vendredi 30 juillet 2010

Vanité des vanités (18ème dimanche)

Vanité des vanités, tout est vanité. Pas sûr que le texte soit bien traduit. Ou du moins, il faudrait entendre vanité comme ce qui est vain, vide. Non pas la vanité comme l’orgueil, le défaut moral qui consiste à être plein de soi, mais la vanité comme l’inutile, le caractère vain de toute entreprise, de tout.

L’hébreu dit littéralement, avec le même mot que le nom d’Abel qui signifie buée, si fragile qu’il disparaît à peine être entré sur la scène biblique, buée de buée, tout est buée. Comme cette buée qui sort de notre gorge par temps froid, inconsistante. A peine visible que déjà elle s’efface.

Lorsque nous sommes au monde, que nous ouvrons les yeux, les oreilles, que nos sens sont en éveil, nous parvient la sensation d’un monde. Lorsque nous sommes au monde, nous nous écrions, émerveillés : « c’est ! » comme en réponse aux paroles divines qui suscitent toutes choses : Que la lumière soit, et la lumière fut. Que ce soit, dit Dieu, et « c’est », et c’est bon, même très bon. Il y eu un soir, il y eu un matin.

Et comment dirions-nous autre chose que « c’est » ? Celui qui dit « ce n’est pas » de ce qui est là, est en pleine contradiction. Nous ne pouvons pas dire que le néant existe ou que ce qui existe est néant.

Et pourtant, devant la violence, la mort, les catastrophes naturelles, la longue et lente décrépitude due à l’âge et à la maladie, devant tant de projets audacieux ou non qui ne peuvent voir le jour, comment ne pas dire que la vie de l’homme, et même ce monde, ce n’est rien, ce n’est pas. Oui, vanité. Buée de buée, tout est vain, nos projets de vie, nos amours, nos efforts de paix. Nous passons notre vie à nous battre pour tenter de vivre, et, inexorablement, la mort avance. Qui contesterait la fragilité, l’évanescence, la vanité de quoi que ce soit, qui contesterait que tout est buée ?

Peut-on cependant encore honorer la grandeur de Dieu et la dignité de l’homme, même fragile, à tout considérer comme rien ? Peut-on en revanche, sans nous tromper ni se moquer du créateur, affirmer pleins de forfanterie que « c’est », mensonge qui dénie la douleur de la faiblesse des petits. Impossible d’affirmer, impossible de nier.

Ce n’est pas seulement l’âpreté aux gains qui est stupide. « Fou que tu es, cette nuit même on te redemande ta vie ! » A quoi bon tout cela ? Et pourtant, il faut bien se retrousser les manches pour soutenir le malheureux, quand bien même on n’en voit pas le bout de la misère. Théâtre de l’absurde qui pourrait être le sens de ce Buée de buée, tout est buée.

Se pourrait-il qu’Il soit venu chercher ce qui était perdu (Lc 19,10) ? Qu’il soit venu appeler non les justes mais les pécheurs (Mt 9,13), qu’il ait choisi ce qui est rien pour réduire à néant ce qui est (1 Co 1,28). Non seulement le sang d’Abel le juste qui est comme vengé ou racheté, rendu à la vie, mais de surcroît, ce qui a du prix, ce dont on dit « c’est », bousculé dans le vide du néant par ce qui n’est pas.

Nul dolorisme, nul misérabilisme. La seule solution pour nous tirer du néant où nous sommes et que signe d’avance notre mort : choisir ce qui n’est pas. Laisser là la réussite et le succès, ne pas se préoccuper de garder sa vie, de la sauver. Nouvelle création qui de cette buée inconsistante fait des fils et filles de Dieu. Création ex nihilo, comme l’on dit, de rien. Ce n’est rien, mais parce que c’est ce que Dieu a choisi, « c’est », nous sommes, en notre fragilité, le lieu où reposent sa gloire et sa grandeur : Abel le juste et tous ceux qui sont nés de l’Adam et de l’Eve, du terreux et de la vivante.


Windhauch, Windhauch, das ist alles Windhauch. Es ist der Name Abels : Windhauch ; er verschwindet sogleich. Und doch, wenn wir in die Welt kommen, erstaunt, können wir nur sagen : es gibt, es ist.

Die Schwäche, der Tod, die Leiden, die Naturkatastrofen, unsere Vorwürfe, die besten und auch die dümmsten, was machen wir damit ? Lügen wir nicht wenn wir sagen daβ es sei, daβ es gäbe. Wirklich, alles ist Windhauch.

Sicher, müssen wir den Anderen helfen, auch wenn wir mit dem Bösen nie fertig werden. Dies auch ist Windhauch.

Er ist aber gekommen um zu suchen was verloren ist, um die Sünder zu rufen, nicht den Gerechten. Er hat erwählt was nicht ist, was nichts ist, um das, was etwas ist, zu vernichten. Das Blut Abels spendet neues Leben ; das Wertlose wird wertvoll. Mehr noch, was wertvoll ist, was worüber man sagt „es ist“, werde ins Nichts umgeworfen durch was nicht ist.

Kein Masochismus, kein Pessimismus. Sondern die einzige Lösung um uns aus dem Nichts wo wir sitzen zu erretten : erwählen was nicht ist. Hören wir auf, uns Sorgen zu machen um unseren Erfolg, unser Leben oder unsere Seele. Wer sein Leben retten will, wird es verlieren. Doch, die neue Schöpfung gebärt Söhne und Töchter Gottes aus Windhauch. Schöpfung ex nihilo, wie man sagt, aus dem Nichts.


Vanidad de vanidades, todo es vanidad. Traduciendo bien : Vaho de vaho, todo es vaho. Es la misma palabra que el nombre de Abel, desaparecido antes de ser. Sin embargo, cuando venimos al mundo, admirándolo, podemos solamente decir : hay, es.

La debilidad, la muerte, los padecimientos, las catástrofes naturales, los proyectos buenos o tontos, todo esto y más todavía hacen de nosotros mentirosos si dijéramos “es”, “hay”. No, en verdad, todo esto es vaho, es vanidad.

Seguro, tenemos que ayudar a los que lo necesitan, pero nunca se acaban los dolores y la muerte. ¡ Es todavía vanidad !

Sin embargo vino a buscar lo que era perdido, llamar no a los justos sino a los pecadores. Ha elegido lo que no es para deshacer lo que es. La sangre de Abel recibe la vida, pero por añadidura lo que es precioso, lo de que se dice “es”, es atropellado en el vacio de la nada por lo no siendo.

No caer en el culto del dolor o pesimismo, pero la única solución para sacarnos de la nada donde estamos : elegir lo que no es. Basta con el éxito y el acierto. No nos preocupemos de ganar nuestra vida o salvar nuestra alma, las perderemos. Creación nueva a partir de aquel vaho para dar vida a hijos y hijas de Dios. Creación ex nihilo, como se dice, de nada.


Textes du 18ème dimanche C : Qo 1,2. 2,21-23 ; Col 3, 1-5. 9-11 ; Lc 12, 13-21

samedi 24 juillet 2010

Qu'est-ce qu'un dieu ? (Fête de St Jacques)

Qu’est-ce qu’un dieu, sinon un être supérieur à qui l’on doit honneur et crainte ? L’homme se doit de le servir, ou au moins tente de se le rendre favorable par quelques sacrifices. Plus ces sacrifices coûtent cher, jusqu’au sacrifice du fils premier né, plus le dieu est susceptible d’épargner ses serviteurs.

Le Larousse a décidé de donner deux définitions du mot, selon qu’on l’écrirait avec une majuscule ou non. « (Au singulier ou au pluriel, avec une minuscule, et un féminin, déesse). Dans les religions polythéistes, être supérieur doué d'un pouvoir surnaturel sur les hommes ; divinité. » Suivent deux emplois dérivés, dire de quelqu’un qu’il est un dieu ou que l’argent est un dieu. « Dans les religions monothéistes, être suprême, transcendant, unique et universel créateur et auteur de toutes choses, principe de salut pour l'humanité, qui se révèle dans le déroulement de l'histoire (avec majuscule, considéré comme un nom propre). »

La chose est curieuse, bien ethnocentrique. On ignore tout des religions orientales. Pourquoi distinguer ici les religions polythéistes et monothéistes ? Dieu serait un mot des religions et non un mot de la langue de tous les jours. Et que dire de l’athée, pour qui Dieu serait, par exemple, le fruit de l’imagination humaine qui sert comme explication des choses, source de la morale et des règles sociales.

Et vous, quelle définition donneriez-vous ? Résisteriez-vous à parler de Jésus pour rester neutre et objectif ? Mais peut-on parler du coucher de soleil sur la mer sans s’y impliquer complètement de sorte que la définition dite objective, scientifique « effet de la rotation de la terre qui correspond au moment où, pour un endroit de la Terre, le soleil n’est plus visible », échappe complètement à ce dont il s’agit de parler.

Si pour le coucher de soleil on ne peut que s’impliquer, combien plus s’il s’agit de parler des autres, de ceux qu’on aime, et de Dieu aussi. Parler de Dieu sans s’impliquer, c’est à coup sûr parler d’autre chose. Imaginez un conjoint qui parlerait de son conjoint sans dire qui il est pour lui, mais seulement en énumérant les mentions de l’état civil. Son propos serait mensonge bien qu’il n’ait rient dit de faux.

Et pourtant nos définitions de dieu sont aussi discréditées à être le fruit d’un témoignage, le déballage de nos tripes. On le comprend d’ailleurs ; il est une tyrannie de l’émotionnel qui vous prend en otage, vous empêche de contester ou de discuter, vous oblige poings et mains liés à accepter ce qu’on vous dit ou à vous taire.

Comment s’en sortir ? Comment parler de Dieu si le définir objectivement c’est en faire autre chose que ce qu’il est, si s’impliquer personnellement dans sa définition, c’est risquer d’enfermer dans les rets de notre sensiblerie ?

Avec Blaise Pascal, nous pourrions proposer que seul Dieu parle bien de Dieu. Nous n’allons tout de même pas dé-finir, délimiter Dieu ! Il faudrait qu’il s’offre à nous, qu’il se dévoile, au moins un peu. Ce n’est pas l’homme qui dit Dieu, c’est Dieu qui parle. Et Dieu dit, faisons l’homme à notre image. Et il en fut ainsi. Il y eut un soir, il y eu un matin, sixième jour.

Ce sera pour une autre fois de réfléchir sur la possibilité pour nos oreilles de chair et de sang d’entendre une parole de Dieu. Evidemment, Dieu ne parle pas comme vous et moi. Seuls les illuminés l’entendent ainsi. Mais si nous écoutons Jésus, alors, tout est renversé de nos savoirs. Jésus n’est pas venu pour être servi mais pour servir. Si sa grandeur dit le divin, elle n’est jamais aussi élevée que dans l’abaissement du serviteur, de l’esclave.

Et si c’était cela que nous trouvions dans notre définition de Dieu : La grandeur, si vous voulez, au service du bonheur des hommes. Le pouvoir, si vous voulez, au service de la vie des hommes, quitte à passer la tenue de service, quitte à prendre le rôle de l’esclave.

C’est aussi parce que nous continuons à penser comme les chefs des nations païennes qui commandent en maître et les grands qui font sentir leur pouvoir que tant de ceux avec qui nous vivons, que nous aimons ne peuvent être disciples de notre Dieu.

Ils ont bien raison d’être athées, si c’est le moyen de congédier les horribles définitions de dieu par lesquelles nous avons commencé. Moi aussi je suis athée de ces dieux là. Point de sacrifice pour se concilier la divinité ou pour expier. Non, mais un Dieu qui se donne pour que les hommes aient la vie, qui se fait le serviteur, l’esclave de notre bonheur et de notre joie.


Textes de St Jacques Apôtre, Patron de l'Espagne, Année jubilaire à Compostelle: Ac 4,33. 5, 12. 27-33. 12,2 ; 2 Co 4, 7-15 ; Mt 20, 20-28

samedi 17 juillet 2010

Ce qu'il faut est unique (16ème dimanche)

Voilà un des textes d’évangile des plus connus, voire des plus aimés, et même temps, de ceux qui nous agacent, ne nous laissent pas en paix, nous embêtent. Comment la relativisation du service à partir de la remise de Marthe à sa place peut-elle être supportable, pour nous autres, disciples de celui qui se tient au milieu de nous comme celui qui sert, de celui qui est venu non pour être servi mais pour servir ?

Y a-t-il une valeur chrétienne plus grande que le service ? Même l’amour semble n’en être qu’une forme. Ceux qui parmi nous sont le plus reconnus, par les chrétiens comme par les croyants d’autres traditions religieuses ou par ceux qui ne croient en aucun Dieu, comme ceux qui vivent authentiquement leur foi ne sont pas les prédicateurs, ni ceux qui se sont retirés du monde, mais ceux qui dans le monde sont au service de leurs frères, en particulier des plus petits, Mère Térésa, Abbé Pierre et autres.

Juste avant notre texte, il y a dans l’évangile de Luc la parabole du bon Samaritain que nous avons lue dimanche dernier. Le Seigneur s’y montre sauveur, se dévouant au service de l’homme blessé au-delà du raisonnable et invitant chacun à faire en sorte que tout homme puisse trouver en nous un prochain, puisse compter sur notre service.

Je dois à Marc-François Lacan, moine bénédictin, frère du psychanalyse, une lecture non seulement satisfaisante de notre évangile de Marthe et Marie, mais véritablement vivifiante. Il suffit d’accepter de ne pas savoir déjà la réponse, en l’occurrence combien le service est chemin de sainteté. Il suffit d’écouter Jésus plutôt que de savoir mieux que lui ce qu’il doit dire.

Imaginons la scène. Jésus a pris la route qui le mène à Jérusalem. C’est sa résolution, précise le texte, non le hasard des circonstances, mais la montée vers la ville et déjà le Lieu du Crâne. Marthe le reçoit dans sa maison mais de suite s’éclipse pour préparer le repas. Accueil bien curieux. N’est-ce pas le comble de l’impolitesse de le laisser seul, à attendre ?

L’homme s’invite chez des femmes, sans homme. Cela ne pose aucun problème. Pourtant, il y aurait eu de quoi jaser. Qui est cet homme ? Qui sont ses femmes ? Marthe ne risque pas de le savoir. Elle s’occupe de tout sauf de Jésus, sous prétexte de s’occuper de lui. Elle est en train de rater son passage. Voici l’homme accueilli par l’humanité, le nouvel Adam chez la très vieille Eve. La rencontre de l’autre, si différent, de Jésus, voilà ce qui importe. Ce qu’il faut est unique.

Il ne s’agit pas de servir ou non, il s’agit de savoir si on va rater le passage de Jésus, qui plus est, sous prétexte de l’accueillir. Si meilleure part il y a, ce n’est pas celle du laxisme, ni même de la vie contemplative. C’est celle de la rencontre. Le Seigneur s’arrête chez nous, il fait halte dans notre maison. Ne nous barricadons pas à la cuisine sous prétexte de le servir, n’empêchons pas les autres de l’écouter parce que nous fuyons sa présence ou sommes incapables de profiter de sa présence.

D’ailleurs, le service de Marthe n’est pas le service, mais toutes les occupations, même les meilleures, qui nous accaparent, nous détournent de la rencontre de celui qui passe en nos vies. Y compris l’écoute, ou la prétendue écoute de sa parole, y compris la prière et les exercices de dévotion. Tout homme qui écoute ce que je vous dis là et ne le mets pas en pratique est comparable à un homme qui a bâti sa maison sur le sable…

Nous pensons que nous sommes au service du Seigneur alors qu’il s’agit de consentir à ce que le Seigneur est à notre service pour que nous soyons vivants, pour que nous jouissions de sa présence. Retournement sans précédent de notre conception de Dieu qui est prêt à se faire l’esclave, qui est prêt à se faire bon Samaritain.

Et Jésus se fait encore le Samaritain de Marthe. Il parle avec elle, l’appelle par son nom, qu’il répète. On ne l’entend pas parler avec Marie qui semble un personnage secondaire. Ce n’est pas elle qui est donnée en exemple pour exalter je ne sais quel type de vie, c’est Marthe qui est sauvée de son agitation dans laquelle elle se perd.

La traduction ne nous aide guère, certes. Le texte dit : « Pour beaucoup de choses tu te fais du souci et jettes le trouble. Ce qu’il faut est unique. » Il n’y a pas une chose bonne, meilleure que les autres, une bonne et une moins bonne part ; il y a l’unique, qu’il ne faut pas rater. L’unique, ce qui seul s’impose, ne s’impose pas ; la vie du nouvel Adam se propose de sorte qu’on peut passer outre et ne rien voir, ne rien entendre. Rater sa vie en le ratant.

Il n’y a pas de nécessité comme si cela servait à quelque chose d’accueillir Jésus. Il n’y a pas de choses plus ou moins nécessaires, mais le seul. « Ce qu’il faut est unique ». Il y a lui, l’unique, qui nous rend à la vie, pour en jouir, nous délivrant du souci et du tumulte. Il y a la rencontre, seulement, avec l’unique, l’homme nouveau pour une humanité renouvelée. Ce qu’il faut à l’humanité est unique, la rencontre de celui qui vient la servir pour la conduire à la vie.


Textes du 16ème dimanche C : Gn 18, 1-10 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42

samedi 10 juillet 2010

Le prochain du Samaritain (15ème dimanche)

Qui est mon prochain ? Y a-t-il question plus stupide ou pernicieuse ? La réponse, terrible, ne tarde pas à arriver : « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, mes cousines à mes voisines… » C’est la règle de l'ordre naturel !

Plutôt que de disserter sur l’identité du prochain, contradiction dans les termes si du moins le prochain est l’autre et non pas l’identique, une parabole. Habitude de l’évangile qui sort souvent des pièges en déplaçant le débat. Quand on y revient, la pseudo-évidence de la loi naturelle ne s’impose plus.

Changeons alors de question : non pas qui est mon prochain ? mais qui donc est ce Samaritain ? Un étranger, autre. Etrange étrangeté, étrangeté étrangère. Dans de nombreuses langues une même racine pour plusieurs mots : l’hôte à qui l’on doit l’hospitalité est hostile. Ce samaritain au contraire, sauve. C’est à peu près tout ce que l’on sait de lui. D’où sort-il ? Qui est-il ? Pourquoi passe-t-il par là ? Que devient-il ? Nous n’en savons rien. Il s’échappe du récit avant que l’on puisse lui poser la question, chargeant l’aubergiste de prendre le relais au chevet du malade.

C’est peut-être auprès de l’aubergiste qu’il faudrait se renseigner sur l’identité de ce Samaritain. Il semble lui faire confiance, et même le connaître comme un voyageur habitué, comme un hôte connu. Pour savoir qu’il sera remboursé de tout ce qui aura été dépensé lors d’un prochain passage, ne faut-il pas que celui qui a fait de l’accueil son métier le connaisse ?

Il se pourrait que l’on ne connaisse cet homme qu’à pratiquer l’hospitalité, comme l’aubergiste. Autant dire qu’à ne pas savoir qui est son prochain, on restera sans réponse sur l’identité de ce Samaritain.

Quels autres indices le texte nous laisse-t-il ? Il s’agit d’un homme qui se laisse prendre par la pitié. Il n’a pas peur de frayer avec le moribond, il semble ne rien craindre, contrairement au prêtre et au lévite, de la proximité de la mort. Impossible qu’elle n’ait sur lui aucune emprise, mais il la fait reculer. Celui qui était promis à la mort, dans le fossé, abandonné des hommes, est sauvé, rendu à la vie, conduit dans une auberge qui semble un vrai paradis. Combien d’étoiles à cette hôtellerie ? Sans doute plusieurs brillent-elles, argentées, dans le ciel, au dessus de l’endroit, comme à la crèche, pour que deux pièces d’agent risquent de ne pas suffire à couvrir les frais.

Une auberge à l’air de crèche ou de banquet eschatologique n’en dit encore que peu sur ce Samaritain. Interrogerons-nous le moribond revenu à la vie ? Nous dresserait-il un portrait de son sauveur ?

Là, stupeur. En entrant dans l’auberge, il y a tant de monde que l’on ne saurait à qui s’adresser. Et n’imaginez pas tomber sur l’homme aux pansements. Il n’y a que cela. Si vous les écoutez, tous vous raconteront qu’ils ont failli crever, sur un bas côté du chemin de la vie. Ils ont tous été soignés par les seules médecines, huile et alcool, comme un plat riche en graisse ou en crème, comme une abondance de vin succulent.

En vous approchant des blessés guéris, sauvés, voilà déjà que ces inconnus dont vous vous seriez sans doute détournés sur le bord de la route, ces inconnus qui étaient pour vous des lointains avant que ne commence l’enquête sur le Samaritain, vous vous en faites le prochain.

Vous n’êtes pas au bout de la surprise. En vous penchant sur le visage de l’autre, voilà que l’autre, le pas encore prochain, le blessé, a vos traits, vous ressemble. C’est vous. Vous vous voyez, miroir tendu. Pas étonnant qu’il faille aimer son prochain comme soi-même !

Vous avez donc été moribonds, rappelés à la vie, et vous n’en saviez rien ? Oh si, vous le saviez, mais vous n’aimez pas apparaître en hayons. Vous préférez vous prendre pour le Samaritain. Son costume est plus flatteur. C’est curieux. On se prend pour celui dont on ne sait rien et l’on ne sait rien de qui l’on est !

Pour savoir qui est le Samaritain, il n’y a pas d’autre possibilité que de se reconnaître dans le blessé sauvé, revenu à la vie. Alors vous êtes pleins de reconnaissance pour votre sauveur, et dans la louange et l’action de grâce, l’eucharistie, que vous chantez à l’inconnu qui vous a sauvés, vous connaissez son nom : Jésus. C’est la reconnaissance qui permet de le reconnaître. Impossible de le connaître sans s’approcher, sans l’avoir reconnu comme celui qui s’est fait notre prochain. Lui, qui vient d’auprès du Père, qui est radicalement différent de nous, il s’est fait ce que nous sommes pour que nous soyons ce qu’il est.

Qui est mon prochain ? La sœur, plus que la cousine et que la voisine encore ? Désormais, puisqu’il s’est approché de tout homme et de toute femme pour leur donner d’être fils et filles, il n’y a plus que des frères et sœurs. Ce n’est pas pour cela qu’on les aime mieux, me direz-vous. Mais il ne m’est plus possible de dire que je ne sais pas qui est mon prochain.


Textes du 15ème dimanche C : Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10,25-37

samedi 3 juillet 2010

Quels ouvriers pour quelle moisson ? (14ème dimanche)

Que l’évangile de ce jour invite à prier pour les vocations comme on l’entend dire fréquemment, voilà qui n’est pas évident. Certes, nous venons d’entendre : « Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour la moisson ». Mais premièrement et littéralement au moins, il s’agit d’envoi, non d’appel ou vocation ; deuxièmement, que signifie la parabole de la moisson ? Faut-il y voir le travail ecclésial de sorte que les ouvriers de la moisson désigneraient ceux qui, comme on le dit depuis guère plus de quatre siècles, ont la vocation ? Troisièmement, si les ouvriers de la moisson sont ceux qui sont chargés de la mission de l’Eglise, d’une part on affirmerait qu’il n’y a pas de vocation sans mission ; d’autre part, l’on ne saurait réserver cette mission aux clercs seulement. Il faut l’étendre à tout baptisé. Les ouvriers de la moisson, si l’on parle de la mission de l’Eglise, sont tous ceux qui ont reçu au baptême la charge de cette mission.

Il est curieux que la parabole de la moisson ne soit pas développée. Ce qui est dit par la suite abandonne le champ sémantique des moissons pour parler d’une part de brebis envoyées ‑ comme les ouvriers, on peut le penser ‑ au milieu des loups, d’autre part de l’annonce de la paix, accompagnée des signes messianiques : pauvreté, guérisons, soumission des esprits, fin de Satan qui tombe du ciel. On en retire une impression de fin du monde, d’apocalypse, confirmée par l’annonce des messagers de paix, annonce répétée deux fois dans le texte : « Le règne de Dieu est tout proche ».

Qu’on le veuille on non, qu’on l’accepte on non, le règne de Dieu est tout proche. Ce qui change c’est une précision. « Tout proche de vous » pour ceux qui accueillent la paix des envoyés, « tout proche » sans autre précision pour ceux qui refusent d’accueillir cette paix et à qui on laissera la poussière de leur ville.

La parabole de la moisson est elle aussi apocalyptique, marquant la fin de la plante, de sa croissance, et faisant entrer dans l’ère nouvelle du grain à manger ou à semer pour de nouvelles récoltes. Quelque chose de neuf apparaît, si proche et c’est le règne de Dieu, c’est ce que sont chargés d’annoncer les brebis au milieu des loups, les envoyés, les ouvriers de la moisson.

Qui sont les soixante-douze que Jésus envoie ? Des gens désignés par lui, chiffre sans doute symbolique, un multiple de douze, de la totalité, une totalité par jour de la semaine soit six, moins la perfection du sept pour qu’il y ait repos du sabbat, parce que tous ne sont pas encore capables d’être envoyés, parce que le règne de Dieu est certes tout proche, mais pas encore là.

Jésus envoie tout le monde donc, tous ceux qui peuvent se réjouir de ce que leur nom est inscrit dans les cieux, dans le cœur de Dieu. Jésus désigne pour les envoyer tous ceux dont le nom est inscrit dans le cœur de Dieu, et qui cela pourrait bien être si ce n’est la totalité de l’humanité que le Père chérit.

Comment ces soixante-douze annoncent-ils la proximité du règne ? Par la pauvreté de leur équipement, l’entrée chez les gens et une parole de salutation : Paix à cette maison ! Si jamais la mission des soixante-douze est mission de l’Eglise, alors cette mission repose sur ces trois temps : pauvreté, entrée chez les gens, salutation de paix. Si jamais nous sommes de l’Eglise, voilà la mission que nous recevons : pauvreté, initiative de la rencontre au point d’entrer chez les gens, souhait de paix.

Une telle mission, la nôtre, est plus dangereuse qu’il y paraît : nous serions comme des brebis au milieu des loups. Pourquoi donc l’annonce du règne de Dieu par la pauvreté, la rencontre et la paix serait-elle dangereuse ? Parce qu’elle dénonce toutes nos stratégies si savamment élaborées pour retarder le règne, stratégie de l’adversaire du règne, encombrement contraire au dépouillement, encombrement qui empêche la rencontre, le premier pas, le déplacement ; désintérêt des autres, les laisser faire ce qu’ils veulent chez eux, cela ne nous regarde pas ; libre cours à nos querelles et haines. Si la mission est dangereuse, c’est parce qu’il y a des loups, dehors, sans doute, mais aussi parce que le loup, il est en nous, et que c’est déjà ce loup qu’il faut convertir. Désignés par le Seigneur pour être envoyés, les soixante-douze, nous, disciples, devons nous méfier de ce qui nous empêcherait de remplir la mission reçue.

On comprend qu’il faille prier ! Sur les soixante-douze désignés par le Seigneur, sur la totalité des disciples que nous sommes appelés à être, qui peut annoncer la bonne nouvelle, l’évangile : Le règne de Dieu est tout proche ?


Textes du 14ème dimanche C : Is 66,10-14 ; Ga 6,14-18 ; Lc 10,1-12.17-20