dimanche 31 octobre 2010

La sainteté (Toussaint)

La vie plus grande. La destinée humaine n’est pas humaine, non qu’elle soit inhumaine ; elle est divine. La vocation de l’homme c’est Dieu, non qu’il y ait quelque dévalorisation de l’humain que ce soit, mais que l’humain, dans ce que cela a de meilleur, n’est pas suffisant pour l’homme. Nous sommes à l’étroit dans notre humanité, même la plus haute. Et l’incarnation du Fils, si elle dit la dignité sans limite de l’homme, n’a pour but que de diviniser cet homme.

La vocation de l’homme, la nôtre, ce que l’on appelle la vie éternelle ou le salut, la sainteté ou l’illumination, c’est la divinisation. Nous ne sommes pas appelés à vivre demain en présence du Tout-puissant, heureux d’un sort de courtisans. Nous sommes dès aujourd’hui transformés, divinisés. Nous sommes participants de la nature de celui qui s’est uni à notre nature.

La vocation humaine c’est la vie de Dieu. Nous sommes ses enfants, ses engendrés et si un chat ne peut qu’enfanter un chat, un enfant de Dieu est dieu lui aussi. Cette divinité qui nous est conférée est adoption filiale. Il convient d’entendre à nouveau les quelques versets de l’épître de Jean :

« Voyez quel amour le Père nous a donné pour que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes ! Si le monde ne nous connaît pas, c’est qu’il ne l’a pas connu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est. »

La résurrection n’est pas un prolongement, elle est une transformation, une divinisation, l’adoption filiale. Si elle n’est pas pleinement manifestée, elle n’en est pas moins déjà réalité : Nous sommes enfants de Dieu, nous sommes divinisés et c’est cela la vie éternelle. Enfants de Dieu, littéralement engendrés de Dieu. Nous ne sommes pas nés (seulement) de la chair ni du sang, comme le dit le Prologue de l’évangile de Jean. Nous sommes nés de Dieu, ses engendrés, et voilà pourquoi notre vocation, c’est la vie même de Dieu, et non le prolongement de notre vie humaine, trop humaine.

Cette vie divine ne saute pas aux yeux. C’est une histoire de manifestation, d’apparition, et pour voir, on ne saurait ausculter, objectiver. Celui qui dit je vois est un menteur. L’apparition est affaire d’engendrement, de reconnaissance du Père, ce que le Fils nous donne. C’est la relation qui donne de connaître, comme toujours en amour.

Qu’est-ce que cette vie plus grande dès maintenant, dans notre vie ? Qu’est-ce que la vie éternelle aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’être sauvé ? Qu’est-ce que la sainteté ?

D’un certain point de vue, cela ne se voit pas, cela ne change rien. Et rien d’étonnant à cela si l’humanité est par vocation divine, si l’humanité est comme en creux déjà capable du divin, déjà marquée par sa destinée, la trace de son créateur. Dieu ne pouvait créer l’homme, être spirituel à son image, sans déjà l’informer, lui donner forme divine. Tout ce qui est humain chez l’homme est déjà divin.

Ce qu’est la sainteté alors, ce n’est rien d’autre que ce qui est le plus humain, ce que l’évangile appelle le verre d’eau offert qui affirme, contre toutes les dénégations, la dignité de tout homme, et d’abord de celui que l’on refuse de reconnaître comme frère. Oui, un peuple immense, foule que nul ne peut dénombrer qui a visité le Christ en ses frères les plus petits, l’a vêtu, l’a nourri, sans même le connaître, le plus souvent. Vous me direz, cela en laisse pas mal de côté, nous peut-être, qui n’avons pas offert ce verre d'eau.

Et de fait, ceux qui ont offert le verre d’eau ont manifesté ce qu’ils sont eux et le frère désaltéré, à l’image du Dieu vivant, du Dieu saint, d’un prix inestimable, à la reconnaissance possible seulement dans l’amour.

La sainteté c’est encore la quête de celui qui visite l’homme pour l’élever à plus que lui, la saisie, même fragmentaire et confuse, de ce que l’homme, est visité par plus grand que lui, que seule une vie éternelle honore ce qu’il est. La sainteté, c’est l’attente amoureuse, amicale, fraternelle ou filiale, repérable seulement dans la blessure d’un manque. Là encore, foule immense de ces chercheurs, ceux qui ne savent pas déjà qui est Dieu, qui ils sont, ce que Dieu attend d’eux et qui ne peuvent que chercher, foule immense et heureuse de ceux qui cherchent Dieu.

Sont-il chrétiens ? sans doute. Mais pas seulement. Le dialogue interreligieux le montre. On attribue à Jean de la Croix ce mot : Pour aller où tu ne sais pas, va où tu ne sais pas. Nous savons où nous ne devons pas aller pour la vie plus grande, mais cela ne suffit pas à dire où nous devons aller. Dès lors, tous les chemins connus sont mauvaises pistes. Qui s’en étonnerait puisque le vent souffle où il veut, que nous pouvons entendre sa voix mais nous ne savons ni d’où il vient, ni où il va.

Impossible d’enfermer celui que nous cherchons dans l’idole de mains humaines ou dans le concept, fût-il celui du dogme. L’idole, c’est la fontaine, l’adduction, prise pour la source. La sainteté, c’est aujourd’hui, ce chemin, le Christ, ouvert devant nous pour que nous recevions ce à quoi dès l’origine du monde nous sommes destinés, la vie avec Dieu. La sainteté, c’est ici et maintenant la vie avec Dieu. Comment voulez-vous que si nous vivons déjà avec lui, une telle vie ne soit pas éternelle ?


Textes de la Toussaint : Ap 7, 2-4. 9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 : Mt 5, 1-12

samedi 30 octobre 2010

Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu (31ème dimanche)

L’homme est trop petit. Ce à quoi il est appelé est très grand pour lui. Il tente de monter sur des monceaux d’argent ou sur son sentiment de justice. Le Seigneur lui montre des enfants. Il s’élève en s’appuyant sur son travail ou sur ses œuvres, le Seigneur passe devant un aveugle mendiant. C’est à ceux qui ressemblent aux enfants qu’appartient le Royaume ; et au mendiant il est dit : « retrouve la vue, ta foi t’a sauvé ». Au centre de tous ces épisodes que je ne fais qu’évoquer, on interroge Jésus : « Qui peut être sauvé ? » « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. »

Voilà résumé le chapitre 18 qui précède la rencontre de Zachée. Pour cet homme, pas plus que pour les autres il n’y a de possibilité de salut. C’est en vain qu’il monterait sur ses richesses pour s’élever ; il sait bien d’ailleurs qu’il est de petite taille. Nous autres lecteurs le savons aussi : au début de l’évangile de Luc, le magnificat avait prophétisé, « il élève les humbles, renvoie les riches les mains vides ».

La disproportion de la taille et des richesses de Zachée semble la signature de son injustice. Mais pour l’homme riche du chapitre précédent, qui avait observé tous les commandements, cela n’allait pas mieux, au contraire. L’homme devient tout triste en rencontrant Jésus à la différence de Zachée qui, lui, le reçoit avec joie. Il y a celui qui peut dire « j’ai tout fait » et qui en crève, étouffé ; il y a celui qui ne fait rien, si ce n’est monter dans un arbre, comme un singe, bien loin de l’homme.

Ce faisant, Zachée reconnaît qu’il est petit ; il fait avec sa petitesse, il ne se prend pas pour un juste à la différence de ceux auxquels Jésus pense quelques versets plus haut et pour lesquels il raconte la parabole entendue dimanche dernier du pharisien et du publicain, de l’homme heureux de sa vie et de l’homme qui se reconnaît pécheur. Entre l’homme riche et Zachée, c’est le même écart, le même contraste. Seul changement, ils sont riches tous les deux, très riches. Pourquoi donc Zachée n’est-il pas renvoyé les mains vides ? Pourquoi peut-il entrer dans le Royaume, être sauvé ?

Avec lui, l’impossibilité pour les riches d’entrer dans le royaume, plus radicale encore que celle pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille, est contredite. Puisque pour Dieu est possible ce qui ne l’est pas pour l’homme, c’est que c’est Dieu qui est à l’origine du salut. Et n’est-ce pas effectivement Dieu lui-même, « Dieu sauve », Jésus, qui entre dans la maison de Zachée ?

Aujourd’hui. L’adverbe revient deux fois. Actualité du salut qui n’est pas pour demain, qui n’est pas pour la vie après la mort, qui est certes pour la vie éternelle, à condition de comprendre que dans cette existence de chaque jour que nous recevons de la grâce de Dieu, la vie éternelle est déjà commencée. Cet aujourd’hui est celui du Seigneur, c’est lui qui le prononce, c’est lui qui fait de ce temps son aujourd’hui, l’aujourd’hui du salut, l’aujourd’hui de Dieu. Le Seigneur passe en nos vies, et c’est aujourd’hui le temps de la vie.

Et dès que le Seigneur s’adresse à Zachée, celui-ci est debout. Plus besoin d’arbre ni de singerie, la stature de l’homme relevé est atteinte. Avec Jésus, l’homme n’est plus trop petit pour la vie promise. Debout, c’était l’attitude du pharisien qui se croyait juste, c’est celle de l’aveugle mendiant que Jésus vient de guérir. Le pharisien était debout mais encore trop bas, de sa petite hauteur ; le mendiant et Zachée n’ont pas décidé d’avance ce qu’était le bonheur, ils le reçoivent aujourd’hui, sans préméditation, ils sont menés à la générosité de celui qui est don et fait entrer dans la surabondante gratuité. Et Zachée devient aussi prodigue que son sauveur, il gaspille son bien parce que vivre c’est cela, ne plus rien avoir pour ne pouvoir que recevoir.

Vivre grand, à la taille même de Dieu, vivre sans mesure, démesurément, plus qu’immensément, infiniment, éternellement, divinement. Vivre non pas à la mesure de nos vertus aussi grandes soient-elles mais encore trop petites car notre destinée n’est pas humaine, elle est divine, et non pas pour demain, mais pour aujourd’hui. Celui qui singe l’humanité par sa pratique de l’injustice et la confiscation des richesses ne risque guère de croire en ses vertus. C’est si l’on peut dire l’avantage de Zachée sur l’homme riche. La vertu est triste, elle laisse dans un hier désespérément nostalgique, j’ai tout fait et j’en suis mort. Le vice et la débauche sont coupables, mais dans la jouissance qu’ils singent souvent, qu’ils caressent aussi, ils peuvent être le creuset du bonheur.

Jésus veut demeurer chez Zachée lors de son passage. Il passe pour demeurer chez nous. On ne demeure avec lui qu’à passer, à passer aussi par la mort. Dépouillement de notre grandeur, importante ou petite, de nos richesses quelles qu’elles soient. Il élève les humbles.

Textes du 31ème dimanche : Sg 11, 23-26. 12, 1-2 ; 2 Th 1, 11-12. 2, 1-2 ; Lc 19, 1-10

vendredi 15 octobre 2010

La prière n'est pas une demande (29ème dimanche C)

Ne pas se décourager dans la prière. Voilà le but de la parabole que nous venons d’entendre, d’après le verset qui l’introduit. Mais qu’est-ce que la prière ? S’agit-il d’une demande comme on le pense spontanément et comme la parabole le laisse entendre ? S’il en allait ainsi, Dieu apparaîtrait comme le juge inique qui finit par exaucer la demande pour qu’on cesse de lui casser la tête, Dieu serait présenté comme un juge, ce qui est tout de même bien éloigné de ce que dit Jésus de son Père, de surcroît un juge inique ! Comment Dieu pourrait-il être dit par Jésus lui-même juge inique ?

Si le texte prend le temps de souligner que c’est la persévérance qui est visée par la parabole, ne serait-ce pas parce qu’il faut se méfier de la comparaison avec le juge inique, parce qu’il faut se méfier aussi de la conception de la prière comme demande ?

Qu’est-ce que la prière alors si elle n’est pas bien dite par la demande ? Prier, c’est comme le fait cette veuve, vivre sous le regard d’un autre. Cette attitude existe si souvent. Si souvent, toujours, nous vivons sous le regard d’un autre. Vivre sous le regard de Dieu n’a rien d’extraordinaire ; tous nous avons l’expérience, plus ou moins libérante, de vivre sous le regard de l’autre. Et si souvent nous avons peur de ce regard, au point de penser que Dieu lui-même pourrait-être représenté par un juge inique. Reconnaissez que s’il en est ainsi, on ne peut rien comprendre à la prière !

Il faudrait donc penser la prière comme l’attitude de vivre dans la confiance sous le regard de l’autre, un regard qui libère quoi qu’il en soit des apparences. Il sera possible de penser que la prière est une aliénation, mais une vie sous le regard de l’autre n’est pas forcément aliénation. Nous le savons dans les relations humaines, nous pouvons l’imaginer, le croire aussi de Dieu.

La veuve parle bien de la prière parce que, quel que soit le juge, même inique, elle refuse de trouver en elle ce qui lui rendrait justice. Elle ne risque pas de le trouver dans ses proches, puisqu’elle est seule, veuve. Elle ne peut compter que sur un juge, même inique, et sur elle-même. Mais elle choisit précisément de compter sur l’autre, même inique, puisqu’elle ne peut compter sur elle.

La prière est cette attitude qui consiste à vivre sous le regard du seul qui peut rendre justice, mieux, du seul qui peut rendre juste. Prier, c’est vivre sous le regard du seul qui justifie. Ne pas compter sur soi, fondamentalement, non que bien des choses dépendent de nous, mais que la justice, la justification, seul Dieu en est l’auteur, seul lui libère de tout ce qui opprime, y compris le mal, dont on réclame justice. Et les versets suivants présentent une autre parabole, dont le texte souligne qu’elle est à l’adresse de ceux qui se flattaient d’être des justes. Voyez que l’on a notablement ouvert la définition de la prière comme demande.

Il ne s’agit pas de demander quelque chose, l’attendant d’un fonctionnaire tatillon, d’un juge inique ou d’un magicien qui résout nos problème d’un coup de baguette magique, mais de se mettre dans l’attitude de l’accueil de ce qu’il est seul à pouvoir donner, la vie bienheureuse, lui-même qui est la vie, la vie bienheureuse.

Alors pourquoi la persévérance ? Parce que justement, la prière n’est pas une action, une activité. Sans quoi, comment pourrions-nous répondre à l’ordre de l’Apôtre de prier sans cesse ? La prière n’est pas un truc à faire, un texte à réciter, une bougie à éclairer, une demande ou une action de grâce, une messe ou que sais-je encore. Elle est cette attitude qui vise à vivre sous le regard de Dieu qui seul justifie. Nous imaginons souvent qu’on ne prie pas assez comme s’il s’agissait de trucs à faire. Nous aimons imaginer cela pour ne surtout pas entrer dans l’attitude qui consiste à vivre sous le regard de Dieu, dans l’attitude qui consiste à ne pas compter sur nous pour la justice, pour la libération, pour le bonheur, pour la vie.

Il y a une autre raison à la persévérance, ou plutôt, une autre manière de dire la même chose. S’il faut persévérer, c’est parce que la vie, la justice, la justification par Dieu, cela ne saute pas aux yeux. Le silence de Dieu, son inaction, le fait apparaître comme un juge inique qui ne répond que lorsqu’il en a assez de nous ! S’il faut persévérer, c’est parce que son silence est une épreuve. Il nous manque, le seul qui justifie. Et dans la persévérance, plutôt que de désespérer de Dieu ou de le croire comme un juge inique, nous creusons en nous le désir de lui, nous persévérons à le croire comme celui sous le regard duquel nous sommes vivants.

La prière excite en nous le désir de Dieu, écrivait Augustin. On comprend qu’il s’agisse de persévérance, de creuser le désir, la soif, loin de faire de la prière une demande et de Dieu un juge inique. Je cite Augustin :

« Pour nous faire obtenir cette vie bienheureuse, celui qui est en personne la Vie véritable nous a enseigné à prier. Non pas avec un flot de paroles comme si nous devions être exaucés du fait de notre bavardage : en effet, comme dit le Seigneur lui-même, nous prions celui qui sait, avant que nous le lui demandions, ce qui nous est nécessaire. […]

Il sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions ? Alors, pourquoi nous exhorte-t-il à la prière continuelle ? Cela pourrait nous étonner, mais nous devons comprendre que Dieu notre Seigneur ne veut pas être informé de notre désir, qu’il ne peut ignorer. Mais il veut que notre désir s’excite par la prière, afin que nous soyons capables d’accueillir ce qu’il s’apprête à nous donner. […] Nous serons d’autant plus capables de le recevoir que nous y croyons avec plus de foi, nous l’espérons avec plus d’assurance, nous le désirons avec plus d’ardeur. »

Textes du 29ème dimanche C : Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14-17. 4, 1-2 ; Lc 18, 1-8

samedi 2 octobre 2010

Dieu tout-puissant ? (27ème dimanche)

Quelle efficacité de la prière ? Voilà la question posée par notre première lecture (si l’on peut encore parler de lecture tant le texte est martyrisé par le lectionnaire). Quelle action de Dieu en ce monde ? Dieu débarque-t-il pour nous tirer de l’angoisse ? La première lecture ne l’envisage même pas. Le prophète réclame la justice, il n’en désespère pas mais ne peut que constater que le Seigneur reste silencieux au point de paraître l’allié du méchant.

Le monde s’est vidé de ses dieux. Avec la science, l’enchantement d’un monde habité par les puissances d’en haut s’est effacé, nous laissant seuls, désespérément seuls, confrontés comme le prophète à la violence et à l’attente, à l’espérance d’une justice. Le désenchantement du monde est au moins aussi vieux que la tradition prophétique qui dénonce de manière viscérale l’injustice et le silence de Dieu devant l’injustice, qui laisse prospérer le méchant et mourir le juste. Ainsi le psaume : Lève-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur ? Réveille-toi, ne rejette pas jusqu’à la fin ! Pourquoi caches-tu ta face, oublies-tu notre oppression, notre misère ?

C’est bien parce que Dieu ne répond pas, qu’il faut attendre une justice qui ne soit pas la rétribution immédiate, non que la revanche sera prise dans un autre monde, mais qu’il faut attendre une intervention de Dieu, radicale, nouvelle alliance. C’est le premier Testament qui appelle lui-même, et explicitement, une nouvelle alliance parce que le monde est trop violent, trop immonde, parce que les humains sont trop inhumains.

Et c’est plutôt nous, témoins de la nouvelle alliance, qui sommes dans l’embarras. Nous proclamons la réalisation de la nouvelle alliance, et rien a changé. Le cri du prophète reste d’actualité, et voilà le scandale. Peut-on encore espérer de Dieu quoi que ce soit ? C’est la provocation des gens au pied de la croix telle qu’on peut la lire dans le Psaume 22 : Qu’il le sauve, qu’il le libère puisqu’il est son ami !

Et Dieu n’est pas intervenu, et le Fils est mort seul, abandonné, ainsi que le dit le même psaume repris lui aussi par l’évangile : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Dieu pouvait-il d’ailleurs intervenir ? Lui serait-il possible de donner de faire n’importe quoi comme déplacer une montagne ou planter un arbre dans la mer ? Dieu peut-il être Dieu si, au nom de se toute puissance il peut faire n’importe quoi ? Oh certes, on n’a pas manqué de théologiens, y compris au moins un docteur de l’Eglise, pour affirmer telle bêtise. Mais Dieu est-il encore Dieu s’il peut faire n’importe quoi ? Pas seulement n’importe quoi, mais aussi sauver le fils ou secourir le pauvre, l’humilié ?

Et si l’abandon du persécuté, hier comme aujourd’hui, le Fils sur la croix comme l’enfant qui meurt de faim ou celui qui souffre de la guerre, était justement la seule chose que Dieu peut faire. Lorsque son peuple, son propre peuple est exterminé, Dieu se tait. Et vous voudriez voir dans telle guérison, dans tel événement non expliqué et donc miraculeux, la preuve de son action ? Si Dieu peut faire quelque chose, qu’il pare au plus urgent, qu’il sauve le juste persécuté, le Fils, l’enfant qui meurt, tous les enfants qui meurent. On verra après pour la guérison d’un handicap à Lourdes ou son intervention pour me convertir !

La toute puissance de Dieu, c’est l’abandon de la force pour désarmer le mal. La toute puissance de Dieu, c’est la passion de celui qui ne se dérobe pas au pire. Lorsque Dieu affronte l’inhumain, sa puissance de vie le divinise et ainsi le rend à son humanité, plus grande, si belle : voici l’homme. Si Dieu agit, et il agit comme le dit encore notre psaume 22, c’est dans la passivité, ou plutôt dans la simple présence qui ne fait rien, mais qui transfigure et renouvelle la face de la terre.

Nous rêvons d’aller planter des arbres dans la mer, nous voulons en faire l’indice de notre foi, ne nous rendant pas même compte que nous caricaturons et raillons le cœur même de notre foi. Nous sommes seulement invités, convoqués, appelés à rejoindre là où il se tient le Dieu qui fait toute chose nouvelle. Ne pensons pas que Dieu se tait quand il se dit par sa présence. Ne rêvons pas que Dieu est là sauf où l’on meurt.

Si si peu d’entre nous partagent la foi, c’est aussi et fondamentalement parce que Dieu n’est pas le magicien dont on rêve pour régler les problèmes, parce que la prière, ça ne marche pas. Avec la mort en croix du Fils, le monde est à jamais désenchanté. Et ce n’est pas un hasard si les histoires de sorciers font recette alors que la foi qui renverse l’idole de la magie s’effondre. La présence de Dieu dans nos histoires, humaines et inhumaines, est bien plus que tout ce que nous osons demander. Dieu se tient là où nous sommes, dans la joie de la fête et dans l’abandon de la souffrance et du mal, de la mort. Sa présence est résurrection. Quelle efficacité ! Mais qui pourrait ressusciter sans mourir ?

C’est parce qu’il faut mourir pour vivre, chaque jour, que la prière ne marche pas, que les arbres ne se plantent pas dans la mer. C’est parce que Dieu n’est pas magicien, que ce qu’il offre n’est pas le mieux attendu mais sa propre vie, la divinisation, de l’humain et de l’inhumain, du monde et de l’immonde. C’est parce que Dieu se tient présent, quoi qu’il arrive, qu’il est le tout-puissant.

Textes du 27ème dimanche C : Ha 1, 2-3, 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-14 ; Lc 17, 5-10