vendredi 26 février 2010

Demeurer et passer (2ème dimanche de Carême)

Que se passe-t-il ? Luc ne parle pas de transfiguration, littéralement de métamorphose, changement de forme. A-t-il peur que le récit revête alors de trop les tropes de la mythologie païenne ? En attendant, rien ne permet de nommer ce qui se passe ; une description, seulement, la plus sobre possible.

Et l’on peut encore se douter que ce qui est décrit n’est pas ce qui s’est passé. S’il en est de cette rencontre comme de chaque rencontre intense entre amis ou amants, alors les mots sont convoqués pour être dépassés, métaphore.

Que se passe-t-il ? Manifestement ‑ c’est l’adverbe qui convient – un moment privilégié – seuls quelques privilégiés sont là ‑ avec Jésus. La montagne, la prière, précédées d’une première confession de foi et d’une annonce de la souffrance de la passion. Ce chapitre 9 de Luc concentre de forts moments, de fortes paroles et crée une espèce de sommet, comme sur la montagne. Est-ce pour voir mieux, pour prendre de la hauteur ? Sans doute pas, non parce qu’il n’y aurait pas assez de lumière, parce qu’il y en a trop au contraire.

L’expérience de la prière comme manifestation du cœur de l’orant, le seul priant, Jésus, le seul capable de se tenir devant Dieu et en qui tous, représentés pas des prénoms si communs, Pierre, Jacques, Jean, peuvent aussi prier. Prier, c’est toujours l’acte du Christ seul, mais jamais sans son corps, sans nous. Prier, c’est entrer dans la prière du fils.

L’expérience de la prière, comme lieu de vérité de celui qui prie, soit qu’il crie, soit qu’il loue, soit qu’il se tienne seulement dans le silence, désemparé comme Pierre qui ne sait pas ce qu’il dit, hors de lui, extase. N’est-ce pas ce que déjà Elie avait vécu : Il est vivant le Dieu devant qui je me tiens.

Comment ne pas être transporté (métaphore) devant cette évidence qui s’impose comme à l’insu de celui qui pourtant le vit et ne semble que pouvoir la constater : Je suis rempli d’un zèle jaloux pour le Seigneur. Alors il faut demeurer ici. Où ? Au lieu où le Saint passe, dans le souffle tenu de la brise légère, au lieu où son Fils passe : Il est question de son exode qui doit s’accomplir à Jérusalem, dit le texte.

Demeurer dans un passage, dans un mouvement, dans la Pâque, dans la traversée. Oxymore, encore une figure de style, et toujours pas de transfiguration. Dans un tel exode, sur un tel chemin, il n’y a qu’une solution effectivement pour demeurer et passer, monter quelques tentes. S’il ne sait pas ce qu’il dit, ce n’est pas tant qu’il dit n’importe quoi, que ce qu’il dit est indicible : Trouver le moyen de passer et de demeurer.

Trois tentes, parce que jamais l’on est seul dès lors que l’on prie. Encore que ces tentes ne soient par pour Pierre, Jacques et Jean mais pour ceux avec qui Jésus fait aussi communauté, à l’origine de la Bonne Nouvelle, Moïse et Elie, la loi et les prophètes. Jésus ne peut vivre sans communion, sans amis, ceux d’avant, ceux qui l’accompagnent, ceux que nous serons, la vie même en Dieu.

La tente, comme celle dressée dans le désert par Moïse, tente de la rencontre. Rencontre parce qu’il s’agit de prière, et non d’exercices de pitié, non de dévotion. Se tenir devant le saint, le visage illuminé de sa présence, resplendissant comme Moïse jadis. Le lieu où Dieu se tient, là encore, bel oxymore, si Dieu est celui qui ne peut être contenu par rien. Comment Dieu pourrait-il être ici ? Et voilà ce qui se passe. Dieu est là.

C’est cela la vie chrétienne, une impossibilité, demeurer et passer. Se tenir au lieu de celui qui n’a pas de lieu et qui pourtant se tient là, au milieu, comme entre Moïse et Elie. Ecouter une vision et voir une parole. Prier pour être à Dieu et être livré à soi-même comme écoutant du Fils.

Une intimité que l’on ne redire et qu’il faudra pourtant annoncer. Ou plutôt, il n’y aura rien à dire de cette expérience, aucun déballage émotionnel comme on en voit de trop dans ces témoignages dont on est coupablement friand, gourmand, tyrannie des sentiments. Ce qui dira la demeure dans le passage est la fragilité de l’abri, une tente ou bien le témoignage au sens du martyre ; nous l’avons déjà entendu : celui qui veut me suivre, qu’il prenne sa croix. C’était les versets qui précèdent immédiatement.

Qu’ont-ils vu ? Qu’ont-ils entendu ? Nous n’en savons rien puisqu’ils ne dirent rien, et pourtant Luc raconte ce qu’ils n’ont pas dit. Décidément, cette manifestation n’a rien de manifeste. C’est vraiment comme la vie chrétienne. Rien qui se voie mais rien de plus important. Il faut demeurer à écouter celui qui passe, dans le souffle tenu de la brise légère : Celui-ci est mon fils, l’élu, écoutez le.


Textes du 2ème dimanche de carême C : Gn 15, 5-18 ; Ph 3, 17 – 4, 1 ; Lc 9, 28-36


Lumière des hommes, nous marchons vers toi. Fils de Dieu, tu nous sauveras.

Seigneur Jésus, illumine de ta présence le peuple que le Père t’a donné comme frères et que ton Esprit habite. Que ton Eglise soit enfin la figure d’une humanité réconciliée.

Seigneur Jésus, dans le silence et la nuit des sens, tu te fais le guide de tous ceux qui cherchent à se tenir devant le Dieu vivant. Soutiens dans leur quête tous ceux qui cherchent la face du Père.

Seigneur Jésus, tu récapitules l’humanité dans sa recherche d’une loi bonne, dans son désir d’un monde juste. Donne-nous la force morale et la fougue prophétique.

samedi 20 février 2010

Mon père était un araméen vagabond (1er dimanche de Carême)

Mon père était un araméen vagabond. Ainsi se conclut le code de l’alliance dans le Deutéronome, par une histoire. Le peuple de Dieu raconte son histoire et c’est là qu’il y trouve les mots pour dire sa foi. Après avoir entendu toutes les prescriptions données à Moïse, et comme pour les ratifier, le peuple est invité à présenter les biens du sol, les prémices des récoltes. Cette offrande doit s’accompagner, comme nous l’avons lu, de cette histoire : Mon père était un araméen vagabond. Point de formule rituelle ou magique, point de prière, mais un récit, une histoire d’hommes.

Que raconte cette histoire ? Le passage du nomadisme de l’araméen vagabond, ‑ Abraham ? ‑ à l’installation dans une terre qui donne des fruits. Ce passage encadre un autre passage, celui de la détresse d’un peuple pauvre, opprimé et réduit en esclavage, en Egypte, à l’abondance d’une terre ou ruissellent le lait et le miel.

Ces deux passages encadrent la seule action de ce peuple : Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos Pères, il a entendu notre voix, il a vu que nous étions malheureux, opprimés. Au cœur de l’histoire, le récit d’une prière.

Avant le cri, il y avait déjà eu un passage : Le père vagabond, immigré avec son petit clan, devient une grande nation, puissante et nombreuse. La promesse d’une postérité pour Abraham aurait-elle été tenue ? Dans notre récit, il semble que cela ne soit pas le cas ; comment une grande puissance peut-elle se voir imposer un dur esclavage ? Ainsi, seul le cri fait passer à la vie, comme lors de la naissance. Il ne suffit pas de sortir du sein de sa mère, il faut encore crier pour respirer. Il ne suffit pas d’être un peuple, il faut encore, crier, espérer. Au cœur de l’histoire, le récit d’une prière devient profession de foi. C’est la Pâque qui se dit, passage de la mort à la vie comme passage de la non-foi à la foi.

Le cri, qu’il soit la respiration du nouveau-né, l’angoisse de l’esclave persécuté, la joie des amants, toujours, le cri est lancé, adressé. Et dans ce cri, est espéré celui à qui il est adressé, peut être reconnu celui qui précède, celui qui le premier se tient là.

Jusqu’au cri, dans le récit, point de mention de Dieu, il est absent, comme si le peuple vagabond pouvait advenir à la vie par lui même. Non qu’il le nie ; pire encore, il l’ignore, Dieu est littéralement insignifiant. L’indifférence tue aussi, comme la négation. Le récit du cri cependant permet de transformer l’histoire en profession de foi, c’est-à-dire en reconnaissance que la vie a été reçue, comme la loi, comme les récoltes.

Si la loi fait vivre, ce n’est pas d’abord que son respect serait condition de la récompense promise pour qui la respecte. La loi est comme la terre, féconde ; elle produit son fruit pour les bons comme pour les méchants. Croire que la promesse est accomplie parce qu’enfin une terre est donnée est aussi illusoire que de croire que l’observation de la loi est la condition de vie. Doit être confessée l’absolue et première gratuité du don de Dieu. Si le peuple est invité par la loi à offrir les prémices, c’est parce que ces prémices, comme contre-don, reconnaissent la grâce du don premier de Dieu, sont action de grâce.

Si la loi fait vivre, c’est d’abord parce qu’elle est un code d’alliance. Ce n’est pas la loi qui fait vivre, mais l’alliance. Comment observons-nous la loi de Dieu (pour peu que nous sachions ce que signifie exactement observer la loi de Dieu) ? Observons-nous cette loi comme on obéit à la loi de la conscience ou à une règle morale ? Alors nous mourrons. Nous le savons bien, cette loi est hors de notre portée. La sainteté dont elle témoigne est celle du seul Saint et nous sommes loin derrière, non pas seulement quantitativement, mais qualitativement.

La loi que nous entendons d’abord comme exigence éthique vient en fait après, en second. Ce qui est premier, c’est l’alliance qui est scellée et dont ce formulaire de loi est la conséquence. Le formulaire de la loi est la trace de l’alliance d’abord scellée. Et c’est bien ce qui se passe dans cette histoire : Mon père était un araméen vagabond. Nous avons crié vers le Seigneur, et lui nous a tirés de la détresse. Le cri est la trace de l’alliance avec celui qui le premier s’est avancé pour nous tirer de la détresse, pour nous faire vivre.

Vivre notre foi, c’est reconnaître dans l’histoire que nous racontons, à l’occasion d’un cri souvent, parole encore inarticulée, que Dieu nous est présent. Il n’est pas là, comme l’objet, disponible, sous la main, mais désignable seulement dans le récit où notre vie prend forme ; on le devine dans notre vie lorsque nous la racontons en forme de réponse à un appel à jamais inouï : Pas de voix dans ce récit, pas de parole qui s’entende, dit un psaume.

Vivre notre foi, c’est reconnaître dans l’histoire la présence de Dieu, non par la magie d’une grande nation, puissante et nombreuse, mais par le contre-don, celui des prémices, elles encore reçues avant d’être offertes, de sorte que la vie prenne forme de réponse, même au fond de la détresse, de l’esclavage. Les signes de Dieu ne sont guères identifiables, mais à raconter notre histoire, à raconter le cri de notre espérance adressé à celui qui peut l’entendre, nous entrons dans l’alliance, nous confessons que nous répondons à celui qui nous appelle à la vie par sa loi de sainteté.

Textes du 1er dimanche de Carême C : Dt 26, 4-10 ; Rm 10, 8-13 ; Lc 4, 1-13

mercredi 17 février 2010

Désirer plus pour vivre mieux (Mercredi des cendres)

Voilà que revient le temps du carême. Laissons de côté l’idée qu’il faudrait faire des efforts, que c’est un moment pénible à passer, même si certains catholiques pensent ainsi. Sans s’en rendre compte, ils participent à la caricature du carême. Laissons cela de côté.

Voilà que revient le temps du carême et nous en sommes heureux. C’est notre prière qu’exprime la première préface du carême : « chaque année tu accordes aux chrétiens de se préparer aux fêtes pascales dans la joie d’un cœur purifié ». Oui, nous sommes dans la joie de cette grande retraite spirituelle, de cette route vers Jérusalem, de cette montée vers la Pâque et le matin de la résurrection, vers la source débordante de vie qui veut faire vivre l’humanité tout entière.

Nous reprenons la route, non que nous ne l’ayons jamais vraiment abandonnée, mais l’avons-nous jamais vraiment suivie ? Nous sommes en route, mais les pauses sur la route ou les détours pour aller voir ailleurs sont nombreux. Peu importe d’ailleurs, puisque, depuis la vie du Seigneur en la chair, chacun des instants de nos vies est traversé par la route par laquelle le Christ nous conduit jusqu’au matin de sa Pâque.

Ainsi donc, nous préparons notre sac-à-dos pour une nouvelle excursion qui n’est rien d’autre qu’une nouvelle manière d’aller notre chemin, ou mieux encore, qui n’est que la poursuite de la même route.

La route de la vie n’est pas aisée pour tous. N’importe pas la difficulté certes. Point besoin d’en baver pour que le chemin soit authentiquement parcouru. Tant mieux si parfois nous courrons et bondissons sur la route de la vie, si pour certains, cette route est aisée.

Mais ce n’est pas le cas de tous. Si combat il y a, ce n’est pas alors les privations ou quoi que ce soit du genre, c’est seulement l’essai de tenir debout sur la route, même boiteux. C’est seulement le refus d’être tenus à terre même si les entraves sont douces, parce que notre vocation c’est l’homme debout, l’homme relevé.

Il y a le combat de la nuit. C’est l’impossibilité de savoir ce qu’il en est ; l’essai seulement de s’en remettre à celui qui nous tient, même accablés, même à terre. Le combat, comme une agonie, c’est ainsi que l’on dit en grec, celui de Jésus, pour que la volonté de se tenir sur le chemin demeure la confession de foi, la confiance en un Dieu tellement silencieux.

Ainsi, si les efforts de carême sont caricature, le combat de la vie humaine et donc aussi de la quête humaine de Dieu, ou mieux de la disposition pour que Dieu vienne à l’homme, sont réalité.

Peut-être que le seul péché, c’est la gourmandise, que la seule chose qui nous mène la vie dure et nous oblige à combattre c’est la gourmandise. Oh je ne parle pas de la confiture ou du chocolat. Je parle de la disparition, de l’anesthésie du désir. Je ne parle pas du manque tellement révoltant ; demandez aux Haïtiens ce qu’ils en pensent ! Je parle de nos stratégies pour effacer la place du désir, pour croire que nous nous suffisons, que nous sommes complets.

Comment accepter notre finitude alors que nous sommes ouverts à l’éternel ? Comment supporter la finitude alors que nous ne pouvons nous donner l’immortalité à laquelle aspirent cependant tous les pores de notre peau ? Comment vivre la finitude où se lit pourtant la vocation à la vie divine ? Il ne s’agit pas plus de nier notre finitude que de nier le désir qui la traverse, un désir de vie divine.

Le sexe, la nourriture et la boisson, la possession, le pouvoir ; toutes choses bonnes en soi, ainsi que Dieu le répète chaque matin de la création, mais qui peuvent devenir miroir aux alouettes. Nous croyons que, parce que nous n’aurons plus faim, le désir aura disparu, mais comme il n’en sera évidemment rien, alors, même repus, nous continuerons à manger. N’est-ce pas cela la gourmandise ? Le péché est ce qui nous fait croire que nous sommes comblés, que nous pouvons nous procurer à nous-mêmes ce qui éteint enfin le désir, parce que c’est trop insupportable cette vie divine à laquelle nous sommes appelés et qui nous habite déjà, parce que c’est trop insupportable de ne pas pouvoir se payer tout ce qu’on veut ! Ce qui fait vivre, ce que l’on désire, ne s’achète pas avec de l’argent, tout comme l’amour, le bonheur, l’estime.

Il ne s’agit pas de faire plus, ni même de faire mieux pendant le carême. Laissons les efforts et les records de côté. Ils sont trop contaminés par l’idéologie de la réussite pour que nous leur fassions confiance. Il s’agit d’oser désirer, d’oser laisser le désir crier en nous notre soif de Dieu, notre soif d’une vie divine. C’est parce que nous reconnaissons notre finitude que nous désirons l’infini qui s’est manifesté. Quel combat que celui qui permet de consentir à ce que nous sommes, des êtres de désir, jamais comblés par quelque gavage que ce soit, jamais capables d’atteindre par nous-mêmes la complétude, jamais capables, Dieu merci, de tuer le désir.

Désirer plus pour vivre mieux, désirer mieux pour ne jamais cesser de désirer ce que seul le Dieu de la vie, le Dieu du matin de Pâque peut offrir, lui-même.


Textes du mercredi des cendres : Jl 2,12-18 ; 2 Co 5, 20 – 6, 2 ; Mt 6, 1-6. 16-18


Pour que ton Eglise, assurée de ta présence, ne croie pas te posséder mais te désire toujours plus, nous te prions, Seigneur. Pour qu’elle soit la maîtresse et la servante du désir de l’humanité, nous te prions, Seigneur.

Pour les chefs d’Etats, pour les banquiers et autres puissants de notre monde, qu’ils n’aient d’autre désir que de te servir en servant leurs frères, nous te prions, Seigneur.

Pour tous ceux qui ne désirent plus, désespérés de la situation ou d’eux-mêmes, nous te prions, Seigneur. Pour tous ceux qui, pour n’avoir pas à te quêter, préfèrent rétrécir la vie humaine à ce qu’ils en maîtrisent, nous te prions Seigneur.

Pour notre communauté, afin que son désir de toi soit toujours plus vif, nous te prions Seigneur. Pour ceux qui prendront le temps du désert et de la prière, lieu du désir, nous te prions, Seigneur.

Monsieur le médiateur de Radio France

Monsieur,

Le côté bêtement ignare de certains chroniqueurs leur fait commettre, contre leur déontologie professionnelle bien sûr, mais sans doute en accord avec leur conscience, des discriminations qui ne sont pas acceptables. Je me réserve la possibilité selon votre réponse de saisir les instances compétentes.

Ce mercredi 17 février à 9h23, dans la chronique de M. Abider, J-C Martin s’exprime : « je ne sais pas qui va faire carême », carême qui est « désuet ».

Oh certes, l’argument de la comparaison entre communautés religieuses est à utiliser avec précaution, mais aurait-il été possible, (cela n’aurait évidemment pas été plus intelligent ni respectueux) de parler ainsi du ramadan ?

Une information sur le carême, si c’est pour le ridiculiser, cela s’appelle de la désinformation. On peut dire que les Français dans leur grande majorité ne font plus le carême. Certes. Il faudrait encore savoir ce que veut dire faire carême. Aujourd’hui, il y aura tout de même de l’ordre de quatre à huit millions de catholiques qui auront participé à une célébration des cendres, ce qui est une manière de faire carême, me semble-t-il !

Je l’accorde, ces quelques millions, ce n’est pas énorme. C’est le chiffre de la pratique régulière, hebdomadaire. Cela fait tout de même un peu de monde. Sans compter, ce que M. Martin semble ignorer, qu’il y a quelques catholiques ailleurs qu’en France.

M. Martin devrait par exemple se voir obligé de faire une chronique sur ce que c’est que faire carême aujourd’hui, et, au moins comme un ethnologue voire un entomologiste, aller lire un peu de théologie. On ne sait jamais, outre l’intérêt que l’on peut porter aux mœurs désuètes de témoins d’une société en voie de disparition, il pourrait élargir sa culture générale.

vendredi 12 février 2010

Tu ne peux laisser ton ami voir la fosse (6ème dimanche du Temps)

Pourquoi croire en la résurrection ? Pourquoi faut-il ajouter cela à notre quête de Jésus ? En quoi cela est-il utile ou nécessaire ?

Il me faut presque présenter des excuses à poser pareilles questions. Mais comment faire autrement alors que les sondages disent que même parmi les catholiques pratiquants, tous ne croient pas en la résurrection ? En outre, peut-on ne pas entendre les critiques de Feuerbach ou de Nietzsche, selon qui la religion de la résurrection ne serait qu’une projection dans le ciel d’un idéal anthropologique ou la création d’un arrière monde qui vise à discréditer celui-ci ?

Il nous arrive, lorsque nous assistons à des funérailles, d’entendre ces paroles qui sont censées consoler : on se retrouvera dans l’autre monde. Je reste dubitatif voire déçu. Ce n’est pas une consolation pour moi. C’est maintenant que je suis affligé par la mort de celui ou celle qui vient de nous quitter. Et, indépendamment de ce qu’il en sera pour moi après la mort, la promesse de me retrouver avec celui ou celle que j’ai aimé dans une quarantaine d’années me fait une belle jambe. Que serai-je dans quarante ans ? N’aurai-je pas tout simplement oublié celui qu’aujourd’hui je pleure ? Je le vois bien, si je peux encore penser à tel ami, à tel grand parent décédé, dix ou quinze ans après leur décès, je ne sais pas bien ce que veut dire espérer les retrouver. Pourquoi ? Comment ?

Ainsi donc, la promesse que l’on se retrouvera, trop souvent entendue, me semble une consolation à bien court terme, s’appuyant sur une conception inflationniste ou réductrice de la résurrection, qui en dit trop ou trop peu – et cela revient au même ‑, qui discrédite l’affirmation chrétienne à propos de la résurrection.

C’est en effet pour aujourd’hui qu’il nous importe de savoir ce qu’il en est de la résurrection. Nous ne saurions nous contenter d’une possibilité de revanche à prendre au Paradis alors que sur la terre, nous aurions été cantonnés à une vallée de larmes. Que serait la vie si elle n’était qu’une attente d’une autre vie ? Que serait cette autre vie si elle n’était qu’une réparation des injustices et douleurs de la vie terrestre ? Rien qui vaille.

Confesser la vie éternelle, confesser la résurrection de la chair, c’est dire la grandeur de cette vie humaine et terrestre, la vocation infinie, à l’infini de la vie ici et maintenant. En effet, pourquoi faudrait-il que quelque chose sans valeur reçoive un destin d’éternité ? Confesser la vie éternelle n’est crédible qu’à condition d’être une manière de comprendre l’existence de chaque jour comme digne d’éternité. Confesser la résurrection de la chair, c’est d’abord dire que rien ne vaut plus que l’humanité, de chair et de sang, d’esprit aussi, au point que cette humanité, c’est-à-dire aussi la chair et le sang, ont destin d’éternité. N’allons pas chercher à savoir ce qu’est un corps ressuscité ; il se pourrait que nous y perdions tout bon sens. Arcboutons-nous à l’affirmation de la dignité humaine, qui déjà est possible anthropologiquement, mais qui reçoit de sa vocation à la divinisation sa véritable dimension.

Si nous confessons la résurrection y compris charnelle de ceux que nous pleurons, c’est parce que la mort et la souffrance sont inadmissibles, révoltantes. Le stoïcisme voit trop court pour l’homme. Il ne s’agit pas d’apprendre à mourir, mais de vivre à la folie ; il ne s’agit pas de nier la mort, puisqu’une fois mort on n’en saurait rien, mais de lutter dès maintenant pour plus de vie, aussi démesurée que paraisse le geste.

Dire cela, ce n’est pas proposer une théorie contre une autre. Les faits, la factualité de la mort rendent vaines les unes comme les autres. Dire cela, c’est le fruit d’une promesse déjà tenue : aujourd’hui, déjà, l’amitié avec Dieu, l’amitié avec le Vivant, la vivification par le Vivant est ce dont nous vivons. Si nous sommes disciples de Jésus, c’est pour cela seulement : pour vivre, non pas seulement demain, mais aujourd’hui. Oh certes, il est possible de vivre sans lui, sans savoir que c’est lui. Mais il est aussi possible de vivre, dans la gratuité débordante d’un excès insensé, avec lui.

La résurrection de nos morts, la nôtre, n’a de sens que parce que dès maintenant nous sommes par la grâce de Dieu, en amitié avec lui. Dieu laisserait-il ses amis voir la corruption, comme dit le psaume ? Si la résurrection de la chair fait sens, ce n’est pas pour promettre autre chose demain, c’est parce que ce que nous pouvons vivre dès aujourd’hui, l’amitié avec Dieu, ne saurait s’évanouir et disparaître, du moins, si Dieu est Dieu.

Voilà pourquoi avec la résurrection, ça passe ou ça casse pour la foi. Si Dieu ne ressuscite pas les morts, si Dieu ne rappelle pas à la vie ses propres amis, Dieu ne mérite aucune estime, aucun culte. Je suis athée d’un tel Dieu. J’exige pour mon Dieu qu’il soit Dieu et non quelque consolateur, analgésique, opium. Point besoin d’un Dieu pour donner une morale à l’humanité, un sens à la vie. L’homme s’en charge très bien seul, merci pour lui ! Au delà du sens, comme l’amour – qui oserait demander à quoi bon aimer ? – seul un Dieu qui aime l’homme à la folie est digne de foi.

Je ne sais pas ce qu’il arrivera demain. Je ne sais pas ce que veut dire retrouver ceux que j’ai aimés et qui sont morts. Je me moque des revanches de demain, car c’est aujourd’hui qu’il faut se battre pour plus de justice, et le fait que ce combat soit si souvent perdu ne retire rien à son urgence ni à la dignité de l’homme.

Tachons de vivre en présence du Vivant qui fait vivre maintenant, puisqu’aujourd’hui, même écrasés par la peine, même broyés par la souffrance, rien, pas même la mort, ne saurait nous séparer de l’amour dont Dieu nous aime. Avec le palmiste notre confession de foi est prière : Tu ne peux laisser ton ami voir la corruption.


Textes du 6ème dimanche du Temps C : Jr 17,5-8 ; 1 Co 15, 12. 16-20 ; Lc 6, 17. 20-26


Seigneur, c’est en reconnaissant la vocation de tout homme à la sainteté, c’est en reconnaissant l’amour dont tu aimes tout homme, que ton Eglise se bat pour la dignité de tout homme. Donne-lui la force de dénoncer tout ce qui fait mourir, à commencer par les systèmes économiques ou politiques qui ne profitent qu’au petit nombre de ceux qui oppriment leurs frères.


Seigneur, nous te prions pour tous ceux qui ne savent pas croire que tu les aimes, que tu les destines à la vie sans fin. Qu’ils trouvent en nous des témoins de ton amour.


Seigneur nous ne prions pour tous ceux qui meurent, particulièrement dans l’indifférence ou la violence. Que nous nous levions devant tant d’injustice. Et quand il n’y a rien d’autre à faire, que nous leur tenions la main pour qu’ils découvrent pas nous, parabole de ton amour, l’amour dont tu les aimes.

mercredi 10 février 2010

Qu'en est-il de la résurrection ?

La foi à l’épreuve de l’histoire…


Propos tenus à l'Institut Français de Barcelone dans le cadre d'une soirée débat avec A. Puig, doyen de la faculté de théologie de Barcelone.


La résurrection de Jésus pour l’historien comme pour le théologien n’est pas un fait observable. Vous aurez remarqué qu’aucun des évangiles ne la raconte. Les textes présentent toujours des récits d’apparition, mais aucun récit de résurrection. En conséquence, dans l’iconographie, la résurrection est assez peu représentée, à la différence des pèlerins d’Emmaüs, de l’apparition à Thomas ou à Madeleine.


Une résurrection invisible

Le terme ressusciter qui est devenu pour nous un terme technique, se dit dans le grec des évangiles (se) lever ou (se) réveiller, un terme tout à fait commun, pas technique du tout. On le trouve donc assez souvent dans les textes. Quand a-t-il le sens de ressusciter, quand a-t-il son sens premier ? Et l’un exclut-il l’autre ? Lorsqu’au début de l’évangile de Marc le paralysé est guéri, qu’il prend son brancard et rentre chez lui, s’agit-il d’une résurrection ? Lève-toi, dit Jésus (Mc 211). Non puisque l’homme n’était pas mort. Mais si, d’autant que l’on peut traduire réveille-toi. L’homme ne dormait pas et la paralysie parle d’autre chose : le péché qui n’est pas que la faute, mais la mort. La guérison est figure de résurrection.

Ceci dit, si l’on prend l’évangile de Marc, on peut dire que l’on n’y parle pas de la résurrection de Jésus. En effet, on s’accorde à reconnaître que les derniers versets de l’évangile (169-16) ont été ajoutés. Le texte se finissait avec l’épisode des femmes qui, certes entendent la nouvelle de la résurrection (il s’est levé, il s’est réveillé) mais qui, toutes tremblantes, n’en disent rien à personne. Il n’y a pas de récit d’apparition dans cet évangile ; ces quelques versets des femmes qui se taisent succèdent immédiatement à la mort de Jésus (Mc 1537-39) et la mise au tombeau (Mc 1540-47) et achèvent l’évangile.

Marc n’a pas besoin de la résurrection si l’on peut dire. En effet, au moment même de la mort, en 1539, le centurion voyant comment Jésus avait expiré déclare : Pour de vrai, cet homme était le fils de Dieu ! L’architecture du texte se tient avec cette troisième déclaration. Nous avions entendu au chapitre premier une voix des cieux déclarer à Jésus lors du baptême : Tu es mon fils bien-aimé, tu as toute ma faveur (Mc 111) ; en plein centre du texte, les disciples entendent une voix de la nuée qui dit : celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le (Mc 97). Voilà qu’un païen, centurion romain, au nom de tous, plus que les disciples eux-mêmes représentés par les femmes, confesse l’identité de Jésus : Vraiment, cet homme était fils de Dieu. Le trajet de la reconnaissance de Jésus par toutes les nations est arrivé à son terme, a réussi. Qu’y aurait-il d’autre à raconter ?

Ainsi, il est plus difficile qu’il n’y paraît de savoir quand on parle de résurrection dans les textes évangéliques et à la limite, au moins d’après un des évangiles ‑ certes s’il y a quatre évangiles, c’est que l’on ne peut se replier sur un seul, mais que l’on ne peut non plus ignorer les originalités de chacun – on ne parle pas de la résurrection de Jésus.


Des confessions de foi ou récits d’apparitions

Les trois autres évangiles rapportent des récits d’apparition qui sont parfois aussi des récits de liturgie. Mais surtout, ces récits sont toujours des confessions de foi, une reconnaissance du Ressuscité. Cette reconnaissance ne relève pas d’une identification scientifique mais d’un devenir disciple. La reconnaissance de Jésus par les disciples n’est évidemment pas une recherche ADN ni même une reconnaissance de corps. Ce serait plutôt une reconnaissance au sens d’un remerciement, d’une action de grâce, ce qui se dit en grec eucharistie. Et ce n’est pas pour rien que certains textes ont forme liturgique.

Les témoins de la résurrection de Jésus ne livrent pas un fait. On peut même dire que la résurrection de Jésus n’est pas un fait historique au sens qu’il n’est pas observable, quand bien même les chrétiens le tiennent pour un fait qui s’est produit dans l’histoire. On peut en apprécier les conséquences, ce qu’il a permis, mais l’événement lui-même échappe, atteignable seulement à travers les traces qu’il laisse, les disciples qui se lèvent et annoncent une bonne nouvelle. On ne reconnaît pas le ressuscité autrement que l’on reconnaît un amour, à travers des traces ou des signes et non par des preuves. Reconnaître le Ressuscité, c’est entrer dans l’Alliance nouvelle. En dehors de la relation d’alliance, la résurrection est vide de sens, au mieux mythologique. Toute relation basée sur la confiance est ainsi car la preuve tue la confiance.

Les textes expriment cette reconnaissance dans le cadre d’une alliance lorsqu’ils disent en même temps que les disciples voient Jésus mais ne savent pas si c’est lui (Jn 214.12 ; texte a une saveur eucharistique au verset 13). On peut dire la même chose d’Emmaüs qui prend soin de préciser que « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 2416) et de la remarque laconique de Mt 2817 : « quand ils le virent, ils se prosternèrent ; d’aucuns cependant doutèrent ». Manifestement, les disciples n’ont pas rencontré Jésus après sa résurrection comme on rencontre quelqu’un dans la rue. La résurrection de Jésus n’est pas le retour du même, ou alors Jésus aurait dû à nouveau mourir, ou alors Jésus serait encore à vivre comme un homme de 2000 ans, ce qui est aussi absurde que contraire à l’humanité qu’il a assumée. La résurrection de Jésus ouvre un nouveau mode de vie, pour lui et pour ceux qui vivent avec lui. Cette insistance sur le chemin de la reconnaissance dit la conversion nécessaire, le retournement, le passage de la non foi à la foi comme il est dit à Thomas (Jn 2027).

Peut-on dire ce qui s’est passé ? Faut-il croire ce qui est raconté au premier degré ? Le texte fait tout pour que cela soit impossible, multipliant les paradoxes et incohérences, comme pour obliger à chercher ailleurs. Le texte lui-même le dit : il n’est pas ici (Mt 286, Mc 166, Lc 246) ; il n’est pas dans la lettre, morte et fermée comme un tombeau, mais dans l’esprit que la lettre tente de porter, comme elle peut.

Que veut-on essayer de dire ? Et comment dire l’indicible, ce pour quoi nous n’avons pas de mots ? Jésus mange comme avec un corps, mais son corps peut entrer dans une maison complètement fermée comme un tombeau scellé. Il est vivant alors qu’il porte les traces du supplice mortel. Thomas est invité à le toucher ; Marie-Madeleine ne doit pas le retenir, etc.

D’une part, c’est bien lui. La vie qu’il possède désormais n’a pas fait disparaître la mort, le corps reste marqué par les blessures. Jésus est bien mort. Il n’est plus de notre monde. Nous ne le rencontrerons plus jamais comme l’on rencontre les autres hommes. Ainsi dit-on la vérité de son humanité (d’ailleurs qui parmi ceux qui ont bu et mangé avec lui en aurait douté) ? Mais si c’est bien lui, alors l’interrogation est relancée : qui est-il ? Qui vit après la mort ? Comment cela est-il possible ? Avant d’apporter des réponses, même celles du catéchisme, les textes invitent à s’interroger. C’est en outre ainsi qu’ils mettent en marche.

Et si cet homme est le fils de Dieu, alors Dieu a habité historiquement, charnellement, chez les hommes comme un homme, confronté à tout, même à la mort, à la fragilité, à l’immanence de la contingence et à la finitude. La reconnaissance de Jésus fait découvrir un visage de Dieu assez inattendu.

D’autre part, Jésus est vivant avec un corps. Ce corps est assurément un corps humain, supplicié et capable de manger. Ce corps, n’est pas comme notre corps, il échappe aux contingences matérielles. Comment tenir les deux en même temps sans se contredire ? S’il a un corps que l’on reconnaît, ne serai-ce pas pour signifier que le corps, c’est l’homme autant que l’esprit, de sorte qu’il ne s’agit pas ici seulement d’une immortalité de l’âme ou d’une réincarnation ? Le corps a une valeur exceptionnelle s’il sort lui aussi de la mort, ou plutôt s’il constitue l’homme au point qu’un homme sans corps ce n’est pas un homme. La résurrection de la chair n’a pas prétention à dire comment nous serons plus tard, mais d’abord ce que nous sommes fondamentalement, corporels, puisque, si nous devons encore vivre, cette dimension corporelle ne saurait être oubliée ou remplacée par un autre corps. Mais un corps qui échappe désormais aux contingences, c’est un corps que l’on ne voit plus, que l’on ne peut retenir, embrasser. Qu’ont-ils alors vu de Jésus ?


Le corps du Ressuscité

Récits d’apparition dont on a dit qu’ils étaient des confessions de foi, et même des liturgies (que l’on pense en particulier à Emmaüs). Faut-il que les disciples aient vu quelque chose ? Le thème du tombeau vide laisserait entendre le contraire. Il n’y a rien à voir ! Mais cela ne doit pas nous faire rentrer chez nous comme avant (cf. encore Emmaüs). Cela invite à reconnaître quel est désormais le corps. Il est là où réside l’Esprit. La résurrection de Jésus est trinitaire, elle touche l’être même de Dieu comme elle touche sa chair reçue de l’humanité. Dieu est reconnu comme celui qui rappelle de la mort en détruisant la mort ; Jésus est confessé comme le Fils, le premier né d’une multitude ; l’Esprit est livré pour animer la chair de l’humanité. La chair de l’humanité est habitée par le souffle de Dieu : elle ne peut plus être engloutie définitivement dans et par la mort.

Le Ressuscité n’a pas d’autre corps que celui de la communauté qu’il rend à la vie. Non seulement le cadavre de Jésus signe sa mort, mais encore la peur de ses disciples calfeutrés dans quelque maison. Ce qui débarrasserait les autorités de Jésus, ce n’est pas seulement le fait qu’on le supprimerait lui physiquement, mais que son mouvement disparaisse lui aussi.

Dire que Jésus est vivant, c’est dire qu’il a souffle de vie. Et de fait l’Esprit est livré sur la croix. C’est Jean qui le dit le plus explicitement : Il transmit l’esprit pour il rendit l’âme (Jn 1927). Cet esprit, quel corps anime-t-il désormais ? Le corps de Jésus est-il autre que la communauté qui prend corps lorsque l’Esprit est livré ? Si le tombeau est vide, c’est qu’il n’est plus de corps disponible pour des reliques à tenir, mais un corps en genèse, une humanité qui doit recevoir l’Esprit qui donne la vie comme aux premiers jours de la création. C’est cela la résurrection de Jésus, la vie de l’humanité.

Il n’y a pas de résurrection de Jésus qui ne soit pas résurrection de l’humanité. Paul le dit expressément : « Si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n'est pas ressuscité » (1 Co 1516).

Ce n’est pas symboliquement, ou mystiquement, que l’humanité divinisée dont le sacrement est l’Eglise, que cette Eglise est le corps du Christ, cette humanité sa chair. Le vrai corps du Christ, c’est l’humanité dont il a pris chair. Quant à savoir à quoi ressemble la chair d’un ressuscité, et même la chair du Ressuscité, le corps glorifié de Jésus, cela échappe à la description, évidemment. Une chose au moins est certaine, c’est que ce corps de gloire, plus encore que nos corps mortels, dit l’unité de l’humanité, l’homme non comme individu, mais comme personne et communauté, dans une création transfigurée.


Un événement de l’histoire qui échappe à l’histoire

Un fait dans l’histoire qui échappe à l’historien, ai-je dit. Effectivement, ce fait n’est pas observable. Les évangiles eux-mêmes ne disent que le vide du tombeau et personne ne se dit témoin de la résurrection, moment où le corps viendrait à disparaître. L’historien, comme le théologien, ne peuvent que constater les conséquences de ce constat en forme d’affirmation : le tombeau est vide. L’évangile sait bien que cela pourra être interprété autrement (Mt 2863-66).

La vérité de la foi, si vérité il y a, ne relève pas de la science historique. Il ne s’agit pas de discréditer celle-ci, mais simplement se rendre à l’évidence que la vérité de l’histoire n’est pas le dernier mot de la vérité, comme nous le savons tous d’expérience. La vérité de nos amours et alliances est bien autre chose que ce que l’historien pourra en dire.

A son tour, le croyant est lui-même convoqué à la reconnaissance de son impossibilité à détenir une vérité. Pour lui aussi le tombeau demeure vide. Pour lui aussi, il n’y a rien à saisir, que l’on pourrait tenir dans sa main ou dans une vérité de catéchisme. Chaque fois que le croyant voudra trouver dans la résurrection une vérité comme celle selon laquelle deux et deux font quatre, il reprend les mots bien infidèles de Thomas : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas » (Jn 2025). Sganarelle a déjà dit ce qu’il fallait penser de la stupidité de celui qui ne croirait que ce qui appartiendrait à un ordre mathématique : « Dom Juan : Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. / Sganarelle : La belle croyance [et les beaux articles de foi que voici !] Votre religion, à ce que je vois est donc l’arithmétique ? Il faut avouer qu’il se met d’étranges folies dans la tête des hommes, et que pour avoir bien étudié on en est bien moins sage le plus souvent. » (Dom Juan, Acte III, scène 1). Certes, la petite apologétique de Sganarelle se casse aussi le nez. Sans doute parce qu’elle est une explication du monde, plus qu’une marche à la suite du Vivant. Ni Dom Juan ni Sganarelle ne sont croyants ; ce qu’ils savent de Dieu ne les a pas rendus vivants. De là à dire qu’ils demeurent dans la mort…

Pourquoi est-ce à des femmes que la résurrection est annoncée ? L'historien pourra faire remarquer que si l'on avait voulu inventer une telle histoire, on ne serait pas allé la confier, comme dit Luc, au radotage de femmes (Lc 2411). Voilà qui accrédite qu’il s’est historiquement passé quelque chose. Mais pour l'évangile, il s’agit de dire la fragilité du témoignage (même les proches de Jésus, les fidèles des fidèles, les femmes en Marc, les disciples en Luc, n’arrivent pas à croire ; la résurrection ne s’impose pas comme un fait, elle est une interprétation contestable et effectivement contestée) ; il s’agit aussi de faire de la résurrection un avènement à une vie et une vérité comme une nouvelle naissance.

La foi en la résurrection repose sur trois éléments : le tombeau vide, le retour à la vie de la communauté, la vie de Jésus avec ses disciples c’est-à-dire quelques années de l’histoire des hommes. C’est à partir de ce que Jésus a dit, comme le montrent les récits de Lc 24, que les disciples interprètent le vide du tombeau et l’irruption de l’esprit de vie dans la communauté, qu’ils témoignent de ce que le vivant n’est pas à chercher parmi les morts, mais qu’il précède toujours au carrefours des nations (Cf. Mt 2810.16-17).

La relecture interprétative provoque un témoignage qui n’est pas une décision d’un groupe de disciples de maintenir vive la mémoire du Maître disparu, mais ce qui constitue ce groupe. La relecture des disciples comme le montre le récit d’Emmaüs n’est pas de leur fait, mais la réponse à ce qui est compris et vécu comme un envoi en mission pour annoncer à tous que la mort est vaincue. Il y a comme une faiblesse congénitale de la foi en la résurrection qui ne peut semble-t-il exister autrement que comme témoignage (impossible à vérifier factuellement) et vie de et dans la communauté (soumise au contre-témoignage). Il convient en outre de se rappeler que témoignage se dit martyr ; il n’y a ici nulle tyrannie des sentiments mais faiblesse d’un corps exposé.

L’Eglise croit sur le témoignage apostolique et parce qu’elle est mise en route, habitée par l’Esprit qui donne de lire dans les Ecritures ce qu’il en est de Jésus et de vivre aujourd’hui encore comme son corps.

Que sa prédication soit réponse et non invention de sa part n’a d’autre solidité que la fragilité du tombeau vide, qui réclame la foi. L’appel à confesser n’est perceptible que dans la trace qu’il laisse, la réponse, aussi fragile soit-elle, parfois belle, souvent, trop souvent infidèle.

C’est bien dans l’histoire que la résurrection continue à laisser des traces. Celles de la sainteté qui répond à l’appel du seul Saint, celles de la vie qui répond en action de grâce au vivant qui fait vivre. Celles du mal aussi, lorsque du moins, il est possible d’imaginer qu’il soit corrigé, supprimé, non pas oublié, mais devenu confession de, à, celui qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.

vendredi 5 février 2010

Quand s'approche le Saint... (5ème dimanche du Temps)

Lorsque le Saint s’approche, c’est l’effroi : Eloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur !

Lorsque le Saint s’approche, nous ne sommes pas prêts. Ce n’était pas prévu ! Est-ce que le saint habite chez les hommes ? Que fait-il ici ? Ne devrait-il pas être au ciel ? Faut-il s’étonner que le monde aille si mal si le Saint n’est pas où il dit être.

Lorsque le Saint s’approche, c’est la panique, et il vaut mieux qu’il s’en retourne : Eloigne-toi de moi ! Et c’est déjà ce que disaient les versets lus la semaine dernière : il faut trouver le premier escarpement pour y précipiter Jésus et s’en débarrasser.

Quand le saint s’approche, comment le reconnaître ?

C’est la profusion. On n’a jamais vu cela. Bien sûr, le texte en rajoute. On passe du néant, des filets vides, au trop. Mais comment dire l’excès ? Comment dire un excès qui n’est pas simplement le plus, mais autre chose ; non ce qui comble, mais ce qui déborde, comme une source, non ce qui remplit, mais ce qui se répand généreusement ?

Certains médiévaux parlent, en face du néant par défaut d’une nuit passée à ne rien prendre, d’un néant par excès, une surabondance qui n’est rien de ce dont on pourrait avoir, posséder, de ce dont on pourrait avoir idée, penser.

Et quand le Saint s’approche, aujourd’hui, que se passe-t-il ?

D’abord, il ne se passe rien, plus rien. Même ceux qui ne croient pas en Dieu se sont habitués à cette idée que Dieu habitait chez les hommes. Tous savent cela, même s’ils n’y croient pas. Nous avons apprivoisé le religieux.

Chez les Grecs anciens, on n’était pas étonné que les dieux puissent se balader chez les hommes. Il faut même se méfier, car ils se déguisent et l’on ne sait jamais qui l’on croise. La foi judéo-chrétienne pourrait ressembler à cela, mais si la méfiance et l’effroi demeure de rencontrer Dieu, ce n’est pas parce qu’il pourrait nous jouer un mauvais tour. C’est que nous pourrions ne pas le reconnaître, ne pas l’accueillir comme il se doit.

Abraham a Mambré a bien joué. Et aussi celui qui visite le prisonnier, habille celui qui est nu, nourrit l’affamé. Dieu est là, qu’on le sache ou pas.

Servir le frère, voilà qui est devenu la religion commune. Non que nous soyons des saints en la matière, croyant comme non-croyant. Mais enfin, nous savons que c’est cela l’idéal de vie, le service du frère. Les valeurs du christianisme demeurent celles de notre civilisation : partage, amour, pardon.

Mais plus besoin d’être chrétien. On connaît même tous des non-croyants qui sont plus généreux, altruistes, dit-on, que les chrétiens. Alors à quoi bon être encore chrétiens ?

Quand le saint s’approche aujourd’hui, que se passe-t-il ?

Faudra-t-il que nous attendions les filets pleins et les miracles pour croire ? Faudra-t-il faire croire que les filets peuvent être pleins comme les évangélistes et autres burn again pour que l’on voie ? Cela ne marcherait qu’à une condition peut-être, que l’on aie peiné toute une nuit sans rien prendre. Pour que l’excès se manifeste il faut que le manque soit misère ! Et qui est prêt à tout perdre pour tout gagner ?

Alors plutôt que d’attendre le miracle, le merveilleux et de s’étonner qu’aujourd’hui il n’y a plus de pêches miraculeuses si jamais il y en eut, si jamais il peut y en avoir, il faut apprendre à ne pas voir et désapprendre l’habitude du Saint si proche.

Quand le Saint s’approche, serons-nous étonnés, émerveillés peut-être, mais d’abord surpris. Seigneur tu es là ? Et moi qui pensais que ce serait demain. Ou bien, et moi qui pensais que tu ne viendrais jamais. Comment vivre ici en sa présence ? Il est au milieu de nous pour que nous menions des vies sanctifiées, non pas forcément parfaites, mais habitées par le Saint.

Quand le Saint s’approche, pour peu que comme Abraham, nous l’accueillons, même sans le reconnaître, et nous voilà rendus à une vie plus grande, plus belle, sainte. Quand le saint s’approche, c’est le ciel sur la terre, non la facilité, la magie qui supprime tous les problèmes, mais la joie intime des époux qui savent le conjoint présent, même absent. Il nous porte en son cœur, en son amour.

Quand le Saint approche, cela ne change rien, et point n’est besoin de le recevoir pour vivre bien. Mais que nous serions bêtes à refuser un tel voisinage, une telle alliance, les noces éternelles.

Et l’excès se répand encore, qui ne change rien, mais fait vivre comme la joie et la paix. Bien sûr, on peut vivre sans ami, sans joie. Mais est-ce cela vivre ? Et si Dieu était de ceux qui nous aiment, celui qui décuple la joie, comme en une pêche miraculeuse. Encore, que cette joie ne soit rien de nos joies, néant par excès, mais la prodigalité, la largesse, la générosité, la grâce de celui qui s’offre de nous faire vivre de sa propre vie.


Texte du 5ème dimanche du temps C : Is 6, 1-8 ; 1 Co 15, 1-11 ; Lc 5, 11-11


- Seigneur, nous te prions pour ceux qui n’ont rien, épuisés par le travail de la nuit ou le chômage, des jours durant, des années durant. Fais-toi connaître comme le Saint.

Tu es Saint Notre Dieu, toi seul est Saint.

- Seigneur, nous te prions pour ton Eglise. Saura-t-elle reconnaître que ses filets sont vides, que sa pêche est vaine, afin de compter seulement sur ta présence. C’est de ta sainteté qu’elle est sainte.

- Seigneur, nous te prions pour ceux qui nous entourent et qui n’ont pas besoin de toi pour vivre, vivre bien et heureux. Fais-toi connaître comme le Saint débordant de générosité.

- Seigneur, nous te prions pour ceux d’entre nous, les jeunes notamment, qui ne voient vraiment pas pourquoi ils se fieraient à toi, puisque l’on n’a pas besoin de toi pour vivre. Tu n’es rien de ce dont nous avons besoin mais tu es celui qui plus que tout nous aimes. Fais-toi connaître comme l’amant et l’ami.