vendredi 30 avril 2010

Qu'est-ce que la gloire de Dieu ? (5ème dimanche de Pâques)

Que veut dire glorifier ? Que signifie que le fils est glorifié ? C’est un vocabulaire qui n’est guère le nôtre. Qui glorifions-nous ? Qui nous glorifie ? Il semble que ce soit une action qui ne soit plus pratiquée. Du coup, pouvons comprendre quelque chose à ces quelques versets d’évangile, d’autant qu’ils sont curieusement découpés pour ne pas dire très mal découpés au point d’empêcher que l’on comprenne le texte.

La gloire, c’est ce que l’on voit ou entend, le bruit que fait quelqu’un ou un événement, l’éblouissement. On en parle souvent dans un contexte militaire ; la gloire d’un général vainqueur d’une bataille, c’est ce qui apparaît de lui, qu’il soit libérateur, héros blessé, stratège avisé.

La gloire n’est pas un objet, elle est l’apparaître d’un objet ou d’une personne et si l’on veut la peindre, on recourt à un artifice, par exemple l’auréole du saint qu’aucun n’a jamais portée mais que l’on ne voit que représentée par les œuvres d’art ou les images pieuses. La gloire, c’est l’apparaître lui-même, le phénomène de l’apparition. Voir Jésus dans sa gloire ne veut pas dire que l’on verrait et Jésus et sa gloire comme le cadre dans lequel il apparaîtrait. Voir Jésus en sa gloire, c’est le voir lui-même comme apparaissant, comme se montrant. La gloire est liée à celui qui est glorifié, c’est lui-même en tant qu’il se montre.

La gloire ou l’apparaître ne sont pas seulement le propre de celui qui est glorifié, c’est aussi ce que reconnaît, ce que voit ou entend la foule qui l’acclame. La gloire c’est autant ce qui émane du héros que ce que lui reconnaissent ses admirateurs.

La gloire se tient entre les personnes dans la reconnaissance de l’une par les autres. C’est l’opinion, fameuse ou l’aura, la réputation qui se dégage d’une personne et que les autres perçoivent. Le contraire de la gloire, c’est le mépris, plus encore l’ignorance. Ignorer l’autre, ne pas même le voir alors qu’il est là, c’est cela le contraire de le glorifier.

Jésus sur la croix, ainsi que le dit le prophète est sans beauté sans éclat. Il est comme celui devant qui on se voile la face. Il est méprisé, compté pour rien. La relation n’existe plus, trahie, défaite, par Judas, par Pierre. C’est le contexte de nos versets. Et dans ce contexte, le Fils déclare qu’il est glorifié, reconnu, remis au cœur de la relation, pour être considéré, pour apparaître tel qu’il est vraiment, en sa gloire. Non plus l’opinion qui pourtant se dit aussi par ce même mot en grec, mais l’estime du Père qui trouve dans son parcours à travers le mépris et l’opprobre, de quoi être lui-même glorifié.

En traversant, en affrontant la mort, Jésus rend au Père de pouvoir être honoré, glorifié. Un Dieu qui laisse la souffrance et la mort régner n’est pas digne. Jésus, par son combat jusqu’à l’agonie contre le mal, rend à Dieu sa dignité, permet à Dieu d’être à nouveau dans la vérité de ce qu’il est, d’apparaître aux hommes dans la vérité de ce qu’il est. Désormais, la gloire de Dieu, c’est le visage du souffrant, non que Dieu aime la souffrance, mais que si l’on peut lui reconnaître une quelconque gloire, c’est d’être au côté de ce qui est méprisé. Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi (1 Co 127), non par dolorisme, mais par solidarité avec le faible, en se désolidarisant du fort pour autant que le fort lui-même n’avait pas épousé la cause du faible, l’avait méprisé.

La gloire de Dieu, ce qui mérite que l’on en parle autant que la manière dont il se montre, dont il apparaît, c’est de se montrer avec le faible, c’est d’être du côté du méprisé.

Voilà comment le Fils glorifie le Père, en montrant Dieu aux côtés du méprisé, en manifestant Dieu aux côtés du défiguré. Et par cette solidarité contre toute apparence, à l’opposé des opinions communes, le Fils vainc la mort, ouvre le chemin de la vie, est glorifié par le Père.

La glorification du Père et du Fils l’un par l’autre ne reste pas une histoire qui ne les concerne que tous les deux. Si la gloire est ce qui arrive entre les personnes, dans ce qui s’offre à voir, leur apparaître, et par ce que reconnaissent ceux qui voient, les hommes, les disciples du crucifié glorifié, témoin du Père de la gloire, sont concernés par cette glorification. Il leur revient pour continuer à voir la gloire de secourir le méprisé car c’est ici que réside la gloire divine. Sans l’amour que nous aurons les uns pour les autres, c’en est fini de la gloire de Dieu, non de Dieu, mais de ce qui se montre à voir.

Le commandement d’amour est pris dans ce qui explique la gloire du Père et du Fils : C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que vous serez reconnus pour mes disciples, et donc que le maître apparaîtra dans sa gloire. Le Christ peut bien quitter ce monde, comme il le dit, sa gloire est désormais portée par la communauté de ceux qui ne passeront pas outre ce qui est méprisé, ceux qui verront sur le visage défiguré du méprisé le rayonnement de la gloire du Père et du Fils.

mercredi 21 avril 2010

Pourquoi et comment remercier Dieu ?

Qu’est-ce que vivre ?

Qu’est-ce que Dieu a fait pour nous ? Qu’est-ce que Dieu fait pour nous ? Que nous a-t-il donné ? Que nous donne-t-il ? Qu’est-ce que cela veut dire que Dieu donne ? Si vous récitez le benedicite, pensez-vous que c’est Dieu qui a rempli votre assiette ? N’est-ce pas plutôt votre salaire ? Ou alors, est-ce Dieu qui oublie de remplir les assiettes de ceux qui meurent de faim ? Que veut dire rendre grâce à Dieu, lui dire merci ? De quoi lui dire merci ?

Si nous disons merci, c’est parce que nous pensons que Dieu a fait quelque chose pour nous. Qu’est-ce que cela signifie ? Le croyant est celui qui considère qu’il tient de Dieu sa vie, dans son origine comme dans son déploiement quotidien, dans sa croissance comme dans la maladie et la dépendance. La prière le dit qui demande : « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Et si nous remercions c’est que nous estimons que nous avons été exaucés.

Dire que Dieu donne, c’est dire que vivre n’est pas seulement une histoire biologique. Il apparaît évident que Dieu ne donne pas le pain, au moins immédiatement, au moins au sens littéral. Dieu n’est pas ainsi cause de la vie. Si nous vivons, biologiquement, cela s’explique par les circonstances, la satisfaction des besoins fondamentaux et par les lois de l’évolution. Dieu est biologiquement hypothèse inutile. Et pourtant, nous remercions, nous rendons grâce à Dieu, nous faisons eucharistie.

Mais la vie n’est pas dite une fois que l’on a parlé de biologie. Nous ne nous résumons pas à être des vivants parmi d’autres (sans dénier ou mépriser en rien que nous soyons aussi des êtres biologiques). Nous sommes des vivants parlant, c’est-à-dire désirant et vivant avec d’autres vivants qui désirent comme nous. Ainsi, on peut vivre biologiquement et n’être pas vraiment vivant, ne pas vivre comme des vivants. L’homme ne vit pas seulement de pain (Dt 83 ; Lc 43), ou bien le pain que Dieu donne est un pain qui fait que l’on ne meurt pas (Jn 658). Que désigne ce pain ? Que désigne le don de Dieu ? Que signifie que Dieu fait vivre ? Qu’est-ce donc, autre que le pain ou autre pain, par lequel nous vivons et que Dieu donne ? Si nous réduisons la vie à ce qu’en dit la biologie, il n’y a aucun sens à dire que Dieu donne, aucun sens à le remercier.

Pour vivre heureux, il nous faut des amis, de l’amour. « L’homme heureux a besoin d’amis » (P. Ricœur, Soi-même comme un autre, p.213 citant Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 9). Vous pouvez avoir ce qu’il faut pour manger, bien, avec ou sans grandes richesses. Si vous n’avez pas d’amour autour de vous, vous mourez. L’homme, c’est une évidence, ne vit pas seulement de pain. Il faut certes du pain pour vivre, mais cela ne suffit pas. On meurt, on crève, sans amour ; la privation d’amour a même des répercutions biologiques.

Est-on plus vivant avec deux ou quinze amis ? Ce n’est pas une question de nombre, mais enfin, l’ami dilate notre capacité à vivre, à vivre heureux et donc à vivre avec d’autres amis, à vivre avec eux de l’amour. L’amour des autres nous fait vivre. Peut-on dire que l’amour est cause de la vie ? On dira plutôt que l’amour des autres, c’est cela la vie, le pain de la vie. Manger le pain de l’amitié permet de tenir dans les épreuves. Les amis sont des co-pains ou des com-pagnons. L’amour reçu et donné, peut-être il y a longtemps déjà, fait vivre même après lorsque l’on est privé d’amour, par exemple dans des situations extrême d’oppression. N’est-ce pas l’amour des autres, au deux sens du génitif, qui peut faire endurer bien des souffrances, qui peut faire que même moribond, on est encore un vivant, même écrasé, on est encore debout.



L’amour, don qui fait vivre

L’amour n’est pas quelque chose que l’on a, à la différence du pain qui se conserve plus ou moins bien. L’amour certes peut aussi mourir et s’abimer, disparaître. Et quelle douleur, mortelle ! Ce n’est pas une image de dire que l’amour fait vivre. C’est ce que nous vivons effectivement, toujours, et on y est tellement habitué que l’on ne le voit qu’à y faire attention. C’est pourquoi, l’on croit que c’est une image, un jeu de langage. Et cependant l’amour fait vivre, certes différemment, mais assurément au moins autant que le pain. Augustin interrogeait : « Telle est la grande énigme : que nous ne voyions pas ce que nous ne pouvons pas ne pas voir » (De Trinitate xv, 9, 16).

C’est quoi donc cet amour qui fait vivre, que nous partageons avec les amis, que nous recevons des parents et de la famille, que nous échangeons avec l’amant ou le conjoint ? Sans doute pas quelque chose d’observable comme un objet. Et c’est pourquoi de manière paradoxale, mais non contradictoire, on en parle avec une métaphore, comme d’un pain, justement parce que cela fait vivre, justement parce que c’est la base de la vie comme le pain est la base de la nourriture dans le régime alimentaire méditerranéen qui donne naissance aux cultures occidentales.

C’est quoi cet amour ? Un échange de ce que nous ne possédons pas. Aimer, c’est échanger quelque chose que nous n’avons pas et qui advient dans cet échange. L’amour c’est la rencontre de l’échange. L’amour nous précède et nous donne d’entrer en échange. L’amour c’est l’échange de ce qui pourtant nous précède et nous traverse.

L’amour, c’est un synonyme de la vie, non pas en tant que biologie, mais en tant qu’animée humainement. L’amour, c’est un autre nom de la vie, lorsque la vie n’est pas réduite au biologique. Pourquoi donc vivre, si ce n’est pour aimer ? Pourquoi donc aimer, si ce n’est pour vivre ? Certes, il est malheureusement possible de vivre sans aimer, au moins pour un moment, mais n’est-ce pas plutôt survivre, voire être en train de mourir, d’agoniser, ainsi que l’homme au secours duquel se porte le Samaritain de la parabole ?

L’amour et la vie, tout homme vit cela, et point besoin de Dieu. On peut chanter gracias a la vida ! Merci à l’amour. Pour remercier l’amour, il n’y a qu’une chose à faire, aimer encore, donner à l’amour de passer par nous, donner à la vie d’être de ses canaux. Rendre grâce et la vie et à l’amour n’a d’autre sens que de dire merci à ceux qui donnent la vie, entrent dans l’échange de vie et d’amour. Ce faisant, on se reconnaît comme répondant à un quelque chose qui nous précède.



Dieu est amour, confession de foi et non-foi

Mais alors pourquoi donc être croyant, pourquoi remercier Dieu et de quoi ? On pourrait dire que les croyants sont ceux qui donnent à la vie et à l’amour leur vrai nom, Dieu ; dire merci à la vie, ce serait dire merci à Dieu. Et de fait, n’est-ce pas de Dieu que vit tout homme, y compris celui qui ne sait pas nommer Dieu ? Mais cette réponse est trop rapide. Elle suppose que Dieu soit le vrai nom de l’amour dans une évidence si peu partagée ! Ce n’est pas le dictionnaire des non-croyants qui est défectueux, auquel il manquerait une signification du mot amour. Nommer Dieu n’est pas une histoire de vocabulaire ; cela n’est possible que dans l’acte d’alliance.

Dieu est amour, c’est ce que confesse le disciple qui reconnaît que le premier Dieu nous a aimés (1 Jn 48-10). Dieu est amour n’est pas une définition froide d’un savoir descriptif. Pour entendre cela, il faut l’accueillir dans ce que cette affirmation signifie. On apprend que Dieu est amour lorsque l’on a été saisi par ce que cet amour instaure, une relation, mutuelle mais non réciproque, d’infini respect, de connaissance authentique, de profonde affection, d’un désir inextinguible. On ne saurait parler de Dieu comme d’un mot défini dans un dictionnaire, ce serait le réduit à un objet comme tous ceux qui ont une définition dans le dictionnaire ; Dieu serait alors une idole, notionnelle ou conceptuelle, un objet fabriqué par des mains ou des pensées humaines. On croirait parler de Dieu et en fait on ne ferait que rendre un culte à une idole, on blasphèmerait. (Vous me direz, il existe des dictionnaires de noms propres. Mais ce n’est pas dans ceux-ci que l’on trouve le mot Dieu. Vous pourriez d’ailleurs avoir la curiosité de consulter un dictionnaire au mot Dieu ; en est-il un, même théologique, qui le dise amour ?)

Que Dieu aime tout homme, c’est certain, qu’il fasse alliance avec tous. Mais qui accepte bon an mal an de rentrer en alliance ? Le croyant. Certes le croyant n’est pas fidèle à cette alliance mais, même dans le mal, il vit sous le regard de Dieu, il lui importe de vivre dans l’alliance. Le croyant confesse que parce que Dieu se donne, tout homme vit de l’amour, qu’il reconnaisse ou non en Dieu la source de l’amour. Tout homme vit donc de par Dieu, qu’il le sache ou non. Mais cela n’est pas un donné dont on déduit des conséquences, c’est ce qui arrive au terme de la foi. De même que l’on ne peut dire que Dieu est amour qu’entré dans l’alliance instaurée par cet amour, de même on peut dire de tout homme qu’il vit de Dieu, dans la vie reçue de cette alliance. On ne peut pas nommer Dieu amour en dehors de l’alliance ; on ne peut reprocher aux non croyants de ne pas connaître que Dieu est amour, puisque c’est justement ce que les croyants découvrent. En dehors de l’alliance, c'est-à-dire en dehors de l’accueil de Dieu qui s’offre, cela n’a pas de sens. Lorsque les amants se disent « je t’aime » ce propos n’est accessible en son sens que par ceux qui l’échangent. Ce n’est pas qu’il soit insensé pour les autres, mais seuls les amants savent ce qu’ils disent alors.

Dire que Dieu se donne pour que les hommes aient la vie, qu’ils l’aient en abondance (Jn 1010) est une confession de foi, non le résultat d’une description ; c’est ce que l’on apprend certes, mais qui ne peut pas avoir de sens en dehors de cet amour. Il ne s’agit pas de faire des non croyants des croyants qui s’ignorent parce qu’ils vivraient de Dieu sans le savoir. Il s’agit de reconnaître que si Dieu est tel que nous le connaissons dans la relation d’alliance dont il a l’initiative, alors, il est le Dieu qui s’offre pour que les hommes aient la vie, il est la vie des hommes.



Reconnaissance

La connaissance de ce que Dieu est amour, de ce que Dieu est vie des hommes, de ce que Dieu est pour que les hommes aient la vie est reconnaissance. D’abord il y a cet amour, premier, et le connaître, entrer dans ce que cette relation instaure, c’est le reconnaître. Les amants savent toujours trop tard qu’ils s’aiment, lorsque déjà ils s’aiment. Ils ne sont pas vraiment au début de leur amour. L’amour les précède de sorte qu’ils reconnaissent qu’ils s’aiment lorsque depuis un moment déjà, cet amour les habite. Il n’y a pas d’abord des amants, il y a d’abord ce qu’ils vivent qui est à un moment reconnu comme amour et auquel on répond en le reconnaissant.

Reconnaissance, cela signifie (aussi) remerciement. Dans le même mouvement je reconnais et remercie. Reconnaître l’amour de Dieu qui fait vivre c’est en rendre grâce, c’est répondre au don. Remercier Dieu, c’est répondre à et reconnaître celui qui donne la vie, qui est la vie, qui est amour. Si je remercie Dieu, c’est que je confesse qu’il donne. Il n’y a pas d’abord la connaissance, la connaissance du don, puis le remerciement, même si Dieu le premier a aimé, a donné. Le remerciement est reconnaissance. Il n’y a pas ici de causalité. C’est le remerciement qui permet la connaissance de Dieu. Remercier Dieu ce n’est pas ce qui arrive après qu’il a donné le pain qui serait dans l’assiette. Le remerciement est reconnaissance. Remercier Dieu c’est reconnaître celui qui le premier a aimé, c’est faire acte de foi. Inversement, reconnaître le Dieu qui le premier nous a aimés, c’est obligatoirement un remerciement.

Vivre, aimer, ce n’est répondre ni au comment ni au pourquoi, c’est ouvrir les mains. Lorsque l’on m’offre un cadeau, je ne demande pas ce que c’est, si c’est vrai, vraiment pour moi, ou que sais-je encore. Je l’accepte ou le refuse. Le refuser c’est tuer la possibilité de vie avec celui qui offre. Sauf si celui qui offre est la vie même, l’amour même, parce qu’offert, il ne peut se reprendre quoi que j’en fasse.



Dieu fait vivre

Voilà ce que c’est que vivre de Dieu. Il se donne. Qu’est-ce que j’en fais ? Voilà ce que c’est Dieu, le don qui se donne. Qu’est-ce que j’en fais ? Si j’interroge, mène l’investigation, c’en est fini de cette offre, ou du moins demeure l’offre qui ne se retire pas mais que je ne peux connaître, demeure la vie offerte sans que je ne sache qui l’offre. Cette vie est consistante autant qu’évanescente, mais elle est consistante. Point besoin de Dieu pour en parler. Elle est même si Dieu ne fait pas sens, comme si Dieu n’existait pas. Dieu se retire dans son don pour que le don qu’il fait, lui-même, ne s’impose pas autrement que comme pure gratuité que nous pouvons recevoir. Si j’accepte le don, même plus ou moins car en fait on ne l’accepte jamais totalement (on garde toujours une main sur ce que l’on a déjà de peur que ce que l’on offre soit moins bien), j’apprendrais à connaître dans le don qui m’institue, le donateur, j’appendrais que le don est le donateur ; je l’apprendrais non pas comme une explication, comme une cause, mais comme amour gracieux et absolue gratuité, grâce.

Qu’est-ce que cela veut dire que Dieu fait vivre ? Qu’est-ce que cela signifie qu’il s’offre ou qu’il aime ? La vie, c’est ce qui se nourrit du plus que nécessaire, de la gratuité. La vie c’est ce qui vit de la gratuité dont je n’use pas mais dont je peux jouir. Dieu fait vivre en tant qu’il ouvre un chemin inouï, celui d’une vie à inventer autant qu’à recevoir, que l’on peut inventer parce qu’elle est offerte. De même que nous mangeons pour vivre, de même nous mangeons ce pain parce que c’est Dieu qui nous fait vivre.

On pourrait dire que ce que nous vivons dans l’échange de l’amour et de l’amitié avec les autres hommes, est une parabole, une image pour parler de ce que nous vivons avec Dieu. Autrement dit, et si Dieu était de nos amis ? Cela fait non pas un ami de plus, ce qui ne serait d’ailleurs pas si mal, mais cela fait un ami de la source de l’amour et de la vie. Nous sommes amis, épouses, enfants de l’amour. Nous avons connu l’amour et nous y avons cru (1 Jn 416).Se pourrait-il que Dieu soit de nos amis ? Je vous appelle amis (Jn 1515) ! Se pourrait-il qu’il soit l’époux ? Je vais la séduire, la conduire au désert, je parlerai à son cœur. En ce jour-là, tu m’appelleras « mon mari » ; tu ne m’appelleras plus « mon maître » (Os 216.18) Se pourrait-il qu’il soit le Père ? Voyez comme il est grand l’amour dont Dieu nous a aimés. Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes (1 Jn 31).

Dire que Dieu nous fait vivre, cela ne veut pas dire qu’il donne le pain, là dans l’assiette, ou la grâce de ceci ou cela, ou le bonheur, car alors il ne donnerait rien de tout cela à ceux qui ne le reçoivent pas. Quel Dieu impossible à aimer cela ferait-il ? Dire que Dieu nous fait vivre, cela veut dire qu’il est la surenchère, la surabondance, la grâce, la gratuité. Il n’y a pas de mots propres à Dieu et pourtant ce que nous vivons avec lui lorsqu’il se donne est unique, puisqu’avec lui c’est le don lui-même qui se donne ; aussi ne pouvons nous que recourir à la métaphore, à la parabole. Vous voulez savoir qui est Dieu ? Un homme avait deux fils ; un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, un homme nourrit les foules au désert.

Nous disons de l’amitié qu’elle est un pain. De Dieu aussi, nous ne pouvons que dire qu’il fait vivre, quand bien même cela ne se décrit pas plus que l’amitié ; on voit les amis, par l’amitié. Quel pain trouverons-nous qui permette de dire, à le manger, que Dieu est notre vie ?



Remercier Dieu

Faut-il que Dieu soit celui qui rend heureux plus que tous les autres, dans la surabondance au point de mériter d’être aimer seulement, exclusivement ? Faudrait-il choisir l’amour de Dieu et abandonner les autres qui ne pourraient que nous en détourner ? Si tu dis j’aime Dieu, Dieu seul, tu mens, dit Augustin (Commentaire sur la 1ère épître de saint Jean, x 3), car comment pourrais-tu aimer le Père sans aimer le Fils et aimer la tête sans aimer tout le corps. L’amour de Dieu, le seul qui fasse vivre, n’est accessible que dans l’amour des frères qui lui aussi fait vivre ; l’amour des frères n’a pas besoin de l’amour de Dieu pour faire vivre parce que Dieu se retire même lorsqu’il donne par sa paternité des frères à aimer. L’amour des frères peut être parabole d’un autre amour. Paradoxe que l’évangile assume. Il n’y a qu’un seul commandement, mais c’est comme ils étaient deux, l’amour de Dieu et l’amour du prochain (Mc 1228-31). Dieu a dit une chose, deux choses que j’ai entendues (Ps 62/6112).

Comment alors dire merci à Dieu ? Nous l’avons déjà dit, dans la reconnaissance. L’action de grâce, le remerciement est reconnaissance. De sorte qui si c’est la foi qui ouvre la reconnaissance du Dieu qui le premier aime, la foi est réponse et action de grâce. La foi est réponse, non pas parce que Dieu aurait parlé, comment pourrions-nous l’entendre sans être déjà croyant ? La reconnaissance qui fait de nous des croyants laisse deviner celui qui fait vivre. Et cette reconnaissance, qui n’est pas savoir en dehors de l’alliance, ne peut être que remerciement.

La reconnaissance est bien celle de l’homme, et de ce point de vue vient en premier, mais parce qu’elle est entrée dans le monde de la grâce, elle est aussitôt aussi seconde, réponse, parce que reconnaissance de ce que Dieu aime en premier.

Comment entretenir cette reconnaissance ? Comment exprimer cette reconnaissance ? Conviendra-t-il d’offrir à Dieu je ne sais quel contre don ? Mais quel don pourrait convenir à la vie même ? Comment remercier alors que c’est la vie que nous avons reçue en partage (Lc 1512 : « Le plus jeune dit à son père : "Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. " Et le père leur partagea la vie. ») ?

C’est une chose très curieuse, encore qu’elle ne soit peut-être pas si originale, spécifique. Pour dire merci à Dieu, nous lui offrons non pas quelque chose, nous lui donnons la possibilité de nous donner. Pour dire merci à l’amant, nous lui offrons de pouvoir nous donner de vivre. Pour dire merci à l’amant, nous recevons, nous accueillons son amour pour ce qu’il est, nous accueillons l’amant pour ce qu’il est, l’être aimé. Il y a dans une telle forme de don, un acte de confiance. Ce n’est pas moi qui décide ce qui est bon pour moi, je le reçois comme grâce, gratuite et gracieuse. Ce n’est pas moi qui sait ce dont l’autre a besoin, ce n’est pas moi qui aie l’initiative. Je me dépossède, je fais confiance à l’autre, je me fie à lui, j’ai foi en lui. En ce sens, la foi est réponse.

Pour dire merci à Dieu, il faut être mendiant, tendre les mains. Pour dire merci à Dieu, il faut le reconnaître provident, le laisser être provident, ne plus comprendre le monde comme s’il se tenait par soi, comme si Dieu n’était pas donné. Pour dire merci, comme dans l’amour, il faut recevoir. La vie chrétienne est vie du mendiant. Nous rendons grâce à Dieu de ce qu’il ne cesse de s’offrir en recevant encore ce qu’il donne, lui-même, le pain de la vie.

La littérature prophétique est souvent critique du culte, et Jésus s’inscrit dans cette veine prophétique (Is 111-17 ; Ps 50/498-14, 51/5018-19 etc.). Il n’y a pas de sacrifice qui tienne. Abraham le sait qui voulait offrir son fils (Gn 22) ne se rendant pas même compte qu’il mettait en danger la promesse de Dieu de lui donner une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer. Comme l’homme dont parle le prophète Michée (Mi 6), à temps, presque trop tard, il comprend que ce n’est pas à l’homme d’offrir mais à Dieu, que l’homme offre en reconnaissant la providence « Dieu verra pour l’holocauste mon fils », et la montagne elle-même change de nom, la montagne de Dieu voit, ainsi s’appelle-t-elle. La foi, l’épreuve de la foi, pour Abraham comme pour tout homme, c’est de reconnaître que l’on n’offre rien à Dieu, mais que l’on reçoit tout de lui, ou que l’on offre que son indigence (Lc 21).

Le psaume interroge : comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur. Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du Seigneur (Ps 116/11512-13.17) Qu’est-ce que la coupe du salut, la coupe de la victoire, si ce n’est celle que Dieu a permis de remporter sur les ennemis ? Qu’est-ce que la coupe du salut, si ce n’est, sacramentellement, la coupe de l’alliance nouvelle versée pour le salut de la multitude ?



Eucharistie, action de grâce

La célébration eucharistique n’est évidemment pas la seule manière de rendre grâce mais ce n’est pas pour rien que eucharistie signifie action de grâce. On ne rend pas mieux grâce dans l’eucharistie, on exprime, c’est-à-dire on célèbre le remerciement de façon sacramentelle, comme signe de ce qu’est toujours l’action de grâce. Si l’on tient à parler de l’eucharistie comme sacrifice, ce ne peut être le nôtre. Il n’y a plus rien à offrir à Dieu. Non qu’il fût un temps où c’était possible ; c’est seulement ce que l’on pense trop aisément, trop évidemment, dans le paganisme, comme dans nos conceptions trop stupides de Dieu. En ce sens au moins, l’eucharistie n’est pas un sacrifice, elle est l’accueil du Dieu qui se donne, non seulement à la Croix, mais depuis les origines et jusqu’à la fin des temps.

Nous ne remercions pas Dieu pour le pain de l’eucharistie que nous viendrions de recevoir. Rien n’est plus absurde que l’action de grâce après l’eucharistie, s’il est vrai que l’eucharistie est action de grâce. Nous ne rendons pas grâce pour l’action de grâce. Nous rendons grâce en faisant eucharistie, parce que l’eucharistie est action de grâce. Nous rendons grâce, nous remercions Dieu en recevant le pain. Pour dire merci à Dieu, il faut encore lui offrir qu’il donne, il faut consentir à ce que ce soit lui qui offre, que ce soit lui la vie, la source de l’amour. N’est-ce pas ce que confesse le croyant ?

Nous remercions Dieu en vivant légers et heureux d’être en dette. Nous ne voulons surtout pas ne plus rien devoir à Dieu parce que nous lui devons tout et qu’être en dette est notre vie. Il est heureux de ce que nous consentions à recevoir, que nous le reconnaissions comme provident. Dire merci à Dieu c’est répondre à son appel qui nous fait vivre, son appel à faire de nous ses amis. Dire merci, c’est accepter que Dieu soit la source, l’origine de cette amitié, c’est donc tendre encore les mains pour recevoir ce qu’il donne, sa vie, lui-même : Et le Père fit le partage de ses biens, de la vie, dit le grec, ton bion.

Patrick Royannais

21 avril 2010, fête de saint Anselme



Pour relire ce texte

1) Que signifie que Dieu donne ?

Dieu n’est pas nécessaire. Beaucoup d’hommes et de femmes vivent très bien sans Dieu.

La vie c’est vraiment la vie quand on a des amis. L’homme heureux a besoin d’amis. Les amis comme les parents nous font vivre non pas biologiquement mais plus réellement encore.

Si Dieu fait vivre, c’est comme les amis. Dans une vie par-dessus le marché, dans l’excès de la joie, de la gratuité. Avons-nous déjà été heureux avec Dieu ? Est-ce que nous pouvons raconter une histoire où nous étions bien d’être avec lui (une célébration, une prière, telle rencontre avec d’autres venus aussi pour Dieu, telle activité de solidarité au nom de Dieu, tel réconfort dans la peine ou la détresse, etc.) ?

Dire que Dieu fait vivre, c’est le reconnaître comme celui avec qui nous sommes heureux d’être.

Peut-on alors écrire une prière ? De quoi remercions-nous Dieu ? Non pas de ça ou ça, mais de ce qu’il est avec nous et que sa présence nous fait vivre. Si nous le remercions de ça ou ça, ce n’est pas tant que ce soit grâce à lui que c’est arrivé, mais que dans ces événements, nous avons deviné qu’il était avec nous et que sa présence nous remplissait de joie. Dire merci à Dieu comme un psaume qui énumère moins les raisons de dire merci qu’il n’exprime ce que procure la joie de sa présence, le réconfort de sa présence, la paix de demeurer avec lui et de le suivre, la confiance en son amitié, l’inquiétude de son silence.

2° Comment dire merci à Dieu ?

Qu’est-ce qu’un mendiant ? C’est celui qui est obligé de compter sur la générosité des autres. Et nous, nous arrive-t-il de compter sur la générosité des autres, autrement dit de vivre comme des mendiants ? Les enfants ne sont-ils pas obligés de compter sur la générosité, sur l’amour de leurs parents ? Les parents ne sont-ils pas heureux de compter sur l’amour des autres ?

Et si vivre en mendiant, ce n’était pas d’abord manquer mais pouvoir se réjouir de ce que les autres nous donnent leur amour… Nous voudrions ne jamais avoir assez pour que toujours dure la présence, le présent, le cadeau que les autres nous font.

Pourquoi tendons-nous les mains à la messe ? Est-ce que nous pourrions comme des mendiants compter sur Dieu ? Est-ce que nous pourrions du coup, en tendant les mains, lui offrir de l’accueillir, le laisser venir habiter notre maison ? Le laisserions-nous alors à la joie d’être celui qui offre son amour ?

Communier c’est, comme on peut le faire aussi à chaque instant, laisser à Dieu la possibilité de nous donner de quoi manger, de quoi vivre. Pour le remercier, nous tendons les mains. C’est curieux, mais quel autre cadeau pourrions-nous bien offrir à Dieu si ce n’est notre disponibilité à recevoir encore sa vie ?

De même que nous mangeons pour vivre, de même, nous mangeons ce pain parce que c’est Dieu qui nous fait vivre.

samedi 17 avril 2010

Pour que les hommes aient la vie

Quel est le cœur de la mission de Jésus ? Quel était le but de Jésus, si l’on peut formuler aussi naïvement les choses ? Jésus voulait-il que tous les hommes soient chrétiens ? Question plus naïve encore, mais en feignant la naïveté, nous pourrions parvenir à une plus juste compréhension de la foi.

Que Jésus soit venu annoncer des choses sur Dieu, et non des moindres, comme le fait que Dieu s’offre lui-même par amour comme un Père, c’est une conception bien scolaire de sa mission. Jésus n’est pas un professeur de catéchiste, et les animateurs et animatrices de groupes de catéchèse ne se hasardent que peu à ce genre de pratiques de leur mission. Non qu’il ne faudrait pas dire de choses sur Dieu, non qu’il ne faudrait pas participer à la culture religieuse, mais dans un contexte où nombre d’enfants catéchisés n'ont pour rencontre habituelle avec l’Eglise que la séance de catéchèse, où nombre de familles sont démunies par rapport à l’annonce ou ne s’en pensent pas chargées, la catéchèse ne doit pas seulement être une information sur Jésus ou sur Dieu, même la meilleure, mais une initiation à la vie de foi, une manière d’expérimenter ou de pratiquer la foi. La foi, c’est le fait de s’en remettre à celui qui veut rassembler l’humanité dans une fraternité, qui présente donc Dieu comme Père, qui nous entraine dans l’orientation vers ce Père, ce que l’on appelle prière, qui nous fait connaître tout ce qu’il a appris, parce que ses frères sont aussi ses amis (Jn 1515).

La catéchèse, dans un monde où l’on peut très bien vivre sans Dieu, se doit aussi de dire à quoi sert la foi. D’un certain point de vue, il faut dire, à rien. La foi ne sert à rien parce que la foi n’est pas moyen mais but, parce que la foi est gratuité, parce que l’on ne justifie pas la foi puisque c’est par la foi que l’on est justifié. L’athéisme ou l’indifférence contemporains montrent que l’on peut être hommes et femmes, et très bien, bellement, sans être croyants. Il y a même des croyants qui par leur attitude, parfois criminelle, ne peuvent que détourner de la foi.

Ainsi, la question n’est pas tant de savoir à quoi sert la foi, mais quel est le sens de la mission de Jésus Que voulait-il faire ? La question n’est plus aussi naïve. Nous lisons les évangiles : Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. (Jn 1010)

La vie plus grande, voilà ce à quoi ouvre notre foi, voilà notre mission, celle de l’Eglise, la vie plus grande. Comment se mettre au service de la vie plus grande, la vie en surabondance ? Là encore l’évangile propose une piste : je suis au milieu de vous comme celui qui sert (Lc 2227).

Au service de qui cette offre d’une vie surabondante ? Au service de l’humanité, nous et tous les autres, tous dont nous aussi.

Qui pour ce service ? Les disciples du Seigneur-serviteur, celui qui lave les pieds de ses disciples. Notre Eglise est appelée, convoquée par le Seigneur pour cette mission, la sienne. L’Eglise a reçu pour mission la mission même du Fils, envoyée comme l’envoyé pour que les hommes aient la vie. Evidemment, pour les ministres, la vocation de l’Eglise résonne d’une manière si particulière, si personnelle, puisque ministre signifie serviteur. Les voilà inscrivant par leur vie même, au cœur des communautés, l’obligation du service, du service de la vie. Ils sont au service de la communauté ecclésiale pour qu’elle soit aux pieds de l’humanité, comme celle qui sert, à la suite et pour rendre visible celui qui sert.

Pour décider de l’organisation de l’Eglise, n’est-ce pas cet objectif qu’il faut prendre en compte plutôt que l’organisation territoriale par exemple ? La réflexion sur celle-ci n’est évidemment pas facultative, mais seulement en tant que moyen au service d’un but. Si l’Eglise s’occupe d’elle-même, c’est uniquement pour se mettre en ordre de marche et participer à la mission du Fils, que les hommes aient la vie. On pourra penser que ces propos sont trop généraux pour être opérationnels. Suffiront-ils à faire que les serviteurs, les ministres ne prennent pas le pouvoir dans l’Eglise, ne le confisquent pas ? De toute façon, ils ne sont pas moins inopérants que le discours habituel qui veut faire du pouvoir un service, l’attitude qui vise à laisser à la sainteté de chacun de vivre le pouvoir comme un service.

Si l’on veut s’occuper de l’organisation de l’Eglise, ne doit-on pas commencer par une mise en place d’un dispositif institutionnel qui interdise aux ministres, aux serviteurs, la confiscation du pouvoir, qui interdise aux fidèles laïcs du Christ de se décharger de la responsabilité de la mission de l’Eglise sur un corps de fonctionnaires, ainsi que l’on parle lorsque l’on désigne les ministres de ce nom de clercs ? Il ne s’agit pas de mettre en place des contre-pouvoirs, il s’agit de tout faire pour que la synodalité soit le mode de vie de l’Eglise. On pourrait même imaginer que les ministres sont précisément serviteurs en veillant à la synodalité. Est-ce que l’apostolicité de l’Eglise confessée par le Credo ne signifie pas la collégialité essentielle de l’Eglise ?

Le christianisme peut reculer statsitiquement, ce n’est pas notre affaire. Et d’ailleurs, dans les Ecritures, Dieu n’aime guère les recensements, signes de défi contre sa providence ou de décompte de sa providence qui est pourtant profusion. Quel que soit son nombre, rien ne doit empêcher l’Eglise d’obéir au commandement du Seigneur (Jn 1314-15 et Lc 2219 : la fraction du pain signifie exactement le lavement des pieds) et à sa mission, la vie plus grande, surabondante, pour tous les hommes. Il suffit qu’il reste suffisamment de chrétiens pour œuvrer à cette mission. Si les chrétiens sont sel de la terre (Mt 513), faut-il que tous les hommes soient sel ? Le plat ne sera-t-il pas immangeable ? Le sel n’est pas tout le plat, il n’est pas même son goût, mais ce qui révèle le goût.

Certes, on ne saurait idéaliser notre monde. Il n’a pas que bon goût et y mettre son grain ne signifie plus alors mettre en évidence le goût, le révéler, mais dénoncer les forces de mort. Cette dénonciation n’est pas jugement mais salut selon encore la mission du Fils : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne se perde pas mais ait la vie. Car Dieu a envoyé son fils dans le monde non pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 316-17). Dénoncer comme les prophètes l’injustice et le mal (et non ceux qui l’accusent – ne nous occupons pas de notre défense (Lc 2114), nous avons un défenseur auprès du Père (Jn 1416) ‑), c’est assurément pour l’Eglise être au service de la vie plus grande, surabondante. De ce point de vue, il manque d’hommes et de femmes pour cette dénonciation.

L’Eglise a-t-elle pour mission de convertir, d’évangéliser ou d’œuvrer pour que les hommes aient la vie ? Certes, recevoir le baptême peut assurément être une manière, même la manière privilégiée, de recevoir la vie en abondance, mais il ne faut pas confondre le moyen et la fin, le service et ce en vue de quoi le service est rendu. Le service, celui qui est tenu par l’Eglise, c’est la vie surabondante pour les hommes. Dire les choses ainsi, en réponse à des questions naïves, ne nous permet-il pas de nous recentrer sur l’essentiel ?

dimanche 11 avril 2010

"Moi, Claude Dilain, maire de Clichy-sous-bois, j'ai honte"

Le Monde, 10 04 2010

"Lundi 29 mars 2010, nouvelle semaine banale à Clichy-sous-Bois, ville dont je suis le maire depuis 1995. Avec Xavier Lemoine, le maire de Montfermeil, la ville voisine, nous accueillons une délégation de parlementaires dans le cadre d'une "mission d'évaluation des politiques publiques dans les quartiers en difficulté". Démarche logique : notre territoire, parmi les plus pauvres de France, est éligible à tous les dispositifs mis en place depuis des dizaines d'années. Il incarne la "politique de la ville", une des politiques publiques les plus évaluées, les plus remises en question aussi, sans doute parce qu'elle n'a pas réussi, seule, à enrayer la ghettoïsation de nos quartiers.

Lors de cette journée, je veux faire connaître la réalité méconnue de Clichy-sous-Bois, commune enclavée à 15 km de Paris. Je souhaite aussi que les dizaines de personnes qui s'investissent au quotidien dans les associations, dans les écoles ou dans l'immense projet de rénovation urbaine puissent témoigner. Enfin, je souhaite faire passer un message essentiel : la politique de la ville, si elle n'est pas défendue au plus haut niveau de l'Etat par un premier ministre capable de mobiliser tous les ministères, ne peut résoudre les problèmes des banlieues les plus difficiles, quelle que soit la volonté affichée par les ministres ou secrétaires d'Etat successifs.

9 heures. Les parlementaires sont à peine arrivés que je suis alerté par une élue municipale, habitante du quartier du Chêne-Pointu : un local technique, squatté par des jeunes, a brûlé à "Mermoz", l'une des barres de cette immense copropriété dégradée du centre-ville. Le feu a été assez vite circonscrit par les pompiers mais les fumées toxiques ont eu le temps de progresser jusqu'au 10e étage. Par miracle, il n'y a pas eu de victimes graves. Je quitte les parlementaires et me rends sur place. Je découvre un hall dévasté. Jusqu'au dernier étage, la cage d'escalier est noire de suie et dans l'obscurité, les câbles électriques ayant brûlé. Nous montons les étages à la lumière de nos téléphones portables et briquets. Inutile de dire que nous ne prenons pas l'ascenseur puisqu'il est en panne depuis des mois, comme la plupart des ascenseurs de cette copropriété de 1 500 logements.

Au 4e étage, nous visitons le logement d'un "marchand de sommeil". Nous y rencontrons trois familles dans un trois-pièces dans un état effarant. L'un des enfants est hospitalisé avec sa maman. Les familles, africaines, avec enfants en bas âge, paient 420 € de loyer par mois pour une chambre de 10-15 m2. La famille qui occupe le salon paie 700 € par mois. Le business du sommeil est rentable. Le père, en situation régulière, travaille en France depuis onze ans. Il me montre les quelques feuilles volantes, écrites à la main, qui lui servent de reçus pour le paiement de ses loyers. Aucune de ces familles n'a de bail. Elles partagent la cuisine, une salle de bains. Plusieurs fenêtres sont brisées, les murs sont noirs d'humidité.

Cas isolé ? Non. Ce logement vient d'être acheté par un nouveau marchand de sommeil après avoir été mis en vente par l'administrateur judiciaire de la copropriété parce que le propriétaire précédent ne payait plus ses charges. Dans ma commune, ce sont des centaines de logements qui appartiennent ainsi à ces profiteurs de la misère. En toute impunité, ou presque. J'invite les parlementaires, accompagnés du sous-préfet, à venir voir cette réalité. Nous nous retrouvons donc à grimper avec des lampes de poche dans les étages. Nouvelle visite de logement au 4e étage et rencontre hallucinante dans la cage d'escalier, noir complet, avec de nombreux voisins descendus ou montés pour l'occasion, venus crier une nouvelle fois leur désespoir, devant cette arrivée impromptue de représentants de la mairie, de l'Assemblée nationale et de l'Etat...

Des pères et mères de famille que nous connaissons bien à la mairie pour les avoir reçus à maintes reprises pendant l'hiver pour des problèmes récurrents de chauffage collectif et d'ascenseurs. Je sais hélas que nous les reverrons bientôt car ces problèmes ne sont pas résolus à ce jour. Il faudra évidemment y ajouter la cage d'escalier incendiée, qui attendra probablement des mois avant d'être rénovée, à moins que les habitants eux-mêmes ne décident de la repeindre par leurs propres moyens.

Cette scène, dans une cage d'escalier étroite, à la seule lumière des lampes de poche, prend des allures surréalistes. Des personnes arrivent, toujours plus nombreuses, du dessus, du dessous... Dans ce capharnaüm, une femme monte lentement et silencieusement l'escalier, elle est pliée en deux, sous le poids d'un caddie plein, qu'elle porte avec une lanière sur le front. Elle habite au 8e étage. Nous sommes à 15 km de Paris, est-ce possible ? Dehors, une trentaine de jeunes sont venus voir le maire et ces "politiques" qui ne "font rien". Les parlementaires et les policiers qui nous accompagnent ne sont pas très à l'aise. Il faut dire que la semaine dernière un de leurs collègues a reçu, ici même, un projectile sur la tête (dix points de suture).

Les jeunes comparent le Chêne- Pointu aux favelas. En tant qu'élu républicain, je ne peux me résigner à cette comparaison et j'évoque, devant eux, les "plans de sauvegarde" signés en janvier dernier, qui doivent nous permettre enfin de financer les travaux d'urgence et des équipes de travailleurs sociaux chargés d'accompagner les familles, dont 70 % - oui vous avez bien lu : 70 % - vivent en dessous du seuil de pauvreté. Ces explications ne convainquent pas les jeunes. Elles ne me satisfont pas non plus en réalité. Depuis des années, j'alerte les différents ministres compétents, les préfets, le conseil général, le conseil régional, j'ai été jusqu'à l'Elysée pour parler de la situation de ces copropriétés devenues des "bidonvilles verticaux", portes d'entrée en Ile-de-France de nombreuses familles immigrées, de plus en plus précaires, qui viennent se loger à Clichy-sous-Bois faute de trouver un logement social accessible ailleurs.

Les habitants aussi manifestent et crient régulièrement leur colère et leur impuissance à la mairie, à la sous-préfecture. Sans succès. Les travaux promis depuis des mois n'ont toujours pas pu démarrer faute de notification de certaines subventions publiques, toujours en attente. Un autre scandale parmi tant d'autres. Mais je sais surtout que les financements obtenus sont de toute façon largement insuffisants pour trouver une réponse globale. Je sais qu'il nous faudra innover, racheter en masse les logements des marchands de sommeil et ceux des propriétaires qui ne peuvent plus faire face aux charges collectives, mais aussi faire évoluer les législations sur les copropriétés dégradées. Je sais que sans une volonté politique forte, sans un travail étroit de construction avec les partenaires compétents et les habitants de ces copropriétés, toute intervention sera vouée à l'échec et nous resterons dans l'impasse.

La scène que je vous ai décrite n'a, hélas, rien d'exceptionnel et n'a mérité qu'une brève dans les pages locales du Parisien. De même, le policier blessé la semaine dernière au Chêne-Pointu n'a pas mérité de faire partie de l'actualité. De tels événements font partie de notre quotidien et continuent à se produire très régulièrement dans ma commune. Qu'attendons-nous ? De nouvelles émeutes ? Que la "Cocotte-Minute" explose ? Aux dernières élections régionales, le taux de participation aux élections a été très faible à Clichy. Mais comment reprocher aux électeurs clichois de se désintéresser d'élections pour des institutions dont ils se sentent exclus, sur ce territoire abandonné de la République ? J'espère que les députés et représentants de l'Etat, témoins de cette journée ordinaire dans ma ville, seront porteurs de cette réalité au plus haut niveau de l'Etat. Parce qu'aujourd'hui, moi, maire de Clichy-sous-Bois, j'ai honte d'être le représentant impuissant de la République française."

Post-scriptum : une réunion sur le "plan de sauvegarde" du Chêne- Pointu devait avoir lieu vendredi 9 avril. Elle a été annulée au dernier moment, la plupart des représentants institutionnels n'ayant pas pu se rendre disponibles.

Article paru dans l'édition du 11.04.10


Le maire Courage

Claude Dilain, 61 ans, est un maire inquiet et en colère. L'élu socialiste de Clichy-sous-Bois (30 000 habitants), la commune de Seine-Saint-Denis mondialement connue pour avoir été l'épicentre des émeutes de l'automne 2005, ne cache pas ses craintes face à la ghettoïsation de la société française. Maire depuis 1995, réélu au premier tour en 2008, il a vu défiler un nombre incalculable de ministres, de parlementaires, d'experts internationaux, de sociologues, de journalistes, venus s'informer sur les causes de la "crise des banlieues". A tous, il fait visiter sa ville et ses quartiers, convaincu de la nécessité de faire connaître la gravité de la crise sociale et urbaine, soucieux aussi de faire exister les banlieues dans l'agenda politique et médiatique pour espérer obtenir une action plus volontariste.

Pédiatre de formation, Claude Dilain, qui continue d'exercer quatre demi-journées par semaine dans sa ville, se désole de l'insuffisance et de la lenteur des politiques publiques en faveur des banlieues populaires. Et, de l'indifférence de la société vis-à-vis des cités sensibles. Un manque d'intérêt auquel le président de l'association Ville et banlieue donne une explication sociologique : suivant les travaux de l'économiste Eric Maurin, auteur du Ghetto français (Le Seuil, 2004), il est convaincu que la concentration des populations pauvres et immigrées dans certaines villes, certains quartiers, arrange la société, en particulier les classes moyennes et favorisées, qui évitent ainsi d'avoir à cohabiter - et à scolariser leurs enfants - avec des populations plus fragiles.

Luc Bronner

samedi 3 avril 2010

C'est dans la théologie qu'il faut faire de la philosophie (P. Royannais)

Nouvelle livraison des Recherches de Science Religieuse autour de l'adage de Rahner sur l'articulation de la philosophie et de la théologie.

Les lignes qui suivent s’articulent en quatre moments. Il faut d’abord clarifier ce que l’on entend par philosophie et théologie. Le sens des mots et leurs rapports ont tellement évolué (depuis Héraclite au tournant des 6ème et 5ème siècles pour le terme « philosophe » et Platon, un siècle plus tard, pour le terme « théologie ») qu’un effort de clarification s’impose. Puis, de façon aussi historique que phénoménologique, nous regarderons ce qu’il en est de l’écriture théologique en la situant par rapport aux autres discours du sens. Une lecture du premier article de la Somme théologique de Thomas d’Aquin nous aidera à prendre conscience du statut du geste théologique. Ensuite nous trouverons, malgré des prémices et des contextes différents, une confirmation de ce statut de la théologie dans son rapport à la théologie auprès de K. Rahner. Enfin, à l’aide de trois critères nous mettrons en évidence des lignes de partage parmi les écritures théologiques dans leur rapport à la philosophie.



Clarification : l’histoire des concepts comme philosophie et théologie

La distinction entre philosophie et théologie telle que nous la connaissons est récente et d’une part, on commet un anachronisme à la repérer avant le 16ème siècle, d’autre part en s’obstinant à la maintenir, on court au minimum le risque de reproduire, même à les déplacer, les impasses auxquelles elle conduit.

Etudier le rapport de la philosophie et de la théologie, même en le restreignant à le situer dans le discours théologique, relève de la quasi-impossibilité. Non seulement le champ de l’investigation dans l’histoire des idées est immense, mais surtout, les auteurs n’ont eu conscience que très dernièrement que le sens des mots s’était modifié, et parfois radicalement. Ainsi, pour lire les œuvres, il faut non seulement éviter les anachronismes, mais déconstuire ce qui apparaît aujourd’hui comme des anachronismes et qui hier n’était pas considéré comme tel[1].

Qui dit déconstruction dit autre chose qu’une simple dénonciation d’un mésusage du langage dont on serait davantage conscient depuis le linguistic turn ; il faut entériner les déplacements de sens et en rendre compte, y compris dans leurs conséquences. En effet, ce n’est pas seulement l’absence d’un sens historique qui a suscité des décalages terminologiques, mais le statut même du langage, en philosophie comme en théologie. Alors, toute histoire des concepts est problématique et non pas seulement positive. Alors, il n’y a pas de modèle normatif des rapports entre philosophie et théologie ; il faut chaque fois essayer de retrouver les questions posées dans les discours[2]. On le verra dans notre dernière partie, cette histoire ou clarification des concepts est déjà une théologie, et une théologie engagée.



[1] J.-F. Courtine, Les catégories de l’être. Etudes de philosophie ancienne et médiévale, Puf, Paris 2003 donne un bon exemple, en travaillant quelques termes de l’ontologie, du type de travail qui serait à faire pour les différents sens des termes philosophie et théologie et de l’histoire de leur reprise d’un auteur à l’autre. Parfois le contresens, si l’on peut dire, d’un auteur lisant une autorité, produit de nouvelles problématiques, de sorte que rien dans cette histoire n’est linéaire. Ce que nous appelons anachronisme ne l’est nullement pour ceux qui n’ont pas la même compréhension de l’histoire et à qui il importe surtout de répondre à leurs propres questions, puisant aux sources des autorités.

[2] H.-G. Gadamer, « L’histoire des concepts comme philosophie » (1970), La philosophie herméneutique, Puf, Paris 1996, pp. 127-128 : « Si l’empreinte originelle du sens d’une question se trouve bien dans la façon de poser les questions et, par conséquent, dans la conceptualité qui les rends possibles, c’est que la relation du concept au langage n’est pas seulement celle de la critique du langage (Sprachkritik), mais tout autant un problème qui a trait à la recherche du langage (Sprachfindung). […] Faire de la philosophie c’est souffrir sans cesse d’une pénurie de langage (Sprachnot). » Il en va de même en théologie, sans rien dire de la nécessité du langage analogique ou parabolique. L’article suivant du même volume, « Destruction et déconstruction » (1985), exprime le tour problématique de l’historie des concepts.

Lire la suite sur http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RSR_101_0011

Comment la mort de Jésus nous fait-elle vivre ? (Pâques)

Pourquoi une mort est-elle nécessaire à la vie de tous ? Comment la mort d’un homme peut-elle être la source de vie pour tous ? Comment par sa mort, le Christ nous fait-il vivre ?

On voit comment la mort d’un homme peut éviter que d’autres soient tués. C’est ce que dit l’évangile : il vaut mieux qu’un seul meure plutôt que tout le peuple (Jn 1149 et 1813). Mais une telle mort, celle de la victime expiatoire, cela ne fait pas vivre, cela évite seulement à d’autres de mourir.

Ainsi lorsque Maximilien Kolbe donne sa vie à la place de Franciszek Gajowniczek, il lui évite la mort, là, au camp, en 41, mais l’homme mourra comme tous. Ce n’est pas cela que nous disons lorsque nous confessons que par la mort d’un homme, tout homme reçoit la vie, ainsi que l’affirment la lettre aux Romains ou celle aux Hébreux : il fallait que par la grâce de Dieu, au bénéfice de tout homme, il goûta la mort (He 29 et Rm 517-21) Nous le disons sans cesse, c’est pour nous que le Christ a souffert (1 P 221), pour nous les hommes et pour notre salut.

Il est possible de compter le christianisme parmi les religions ; avec elles il serait convaincu que, de même qu’une victime expiatoire calme la colère divine, de même Jésus peut calmer la colère du Père et retenir son bras vengeur. Cela ne fait pas encore que l’on revienne de la mort. Plus grave encore, lorsque l’on parle de victime propitiatoire, de victime offerte pour plaire à Dieu de telle sorte qu’il nous soit propice, ne confesse-t-on pas que la mort du fils calme le courroux divin et détourne Dieu du projet de faire mourir les hommes ? Quelle profession de non-foi ! Comme si c’était le projet de Dieu que les hommes meurent !

Cette théologie, ou plutôt cette mythologie, de la victime qui satisfait Dieu n’est pas recevable. Reste notre question : comment la mort de Jésus sauve-t-elle tous les hommes de la mort ?

Lorsque l’évangile de Jean compare Jésus élevé de terre avec le serpent d’airain jadis dressé dans le désert, nous avons peut-être une piste. Ce qui fait vivre a même forme que ce qui avait fait mourir. Il n’y a plus substitution mais identification. Celui qui fait vivre est identique à ceux à qui il donne la vie, pire, c’est-à-dire plus exactement, celui qui fait vivre a la forme de ce qui fait mourir, le péché, le défi de Dieu, le mal. Au point que dans une formule pour le moins surprenante, Paul écrit : Celui qui n’avait pas commis le péché, Dieu l’a fait péché (2 Co 521). Dieu a fait de Jésus le péché. Jésus est identifié au mal, et ce mal c’est aussi le mal moral du péché, mais c’est tout mal, même la mort qui sert à parler du péché. Lorsque Paul s'exprime ainsi, il n’a presque rien à changer au chant du serviteur d’Isaïe (Is 52-53), juste à trouver une autre issue que la substitution et l’expiation à peine présentes chez le prophète.

Dieu l’a fait péché, Dieu l’a mis en forme de péché. Jésus est fait mort, non seulement tué, mais source de mort ainsi que, dans le désert, les serpents à la morsure brûlante. Jésus prend la place de ce qui détruit la vie. Jésus prend la place de l’abject. Le prophète l’avait dit : « objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu’un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n'en faisions aucun cas. » C’est incroyable cette histoire.

Mais alors, si c’est la mort elle-même qui est crucifiée, est-ce que la mort n’est pas définitivement tuée ? Ne fallait-il pas attraper la mort pour la détruire ? La grande faucheuse, en mettant la main sur Jésus ne savait pas ce qu’elle faisait. Tel est pris qui croyait prendre. Mort où est ta victoire ? (1 Co 1555)

Si Jésus connaît la mort, s’il descend aux enfers, c’est la force de la vie de Dieu qui est entraînée dans le gouffre, c’est Dieu lui-même qui est happé par le gouffre. Dieu, la source de vie, sera-t-il englouti par et dans la mort ? Ou bien sa force, déposée en Jésus, fera-t-elle éclater la mort, la dissoudra-t-elle, la réduira-t-elle à rien ?

La foi que nous mettons en Jésus oblige qu’il soit Dieu lui-même, car si la mort peut-être détruite, c’est seulement par Dieu. C'est parce que Jésus est vivant aujourd'hui, qu’il est reconnu Dieu lui-même car qui d’autre que Dieu pourrait détruire la mort ? C’est apocalyptique. Nous ne pouvons que voir comme dans un miroir (1 Co 1312) parce que l’heure n’est pas achevée de la récapitulation. Nous ne pouvons que constater que celui qui est mort a redonné vie à la communauté que sa mort avait réduite au silence, calfeutrée dans l’effroi et la mort comme en un tombeau plutôt qu’en une maison aux portes et fenêtres closes.

Jésus ne s’est jamais dit Dieu, ni même Fils de Dieu ou messie. Il a plutôt refusé les titres et ceux qui voulaient le faire roi. Mais si la foi chrétienne, si vite après sa mort a osé reconnaître en lui le Fils premier né, n’est-ce pas parce que rien de ce qu’il annonçait de Dieu n’était possible si la mort elle-même n’était pas détruite, si ce n’était pas Dieu lui-même qui engageait le grand combat détruisant la mort elle-même : le dernier ennemi détruit c’est la mort (1 Co 1526). C’est parce qu’il est le premier-né d’entre les morts qu’il est confessé comme le fils qui donne la vie. C’est parce qu’il est le fils que sa mort, celle d’un homme, donne à tous de vivre.

Si nous confessons que Jésus est revenu de la mort, c’est parce qu’aujourd’hui comme hier, des hommes et des femmes marchent en cette vie comme si le Vivant les avait déjà introduits à la vie nouvelle, comme si la vie nouvelle était déjà commencée.

vendredi 2 avril 2010

Jésus savait-il qu'il était Dieu ? (Vendredi saint)

Comment Jésus entre-t-il dans sa passion ? Peut-on connaître son état d’esprit ? Une certaine théologie désormais quasiment oubliée de la conscience que Jésus avait d’être Dieu pouvait le voir confiant, assuré de l’assistance ressuscitante du Père ; restait certes, ce qui n’est pas rien, à traverser le supplice et la mort ; mais ce n’était qu’un mauvais moment à passer.

Inversement, des théologies radicalement attachées à l’humanité pleinement assumée par Jésus au point que Jésus ignorait tout de sa divinité, pouvaient décrire un homme affronté au doute radical. Qu’allait-il se passer ? Les ennemis auraient donc réussi ? Tout juste si Jésus ne mourrait pas athée. Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? Le fils va au devant de l’échec. Tout cela pour rien. C’est la mort de Dieu. Même le voile du temple se déchire. Rideau.

On ne peut faire de la citation du psaume un fait historique. Qui, au cœur du supplice peut ainsi réciter son bréviaire ? On ne peut inversement contester toute possibilité de christologie avant la résurrection. Jésus avait une connaissance originale de sa mission, une christologie prépascale. Peut-on y avoir accès ? Peut-on savoir son état d’esprit ?

Jésus connaît le chant du serviteur d’Isaïe que nous avons entendu, les psaumes, notamment le vingt-deuxième avec son cri d’abandon. Il apparaît et s’apparaît sans doute à lui-même, dans la vaine de la prédication prophétique, comme le messager de la bonne nouvelle, à savoir une alliance nouvelle de Dieu avec l’humanité. Puisque la loi de Moïse ne parvient pas à sanctifier le peuple, on ne peut que compter sur Dieu pour que le peuple soit selon le cœur de Dieu, ait la vie en abondance.

La loi est accomplie jusqu’au bout par celui qui en découvre les limites plus que tout autres. Lorsque l’innocent est torturé, lorsque le juste est persécuté, lorsque le pécheur s’empêtre dans sa malice, ne faut-il pas avec Isaïe et les prophètes, avec les psaumes et le meilleur de la foi d’Israël compter sur Dieu seul ? Celui qui crie son abandon est celui qui s’époumone à chanter : tu m’as répondu et je proclame ton nom devant mes frères. C’est déjà l’espérance du prophète : le serviteur souffrant, peuple ou héros, ne sera pas confondu. Sans cette espérance, le monde est insensé et son créateur un scélérat. Sans cette espérance, le bien et le mal, c’est la même chose, reste à se débrouiller à être du bon côté et à essayer d’oublier ceux qui sont du mauvais côté.

Rien n’est gagné lorsque Jésus entre en sa passion, commencée dès les premiers instants de son ministère ainsi que le montrent les évangiles, notamment de Jean et de Marc. Rien n’est assuré, et ce depuis le début, car, comme tout homme, c’est depuis sa naissance que Jésus entre dans sa passion, souffrance et amour fou. C’est bien l’amour qui nous fait vivre dès le début ; c’est aussi la souffrance que nous connaissons dès le début.

Rien n’est gagné, et je ne crois pas que Jésus puisse imaginer une résurrection. Qui est déjà revenu de chez les morts ? On n’a jamais vu cela, il ne l’a jamais vu. Pourrait-il l’imaginer, qui plus est justement pour lui. Rien n’est gagné, tout a l’aspect de la fin et de l’échec, du déchirement, de la douleur de la séparation d’avec ceux que l’on aime, de la responsabilité vis-à-vis de ceux qu’il a mis en route à sa suite. Rien n’est gagné, surtout pas sa compréhension et sa manière de vivre avec Dieu. La mort va engloutir tout cela, et le plus grave, c’est pour Dieu lui-même ; la seule conception acceptable de Dieu, avec la mort de Jésus, va disparaître au fond du tombeau.

Seule demeure sa foi. Je veux dire sa relation avec le Père. Le psaume le soutient ; tu ne peux laisser ton ami connaître la fosse. Le psaume le soutient qui permet encore de parler à Dieu jusqu’au dernier souffle. Jésus mourant ne parle pas de Dieu, il parle à Dieu. Si la mort de Jésus n’est pas vaine c’est parce que Dieu y est engagé et y joue son va-tout. Le Saint, béni soit son nom, ira-t-il à l’impureté en s’approchant du corps moribond pour recueillir le souffle de vie ultime et le rendre à la vie nouvelle ?

Si la mort de Jésus, et la nôtre à sa suite, peuvent n’être pas la fin, ce n’est pas parce que connaissons la réponse, la solution, parce que nous savons que nous échapperons à l’horreur de la fin. Mais dans la mort de Jésus, se révèle le Dieu qui se compromet en sauvant ce qu’il peut de la vie des hommes, en recueillant, comme héritage sacré, ce qu’il rend à la vie, en rappelant son fils et ses frères de la mort pour les mener des ténèbres à son admirable lumière.


Textes du vendredi saint : Is 52, 13 – 52, 12 ; He 4, 14-16. 5, 7-9 ; Jn 18-19