samedi 19 février 2011

Au moment où le Président Sarkozy reparle de l'Islam

Il y a déjà deux ans paraissait en français l'ouvrage de Jean-Baptiste Metz, Memoria passionis, Un souvenir provocant dans un société pluraliste, Cerf, Paris 2009. Je ne peux tout citer, notamment les passages superbes sur la mémoire des souffrances comme condition de possibilité de la théologie et même de la civilisation.Encore que je ne résiste qu'à moitié: "Qu'en serait-il si un jour, les hommes ne pouvaient plus trouver de défense contre le malheur de la vie que dans l'oubli, s'ils ne pouvaient plus construire leur bonheur que sur l'impitoyable oubli des victimes, sur une culture de l'amnésie dans laquelle le temps guérit prétendument toutes les blessures ? D'où tirerait-ils l'aliment de leur révolte contre l'absurdité des souffrances injustifiées des innocents ? Qu'est-ce qui pourrait encore attirer leur attention sur le malheur d'autrui et leur inspirer leur vision d'une justice supérieure nouvelle ? La mémoire de Dieu se dresse contre cette amnésie culturelle (Is 21,11-12). " (p.76).

Alors que nombre de peuples du Monde arabe aspirent à des sociétés plus justes et plus libres, beaucoup en Occident ne peuvent se réjouir, craignant l'islamisme intégriste. On pourrait, sans certes être assuré de rien, que l'Iran intégriste est lui-même soumis, et depuis longtemps, à la révolte. On pourrait faire remarquer que c'est l'injustice et la dictature est, plus que la démocratie, le terreau de l'intégrisme. On pourrait faire remarquer que les millions passés dans les armes en Afghanistan et en Irak pour ce que l'on n'ose appeler un résultat, coutent beaucoup plus que ceux qui seraient nécessaires à un peu plus de justice entre les peuples du Nord et ceux du Sud.

Les lignes ci-dessous reprennent des extraits de J.-B. Metz sur la mystique politique, sur l'engagement possible des chrétiens au service de la paix. (entre parenthèses les pages de la traduction).



(156) Les traditions bibliques du discours sur Dieu et les récits néotestamentaires concernant Jésus prennent indubitablement l’allure d’une prise de responsabilité universelle. Il est évident (ce serait à considérer de plus près) que cette prise de responsabilité ne porte pas en premier sur l’universalisme du péché de l’homme, mais celui de la souffrance du monde. Son premier regard ne se tourne pas sur la faute des autres, mais sur leur malheur. Pour Jésus, le péché consiste en premier lieu dans le refus de prendre part à la souffrance de l’autre, dans celui de voir au-delà du sombre horizon de sa propre histoire, ce que Augustin voulait désigner quand il parlait de l’« auto-rétrécissement du cœur ». C’est le fait de se laisser aller au narcissisme caché de la créature. […] C’est ainsi qu’a commencé le christianisme, mise en commun de souvenirs et de récits à la suite de ce Jésus dont le premier regard portait sur la souffrance d’autrui.

Cette sensibilité élémentaire au malheur des autres est caractéristique de la nouvelle façon de vivre de Jésus. Rien à voir avec une attitude geignarde, avec un culte malsain de la souffrance. [...]

(158) Au cours du temps, n’avons-nous pas peut-être interprété le christianisme comme une religion par trop sensible à la faute, en minimisant ainsi sa sensibilité à la souffrance ? N’avons-nous pas banni par trop vite et par insouciance de l’annonce de la Passion le cri de douleur jaillissant des abysses de l’histoire ? N’avons-nous pas trop rapidement classé tout ce malheur d’autrui comme « purement profane » ? Et ne sommes-nous pas devenus sourds face à la prophétie de cette souffrance qui déclare que c’est dans cette histoire profane que le Fils de l’homme vient nous rencontrer pour mettre à l’épreuve le sérieux de notre attachement ? Dans la parabole du jugement dernier, en Mt 25, il est dit : « Et ils s’étonnaient et lui demandaient : Seigneur, quand t’avons-nous donc vu souffrant ? … Et il leur répondit : En vérité, je vous le dis, ce que vous avez fait ou ce que vous n’avez pas fait au moindre d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ou ne l’avez pas fait. » C’est bien là le lien, le pacte mystique entre la Passion et les passions. […]

(159) Je choisis le mot de « compassion »pour exprimer le programme mondial du christianisme à l’époque de la mondialisation et du pluralisme constitutionnel des religions et des cultures. Et je n’entends pas par ce mot une vague sympathie venant d’en haut ou de l’extérieur, mais une capacité de « souffrir avec », de prendre part, de percevoir le malheur d’autrui d’une façon qui vous engage, une pensée agissante à la souffrance de l’autre. Cette compassion exige préalablement une disposition à changer son regard, à ce changement auquel les traditions bibliques (en particulier l’histoire de Jésus) nous réinvitent sans cesse, en nous demandant de voir les choses à travers le regard de l’autre, de percevoir d’avance et de jauger tout ce qui le menace, de consentir à ne pas détourner les yeux, mais à les fixer sur lui au moins un peu plus longtemps que nous nous le permettrions spontanément. Cette compassion suscite l’impératif catégorique : « Regarde et vois » (H. Jonas)

C’est là où s’affirme cette compassion que débute ce que le Nouveau testament qualifie de « mort du moi ». Il s’agit d’une relativisation de soi-même, de nos désirs et de nos préjugés, de nos intérêts, parce qu’on est prêt à se laisser « inter-rompre » par le malheur de l’autre. C’est là que commence ce que nous avons qualifié d’un mot aussi prétentieux que gênant : la mystique. Cette mystique de la compassion constitue à mes yeux l’introduction biblique typique à la mystique en général, à la relativisation mystique de soi-même, à l’« abandon du moi » ‑ non pas par effacement du moi, par disparition de ce moi dans le vide informe d’un univers sans sujet, mais par une adhésion croissante à une « alliance », à une alliance mystique entre Dieu et l’homme, où – à la différence des religions extrême-orientales – le moi se trouve non pas simplement mystiquement dissous, mais provoqué moralement et politiquement à une mystique de la compassion :passion (160) divine qui est une souffrir avec, mystique des yeux ouverts. Je me répète : un christianisme qui s’accroche à ses racines à toujours du neuf à faire. Cette mystique de la compassion n’est pas quelque chose d’ésotérique. Elle est permise à tous et exigée de tous. Elle ne s’applique pas seulement à la vie privée, mais aussi à la vie publique, à la vie politique. […]

Ainsi, tout comme on peut voir dans la curiosité intellectuelle un son typique de la Grèce à l’Europe, ou dans l’Etat républicain et dans la pensée du droit un don typique de Rome, on peut aussi, à mon avis, voir dans l’esprit de compassion le don typique de la Bible pour une époque de mondialisation et de pluralisme culturel et religieux. C’est dans cet esprit que se manifeste la force d’un christianisme capable de toucher le monde et de le pénétrer. Il envoie les chrétiens sur le front des conflits politiques, sociaux et culturels du monde actuel. C’est en lui qu’on trouve la racine de la résistance à la privatisation de notre religion dans notre univers pluraliste. Il définit la mystique de la compassion comme une mystique politique. […]

L’Esprit de compassion implique inspiration et motivation en faveur d’une politique de paix. Dans notre situation de mondialisation, la perception de la souffrance d’autrui – y compris celle de l’ennemi – et la capacité d’en tirer les conséquences dans l’action sont les conditions préalables de toute politique prometteuse de paix. […]

Au seuil du troisième millénaire, il me semble que les conflits globaux seront toujours plus marqués par les différences de culture et de civilisation, par exemple celle de l’Occident et du Monde arabe. […] (162) C’est là qui une question qui a pris une importance accrue depuis le 11 septembre 2001. La pulsion agressive qui se donne libre cours dans le terrorisme généralisé peut-elle se briser sur l’éthique de la compassion, c’est-à-dire sur l’idée du malheur d’autrui, et comment surmonter les antinomies entre l’universalisme occidental des droits humains et le respect de la souveraineté des univers culturels ?

Par-delà la lutte justifiée contre le terrorisme, la confrontation entre l’Occident et l’Islam et de façon générale entre cet Occident et le Monde arabe ne peut à mon avis se terminer sans un impitoyable conflit des cultures que si nous, Occidentaux, sommes prêts à voir les choses et à en juger non plus seulement à travers nos propres yeux, mais aussi à travers ceux du « reste de monde », même si cela peut paraître trahison. Ce qui manque en effet avant tout, c’est une hauteur de vue commune sur la globalité du monde. Cette vision des choses nous rendrait toujours plus conscients que les douloureuses oppositions du monde ne sont pas solubles par la simple victoire sur la pauvreté, mais qu’elles exigent aussi la reconnaissance de la dignité culturelle. […]

(164) Images de rêve, images de rêve éveillé qui jaillissent soudain avant de s’effacer très vite : statistiquement parlant, il y a sur notre terre environ deux milliards de chrétiens. Que se passerait-il si tous osaient cette expérience de compassion au cœur de leurs univers si différents, que leur action reste petite ou inapparente, timorée ou durable – disons une expérience de « réseau » de compassion – de telle sorte que, par-delà l’appel moral que cela constituerait, cela pénétrerait toujours plus les fondements de la vie en commun ? Oui, que se passerait-il si, entre chrétiens, on en arrivait finalement à un œcuménisme de la compassion ? Cela ne projetterait-il pas une nouvelle lumière sur la terre, sur ce monde si douloureusement déchiré au milieu des orages de la mondialisation.

vendredi 11 février 2011

« Église 2011, un renouveau indispensable » A propos d'un texte de théologiens germanophones

Début février, cent cinquante théologiens germanophones demandaient une rupture dans la discipline ecclésiale, notamment quant au célibat ecclésiastique. Dans le journal où paraissait leur texte, la semaine précédente, étonnamment, on rappelait qu’en 1970, quelques théologiens dont J. Ratzinger, s’interrogeaient sur ce même célibat.

Les affaires de pédophilie manifestent l’urgence des réformes au risque de desservir le propos. Les pédophiles en effet ne sont pas tous célibataires et les crimes sexuels sur mineur, en majorité, sont des incestes. Dénoncer ces crimes est aussi indispensable qu’est détestable l’assimilation, prêtre et pédophile. Un tournant dans la pratique et l’enseignement de l’Eglise, de son magistère en particulier, s’impose, et ce pas seulement à cause de crimes ou délits.

Le statut de l’autorité fait problème dans l’Eglise, et le célibat sacerdotal, en outre, est lié à une question d’autorité, celle d’un magistère qui ne veut pas se déjuger, celle d’une conception sacrale du prêtre, être à part, qui a pouvoir sur le corps du Christ, en consacrant le pain et le vin ou en étant chef de communauté. Le statut de l’autorité qui énonce une règle ne suffit plus pour en garantir la vérité et emporter l’adhésion. La démocratisation de la vérité, aussi périlleuses qu’en soient les conséquences, est un fait qu’aucune pastorale ne devrait pouvoir ignorer.

Pour être fidèle à la tradition, il ne suffit pas de répéter. En répétant ce qu’on a toujours dit, on est sûr d’être infidèle. Pour être fidèle, il faut oser inventer les gestes et les paroles qui traduisent à chaque époque la nouveauté de l’Evangile. Les réformes ne résoudront pas tous les problèmes, comme par magie ; pire, d’autres surgiront. Ceux qui les mèneront porteront une lourde responsabilité, c’est certain. Mais si la sainteté est affaire de devoir d’état, si le ministère est lieu de la sanctification de ceux à qui il est confié, alors c’est là qu’ils sont attendus.

Le nombre de catholiques qui demandent à être rayés des listes de l’Eglise a de quoi alerter. Ne doit-on pas tout mettre en œuvre pour que l’on ne se coupe pas de la communauté et, souvent, de l’Evangile qu’elle porte ? Peut-on préférer aux sorties de l’Eglise le célibat ecclésiastique obligatoire, la privation de la communion pour les divorcés remariés, la non-ordination des femmes, la confiscation sacramentelle du pouvoir, l’exclusion de tout couple autre que celui destiné à l’accueil d’enfants par un homme et une femme ?

Ce qui apparaît comme une position intransigeante est rendu possible par une conception de la vérité comme doctrine et rend sourd à des demandes qui sont loin de s’opposer à l’Evangile et à la foi. Sans l’amour et le souci d’autrui, y compris dans sa capacité, toujours limitée, à entendre la vérité, aucune doctrine ne saurait être vraie.

La réforme est une tâche éminemment théologique : ce n’est rien moins que l’Evangile qui doit être réinterprété dans des cultures, ni meilleures ni pires que d’autres, marquées notamment par la fragilité de la contingence historique, la précarité institutionnelle et la faillibilité personnelle. Si l’on pensait que le souci de l’Eglise et de l’Evangile pouvait aussi venir du sensus fidelium, on aurait quelques chances de plus de défendre la vérité de la foi.

Les réformes n’endigueront pas la déchristianisation. Mais que la foi devienne minoritaire ne dispense pas de chercher à mieux l’annoncer et en vivre, ni n’autorise le repli identitaire ou la fixation sur une époque révolue. La plus grande orthodoxie paraît parfois contraire à l’Evangile (Mc 7,9) : quoi qu’il en soit du droit, sont incompréhensibles qu’un pédophile puisse communier alors qu’un divorcé remarié est écarté de la table eucharistique, qu’un prêtre reconduit à l’état laïc puisse se marier alors qu’un divorcé ne le peut pas.

Certains seront agacés de ce que l’on revienne encore sur ce genre de sujets, déplorant une polémique stérile. Ce n’est pas à se taire pourtant qu’on résoudra les problèmes. Il faut redire l’urgence des réformes et faire en sorte que le débat s’instaure. Inéluctablement l’Eglise devra modifier sa pratique et son discours sous peine de devenir une secte. Un nouvel aggiornamentos’impose. Plus on tarde à montrer que des manières différentes de vivre la foi sont possibles, c’est-à-dire fidèles à l’Evangile et sa tradition, plus on accentue le risque de schisme au moment des réformes. Parler de sujets qui fâchent (certains) c’est vouloir éviter, comme après les réformes de Vatican II, un attentat contre l’unité de l’Eglise. Un débat n’est pas forcément une polémique, laquelle serait toujours moins grave qu’un schisme.


La fin de la loi (6ème dimanche)

On appelle sermon sur la montagne les chapitres 5 à 7 de l’évangile de Matthieu. L’évangéliste rassemble en un seul enseignement de nombreux propos de Jésus. La mise en scène est propre à l’évangéliste. Luc nous installe dans une plaine ; Matthieu préfère la montagne, rappelant le Sinaï, montagne où Moïse reçut et transmit la loi.
Avec une nouvelle loi, Jésus apparaît comme le nouveau Moïse. Il joue dans la même cours que lui, et peut-être plus haute encore, celle des prophètes, celle plus resserrée aussi de ces quelques uns qui parlent à Dieu « bouche à bouche », face à face. Il est libérateur, sauveur. On comprendra, plus tard dans l’évangile, que Jésus ne se contente pas d’ouvrir la mer même s’il en calme les flots, mais que ce qu’il permet de traverser, c’est la mort. Plus fort, si l’on peut dire, que Moïse, à moins que la mer ne devienne une métaphore de la mort.
Ce sermon dur la montagne exprime la compréhension par Jésus de la loi donnée par son illustre prédécesseur. Et cette compréhension est pour le moins paradoxale. Il s’agit d’un accomplissement qui est aussi un renversement.
Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. L’accomplissement apparaît dans un premier temps non seulement comme un complément, une sorte d’achèvement – Jésus finirait ce que Moïse n’avait fait qu’ébaucher ‑, mais comme une radicalisation. Toujours plus fort : la colère est aussi grave que le meurtre, l’envie que l’adultère, le remariage est libertinage, le serment sacrilège.
Une telle radicalisation, extrême, s’impose pour que l’homme soit homme. Il faut en effet que l’on se réconcilie avec son frère avant de prétendre offrir à Dieu quoi que ce soit. Autrement on est en pleine hypocrisie, en plein mensonge, en pleine tromperie. L’homme doit, pour casser le cercle vicieux de la violence, accepter plus exigeant encore que la loi du Talion, non pas œil pour œil, mais réponse à la violence par l’amour, même celui des ennemis. La dignité de l’homme exige plus exigeant. L’humain, trop humain, seulement humain, est rétrécissement de l’homme si la vocation de l’homme c’est le divin.
Or, si une nouvelle loi était nécessaire, à en croire le prophète Jérémie par exemple, c’est parce que l’homme n’avait pas été fidèle à l’alliance. On peut se demander comment il pourra être fidèle à une nouvelle alliance dont le code est encore plus exigeant. Jamais cela ne marchera. Jamais l’homme ne parviendra jamais à observer loi si radicale si exigeante. C’est impossible.
Voilà comment l’accomplissement est renversement. Voilà comment Jésus n’est pas le nouveau Moïse, voilà comment il peut oser opposer à la loi, son Moi, je vous dis. Quelle prétention ?
Qui est-il ? Ce n’est certes pas une question seconde ou inattendue qui vient ainsi à la lecture du texte. Matthieu nous oblige à poser cette question. Qui est celui qui prétend accomplir, et qui de fait respecte la loi, et mieux encore, au nom même de ce que la dignité humaine exige, et qui pourtant renverse la loi, en en montrant l’impossibilité ?
Comment notre justice pourrait-elle dépasser celles des scribes et des pharisiens, celle de la première loi, mosaïque ? Impossible si l’on connaît ses classiques : Quelle est la grande nation dont les lois et coutumes soient aussi justes que toute cette loi que je vous prescris aujourd’hui ? interroge Dieu après le don de la loi. Nous n’y arriverons jamais. L’accomplissement de la loi, la seule logique possible au nom même de l’humain, est achèvement, fin de la loi.
Non, encore une fois, que la loi ne s’impose pas dans cette radicalité, mais que ce dont il s’agit, le but de la loi, ce n’est pas la loi ou son observance qui le donneront. La loi n’est pas un en soi qu’il faudrait pour cela respecter. Elle est faite pour l’homme, et non l’homme pour elle ou pour le sabbat. Si loi de Dieu il y a, c’est pour que les hommes aient la vie. Là encore, il faut connaître ses classiques, encore le Deutéronome : je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez, aimant le Seigneur ton Dieu, écoutant sa voix, t’attachant à lui ; car là est ta vie.
La loi est replacée par Jésus à sa juste place, au service de l’homme, non pour l’écraser aussi exigeante qu’elle soit, ni non plus comme clé du bonheur. Comme s’il suffisait de respecter des lois pour être heureux, pour être vivant. La loi indique seulement le chemin du bonheur et de la vie : c’est un don de Dieu, une bénédiction. Tâcher de se procurer seul la vie et le bonheur, c’est dérober le fruit de l’arbre au milieu du jardin. Le fruit est désirable, mais importe la manière de le posséder, en s’en saisissant comme un voleur, fût-ce en respectant la loi, ou en le recevant des mains de Dieu, ce qui est la seule solution pour les pécheurs que nous sommes.

Textes du 6ème dimanche A : Si 15,15-20 ; 1 Co 2,6-10 ; Mt 5,17-37

samedi 5 février 2011

Penser

Que vaudrait l’acharnement du savoir s’il ne devait assurer que l’acquisition des connaissances, et non pas, d’une certaine façon et autant que faire se peut, l’égarement de celui qui connaît ? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir. On me dira peut-être que ces jeux avec soi-même n’ont qu’à rester en coulisses; et qu’ils font, au mieux, partie de ces travaux de préparation qui s’effacent d’eux-mêmes lorsqu’ils ont pris leurs effets. Mais qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui ‑ je veux dire l’activité philosophique ‑ si elle n’est pas le travail critique de la pensée sur elle-même ? Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement ?

Michel Foucault, L’usage des plaisirs, Gallimard Paris 1984, p. 15

vendredi 4 février 2011

Vive la déchristianisation (5ème dimanche A)

Est-ce par timidité que Paul arrive à Corinthe tout tremblant, dans la faiblesse ? Les indications psychologiques sont assez anachroniques dans les écrits de l’Antiquité, et notamment dans les Ecritures. Il faut plutôt penser que c’est pour des raisons théologiques que Paul souligne sa faiblesse.
La faiblesse est accordée à l’annonce de l’Evangile. Il n’y a pas d’annonce de l’Evangile qui puisse recourir à la puissance. Il faut que l’annonce soit comme minable pour que la force de la parole soit effectivement celle de la parole et aucunement celle de l’annonce. Que l’on n’imagine pas que le héraut de la bonne nouvelle doive user de stratagèmes, de moyens modernes ou non de communication. Il doit disparaître derrière ce qu’il dit, voire apparaître comme invisible aussi contradictoire que ce soit, peut-être apparaître rebutant pour que ce qui attire soit la parole de Dieu qu’il transmet et surtout pas la sienne.
Paul ne peut que recourir au paradoxe, comme les évangélistes à la parabole, pour dire l’indicible. Comment une parole qui ne peut-être qu’humaine pour être entendue par les humains, peut-elle être parole de Dieu ? Il ne faut pas que l’on s’y trompe à écouter l’Apôtre, ce n’est pas lui qui parle. Il ne faut pas que l’on s’y trompe à écouter celui qui annonce l’évangile, ce n’est pas lui qui parle.
Ces propos deviennent provocateurs dans le contexte ecclésial actuel. C’est peut-être bon signe ; l’évangile a encore une puissance de remise en cause même à l’intérieur de l’Eglise. Il est en effet fréquent d’entendre aujourd’hui des chrétiens qui, comme dans une sorte de reality-show, s’enthousiasment pour tels prédicateurs ou écrivains, pour telle communauté nouvelle. Ils sont si bien, eux, à la différence de cette Eglise vieillissante des paroisses qui ne donnent pas envie d’être chrétiens.
Pour limiter l’érosion de la pratique, pour attirer les jeunes, il faudrait telle musique ou tel chants, tel prédicateur vedette, tel pratique un peu moderne de communication. Comme elles sont provocantes les paroles de Paul : Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. Pas de gloire, pas de réussite au sens de la société. Un homme pendu au gibet comme seule force.
L’évangile n’attrape pas, ne peut attraper par le brillant, le bling-bling, comme les sectes. Il ne s’agit pas de courir après le plus rebutant, le plus misérable. Il s’agit de ne pas confondre évangélisation et communication, évangile et religion. La conversion ouvre certes une porte à la joie, mais la porte est étroite, le chemin rude.
On ne va pas faire exprès de tout rater, exprès d’être le plus repoussant. On va juste convenir que les critères de la réussite ne sont pas les bons, car nous aussi, nous devons dire : Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié.
Dans la situation de déchristianisation, de reflux du christianisme comme religion de l’Occident, il y a de quoi s’inquiéter. Nos propres enfants ne partagent pas la foi, ou ne la partageront pas. Le futur Cardinal Kasper écrivait il y a déjà longtemps que la chrétienté ‑ la coïncidence du christianisme avec la société ‑ devait être considérée comme l’exception plutôt que la norme. On ne devrait pas s’inquiéter de ce que le christianisme ne soit pas, ne soit plus, la religion de la société. Nous ne sommes pas là pour installer l’Eglise en bonne place dans la société, pour qu’elle exige telle ou telle disposition de la loi. Nous sommes là pour annoncer l’évangile et nous ne voulons rien savoir si ce n’est Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié.
L’évêque de Poitiers, Mgr Rouet, a l’habitude de commenter l’évangile de ce jour en disant que Jésus ne nous demande pas de faire du nombre, mais d’avoir du goût. Vous êtes le sel de la terre. Faudrait-il que tous soient sel ? Le plat serait immangeable. Les chrétiens proposent-ils quelque chose d’original ? Pas sûr ! Il s’agirait plutôt de révéler ce qui déjà est là, la grandeur d’une humanité. Cette grandeur que proclame l’évangile comme une bonne nouvelle est déjà là, depuis la création du monde, depuis que l’homme est à l’image de Dieu. La conversion qui donne goût ou éclaire ce monde ne fait que proclamer ce qui déjà s’y trouve. Or voir la grandeur de l’homme est chose plus compliquée qu’il n’y paraît. Quand vous ouvrez les journaux, on ne peut pas dire que cela saute aux yeux. Voilà le retournement de l’évangile : 1. Le mal est dénoncé et vaincu ; 2. même criminels l’amour de Dieu ne nous est pas retiré, rien ne peut nous en séparer. Si Dieu nous aime à ce point, même du fond de nos bassesses, l’humanité ne saurait être autre que grande. Nul n’est perdu pour Dieu.
Cela, seule la folie de la croix le dit, le fait. Et voilà pourquoi nous ne voulons rien savoir si ce n’est Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. Rien d’autre n’importe, surtout pas notre succès. Nous ne voudrions pas le succès de criminels. Nous voulons la victoire de la vie, celle de Jésus.

Textes du 5ème dimanche A : Is 58,7-10 ; 1 Co 2,1-5 ; Mt 5,13-16