samedi 30 avril 2011

Itinéraire de la foi (2ème dimanche de Pâques)

Nous voilà, avec l’apparition à Thomas, à la fin du chapitre de la résurrection de Jean, et, selon des manuscrits très sûrs, à la fin de l’évangile aussi. Dimanche dernier, nous entendions le début de ce chapitre, la découverte du tombeau vide. Entre les deux épisodes, deux apparitions, celle à Marie qui prend Jésus pour le jardinier, celle aux onze, ou plutôt aux dix puisque Thomas n’est pas là.
On peut bien sûr lire ces quatre moments comme quatre événements, différenciés principalement par les personnages principaux, Marie, Pierre et le disciple que Jésus aimait, Marie seule, les Onze, Thomas. On peut aussi penser que les destinataires de la rédaction évangélique ne sont pas les destinataires des apparitions, que c’est aux croyants que s’adresse l’évangile, et que le chapitre dessine non pas quatre événements, mais un seul, celui du passage à la foi pascale.
Ce passage se fait en quatre moments, pour tout croyant. Il y a le vide du tombeau. Il ne reste rien de Jésus, aucune relique. Le tombeau est vide. Il n’y a rien à quoi se raccrocher, rien pour prouver la résurrection, seulement un vide, qui certes peut indiquer la résurrection, mais dit surtout l’absence du Seigneur, mort ou ressuscité, mort comme ressuscité. L’absence est douloureuse pour ceux qui avaient aimé cheminer avec lui, de son vivant. Elle est douloureuse pour tout croyant. Nous crions comme Marthe et Marie : si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ! Si tu étais là, le mal reculerait sur la terre, la justice triompherait. Nous crions en reprenant l’appel du prophète : ah, si tu déchirais les cieux !
Il y a ensuite la défense de retenir. Mort, Jésus est pourtant vivant. Mais le vivant ne peut être retenu. Le vivant, Marie ne peut le saisir et nous non plus. Nous n’en restons pas à l’absence cruelle de la mort et pourtant, rien ne nous est donné pour remplacer sa disparition. Nous avons en même temps l’absence et la présence, ou plutôt l’absence non synonyme de mort, comme après chaque décès, mais l’absence signe de vie. Aujourd’hui comme pour Marie, il nous manque, son absence nous taraude. Cette absence qui nous laisse les mains vide demeurera jusqu'à la fin.
Mais ce que Marie annonce, personne ne peut le croire, cela ne suffit pas à nous convertir. Et pour cause. Nous n’avons pas encore accueilli la paix de l’Esprit. Et pour cause, Marie n’est pas encore une communauté. On ne peut croire seul, il faut que la communauté s’y mette. Mieux encore, le corps du ressuscité, ce n’est pas Jésus en chair et en os, revenu à la vie comme avant, comme si de rien était, c’est la communauté. Le passage par la mort de Jésus, c’est l’abandon d’un corps, non pour en libérer l’âme, mais pour renaître en un corps nouveau, le corps du ressuscité, ses frères auxquels il s’est lié jusqu’à en faire lui-même, jusqu’à en faire son corps. Il faut du temps pour que le corps des disciples, refroidi par sa mort, reprenne chaleur et vie, reprenne souffle, respire de nouveau.
Alors, quatrième moment, la rencontre avec Thomas. Les croyants qui ne font pas parti du groupe des onze, les croyants qui n’étaient pas là au jour où le corps a repris vie, les croyants comme nous, dont Thomas est le jumeau, les croyants qui sont précédés dans leur foi par une communauté déjà rassemblée, ces croyants, chacun d’eux, sont invités à refaire l’expérience de la foi, le chemin qui mène du crucifié, avec les stigmates de la passion, jusqu’au ressuscité.
A travers les quatre moments de ce chapitre, est proposé l’itinéraire pour accéder à la foi en la résurrection de Jésus, corps et âme, résurrection de Jésus qui est, de façon concomitante, pour ne pas dire quasi synonyme, notre propre résurrection. Impossible de reconnaître le ressuscité sans passer soi-même de la mort à la vie dans la confession de Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu.
Et tout cela a été écrit, ainsi que se conclut le texte, pour que nous croyions. Pour que nous ayons la vie par la foi. Le chemin est balisé ; l’absence ne signifie pas la fin mais le manque de vie, c’est-à-dire le manque du Vivant, dont nous ne pouvons nous satisfaire ; jusqu'à la fin, ce manque est la forme de la présence du ressuscité à notre monde et à son Eglise; la forme du corps ressuscité est dessinée par les onze ainsi que le lieu de sa rencontre, la communauté ; la reconnaissance de la résurrection ne relève pas de l’observation factuelle, mais de l’acte de s’en remettre à ce Jésus, confessé comme notre Seigneur et notre Dieu.

dimanche 24 avril 2011

Du tombeau vide à la foi (Pâques)

Sur quoi se base la foi des disciples ? Sur rien, pourrait-on répondre. Le tombeau est vide, il n’y a rien à voir. Pas de miracle, pas de merveilleux. Le vide. Et ce vide peut être interprété de façons contradictoires : le vol du corps ou l’indice de ce qu’il n’est pas retenu dans la mort.
Du coup, pourquoi Marie, et Pierre, et le disciple que Jésus aimait croient-ils qu’il est vivant celui qu’ils avaient déposé au tombeau, alors qu’ils auraient pu se mettre en quête du voleur, de celui qui aurait dérobé le corps. C’est d’ailleurs ce que fera Marie dans les versets qui suivent. Voyant le gardien du cimetière, elle l’interroge : « on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l'a mis. […] Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je l’enlèverai. »
Là où nous en sommes du chapitre de la résurrection de l’évangile de Jean, au début, l’ambiguïté est entière, même si le texte rapporte que le disciple que Jésus aimait croit. Rien qui ne ressemble à une évidence qui obligerait qu’on la reconnaisse. Rien à quoi se raccrocher, seulement le vide, l’absence.
Le chapitre présentera trois apparitions, l’une à Marie donc qui prend Jésus pour un jardinier, l’autre aux onze, en l’absence de Thomas, la dernière à Thomas, le jumeau. Il faut du temps pour que l’homme, jumeau de ce Thomas incrédule, parvienne à la reconnaissance de la foi. Il faut du temps parce que rien n’est démontré. Il n’y a au mieux que quelques signes, et encore fort ambigus, le vide du tombeau, un jardinier qui pourrait faire penser à l’Adam de l’Eden, les stigmates de la passion qui identifient un supplicié, qui peuvent cacher le ressuscité.
Si Marie, et Pierre, et le disciple que Jésus aimait et les autres, et nous aujourd’hui, pouvons croire que le tombeau vide fait effectivement signe non vers un vol de cadavre mais vers la vie plus forte que la mort, il faut en chercher les raisons ailleurs que dans l’évidence de la résurrection.
Où alors ? Dans ce qu’ils ont vécu, dans ce que nous vivons aujourd’hui avec Jésus. Je ne vois pas comment il nous serait possible de nous prononcer positivement sur la résurrection de Jésus indépendamment du fait que nous vivrions aujourd’hui en son amitié, que nous marchions en sa compagnie comme si tous nos chemins étaient route d’Emmaüs.
Et c’est bien parce que la non évidence de la résurrection exige l’amitié avec le Christ que ceux qui ne croient pas ne peuvent la ratifier, que certains, qui se disent croyants, au contraire se jettent dans une quête de merveilleux, de miracle. Si le tombeau est vide, c’est pour faire signe vers un ailleurs : ne cherchez pas parmi les morts celui qui est vivant !
Ce qui nous fait confesser la résurrection n’est pas seulement l’événement survenu il y a deux mille ans ; ce dernier ne nous est accessible que dans le vide d’un tombeau et le témoignage des compagnons qui vivent ce que nous sommes invités à vivre aujourd’hui. Ce qui fait confesser la résurrection c’est d’abord ce que nous vivons aujourd’hui, comme les premiers disciples.
La résurrection du Seigneur n’est pas un savoir, elle est ce qui se repère dans ses effets : elle nous met debout comme elle a remis tant d’hommes et de femmes debout depuis Marie, et Pierre, et le disciple que Jésus aimait. La résurrection du Seigneur est sans doute son relèvement d’entre les morts, mais ce relèvement n’est perceptible qu’à travers le fait que la communauté des disciples est debout.
Certes, « nous sommes pressés de toute part, mais non pas écrasés ; ne sachant qu’espérer, mais non désespérés ; persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non annihilés. Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. » (2 Co 4, 8-10)
Le corps du Seigneur ce n’est pas tant son cadavre que ses amis hier et aujourd’hui, et si ce corps est vivant, si nous sommes vivants, alors oui, le Seigneur est ressuscité.
Est-ce que cela change quelque chose à la vie ? A quoi nous sert de reconnaître en ce Jésus un compagnon pour les routes d’aujourd’hui ? Beaucoup vivent sans lui. Certes. Et rien non plus ne démontrera comme une évidence, hier comme aujourd’hui, la victoire sur la mort. Le tombeau demeure vide. Plus Dieu nous apparaîtrait présent, plus c’est son absence qui nous envahit.
Mais après Marie, et Pierre et les autres, nous sommes saisis par un surplus, un excès. Et nous tâchons de nous mettre au service de cet excès, en refusant en son nom, que l’homme ne soit qu’humain trop humain, parce qu’il est appelé à la vie divine, non pas autre qu’humaine voire inhumaine, non pas autre que du monde voire immonde, mais l’absolu de la grâce, d’un don gracieux.
Filons la métaphore pour expliciter. La marche, aisée et efficace peut n’être pas gracieuse ; elle n’en a cure ; il ne lui manque rien. Que fait alors sa grâce, la grâce ? Que fait au visage le sourire ? Une transfiguration indicible, insaisissable. C’est cet excès que tente de recueillir notre confession de foi, c’est de lui qu’elle est éprise.

samedi 23 avril 2011

Le passage vers la foi / Ex 14 (Vigile pascale)

Nous avons entendu le récit de la traversée de la mer par les Hébreux. Et l’on s’interroge : pour libérer son peuple, Dieu devait-il exterminer tous ces Egyptiens ? Que Pharaon meure, endurci dans son péché, passe encore ; mais nombre de ses soldats n’avaient rien demandé à personne. Comme souvent, les chefs décident et les subalternes payent le prix, assument les conséquences. Dieu ne devaient-ils pas aussi sauvés ceux que la mer précipite dans la mort ?
L’affaire est de telle importance que l’on se demande comment le rédacteur du texte n’y a pas pensé. Il montre au moins autant un Dieu qui massacre qu’un Dieu de salut. La contre-pub pour Dieu est assurée. On voudrait trouver des raisons de ne pas croire, on ne lirait pas d’autres textes que celui-ci !
Et pourtant, ce texte est récit fondateur de la foi d’Israël en un Dieu d’amour ; et pourtant ce texte est lu par les chrétiens depuis les origines, comme la préfiguration du salut, du baptême. Devant la mer, ils sont comme morts, ainsi qu’ils le disent eux-mêmes : « Manquait-il de tombeaux en Égypte, que tu nous aies menés mourir dans le désert ? Que nous as-tu fait en nous faisant sortir d'Égypte ? Ne te disions-nous pas en Égypte : Laisse-nous servir les Égyptiens, car mieux vaut pour nous servir les Égyptiens que de mourir dans le désert ? » Alors, ils traversent l’eau et sont vivants. C’est bien ce qui se passe dans le baptême. Nous passons d’une vie sans Dieu, d’une vie comme morte, à la vie avec Dieu en traversant l’eau.
Comment expliquer ce décalage entre le scandale d’un Dieu qui fait mourir pour que d’autres vivent et la confession en un Dieu qui aime tous les hommes, qui commande même l’amour des ennemis ?
Peut-être avons-nous lu le texte trop naïvement. Peut-être n’avons-nous lu que ce qui nous arrangeait, à savoir une histoire de vainqueurs, une histoire de notre clan. Une histoire de prodige, de miracle, parce que nous aimons bien le merveilleux, parce que nous croyons que la foi, c’est justement croire n’importe quoi, surtout si c’est merveilleux. Est-il certain que l’on parle du passage de la mer ? D’un passage, assurément, mais lequel ?
Lorsque les Hébreux sont coincés entre la mer et les Egyptiens à leurs trousses, ils récriminent contre Moïse. Ils mettent Moïse à l’épreuve. Lequel n’y peut pas grand chose. Moïse n’est tout de même pas Dieu ! Mais ils lient le sort de Dieu à celui de Moïse, ils préfèrent être esclaves des Egyptiens plutôt que de servir Dieu. Moi qui croyais que servir Dieu rendait libre, voilà que les Hébreux préfèrent l’esclavage. Tout ça pour quelques raclures de légumes et des oignons. Quelle misère.
Lorsque les Hébreux sont coincés entre la mer et les Egyptiens, ils ont rejeté Dieu, ils ont préféré la mort de l’esclavage. Leur récrimination est profession de non-foi.
De l’autre côté de la mer, voilà ce que rapporte le narrateur : « Israël vit la prouesse accomplie par le Seigneur contre les Égyptiens. Le peuple craignit le Seigneur, il crut dans le Seigneur et en Moïse son serviteur. » Voilà que le peuple met sa foi dans le Seigneur, voilà que le peuple fait confiance au serviteur de Dieu.
L’histoire de la mer est l’histoire d’un passage, assurément, non d’une rive à l’autre, non par le choix d’un peuple contre un autre, mais le passage de la non-foi à la foi, de passage d’une conception de la vie, comme esclavage, à une autre, la liberté. Les Egyptiens ici représentent tout ce qui nous empêche de croire, tout ce qui nous coince, nous accule à un cul de sac, une impasse. Qui est assez saut pour croire que la mer puisse ainsi s’ouvrir ?
En croyant au miracle de la mer, on évite de croire au vrai miracle, que nous pouvons passer de nos esclavages, de nos peurs, de la non-foi à la foi. C’est plus pratique. Pas besoin de se casser la tête à être vraiment croyant. Il suffit de croire à n’importe quoi pour ne pas croire au plus important.
C’est cela le baptême, passer d’une conception de Dieu à une autre. Choisir de vivre, libre et d’abandonner nos esclavages, ce qui nous empêche de vivre. C’est cela la foi, ce qui nous libère. C’est cela que fait Jésus, coincé, acculé à la mort. Le service de Dieu c’est-à-dire l’amour de ses frères jusqu’à l’extrême, a été sa libération. Il est ressorti vivant et libre.
C’est cela la résurrection, non pas un truc quand nous serons morts, mais le fait d’emprunter le passage ouvert par Jésus pour traverser avec lui la mort et vivre, libérés.

vendredi 22 avril 2011

L'homme souffrant, c'est tout lui ! (Vendredi saint)

En rédigeant les récits de la Passion, les évangélistes n’ont pas proposé des reportages. Chacun offre une interprétation de ce qui s’est passé. Le fait brut est insignifiant, à supposer d’ailleurs qu’il existe. Ne fait sens que ce qui est compris, interprété. On comprend l’importance de la question de Pilate : qu’est-ce que la vérité ?
Comment comprendre la condamnation à mort de l’innocent ? Comment comprendre la force du mal ? Faut-il un ou des responsables ? Pilate, le Grand prêtre, le peuple Juif, la mesquinerie de l’homme, hier comme aujourd’hui ? Dieu, si ce qui se joue dans ce drame, n’est pas le dernier mot ? Jésus lui-même, si comme le lui fait dire l’évangéliste, sa vie, nul ne la prend mais c’est lui qui la donne (Jn 10,18) ?
Voyez que cela change du tout au tout. Et rien dans le fait brut, la condamnation à mort de Jésus, ne parvient à dire qui mène le jeu de Pilate ou de Jésus. L’espèce de dialogue avorté que nous avons entendu met cela en scène. Si Pilate est puissant, en quoi réside sa puissance ? Jusqu’où est-il manipulé par le peuple, lequel le serait par les prêtres, à moins que Jésus n’ait pas tout fait pour en arriver là.
Du coup, si le reportage est impossible comme exhibition des faits, de la prétendue réalité, hier comme aujourd’hui ‑ car une caméra ne vous montre pas tout mais seulement ce qu’elle peut tenir dans son champ de vision et ce que le monteur reconstitue après coup ‑ si l’interprétation est le seul chemin pour que les faits aient un sens, les évangélistes ne pouvaient pas se hasarder seuls à proposer un sens. Ils étaient trop conscients que ce qu’ils disaient n’était pas leur invention, mais ce qu’ils avaient reçu de la tradition des croyants, lesquels n’avaient rien inventé non plus. Ils étaient trop conscients qu’ils ne pouvaient être que les serviteurs de leurs récits, et non les maîtres qui ont droit de décider du destin de leurs personnages.
Le premier Testament, en particulier les chants du serviteur d’Isaïe, dont nous avons entendu un extrait, et les psaumes, constitue la matrice de l’évangile, sa source d’engendrement. N’est-ce pas exactement le visage du Seigneur que l’on a contemplé dans celui de serviteur souffrant et humilié ? Oui, c’est tout lui.
Qui est ce serviteur ? Plus personne ne le sait et là encore les interprétations foisonnent. Détaché des références historiques, du contexte, le serviteur souffrant est la figure de l’homme innocent et torturé, celui-là même dont Pilate dira : voici l’homme. Oui, c’est tout lui.
Alors ce que raconte la mort de Jésus, c’est effectivement ce qui s’est passé vraisemblablement le vendredi 7 avril 30. Mais c’est surtout la figure de l’innocent condamné, récapitulé par Jésus, dans l’espérance que Dieu, avec lui, les sauvera, puisqu’il est son ami, dans l’espérance que son désir, sa soif de vivre ne sera pas déçue.
La mort frappe encore ; encore l’injustice est entretenue, y compris pas nous, quand l’innocent est méprisé par des inégalités que nous ne sommes pas prêts à véritablement corriger ‑ sans quoi nous exigerions pas nos votes autre chose de ceux qui nous gouvernent. On est en droit, hier comme aujourd’hui de demander si le visage défiguré de l’homme des douleur, serviteur souffrant, condamné du Golgotha, enfant mourant de faim ou du palud, sera la dernière image de l’histoire de l’humanité...
Il remit l’esprit, il est mort, il meurt encore. Que son esprit, qu’il nous a transmis, s’empare de nous, soit force de vie.

jeudi 21 avril 2011

Piss Christ d'Andres Serrano

Je reçois une demande de signature de pétition adressée au ministre de l’intérieur suite à l’exposition en Avignon de Piss Christ. Je vous avoue que je suis fort perplexe. Je constate des violences, des gens qui s’estiment agressés, des interprétations divergentes au nom de principes aussi sacrés les uns que les autres, liberté d’expression, droit au respect de ses convictions et croyances. Je ne suis pas certain de goûter le côté artistique de la fameuse photo dont je n’ai, il est vrai, connaissance que par reproduction.

Je me permets de renvoyer à l’article suivant : http://berulle.over-blog.com/article-blaspheme-71930620.html

Je ne peux qu’espérer que les nombreux signataires, et les plus nombreux encore qui ne signeront pas sauront se retrouver, loin des projecteurs médiatiques, durant ces jours saints. Il se pourrait qu’à déserter ou à négliger la commémoration de la Cène ce soir, celle de la Passion demain et la célébration dans la nuit sainte ou le jour de Pâques, nous fassions pire que de jeter un crucifix dans un verre d’urine.

Il se pourrait qu’en nous indignant si peu quand nos frères humains sont méprisés, pire que de la merde (vous me passerez l’expression que le champ sémantique exige) dans tant de pays du monde et dans nos propres cités parce que nous continuons à nous occuper en priorité de nos avantages, nous fassions pire que de jeter un crucifix dans un verre d’urine.

Peut-être même nous autres chrétiens, sommes de ceux qui jetons au rebut ce qu’il y a de plus sacré, les frères, et que la photographie nous dénonce, nous et les autres, nous tend un miroir. N’est pas forcément sacrilège celui qu’on pense. Peut-être que le sacrilège n’est pas dans la photo mais dans ce qu’elle montre, ce que nous ne cessons de faire. Evidemment, la photographie est ambiguë et qui pourra dire si elle est blasphème ou dénonciation du blasphème.

Certes, ce n’est pas une raison pour accepter n’importe quoi. Et je suis aussi blessé quand ce que j’ai de plus cher est moqué, tourné en dérision, détourné, caricaturé, falsifié, parfois par des coreligionnaires. Mais celui en qui j’ai mis ma foi a consenti à n’avoir plus figure humaine, à être immonde, au point que les foules qui le voyaient détournaient leur visage comme dit le prophète. Le psaume 22 dit aussi :

13 Des taureaux nombreux me cernent, de fortes bêtes de Bashân m'encerclent ; 14 contre moi bâille leur gueule, lions lacérant et rugissant. 15 Comme l'eau je m'écoule et tous mes os se disloquent; mon cœur est pareil à la cire, il fond au milieu de mes viscères ; 16 mon palais est sec comme un tesson, et ma langue collée à ma mâchoire. Tu me couches dans la poussière de la mort. 17 Des chiens nombreux me cernent, une bande de vauriens m'entoure ; comme pour déchiqueter mes mains et mes pieds. 18 Je peux compter tous mes os, les gens me voient, ils me regardent ;19 ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement. 20 Mais toi, Yahvé, ne sois pas loin, ô ma force, vite à mon aide ; 21 délivre de l'épée mon âme, de la patte du chien, mon unique ; 22 sauve-moi de la gueule du lion, de la corne du taureau, ma pauvre âme.

Et si le Christ est allé jusque là, ce n’est certes pas pour se battre contre le détournement d’objet religieux (et encore pas ce qu’il y a de plus sacré, un vulgaire crucifix de plastique !), mais contre le traitement inhumain que l’homme ne cesse de réserver à son frère.

Je rêve d’une pétition signée par une quarantaine de millions de français, autant dire une élection, où l’on choisirait majoritairement pour un changement de société radical, quitte à perdre de notre aisance, pour un réel partage. Mais j’ai bien peur que la photo continue à dénoncer notre hypocrisie, scandalisés quand cela nous arrange.

Je nous souhaite d’être toujours plus saisis par l’amour extrême de notre Dieu, amour même des ennemis, amour même des imbéciles, amours même des sacrilèges… (et heureusement pour nous, car ils sont rares ceux qui n’ont jamais été ennemis de personne, jamais stupides, jamais sacrilèges, jamais mauvais). Il se fait le serviteur comme nous le dirons ce soir, lavant les pieds de ses disciples, tous des traites.

Jeudi saint 2011

Quel est donc ce repas ? (Jeudi saint)

Nous faisons mémoire du dernier repas du Seigneur. On pourrait chercher à mettre en évidence le sens du repas rituel, dans le judaïsme du premier siècle et ses différentes sectes, pour retracer les origines de l’eucharistie. Mais point besoin d’être spécialiste en anthropologie religieuse pour constater l’importance du repas dans le rite religieux. Il y a les repas sur la tombe des défunts, il y a aujourd’hui encore, la rencontre autour d’une table pour marquer un événement, joyeux ou triste, y compris un événement religieux. Pourrait-on célébrer une première communion sans recevoir les invités chez nous après la célébration pour partager un repas ? Pourrait-on renvoyer ceux qui se sont déplacés pour des funérailles sans profiter de leur présence en se réconfortant avec eux autour d’une table, sans les remercier en leur offrant de quoi se restaurer ?
Pour communier en telle ou telle occasion, y a-t-il mieux qu’un repas ? Partager le même pain ; manger, ingérer, faire sien. Vivre de ce qui nous rassemble parce qu’ensemble nous avons part à la même nourriture partagée en cette occasion. S’enivrer pour une transe plus ou moins surnaturelle ou pour le simple plaisir d’être entre amis, entre frères. On pressent sans difficulté que tout ce qui est important et communautaire se passe autour d’une table, pour un jeûne et des boissons amères ou pour un banquet aux mets succulents et aux vins décantés.
Après des siècles de présentations de l’eucharistie comme sacrifice, on a, au cours du XXe siècle, rappelé que l’eucharistie était un repas. L’autel n’est pas seulement la pierre du sacrifice, ni un tombeau ‑ celui du Seigneur ou d’un saint ‑, mais une table. Cette évidence historique aussi bien que théologique est apparue à certains comme une désacralisation abusive. Elle est parfois présentée comme une aberration soixante-huitarde, une réduction de la foi à un truc cool, un pique-nique entre potes.
Or ce que nous sommes au plus profond, nous n’y avons accès que par des gestes et des symboles, des rites. Nous ne savons pas le dire. Ce qu’est un homme, nous ne le savons que si peu de la science, non que ce qu’elle expose ne soit pas d’importance, mais qu’enfin, ce n’est pas de l’homme qu’elle parle quand elle décrit avec ses outils ce qu’elle voit de nous. Ce qu’est un homme, nous le savons pareillement si peu des théories. Il est en revanche des moments où nous sommes mis comme devant un miroir lorsque ce qu’il y a anthropologiquement de plus primaire nous est dévoilé ; ainsi de ce qui advient de nous quand nous mangeons, ingérons, faisons nôtre ce que ne l’était pas ; ainsi quand nous sommes réunis autour d’une table. Nous partageons le fait de nourrir notre vie, nous communions dans le moment où nous entretenons la vie, où nous subsistons. Et mépriser cela risque bien de nous interdire de comprendre ce qu’il y a de plus spirituel dans l’eucharistie.
Quel est donc ce repas ? Pourquoi le commandement du Seigneur de faire cela en mémoire de lui, aucun des textes ne le rapporte en parlant de sacrifice alors que tous insistent sur le cadre de repas ? Repas, prédit comme le dernier, en attendant le festin messianique. C’est solennisé. Et lorsque nous mettons une nappe sur l’autel, elle est certes le rappel du linceul qui recueille le corps du Seigneur. Elle porte aussi le pain, fruit de la terre et du travail de l’homme, et le vin, fruit de la vigne et boisson de fête, corps et sang du Christ ressuscité.
Du corps au tombeau, par le pain et le vin, et tous, dans la communion, deviennent le corps du Christ. « Quand nous serons nourris de son corps et de son sang, et remplis de l’Esprit saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ. » Ce sera notre prière, comme à chaque eucharistie. Et le repas fait cela. Ce que nous ingérons devient nous, ou plutôt, retournement inattendu, nous devenons ce que nous allons ingérer, partager.
C’est là que le repas auquel nous prenons part n’est pas un rite religieux comme les autres, n’est pas un rite anthropologique comme les autres. Ce que nous mangeons est ce que nous devenons et non pas ce que nous aliénons, le faisant nôtre. Il n’y a pas humanisation du pain, si l’on peut dire, mais divinisation de l’homme.
Cela, pour n’être pas violation, c’est-à-dire condamnation de la nature humaine, suppose que l’homme soit révélé à sa destinée, à sa vocation, et que cette vocation ce soit la divinisation de l’homme. La communion n’est alors pas seulement ingestion de pain et de vin, ni partage entre humains, mais le partage de Dieu avec nous, le partage avec Dieu, l’admirable échange où il se fait l’un de nous pour que nous ayons part à sa vie. L’homme ne mange pas le dieu pour lui prendre sa force, cela supposerait que le dieu ait été dérobé, et un dieu qui se laisse piéger n’est guère malin, peu digne de l’homme. L’homme ne mange pas même des choses sacrées pour s’arroger la force divine. Rien de sacrificiel.
Notre Dieu se livre en nourriture, se livre en partage, s’offre pour notre vie. Voilà quel est donc ce repas qui rassemble l’Eglise avant de rassembler l’humanité tout entière.


Pour les hommes qui meurent de faim, qui végètent dans la pauvreté. Nous te prions Seigneur. Donne-nous de partager notre pas de ce jour.
Pour l’Eglise. Que ses assemblées préfigurent le festin messianique, la fraternité universelle d’une humanité se reconnaissant fille de Dieu ; que la peine prise à faire pousser et cuir le pain et la joie à boire le vin de la fête lui donne de partager les joies et les peines, les angoisses et les espoirs de toute l’humanité.
Pour tous ceux qui en ces jours de fêtes vont partager un repas et le pain de chaque jour. Qu’ils n’oublient aucun de leur frère, qu’ils ne se retranchent pas eux-mêmes de l’humanité.

vendredi 15 avril 2011

Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? (Rameaux)

Sur la croix, il n’y a plus rien à faire. Celui qui sa vie durant a fait reculer le mal a les mains clouées ; il ne peut plus rien faire. Le mal est là et le terrasse. La mort va gagner, dans un instant. Tout bascule. Il fait nuit, il fait froid.
Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, demeure encore le cri. Le cri de l’homme en croix, de l’homme des douleurs, hier au Golgotha, aujourd’hui encore. Que nul ne l’étouffe. Qu’il résonne. Ne nous bouchons pas les oreilles. Ne tuons pas le dernier effort de protestation, de lutte contre le mal. Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, demeure encore le cri.
Si le mal n’est pas ainsi dénoncé, c’en est fini de la justice. Si le mal est oublié, les victimes passent avec lui à la trappe de l’histoire. « Le besoin de laisser dire la souffrance est la condition de toute vérité » (T. Adorno).
« Qu’en serait-il si un jour, les hommes ne pouvaient plus trouver de défense contre le malheur de la vie que dans l'oubli, s’ils ne pouvaient plus construire leur bonheur que sur l’impitoyable oubli des victimes, sur une culture de l’amnésie dans laquelle le temps guérit prétendument toutes les blessures ? D’où tireraient-ils l’aliment de leur révolte contre l'absurdité des souffrances injustifiées des innocents ? Qu'est-ce qui pourrait encore attirer leur attention sur le malheur d’autrui et leur inspirer leur vision d'une justice supérieure nouvelle ? La mémoire de Dieu se dresse contre cette amnésie culturelle (Is 21,11-12). » (J.-B. Metz)
Qu’en serait-il si un jour le cri de Jésus était oublié, effacé ?
Le cri du Fils sur la croix est prière. Non pas : Pourquoi Dieu m’a-t-il abandonné ? mais parole adressée, curieusement, à celui qui s’est détourné, est parti. Mon Dieu, mon Dieu, par deux fois.
C’est ce qui fait que le cri ne sera pas perdu, effacé. Celui de Jésus, les nôtres. La prière est cela, l’inscription en Dieu des cris, cris de joie, cris de douleurs ou d’angoisse.
« La prière comme un cri, bien sûr ! Mais celui-ci n’est-il pas en définitive un cri dans le vide, un cri qui n’aboutit jamais, mais reste dans le désert ? Non ! Comment, non ? […] Le cri vers Dieu exprime d’une certaine façon qu’on est proche de lui. C’est l’expression du fait que Dieu s’est rendu si proche, justement dans sa pleine divinité. […] Le cri serait lui-même le premier acte de son exaucement. C’est dans ce cri, et justement en lui, que Dieu est là. […] Celui qui veut rendre inaudible ce cri en le faisant oublier dans la jubilation pascale ne célèbrera jamais en vérité l’histoire de Dieu, mais ne fera tout au plus que répéter un vieux mythe de victoire. » (J.-B. Metz)

(Citations tirées de Jean-Baptiste Metz, Memoria passionis, un souvenir provocant dans une société pluraliste, Cerf, Paris 2009, pp. 97-99)

dimanche 10 avril 2011

Insupportable miracle ou signe dans la mort ? (5ème dim. de Carême)

Pourrait-on dire que la fin de l’évangile de Lazare, sa résurrection, gâche l’épisode ? Si l’on veut lire l’évangile et la foi comme une production hollywoodienne, avec happy end et récompense du juste, qui, pour finir, après bien des épreuves, après que le spectateur eût bien eu peur, est rétabli dans ses droits, alors non, l’évangile de Lazare est bien écrit.
Mais si l’on ne lit pas l’évangile pour se convaincre que le juste est vainqueur, mieux que l’homme vainqueur est forcément juste, alors, cette résurrection, c’est la catastrophe. Si on lit l’évangile pour qu’il parle, non de nos rêves et illusions, mais de notre vie, dans sa complexité, avec le mal et la mort, obligatoires, que l’on ne peut éviter, alors, oui, le texte est mal écrit.
Lire l’évangile de Lazare à des funérailles, cela va bien. On y voit Jésus ému, on y voit Jésus qui pleure et soutient ses amies dans la peine. Mais dès que Jésus arrive au tombeau, rien ne va plus avec cette fin qui va trop bien, avec cette happy end. Car le cercueil de celui que l’on enterre ne sera pas ouvert comme la pierre avait été roulée ; le défunt ne sera pas rendu à sa famille, libéré de son suaire, bandelettes ou tenue mortuaire.
Et l’on ne doit pas attendre aujourd’hui pour s’en apercevoir ! Cela ne s’est jamais vu, le retour d’un mort, à commencer par celui du Fils de l’homme lui-même, quelques chapitres après le texte de ce jour. Pour le Fils lui-même, la mort a été implacable. Pour le Fils lui-même, le ciel est resté fermé. Il incline la tête et remet l’esprit. Tout est mené à son terme, achevé.
Et si vous voulez parler de la résurrection de Jésus, vous devrez bien reconnaître que ce Jésus n’a pas été rendu à ses amis, à sa mère. Elle reste debout, la mère des douleurs, en pleurs au pied de la croix pendant que le Fils pend au gibet ; elle pleure la mère, la femme, l’humanité. Madeleine ne pourra plus tenir le corps de celui que son cœur aime. Elle ne pourra le retenir. Il part. Si le tombeau est vide, Jésus n’est plus là, et qui s’en consolera ?
L’évangéliste Jean, auquel exclusivement j’ai emprunté les différentes allusions à ce qui se passe avec la mort et la résurrection du Fils, nous mènerait-il en bateau avec sa résurrection de Lazare ? Evidemment, nous ne pouvons que lui prêter de savoir ce qu’il fait, d’être un écrivain accompli qui organise, compose son texte. Ainsi, ce qui est insupportable dans la résurrection de Lazare est voulu par Jean lui-même. Il raconte l’ineptie de cette happy end qui n’a rien à dire ni à notre vie ni de la vie de Jésus ; lui comme nous n’échappons pas à la mort et à la séparation définitive d’avec ceux qui sont chers.
Cette résurrection de Lazare nous devons la lire, non comme un miracle qui attesterait de la puissance extraordinaire de Jésus, de son pouvoir surnaturel, mais comme un signe. En effet, l’évangile de Jean ne raconte pas de miracles, contrairement aux autres. Juste quelques signes, six, et la résurrection de Lazare est le dernier d’entre eux.
Qui dit signe, dit indication en vue de. Le signe n’a pas son sens en soi. Il n’a pas d’autre consistance que de renvoyer, de désigner autre chose que lui. Il disparaît derrière ce qu’il cherche à indiquer. Autrement dit, celui qui s’arrête au signe, n’en détourne pas le regard pour voir ce qu’il cherche à désigner est comme l’imbécile qui fixe le doigt quand le sage montre la lune.
Que faut-il voir alors ? De quoi cette résurrection est-elle le signe ? De quelque chose qui ne se voit pas, ou pas bien, sans quoi, il n’y aurait pas besoin de signe, sans quoi le signe détournerait même l’attention plutôt qu’il ne l’éveillerait. Or ce qui ne se voit pas, c’est la fin de la mort, la mort de la mort, la victoire sur le mal. Certes, le tombeau de Jésus est vide, mais cela ne suffit pas à dire que Jésus est vivant, sorti de la mort. La douleur des disciples, les nôtres demeurent. Comment croire que la vie l’emporte ? Comment le croire non pour demain, lorsque nous serons morts, ce qui est d’assez peu d’importance somme toute, maigre consolation voire stratagème pour ne pas donner sens à l’absurde, ce qui serait pour le moins contradictoire.
C’est aujourd’hui que nous voulons voir la victoire de la vie et c’est ce que veut montrer le signe qu’est la résurrection de Lazare. Voilà pourquoi le texte n’attend pas je ne sais quelle échéance pour tirer Lazare du tombeau. C’est l’aujourd’hui qui importe et non pas, comme le dit Marthe, le dernier jour.
Ce qui est désigné, c’est Jésus qui est dit, qui se dit, lui, la résurrection et la vie. Voilà ce qui est signifié par la mort et la vie de Lazare, que Jésus est le Vivant qui fait vivre, non pas qui empêche de mourir mais qui est la vie plus grande, la pleine vie, la vie pleine. Aimer Jésus comme il nous aime, « voyez comme il l’aimait » constatent les Juifs qui sont présents aux côtés de Marthe et Marie, aimer le frère, que l’on sache ou non que cela soit une façon d’aimer Jésus, voilà la vie, voilà la victoire sur la mort.
Et dire que nous préférons la mort. Et dire que nous préférons ignorer ‑ et c’est pire que de les haïr ‑ nos frères, Jésus. Nous préférons l’injustice de l’économie, nos refus de premier pas ou de main tendue. Nous les préférons tellement, nous nous délectons à ce point dans la mort refusant la vie qu’est Jésus, que même notre lecture de l’évangile préfère croire n’importe quoi, un mort qui ressuscite, plutôt que de changer de vie, vivre aujourd’hui, en aimant Jésus, en aimant comme Jésus, en aimant les frères.

samedi 2 avril 2011

Changer de dieu pour ne pas pécher (4ème dim. de Carême)

Est-ce lui ou ses parents qui ont péché ? Quand un malheur arrive, même si c’est la cécité d’un nouveau-né, il faut un coupable. Qu’avons-nous fait au bon Dieu pour… ? Religion de rétribution, religion de magie, religion d’un dieu qui est maître es vases communicants : si l’homme commet le mal, le dieu, qui s’en trouve lésé, se paie par quelque malheur dont il frappe l’homme comme en représailles.
Il faut tout de même avoir du dieu une drôle de conception pour penser ainsi. Pas sûr que ce genre de raisonnements n’appartienne qu’au passé d’une civilisation première. Nous n’en avons jamais fini avec l’idée d’un dieu qui ne pourrait qu’être concurrent de l’homme, qui ne pourrait que vouloir le mal de l’homme.
Nous lui jalousons sa toute puissance, nous avons la conviction qu’à n’avoir pas tout, nous n’avons rien, qu’à n’être pas tout nous ne sommes rien. Nous continuons à imaginer que la toute-puissance de Dieu lui permettrait de faire n’importe quoi. Nous rêvons d’un dieu qui pourrait changer les choses, arranger les choses, intervenir comme un magicien. Et nous lui en voulons de nous laisser dans notre malheur. Qu’avons-nous fait au bon Dieu pour… ?
Jésus invite à démythologiser dieu lui-même. La vie avec Dieu n’est pas affaire de satisfactions que l’homme devrait procurer au dieu. Renversement du tout au tout, c’est Dieu qui vient pour servir l’homme. C’est lui, Dieu qui veut le bonheur de l’homme, sa vie. Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que vous soyez comblés de joie.
Mais un dieu qui n’est pas un dieu tout puissant, au sens d’un dieu qui pourrait faire n’importe quoi, au sens d’un dieu qui devrait être le concurrent de l’homme, un tel dieu au service de l’homme, n’est pas digne d’un dieu et personne n’en veut.
C’est le renversement dont même les chrétiens n’ont pas toujours conscience, quand ils se réjouissent du retour des religions, du sacré. Jésus interdit le religieux parce que Dieu n’est pas à satisfaire par quelque sacrifice, Dieu n’est pas à acheter.
Dieu est la gratuité, le sans pourquoi, la grâce. Il n’est d’aucune utilité. Non, une nouvelle fois, qu’il soit optionnel, mais qu’il est celui dont l’amour, gratuit, oblige.
Alors, il y a, il ne peut y avoir qu’incompréhension entre le Dieu philanthrope et ce que les hommes pensent du dieu. Alors, les hommes qui se savent si savants, eux qui ont le regard perçant comme Œdipe, ne peuvent que vouer aux gémonies ceux qui ne partagent pas leurs évidences. Ainsi, ceux qui disent qu’ils voient sont des menteurs. Ils ne voient pas, nous ne voyons pas.
Voilà le péché, voilà la forme concentrée du péché : interdire à Dieu d’être ce qu’il est. Et si le dieu est concurrent de l’homme, alors évidemment, l’homme est justifié à haïr son frère. C’est en méprisant son frère que l’homme se croit à l’image du dieu (de la haine).
Si nous ne convertissons pas notre image de Dieu, non seulement, nous persistons dans notre sacrilège, mais aussi, nous justifions l’intérêt et le rapport, nous disqualifions la grâce et la gratuité, nous réduisons ce monde à ce qu’il produit, et nous engendrons la guerre, la haine.
Mais que l’on ne s’y trompe pas, la religion n’est pas le propre des religions, puisque justement le christianisme n’en est pas, puisque l’idéologie du rapport, de l’efficace, parfaitement agnostique voire athée, se comporte comme les religions, charrie la même idée du dieu. Il est des athéismes qui sont encore trop religieux, il est des agnosticismes trop peu critiques qui adoptent ce qu’ils prétendent condamner. Il ne suffit pas de rejeter un dieu de concurrence pour détruire la haine entre les hommes.
La conversion, le fait de se tourner vers le Dieu philanthrope, au service des hommes, serait-elle la voie de la paix ? J’ose le penser si cette conversion pouvait être totale, non seulement observer les commandements de Dieu et de l’Eglise, mais plus que cela, se laisser détourner par Jésus de tout ce qui n’est pas l’amour de Dieu et l’amour de l’homme. Il n’est pas de commandement plus grand que ces deux là. J’ose le penser, parce que dans de nombreuses traditions, de celles que l’on dit religieuses, ou d’autres, la quête de l’Ami se mue en hospitalité universelle, en fraternité.