata.over-blog.net%2F99%2F00%2F00%2F01%2Fimg%2Favatar-user-blog.gif&s=35

Vous me pardonnerez de vous répondre.

Je tique sur votre expression « Mettons que le CEC est une parole maîtresse et la mienne servante ».

Si le magistère est possible dans l'Eglise, et contrairement à une étymologie qui pourrait dénoncer un atavisme irrémédiable, le magistère demeure un ministère, c'est-à-dire un service. Votre parole et la sienne sont au service de ce que vous confessez ensemble, certes positionnées différemment d'un point de vue juridique.

Il me semble qu'autrement nous faisons le lit d'une autorité déconnectée du sensus fidei, ce qui n'est pas acceptable théologiquement, quand bien même c'est trop souvent la pratique de facto.

Merci pour ce brin de conversation.


Réponse de Pietro di Paoli

Patrick,

Poursuivons donc la conversation, ça fera monter le blogrank de l’ami Bérulle.

J’avoue vous avoir volontairement emmené à ce point où vous dites que le magistère est un ministère. C’est entre autre, contre cette dénaturation du langage que je peste. Comment peut-on espérer avoir une parole droite, fondée, féconde, si on pervertit les mots au point de gommer que, magistère et ministère sont deux vrais antonymes. Nous voilà dans une terrible impasse, les mots et les notions ont été tellement triturés qu’on ne sait plus « Ce que parler veut dire [1] ».

Et comment peut-on être entendu si nous n’avons même pas une communauté de mot ou si les mots n’ont plus de sens commun.

Pour le reste, j’assume, sur le fond, ne serait-ce que du fait que ma parole est publiée, donc publique, d’exercer à la fois un service et une autorité (Je n’ignore pas qu’il y a une autorité de la chose imprimée). Cependant, dans le cadre de mes publications, aussi bien chez l’éditeur de papier que chez Bérulle, l’autorité finale revient au lecteur.

Qu’il me soit permis, ici, une fois encore de les remercier et vous tout particulièrement ; si j’étais doué de schizophrénie, je crois que je me joindrais volontiers à une partie des critiques que vous faites à mon opus*.

Pietro.


[1] Pierre Bourdieu, Fayard, 1991

* J'avais exprimé mon avis sur le dernier texte de Pietro di Paoli, Dans la peau d'un évêque, Plon, Paris 2009, sur ce blog (http://royannais.blogspot.com/2009/10/un-nouveau-texte-de-pietro-de-paoli.html)


dimanche 20 décembre 2009

A la mémoire de ceux qui ont eu à souffrir du pontificat de Pie XII

La position de Pie xii pendant le Troisième Reich est une question fort discutée. Il est effectivement peu correct politiquement et aujourd’hui indéfendable théologiquement de canoniser ou béatifier une personne qui aurait eu des attitudes ou paroles antisémites (Léon Déhon en a fait les frais).

Il serait bien impossible de faire de Pie xii un antisémite. Sa résistance au nazisme continue cependant à apparaître bien faible, surtout comparée à la condamnation des thèses et du régime hitlériens par son prédécesseur (lequel est un des trois papes sur les neuf du XXe siècle à ne pas être béatifié, canonisé ou pour lequel un procès de béatification n’est pas en cours). Son fameux silence a-t-il permis de sauver plus de Juifs que ne l’aurait fait une prise de parole ? Qui peut le dire aujourd’hui ?

Envisager la béatification de Pie xii est en revanche et assurément une insulte à la mémoire de ceux qui ont eu à souffrir de sa conduite de l’Eglise. Certes l’homme a fait de grandes choses, ainsi la restauration de la liturgie de la semaine sainte et l’encyclique biblique (mais il était temps !). Sa vie personnelle est sans doute édifiante, mais peut-on ignorer son mode de gouvernement proprement contraire, au moins parfois, non seulement à l’évangile, mais aussi aux droits de l’homme ?

Sous son pontificat, l’action des prêtres ouvriers a dû cesser ; sous son pontificat, des théologiens (Nouvelle Théologie) ont été injustement condamnés au silence (scandale de la procédure, reconnaissance par les successeurs de l’inopportunité de ces condamnations manifestée par exemple par la convocation de ces mêmes théologiens moins de deux ans après la mort de Pie xii pour être experts à Vatican ii ou par la création de certains de ces théologiens comme cardinaux quelques années après).

Il y a quelques années, lors de la publication du Journal d’un théologien du P. Yves Congar, le Père Sesboüé, reconnu pour sa modération, écrivait : « En ces temps où le Pape Jean-Paul II donne l’exemple courageux de la repentance pour les fautes de l’Eglise, on aimerait que la Congrégation pour la doctrine de la foi en exprime une, pas seulement pour les excès anciens de l’Inquisition, mais surtout à l’égard de ces nombreux théologiens qu’elle a injustement soupçonnés, accusés, parfois interdits d’enseignement ou de publication tout au long du XXe siècle, pour des raisons qui n’étaient pas valables. » (B. Sesboüé, « Le drame de la théologie au XXe siècle. A propos du Journal d’un théologien (1946-1956) du P. Yves Congar, » RSR 89/2 (2001), p. 287)

Quel modèle de sainteté, quelle conception de l’Eglise veut-on proposer au peuple chrétien ? Certains ont dit que l’on revenait aujourd’hui aux pires heures du pontificat de Pie xii. C’est sans doute exagéré. Mais sans doute aussi, la décision de la béatification établirait le lien privilégié et revendiqué par l’actuel Pontife avec son prédécesseur. (Si l’on se souvient que c’est Pie xii qui a canonisé Pie x en 1954, il se pourrait que l’on établisse la généalogie des papes les plus conservateurs de 1903 à 2009)

Pie xii écrit en 1943 l’encyclique Mystici corporis qui renouvelle l’ecclésiologie. Il écrit cependant, en 1954, une autre encyclique, Ad sinarum gentes, dont on ne peut qu’espérer qu’elle soit définitivement abandonnée. Elle répétait certes l’ecclésiologie commune depuis des siècles, mais l’infaillibilité consiste-t-elle à répéter formellement la même chose, même lorsque le contexte a changé, ou à oser la vraie fidélité, toujours inventrice, pour que, alors que les situations, mentalités et cultures changent, le même et unique évangile puisse être conservé et proclamé ?

Parmi ceux qui ont eu à souffrir de ce Pontife, pas mal de français. Pourrait-on demander aux évêques de ce pays, même dans le silence d'entretiens vaticans, qu'ils obtiennent l'ajournement d'une béatification ?

Heureusement, si l’on peut dire, l’infaillibilité pontificale n’est pas engagée par les béatifications, mais seulement par les canonisations.

(PS : Si la béatification de Pie xii est célébrée, il faudra voir qui la préside : un autre que Benoît xvi ‑ qui se réserve les canonisations et confie à d’autres la présidence des béatifications pour manifester la différence d’importance entre les deux célébrations ; ou Benoît xvi lui-même, certes évêque de Rome, diocèse de Pie xii, mais aussi Pape.)

Canonisations...

Jeudi 18 novembre 1965

Paul vi annonce « l’ouverture du procès de béatification de Pie xii et de Jean xxiii. Cette annonce m’attriste. Pourquoi cette glorification des Papes par leur successeurs ? On n’en sortira donc jamais des vieilles habitudes romaines ? Au moment où on annonce l’aggiornamento, on pose des actes qui ne lui sont pas accordés. »

Yves Congar, Mon journal du Concile, Seuil, Paris 2002, p. II, 478

samedi 19 décembre 2009

L’évangile annonce Jésus, pas Marie. (Avent, 4ème dimanche)

L’évangile de ce jour tourne nos regards vers deux femmes. De l’une, un adage latin dit qu’on n’en a jamais assez parlé, de Maria nuncquam satis. S’il s'agit d’une injection ou d’un constat, ce n’est pas précisé !

Lorsque l’on parcourt les évangiles, on est étonné par le silence quant à cette femme. Elle apparaît comme un personnage secondaire. Non pas un rôle sans importance, certes, puisque cette femme se retrouve à différents moments des textes, et peut-être même aux moments-clef : naissance, ici où là durant le ministère de Jésus ce qui laisse entendre qu’elle est aussi son disciple, mort, présence à la communauté naissante. Mais l’évangile de Jean ne donne pas même son nom. Elle est appelée par Jésus de ce terme distant de « femme ». Pareillement chez Paul, témoin le plus ancien du christianisme naissant, son nom est ignoré voire son existence : une seule allusion lui est consacrée (Ga 4,4). L’étonnement est alors redoublé ; comment est-il possible que Marie occupe une telle place dans l’Eglise ?

Force est de reconnaître que l’admiration envers Marie n’est pas d’aujourd’hui. Luc, l’évangéliste dont la tradition rapporte l’attachement marial rapporte cet épisode : une femme s’exclame : « Heureuse celle qui t’a porté et dont les seins t’ont nourri ». Jésus coupe court, ce qui vaut à Luc de redire ce qu’avec les autres synoptiques il avait déjà dit : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent », « Ma mère, mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 8,21 et 11,27). Jésus, et Luc plus encore, disent ce qu’il faut penser de l’admiration envers Marie. C’est une fausse piste. L’évangile annonce Jésus, pas Marie.

Du coup, il y a peu de chance que l’évangile d’aujourd’hui nous parle de Marie, et par la même occasion d’Elisabeth. Que n’a-t-on dit et écrit sur cette jeune femme enceinte de qui fait ce voyage, à pied, pour aller visiter sa vieille cousine. Quelle abnégation ! Quelle générosité, quel modèle d’altruisme ! Heureusement que toutes les femmes enceintes de trois mois ne sont pas condamnées au repos forcé et peuvent encore aller au boulot, rendre service, se faire plaisir ! De toute façon, ce n’est pas cela que le texte raconte.

A trop braquer le projecteur sur Marie, on s’interdit de comprendre le texte. Car le texte ne parle pas de Marie, ni d’Elisabeth. Le texte parle de ce que la venue de Jésus provoque : la rencontre de deux femmes. Jésus n’est pas encore né, il n’est qu’un fœtus de trois mois, et déjà, il change le cours des choses.

Laissons de côté ici l’histoire du cousinage entre le Baptiste et Jésus, en tant que stratagème lucanien pour convaincre les disciples de l’un et de l’autre qu’ils doivent vivre ensemble dans la même Eglise. Cet aspect de la recherche historique ne nous dirait encore que trop peu du sens de notre texte.

L’évangile de Luc s’ouvre pas une série de visitations : à Zacharie et à Marie par des anges, des messagers, à Elisabeth par une femme. Zacharie, un vieil homme marié sans descendance ; Marie, une jeune femme, non encore épousée et déjà enceinte. L’humanité du vieil homme est stérile, alors même qu’il a une épouse ; la jeunesse de l’humanité en Marie est à ce point prometteuse que même vierge, elle enfante.

A travers cet homme et cette femme, c’est l’humanité tout entière qui entre en scène, qui est la scène sur et dans laquelle Jésus est raconté. C’est l’humanité qui est la mère, la femme, très vieille et stérile, si jeune et féconde. N’est-elle pas ainsi l’humanité, notre humanité, celle que le Christ reçoit ? Jésus prend chair en cette humanité vouée à la mort, et en même temps, par cette assomption de la chair, l’humanité depuis toujours promise à la vie, voit enfin sa vocation advenir.

Le texte d’évangile d’aujourd’hui raconte une troisième visitation, celle qui réunit la vieille humanité et la puissance de vie de cette humanité. Une histoire de femmes, s’il est vrai que la femme s’appelle la Vivante, Eve. Avant même sa naissance, Jésus rend à l’humanité sa puissance de vie. L’évangéliste ouvre ce qui sera la clef de son texte, la mort de Jésus qui donne la vie. Il annonce en prophétie, par la visitation, que l’humanité, malgré sa mort, est rendue à sa vocation de vivante.

Ce que notre texte raconte, par Elisabeth et Marie, ne les concerne pas, ou du moins, les concerne tout autant que nous tous, fils et filles de l’humanité. L’une fois pour toute de la vie en la chair de notre Dieu, à un moment de l’histoire, dans ce pays, avec cette mère, ces contemporains, concerne l’humanité toute entière. L’évangile de Luc s’ouvre par trois visitations parce qu’en cet homme Jésus, de façon définitive, Dieu a visité son peuple, comme la vieille humanité le dit par la bouche de Zacharie dans son chant de louange (Lc 1,68), comme l’humanité nouvelle, encore naïve, le remarque en s’étonnant alors que Jésus vient de rendre la vie à un jeune homme (Lc 7,16).

En réponse à ces visitations de l’humanité par Dieu et de l’humanité à elle-même féconde et stérile en même temps, réconciliée avec elle-même, le chapitre suivant montre l’humanité, à commencer par les plus pauvres, les bergers, et jusqu’aux extrémités de la terre avec ces mages venus d’Orient, qui visite à son tour cet enfant, son Dieu.

Texte du 4ème dimanche de l’avent C : Mi 5, 1-4 ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45

vendredi 18 décembre 2009

L'astre d'en haut vient nous visiter (Liturgie pénitentielle Avent)

Et s’il était impossible de faire autre chose que de bénir. Et si nous ne pouvions que dire du bien…

N’est-ce pas cela, notre rêve de conversion, notre attente de perfection ?

Balaam est mandaté pour maudire. Mais peut-on maudire le peuple saint ? Balaam doit vouer aux gémonies. Mais comment, en présence du Seigneur, ne pas en être empêché ? La route est bloquée, l’ânesse le voit. Le prophète est plus sot qu’elle. Il ne peut même plus marcher, la jambe écorchée. Et moi, stupide comme une bête, dit le psaume, je ne savais pas, tu es toujours avec moi.

Il n’y a de sainteté que par la présence du Seigneur. Quand habitera-t-il enfin nos cœurs pour que nous ne puissions que bénir, dire et faire le bien ? Si, pour nous, une ânesse nous indiquait aussi ce que nous ne voyons pas, le chemin barré du mal, la route impossible… Dire et faire du mal, c’est comme marcher sur le Seigneur. Mais l’ange se tient là qui empêche pareil sacrilège !

Quel ange nous empêchera de faire n’importe quoi ? Quel messager nous évitera de passer par le fil de l’épée de celui que Dieu envoie ?

N’est-ce pas le frère, tout frère, qui est le messager ? N’est-ce pas le frère, tout frère qui devient la montagne sacrée où la loi est donnée : tu ne tueras pas ? « L’autre apparaît, son visage le fait apparaître, mais le visage n’est pas un spectacle, c’est une voix. Cette voix me dit : “Tu ne tueras pas”. Chaque visage est un Sinaï qui interdit le meurtre. »

Il faut être plus bête qu’un âne pour ne pas voir autrui qui barre la route du mal, pour ne pas voir dans le visage d’autrui l’interdit de la loi, le commandement de la loi de sainteté. Il faut être plus stupide qu’une bête pour ne pas voir l’ange que le Seigneur place au milieu du chemin, le frère.

L’interdit de la loi ‑ meurtre, mensonge, et le reste ‑ est aussi la loi de sainteté. Un seul Dieu tu adoreras signifie littéralement tu ne tueras pas. Car l’amour de Dieu et l’amour du prochain c’est tout un. Quel est le plus grand des commandements ? Dieu a dit une chose, deux choses que j’ai entendues : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit et ton prochain comme toi-même. Une seule chose dite, la loi de sainteté ; deux choses entendues, l’interdit du meurtre et l’adoration du seul Dieu.

Nous ne pouvons qu’entendre dans la diffraction l’immensité de l’unité, de l’unicité divine, de lui-même et de sa parole. Le Seigneur a dépêché son ange, et nous nous attaquons au frère ! Quel mal habite donc notre cœur ?

Tout est pourtant donné, et l’ange qui barre la route de la malédiction, et la présence du Seigneur qui oblige à bénir, à dire et faire le bien.

Qu’il se lève enfin l’astre d’en haut qui vient nous visiter. Qu’enfin la prophétie bénédiction de Balaam se réalise. Que nos yeux s’ouvrent comme se sont ouvertes les lèvres de Zacharie qui confessent que la visite de l’astre d’en haut illumine ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort.

« Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les chemins, pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés ; grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut, pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l'ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix. »

Qu’il se lève enfin cet astre pour brûler en nous la mort et la haine et nous faire briller de sa lumière. Lui, la lumière du monde nous a confié d’être lumière. Qu’il nous purifie de notre péché.

La présence au milieu de nous de celui qui doit venir, la lumière des nations qui se lève sur le peuple qui marchait dans les ténèbres, est notre espérance. Nous le proclamerons dans la nuit de Noël.

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays, une lumière a resplendi. Tu as multiplié la nation, tu as fait croître sa joie ; ils se réjouissent devant toi comme on se réjouit à la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur elle, la barre posée sur ses épaules, le bâton de son oppresseur, tu les as brisés comme au jour de Madiân. Car toute chaussure qui résonne sur le sol, tout manteau roulé dans le sang, seront mis à brûler, dévorés par le feu. Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom : Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père-éternel, Prince-de-paix, pour que s'étende le pouvoir dans une paix sans fin sur le trône de David et sur son royaume, pour l'établir et pour l'affermir dans le droit et la justice. Dès maintenant et à jamais, l'amour jaloux de Seigneur Sabaot fera cela. »


Textes de la liturgie pénitentielle: Nb 22-24; Lc 1, 67-79

mercredi 16 décembre 2009

Ça suffit

Après tout, ce blog est un lieu d’expression personnel plus qu’institutionnel, même si je ne peux faire comme si je pouvais complètement distinguer la personne et l’institution. Je comprends que l’on pourra me reprocher un manque de réserve. Mais là, ça suffit.

Ça suffit, la politique de l’actuel gouvernement. Je ne sais certes si d’autres, de gauche comme de droite, feraient mieux. Mais je ne pense pas que nous puissions demeurer silencieux. Je ne parlerai pas de tout, par manque de compétences, par volonté de mieux souligner l’objet du scandale.

Ça suffit avec la politique d’immigration et de reconduite à la frontière, avec le délit de solidarité, avec le prétendu débat sur l’identité nationale, avec le ministère éponyme.

Je ne veux pas être naïf et laisser penser que tout immigré sans autorisation légale pourrait demeurer en France et obtenir systématiquement une régularisation. Mais est-ce que cela ne fait pas un peu beaucoup ? On entend ‑ peut-être la presse nous manipule-t-elle, peut-être je me laisse berner – que la politique du chiffre fait arrêter des étrangers en transit, dûment munis de billets de transport pour rentrer chez eux, afin de les expulser et de les compter dans les statistiques. Cela coûte d’ailleurs très cher à la République. On entend que des gens dont on ignore formellement la nationalité seraient expédiés en Afghanistan (faut-il le préciser, parmi les pays les plus dangereux au monde). Il va de soi qu’un Etat ne peut sans preuve formelle envoyer des gens dans un pays qui n’est peut-être pas le leur. Ce ne sont que des gesticulations.

Je ne parle pas des dérapages, comme ceux de Mme Morano. Comment se sentir appartenir à la Nation quand la Nation vous laisse sur la touche ?

Ce n’est pas seulement d’ordre (moral ou policier) dont ont besoin les banlieues, mais d’abord de justice sociale. Quand on sera aussi généreux avec les banlieues qu’on l’a été avec les restaurateurs ou les grandes banques, voire avec les bénéficiaires de l’emprunt national, on verra si les problèmes se posent de la même manière dans les banlieues. Il se pourrait que ces problèmes fondent, du moins la plupart, comme neige au soleil. Restera ici comme ailleurs le banditisme. Mais vous conviendrez que c’est grandement un autre problème.

Je ne pense pas que l’évêque ait raison qui a interdit au député P. Kennedy de communier à cause de ses positions en morale sexuelle et familiale, mais ceux qui le pensent pourraient-ils aussi penser normal que les injustices sociales, humaines, et les irrégularités quant à la loi commises par les responsables politiques, ne soient pas pareillement sanctionnées ? Encore faudrait-il qu’il y ait quelques chrétiens pratiquants dans notre gouvernement ? Je ne parle évidemment pas des catholiques dont la situation matrimoniale interdit déjà qu’ils s’approchent de la table eucharistique…

Il y a à droite, notamment, de nombreux députés catholiques. Il y en a aussi à gauche. Il y a d’un bord comme de l’autre de véritables citoyens, attachés à la devise républicaine. Les uns comme les autres perdent la face à se taire, ou à se prononcer sans prendre les moyens efficaces de changer les choses.

Désolé de vous importuner, mais il faudra voter dans quelques mois, et encore dans les années suivantes.

Je le pense, ça suffit.

samedi 12 décembre 2009

Au-delà de douze ans, peut encore croire à Noël ?

(Propos introductifs à un échange)

Est-ce que Noël n’est pas devenu trop exclusivement une fête pour les enfants, voire une fête infantile ? Peut-on croire à Noël autrement que les enfants croient au Père Noël ?

Oui, je sais, le catéchisme dit autre chose que des enfantillages. Mais pour chacun d’entre nous, qu’est-ce que cela veut dire, la confession de foi dans le mystère de Noël ? Qu’est-ce que c’est Noël ? Une chose les réponses du catéchisme, autre chose ce que nous vivons effectivement de la foi. Il ne suffit pas de savoir, il faut encore croire !

Si l’on se rapporte aux évangiles, se pose de suite un problème : deux des quatre textes, Marc et Jean, ne disent rien de la naissance ni de l’enfance de Jésus. Il serait donc possible, à en croire ces deux évangiles, d’être disciples de Jésus et de tout ignorer de sa naissance. Et cela n’a finalement rien d’étonnant. Lorsque Jésus naît, qui peut en être témoin en dehors de ses parents et d'une matrone ? La naissance d’un enfant dans une famille sans aucune situation politique ou économique exceptionnelle, dans une province reculée de l’Empire, ne peut être connue de personne. Dans l’Antiquité et même encore pendant des siècles, on ignore presque toujours la date de naissance des personnes, même si ces personnes sont célèbres, si l’on peut dire, avant leur naissance.

Si l’on se réfère à Matthieu et Luc, on ne peut que constater que leurs récits ne coïncident pas. Par exemple, s’appellera-t-il Jésus (Lc 131) ou Emmanuel (Mt 123) ? Pourquoi Matthieu ne dit rien de la naissance du Baptiste et le fait débarquer au chapitre 3, juste avant le baptême de Jésus, quelque trente ans après les événements racontés dans les deux premiers chapitres. « En ces jours là, paraît Jean le baptiste proclamant dans le désert de Judée… ». Il ne semble pas que les deux hommes se connaissent. Or Luc en fait des cousins. Pourquoi Luc ne dit-il rien des mages ou du massacre des innocents ? Et l’on pourrait multiplier les exemples. Bref, que savoir à partir de ces textes de la naissance de Jésus, peut-on savoir quelque chose d’un point de vue historique ?

Après les textes, penchons-nous sur l’histoire de l’Eglise. Ce n’est qu’à partir du deuxième quart de quatrième siècle, vers 325, que la fête de Noël se développe peu à peu. Avant on n’en parle pas. Les chrétiens de l’an 250, par exemple, ne fêtaient pas Noël.

« Noël était certainement célébré en 336 à Rome, et la fête est probablement antérieure à la paix de l’Église (édit de Milan, 313). Il est possible que la date en ait été choisie, dans les jours du solstice d’hiver, pour faire opposition à la célébration païenne, ce même jour, de la naissance du dieu Soleil (le Soleil invincible, sol invictus). Ailleurs dans le monde méditerranéen, en Egypte, on fêtait le 6 janvier le baptême du Christ. Dans le cours du IVe s., les deux fêtes en vinrent à être célébrées aussi bien en Orient qu’en Occident, sans que les événements évangéliques commémorés correspondent exactement : la liturgie romaine fête le 25 décembre la Nativité du Christ, et le 6 janvier elle fête principalement l’adoration des mages et la révélation du Sauveur aux païens (et de façon secondaire le baptême du Christ) ; la liturgie byzantine fête à la fois la Nativité et l’adoration des mages te 25 décembre, et elle fête le 6 janvier le baptême du Christ.

La liturgie romaine de Noël est fortement marquée par le dogme des deux natures du Christ, tel qu’il a été défini au concile de Chalcédoine [451], tandis que la piété des fidèles, à partir du xiiie s., sera colorée progressivement par la dévotion de François d’Assise à l’Enfant Jésus dans la crèche, ce qui donnera à Noël une importance comparable à celle de Pâques. »[1]

Que croire donc ? Qu’est-ce que Noël ? Je ne retiendrai qu’un aspect, celui de la venue de Dieu à l’humanité, la visitation par Dieu de son peuple.

« Dieu a visité son peuple » (Lc 716 reprenant 168). Ce verset ne se rapporte pas d’abord à l’enfance de Jésus. (On pourrait faire la même analyse en regardant les usages par le NT du Ps 27 plus souvent référé à la résurrection qu’à l’incarnation). Le mystère de Noël ne serait alors pas tant celui de la nativité du Seigneur que celui de la présence de ce Seigneur dans l’humanité. La fête de Noël n’est pas d’abord un moment de l’année liturgique ou de la vie de Jésus, mais une manière de dire la foi : le royaume de Dieu est là, tout près de vous. Ce verset (de Lc 109) est placé par Matthieu au tout début de son texte (32, comme Mc 115), dans la bouche du Baptiste, comme si effectivement, c’était bien cela le commencement de tout, que l’on ne découvre cependant que tardivement.

Les hommes peuvent chercher à connaître Dieu. Il semble que cela les occupe pas mal si l’on considère l’histoire de l’humanité. Cette recherche manifeste le meilleur de l’humanité souvent (pensons à la culture, aux mythes, à la philosophie, aux arts), le pire aussi parfois (sacrifices humains, guerres, etc.). C’est impressionnant ce que l’on peut dire de Dieu ! Il y a tout et n’importe quoi ; certes, il y a aussi quelques chefs-d’œuvre. Je ne cite qu’un exemple, tiré du Banquet de Platon, mais on pourrait visiter tant de textes ou de récits de tant de civilisations :

« Voilà donc quelle est la voie droite qu’il faut suivre dans le domaine des choses de l’amour ou sur laquelle il faut se laisser conduire par un autre : [211c] c’est en prenant son point de départ dans les beautés d’ici-bas pour aller vers cette beauté-là, de s’élever toujours, comme au moyen d’échelons, en passant d’un seul beau corps à deux, de deux beaux corps à tous les beaux corps, et des beaux corps aux belles telles occupations, et des occupations vers les belles connaissances qui sont certaines, puis des belles connaissances qui sont certaines vers cette connaissance qui constitue le terme, celle qui n'est autre que la science du beau lui-même, dans le but de connaître finalement la beauté en soi.

[211d] C'est à ce point de la vie, mon cher Socrate, reprit l'étrangère de Mantinée, plus qu'à n'importe quel autre, que se situe le moment où, pour l'être humain, la vie vaut d'être vécue, parce qu'il contemple la beauté en elle-même. Si un jour tu parviens à cette contemplation, tu reconnaîtras que cette beauté est sans rapport avec l'or, les atours, les beaux enfants et les beaux adolescents dont la vue te bouleverse à présent. Oui, toi et beaucoup d'autres, qui souhaiteriez toujours contempler vos bien-aimés et toujours profiter de leur présence si la chose était possible, vous êtes tout prêts à vous priver de manger et de boire, en vous contentant de contempler vos bien-aimés et de jouir de leur compagnie. À ce compte, quels sentiments, à notre avis, pourrait bien éprouver, poursuivit-elle, un homme qui arriverait à voir la beauté en elle-même, [211e] simple, pure, sans mélange, étrangère à l'infection des chairs humaines, des couleurs et d'une foule d'autres futilités mortelles, qui parviendrait à contempler la beauté en elle-même, celle qui est divine, dans l'unicité de sa Forme ? Estimes-tu, poursuivit-elle, qu'elle est minable la vie de l'homme [212a] qui élève les yeux vers là-haut, qui contemple cette beauté par le moyen qu'il faut et qui s'unit à elle ? Ne sens-tu pas, dit-elle, que c'est à ce moment-là uniquement, quand il verra la beauté par le moyen de ce qui la rend visible, qu'il sera en mesure d'enfanter non point des images de la vertu, car ce n'est pas une image qu'il touche, mais des réalités véritables, car c'est la vérité qu'il touche. Or, s'il enfante la vertu véritable et qu'il la nourrit, ne lui appartient-il pas d'être aimé des dieux ? Et si, entre tous les hommes, il en est un qui mérite de devenir immortel, n'est-ce pas lui ? »[2]

Cependant, cette quête, cette recherche, cette remontée aboutit-elle effectivement ? Que l’homme la désire, que son désir lui permette même de dessiner, comme en négatif, les contours ou les traits de ce qu’il veut contempler, ne suffit pas à faire que d’une part ce qu’il cherche existe, ou que d’autre part, même si cela existe, il lui soit effectivement possible d’en jouir.

Il semble même impossible, si l’on en croit l’évangile, de parvenir à Dieu. Pour l’homme c’est impossible (Mc 1027) Quel homme pourrait se donner Dieu ? Quel homme pourrait par ses propres forces trouver Dieu, si Dieu est Dieu et non pas seulement le prolongement, même le plus noble, le plus pur, de nos attentes et désirs ? Sans compter que, comme le dit Platon, les dieux se déguisent. On ne les reconnaît pas. Ils ne sont pas comme c’était attendu, comme on les attendait.

N’est-ce pas pour cela que l’évangéliste note laconiquement : il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune (Lc 27) ? Ou encore : il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu (Jn 111). Dieu n’est jamais comme nous l’attendons. Nous l’imaginons, le cherchons, l’attendons comme le saint, le parfait, et le voilà qu’il traine chez les pécheurs, le voilà qui comme un maudit pend au gibet. Qui pourra le reconnaître ? Qui dira que cet enfant, qui seulement crie sans savoir articuler le moindre mot, est la parole de Dieu ?

Si l’attente, la recherche et le désir de l’homme peuvent n’être pas déçus, rester sans réponse, il faut qu’ils soient eux-mêmes la réponse et que l’on cherche l’appel ailleurs. L’appel nous a devancés. La Parole nous a été adressée, nous est adressée, l’amour est depuis toujours à notre rencontre, ce que l’on appelle l’alliance, et notre quête, qui rarement le sait, est réponse balbutiante.

Si au-delà de douze ans nous pouvons croire à Noël c’est parce que seul un Dieu peut nous sauver, qui de lui-même s’offre en entrant dans le monde, en faisant comme effraction dans ce monde.

L’investigation philosophique ou religieuse permet assurément une certaine connaissance de Dieu et du monde. Cette investigation est souvent une quête, spirituelle ou intellectuelle (termes que l’on ne saurait véritablement distinguer avant la Renaissance). Je le redis, il ne suffit pas de chercher pour que ce que nous cherchons soit accessible. Ce que Noël exprime c’est qu’effectivement Dieu se donne, non pas certitude de l’ordre du savoir, mais solidité de l’alliance et de la confiance.

A Noël, nous célébrons juste, si j’ose dire, celui qui s’offre et qui par son don, nous sauve. Noël c’est la nécessité pour les hommes de recevoir de Dieu la vie et non d’y parvenir par leurs investigations. Aux hommes c’est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu (Mc 1027. Tout ne veut évidemment pas dire n’importe quoi !) Le salut ne peut qu’entrer dans le monde et non en être une production, aussi attendu qu’il soit (juste que dans son contenu thématique) par le monde lui-même. La recherche de l’homme est interrompue, si l’on peut dire, par l’irruption de Dieu, ou mieux, elle est la réponse, inchoative, balbutiante et souvent ignorante d’elle même, de son statut, à l’offre d’alliance.



[1] P.-M. Gy, « Année liturgique », Dictionnaire critique de théologie, Puf, Paris 1998, p. 53.

[2] Traduction L. Brisson, GF, Paris 20075. Je choisis ce texte par ce qu’il est écrit en dehors de la culture judéo-chrétienne, parce qu’il a eu une importance capitale dans la théologie. Parce que c’est une histoire d’amour, célébré dans un banquet, dont il est dit qu’alors la vie est divine, comme, lors d’un repas, le dernier, le dieu, ayant aimé les siens jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême, il s’était offert en disant : prenez, c’est mon corps.

Arrêtons tout ! Il est là. (Avent, 3ème dimanche)

Que devons-nous faire ? La réponse du Baptiste est aussi décevante que laconique. Chacun sait très bien ce qu’il a à faire ? Pourquoi faudrait-il attendre d’un prophète, d’un témoin, homme providentiel ou héros, qu’il nous dicte ce qu’évidemment nous savons.

Nous savons très bien que faire. La morale n’a peut-être pas grand chose à attendre de la foi, et même les théologiens romains tachent de construire sur la loi naturelle une morale chrétienne de sorte que l’universalité de la recherche du bien soit manifestée, de sorte que l’action bonne à la suite du Christ ne puisse être autre chose que ce que chaque homme, dans le sanctuaire de sa conscience, avec la quête de l’humanité entière, peut établir.

Que les soldats se contentent de leur solde. Que le percepteur cherche la justice dans l’impôt, que chacun d’entre nous partage avec celui qui est dans le besoin. Rien que le bon sens ! Et plutôt que nous faire croire que nous prenons notre foi au sérieux à poser de telles questions, plutôt que croire que nous respectons le Baptiste ou tout autre autorité en posant nos questions, nous ferions bien de poser les vraies questions, ou plutôt d’accepter de les entendre.

Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Et pour être sur de ne pas écouter nous parlons, nous interrogeons. Pendant ce temps là au moins, nous échappons aux vraies questions. Nous nous faisons croire que nous sommes très sérieux, même dans notre foi, mais c’est un stratagème pour éviter le seul terrain sérieux. Non que ces questions de comportements n’aient pas d’importance. Mais justement parce qu’elles en ont, elles servent de trop bel alibi à l’évitement des vraies questions.

Et que sont ces vraies questions ? Le texte le dit. Après avoir dépeint tous ces gens qui posent des questions bruyantes, l’évangéliste braque la caméra, d’un seul coup, sur les foules. « Or ». « Or le peuple était en attente. » Voilà la question.

Il se pourrait que nos arguties ne soient qu’une manière d’éviter d’être en attente. Il se pourrait que nos questions, même importantes, ne soient que des arguties. Quand on s’occupe, il n’y a plus besoin d’attendre. Nous n’aimons pas attendre. Il vaut mieux faire. L’activisme est encore la meilleure solution pour éviter d’attendre, pour maitriser tout.

« Or ». Or l’important se joue ailleurs. Non pas dans ce que nous faisons, mais dans le fait de consentir à ne pas faire. L’important réside dans l’accueil. Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu, proclamerons-nous avec l’évangile du jour de Noël. Et nous, le recevrons-nous ?

Nous pourrions être tellement pris dans les préparatifs de Noël, y compris les préparatifs spirituels ‑ plus grand attachement à la prière ou à la lecture des Ecritures, sens du partage avivé, ou que sais-je encore ? toutes choses excellentes, évidemment ‑ que nous pourrions passer à côté de l’essentiel. C’est Dieu qui donne, c’est Dieu qui s’offre : qui l’accueillera ? Qui le recevra ?

Le Baptiste ne s’y trompe pas. A l’attente du peuple, il répond par une parole apocalyptique. Il répond par l’annonce d’un jugement. Et ces paroles sont Bonne nouvelle, elles sont évangile, dit le texte. « Par ces exhortations et bien d’autres encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle. » On pourrait transcrire : par ces exhortations, il évangélisait le peuple.

Quelle sont ces exhortations ? Non seulement des paroles, mais l’attitude. Le Baptiste se déclare comme venant après, trop tard, même s’il est là d’abord. Nous aussi, nous venons d’abord. C’est nous qui croyons, c’est nous qui cherchons, c’est nous qui voulons bien faire. Et pourquoi pas ? Et pourtant, c’est lui, le plus grand, celui qui vient d’abord, le premier, et nous ne sommes pas dignes de dénouer la courroie de ses sandales.

Annoncer la bonne nouvelle, évangéliser, c’est se faire répondant. Responsable comme le Baptiste d’un retournement, d’une conversion. D’abord l’autre, celui qui vient. Mais répondant aussi à un appel, celui que Dieu le premier nous a adressé, l’appel à la vie avec lui, l’alliance.

Noël, c’est cela. Un Dieu qui nous précède ; c’est lui qui a l’initiative en venant à nous. Arrêtons tout, même ce que nous faisons de mieux. Arrêtons tout, même de préparer sa venue. Il est trop tard. « Déjà même la hache est prête à attaquer la racine des arbres » dit le verset qui précède immédiatement notre texte. Il est l’heure, il est là. Il faut maintenant l’accueillir.

Texte du 3ème dimanche de l’Avent C : So 3, 14-18 ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18

vendredi 4 décembre 2009

Qu'attendons-nous ? (Avent, 2ème dimanche)

Le temps de l’avent n’est pas une préparation à la venue de Jésus en la chair. Tout simplement parce que cette venue a déjà eu lieu, une fois pour toute, et qu’il n’est pas possible d’attendre ce qui a déjà eu lieu, mais seulement d’en faire mémoire. La première préface de l’avent le dit : « Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant, par le Christ, notre Seigneur. Car il est déjà venu, en prenant la condition des hommes, pour accomplir l’éternel dessein de ton amour et nous ouvrir le chemin du salut. »

D’ailleurs seule la semaine qui précède Noël oriente notre regard sur les fêtes de la nativité, nous faisant parcourir le début des évangiles de l’enfance.

Le temps de l’avent, comme chaque temps liturgique, développe non pas un moment de la vie chrétienne ou du temps, mais une attitude de la foi. Ici, il s’agit de l’espérance. Vivre en chrétien, c’est attendre et espérer la venue du Seigneur, non sa naissance, mais son retour glorieux.

Je ne sais pas comment fait la langue espagnole pour dire cela puisqu’espérer et attendre se disent pareillement. Esperando a Godot, traduit-on, là où justement l’attente ne peut pas être une espérance, parce qu’il n’y a rien à espérer. Attendre le retour définitif du Seigneur, en revanche, c’est espérer sa venue. Comme le dit encore la préface : « Il viendra de nouveau, revêtu de sa gloire, afin que nous possédions dans la pleine lumière les biens que tu nous as promis et que nous attendons en veillant dans la foi. »

Qu’est-ce que cette attente pleine d’espérance qui suscite une veille ?

Becket n’a pas fait que décrire une attente sans espoir. Il a aussi décrit le contentement tragique devant la situation, même la pire, c’est-à-dire, pour lui, celle de la vie de tous qui conduit irrémédiablement à la catastrophe. O les beaux jours, ne cesse de répéter, à peu près seule, celle qui est enterrée dans ce qui pourrait être le non sens de l’existence.

Il faudrait que notre attente, tout autrement, désigne en négatif, la situation de détresse aujourd’hui. Il faut en sortir. Il faut en finir avec l’horreur d’un monde inhumain, avec l’inhumanité de l’humanité ! Nous avons aussi besoin d’un sauveur parce qu’il faudra combler de bonheur les abîmes de la souffrance. N’est-ce pas cela la prédication du Baptiste, celle d’Isaïe avant lui. Elle exprime l’attente de l’humanité. Puisse ce bonheur n’être pas attendu comme Godot, ce qui risquerait bien d’arriver s’il ne s’agissait que d’espérer, d’ailleurs fort justement – et c’est ce qui fait toute la vérité du théâtre de l’absurde ! ‑, un changement dans ce monde ou un nouveau monde qui recommencerait le même en mieux.

Même lorsque Dieu a tenté de recommencer la même chose pour que ce soit mieux, avec Noé, c’est le même monde inhumain qui a hanté l’humain ! Il nous faut un autre nouveau monde, une autre espérance.

Pour parler de cet autre monde, nous n’avons évidemment pas d’autres expériences que celles de ce monde de sorte qu’il nous faudra dire avec ce monde ce que sera un autre monde qui pourtant n’a rien avoir avec ce monde ! Je le dirais ici avec deux mot : jugement et divinisation.

Il faudra un jugement. Et l’on comprend le tour apocalyptique de la prédication du Baptiste. Nous n’attendons pas seulement que tout ravin soit comblé. Nous attendons la condamnation du mal. Je ne suis pas sûr que le jugement remplisse l’enfer, si l’on veut ainsi parler, mais un nouveau monde qui ne prononcerait pas la radicale condamnation du mal ne serait pas un monde nouveau, ne tiendrait pas, serait aussi scandaleux que le monde que nous connaissons, scandale de la misère et de la mort des enfants, scandale de la souffrance physique et morale, scandale des trahisons et tortures, scandale des abus de pouvoir jusqu’au nom de l’évangile, etc.

Il faudra pour l’homme lui-même autre chose que l’humanité. Il faudra Dieu. C’est lui notre avenir, notre avent, non seulement comme terme de la route, ce vers quoi nous marchons, mais comme ce que nous serons. Y a-t-il en définitive autre chose que la vie divine pour ne pas rétrécir l’espérance et l’attente de l’humanité ?

Ce que nous attendons en veillant dans la foi, à cause de la venue dans la chair du Fils de l’homme, nous en vivons déjà. Le chrétien est comme écartelé entre le passé de la venue dans la chair, une fois pour toute et l’attente du monde nouveau, son retour pour juger. Le chrétien est ainsi crucifié à l’aujourd’hui qu’il tache de recueillir comme le temps de Dieu, le lieu de Dieu, le nouveau monde.

A essayer de se laisser choisir comme ses compagnons – il partage avec nous et pour nous le pain – nous sommes déjà divinisés. Je ne dis pas transformés en héros ou en personnes parfaites. Loin s’en faut ! Mais aussi belle et grande que soit la vie, autant nous y percevons le manque de celui qui en est la source. Ce n’est pas à jouer les contempteurs de ce monde que nous manifesterons la vie divine. C’est en reconnaissant la grandeur de ce monde, loin de tout stoïcisme ou cynisme, donc aussi en reconnaissant le scandale de ce qui détruit cette grandeur, que nous sommes les sentinelles qui veillons dans l’espérance de la divinisation de l’humanité dans un cosmos renouvelé.

Textes du 2ème dimanche de l’avent C : Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-11 ; Lc 3, 1-6