samedi 28 août 2010

Augustin : Exciter le désir de Dieu

Voilà un an que ce blog est ouvert. J'ai essayé d'y poster un article au moins chaque semaine. En moyenne, il y en eut en fait deux par semaine. Et bien sûr, pour ouvrir une nouvelle année, je ne saurais ne pas donner la parole à saint Augustin.

Pour nous faire obtenir cette vie bienheureuse, celui qui est en personne la Vie véritable nous a enseigné à prier. Non pas avec un flot de paroles comme si nous devions être exaucés du fait de notre bavardage : en effet, comme dit le Seigneur lui-même, nous prions celui qui sait, avant que nous le lui demandions, ce qui nous est nécessaire. […]

Il sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions ? Alors, pourquoi nous exhorte-t-il à la prière continuelle ? Cela pourrait nous étonner, mais nous devons comprendre que Dieu notre Seigneur ne veut pas être informé de notre désir, qu’il ne peut ignorer. Mais il veut que notre désir s’excite par la prière, afin que nous soyons capables d’accueillir ce qu’il s’apprête à nous donner. […] Nous serons d’autant plus capables de le recevoir que nous y croyons avec plus de foi, nous l’espérons avec plus d’assurance, nous le désirons avec plus d’ardeur.

C’est donc dans la foi, l’espérance et l’amour, par la continuité du désir, que nous prions toujours. Mais nous adressons aussi nos demandes à Dieu par des paroles, à intervalles déterminés selon les heures et les époques : c’est pour nous avertir nous-mêmes par ces signes concrets, pour faire connaître à nous-mêmes combien nous avons progressé dans ce désir, afin de nous stimuler nous-mêmes à l’accroître encore. Un sentiment plus vif est suivi d’un progrès plus marqué. Ainsi, l’ordre de l’Apôtre : Priez sans cesse, signifie tout simplement : La vie bienheureuse, qui n’est autre que la vie éternelle auprès de Celui qui est seul à pouvoir la donner, désirez-la sans cesse.

Désirons toujours la vie bienheureuse auprès du Seigneur Dieu, et prions toujours. Mais les soucis étrangers et les affaires affaiblissent jusqu’au désir de prier ; c’est pourquoi, à heures fixes, nous les écartons pour ramener notre esprit à l’affaire de l’oraison. Les mots de la prière nous rappellent au but de notre désir, de peur que l’attiédissement n’aboutisse à la froideur et à l’extinction totale, si la flamme n’est pas ranimée assez fréquemment.

Augustin d’Hippone, Lettre à Proba

jeudi 26 août 2010

In memoriam Maurice Jourjon

Le Père Maurice Jourjon est décédé ce lundi 23 août 2010.
Doyen de la faculté de théologie de Lyon, il est de ceux qui ont été des transmetteurs de tradition. Ses maîtres sont un peu devenus ceux de ses étudiants. Le sillon d’une théologie lyonnaise, pour autant que l’expression ait un sens, il l’a creusé et ensemencé à son tour. N’allons pas croire qu’il y a une spécificité théologique à Lyon, ce serait un chauvinisme désuet ou un réflexe identitaire déplacé. Et pourtant, contre une sorte de normalisation y compris de la théologie, due pour le meilleur et pour le pire à la mondialisation et à la centralisation romaine tout autant qu’à la pénurie du personnel théologique dans l’Eglise de France, n’importe-t-il pas d’ancrer une réflexion dans une tradition et de lui reconnaître un style comme une saveur propre.
Point besoin de se ranger sous le drapeau de l’école de Fourvière, puisqu’il s’agit d’une invention polémique autant que malhonnête de censeurs incapables de laisser couler la source vive de la tradition. Et pourtant, sans que la philosophie blondélienne surtout n’ait à ma connaissance vraiment intéressé le travail de Maurice Jourjon, l’école lyonnaise de patrologie a été profondément stimulée par les Sources Chrétiennes, nées entre Rhône et Saône sous l’impulsion en particulier du Père Fontoynont et du Cardinal de Lubac.
Jean-François Chiron, actuel doyen, lors de l’homélie des funérailles, a pris le temps de rappeler le talent pédagogique du patrologue et son engagement œcuménique, notamment en tant que co-président catholique du groupe des Dombes.
Maurice Jourjon, au moins d’après ma légende, avait deux auteurs privilégiés parmi les Pères : Irénée de Lyon et Augustin. Il aimait la fraicheur ante-nicéenne de l’évêque de Lyon, la saveur johannique de sa réflexion, sa vision harmonieuse de l’économie du salut qui s’opposait tant au drame du péché et à la théologie de l’histoire d’Augustin. La langue de ce dernier l’enchantait ainsi que sa christologie, fontaine d’où coule sa théologie des sacrements (il faut encore relire le si beau Sacrements de la liberté chrétienne, paru au Cerf en 1981) et celle du Christus totus, du Christ total, le corps du Christ, l’Eglise, uni à sa tête.
Je me rappelle une invitation du Père Jourjon au séminaire universitaire. C’était à la fin des années 80. Il avait livré cette pépite aux futurs prêtres auxquels il s’adressait. Le plus beau jour de ma vie, commença-t-il, ménageant plein de malice un suspens rhétorique, c’est le jour de… mon baptême.
Voilà exactement l’originalité de la théologie rendue possible par Vatican II, c’est-à-dire par la tradition de l’Eglise. C’est la fin d’un tridentisme étroit et commun. Le plus beau jour de la vie d’un prêtre, c’est le jour de son baptême, quand bien même ce jour, il ne pourrait s’en souvenir. Quel jour plus beau en effet que celui où a été proclamé sur nous par « la parole visible » des eaux baptismales que nous étions les bien-aimés du Père, que nous entrions dans la communauté de ceux qui se reconnaissent frères dans le Sauveur ? Les oraisons de la messe de funérailles d’un prêtre n’ont pas retenu la leçon !

dimanche 22 août 2010

Rentrée ou sortie...

Peu à peu, les uns et les autres vont rentrer et reprendre les activités ordinaires. Dans le même temps, notre pays se porte mal. Non seulement la crise économique continue de frapper de nombreuses personnes et l’on n’arrive pas à s’en sortir. Non seulement la crise dans les banlieues ne trouve pas d'issue. Mais encore, le climat politique est délétère : que l’affaire Woerth soit un montage médiatique ou une faute politique, une erreur voire un délit, comment ne pas être effrayé quant à ses conséquences sur le discrédit des institutions démocratiques. Le service du bien commun par l’engagement dans les institutions républicaines, si grand, apparaît une fumisterie intéressée. Pas sûr que la sortie de la crise soit proche.

Sortie en revanche pour les Roms et ceux que l’on appelle sans même sursauter des « Français d’origine étrangère ». Une interview par exemple d’un adjoint au maire de Nice me paraît susceptible de poursuites pour incitation à la haine raciale. Le populisme prétend faire diversion, nous prenant pour des ânes et jetant l’opprobre sur d’autres, des frères en humanité. L’archevêque d’Aix, mais aussi le Vatican et le Pape après les évêques de Vannes et de Belfort au nom de la conférence épiscopale et le Cardinal Vingt-trois, son président, dans son homélie du 15 août, ont pris la parole. Ne convient-il pas de leur emboîter le pas ?

Abraham a été appelé a quitter son pays, la terre de ses pères, et tout croyant est désormais un nomade, un immigré. Pour qui cherche Dieu, il n’est plus que terre étrangère. Que notre rentrée poursuive notre exil, soit une sortie, et que notre engagement, ici et maintenant, contribue à un peu plus de justice, de paix et de vérité.

jeudi 12 août 2010

Lettres à un jeune prêtre. Pietro de Paoli


Je viens de lire, enfin, le dernier livre de Pietro de Paoli, Lettres à un jeune prêtre, Plon, Paris 2010. Je le trouve bien meilleur que les deux précédents, à la hauteur de 38 ans, célibataire et curé de campagne ou de Vatican 2035. La fiction fonctionne bien : Il s’agit de la correspondance d’un évêque à un jeune prêtre. Nous n’avons que les réponses de l’évêque à travers lesquelles on comprend les questions, critiques et convictions du prêtre. A travers la fiction s’exprime le sens de la vie chrétienne aujourd’hui.

Le texte redit en effet le cœur de la foi, en des mots simples ; il refuse de s’arrêter, mieux il conteste les évidences censées caractériser le christianisme selon une vulgate aussi rependue chez les croyants et les autres qu’indigente au point de faire dire à la foi chrétienne le contraire de ce qu’elle annonce. Bref de la bonne théologie sans la technicité de la discipline, ce que l’on est en droit d’attendre d’une homélie ou d’un conseil dans l’accompagnement spirituel.

Si j’en avais les moyens, j’en offrirais un exemplaire à tous les séminaristes malgaches lors de mon prochain séjour, non que la situation du christianisme soit exactement la même, mais la manière de dire le cœur de la foi conserve toute sa pertinence. Si vous souhaitez offrir un cadeau à votre jeune curé ou vicaire, au séminariste en insertion dans la paroisse, et qu’il ne connaît pas déjà le texte, n’hésitez pas !

Il faudrait se demander pourquoi on dit le contraire de ce petit livre dans certains séminaires que je connais, et pas à l’autre bout du monde ! C’est un des aspects que le livre ne fait qu’esquisser, trop rapidement, le drame des dissensions idéologiques dans l’Eglise. Il faut savoir qu’on ne peut pas tout dire en quelques pages et cela donnera à l’auteur de quoi produire son prochain opus. Cependant, faire de la théologie, présenter la foi, est aussi histoire d’engagement, de positionnement. L’auteur n’en disconviendrait pas. Et lorsque l’on se positionne, on ne peut plus être d’accord avec tout le monde. On peut et doit continuer à respecter autrui, à l’aimer, mais l’engagement chrétien, catéchétique est d’ordre politique, d’une politique ecclésiale. Des choses sont fausses, même dites ou mises en œuvre par un pape, des évêques, des prêtres, des laïcs, et ne sont pas que des opinions que je ne partagerais pas et qui auraient droit de citer au nom de la libre opinion. De ce point de vue je ne sais comment interpréter l’épilogue du livre, où il n’apparaît pas clairement qu’il y eut dialogue, écoute.

Je me permets deux réserves encore, ce qui m’ennuie bien tant je voudrais que ces lignes encouragent à lire le livre. Dans un prochain ouvrage, l’auteur s’attaquera peut-être plus frontalement à la condition chrétienne dans le monde aujourd’hui. Non pas seulement des analyses de la situation, mais la signification d’un christianisme de minorité. Il me semble que sa réflexion est trop ecclésiologique voire ecclésiocentrique et qu’il gagnerait à s’aventurer sur le terrain de l’anthropologie. Pourquoi croire ? Pourquoi tant n’en ont-ils pas besoin, et d’ailleurs est-il juste de parler d’un besoin de croire ? Une méditation sur la condition chrétienne comme discipline du perdant, une exégèse des béatitudes. Si nous sommes les disciples d’un perdant, de quelqu’un qui n’a pas réussi sa vie au sens où nous l’entendons dans la conversation courante, qu’est-ce que cela signifie pour ce qui serait la « réussite » du christianisme ? Si c'est la justice du Royaume qui doit être cherchée, et que le reste vient par dessus le marché, pourquoi l'attachement au Christ est-il central ?

Pourquoi enfin cette préface d’un des évêques les plus « communiquant » et parfois au plus mauvais sens du terme (voir le clip de promotion de son disque) ? Il est pourtant clairement dit dans l’ouvrage qu’évangélisation et communication ce n’est pas la même chose, que le problème du christianisme n’est pas un problème de communication. Pourquoi aller chercher une caution ou un soutien épiscopal pour un tel ouvrage ? Je peux imaginer une amitié entre l’auteur et l’évêque en question, mais je pense que sa publicité dessert plutôt le propos, sans que d’ailleurs je ne trouve à redire à cette préface quoi que ce soit, à part cette détestable manie de l’évêque de parler de lui.