samedi 18 juin 2011

Trinité divine et unité humaine

Les toutes dernières lignes de la deuxième lettre de Paul aux Corinthiens nous ont été proposées comme deuxième lecture. C’est si court, que nous pouvons aisément les réentendre :
« Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Exprimez votre amitié en échangeant le baiser de paix. Tous les fidèles vous disent leur amitié. Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion de l’Esprit Saint soient avec vous tous. »
Par deux fois, on parle de Dieu, et l’on ne peut en parler qu’en parlant aussi d’amour : le Dieu d’amour et de paix sera avec vous ; l’amour de Dieu soit avec vous. En outre, on ne parle pas de Dieu pour lui-même et en lui-même, mais toujours en relation avec nous. Impossible de parler de Dieu si ce n’est pour souhaiter qu’il soit avec nous, que son amour soit avec nous, que le Dieu d’amour soit avec nous.
Entre ces deux mentions de Dieu et de son amour, deux petites phrases avec deux mots communs. Saluez-vous en échangeant un saint baiser. Les saints vous saluent tous. Impossible de parler des chrétiens, les saints, ceux qui ont été sanctifiés par le baptême, sans parler de leur relation amicale. Le saint baiser, un signe d’amitié saint est la manière de se respecter entre saints, entre chrétiens.
Un Dieu d’amour avec nous qui déteint sur nous et nous voilà en amitié avec les autres baptisés. Nous ne savons pas grand chose de Dieu tel qu’en lui-même, et le texte n’en dit rien. Nous savons de Dieu qu’il est avec nous, amour avec nous, au point que les relations entre les hommes deviennent une amitié sainte, au point qu’on appelle les hommes des saints. On ne sait même plus s’il convient de distinguer Dieu tel qu’en lui même et Dieu pour nous. Il semble que le Dieu tel qu’en lui-même ne soit pas autre que le Dieu dont l’amour est avec nous. Il est le Dieu d’amour.
On pourra demander comment un Dieu avec nous, un Dieu amour, pourrait ne pas vivre en lui-même cet amour, cet avec. Et de fait, le Dieu d’amour est inclus dans une formule, entre le Seigneur Jésus Christ et sa grâce et l’Esprit saint et sa communion.
Ainsi donc, si Dieu doit être pensé, il ne pourrait pas l’être comme un solitaire. Sa solidarité avec les hommes, son amour, indique, fait signe vers son être même, un Dieu qui est grâce, amour et communion, un Dieu qui n’est pas autosuffisant mais qui se complaît, qui s’accomplit dans l’altérité qui crée la distance où l’amour peut vivre.
Alors, vous voudriez penser le Dieu trinitaire ? Ne cherchez pas. Dieu ne se voit que comme il paraît. A moins qu’il ne paraît que comme il est, serviteur, amour, avec nous. Et Jésus montre un Père, Jésus montre son amour pour le Père qui est accueil de l’amour de ce Père, Jésus est emporté dans le souffle de vie, de sainteté qui n’est autre que ce que le Père lui donne.
Un Dieu qui a tant aimé le monde qu’il envoie son fils, non pour juger le monde, mais pour le sauver. Jésus montre un Dieu qui aime, qui est avec nous dans ce monde, Paul a bien retenu la leçon, un Dieu qui sauve le monde, un Dieu qui rend saint, dont la sainteté déteint sur le peuple de ceux qu’il aime.
Le Dieu Trinité ne nous invite pas tant à imaginer, fût-ce conceptuellement, une unité plurielle, des identités qui seraient une même substance, mais d’une part à vivre entre nous comme il vit avec nous, comme il est, et d’autre part à écouter et à contempler Jésus qui fait connaître par pure grâce l’amour du Père et la communion de l’Esprit.
Pour connaître Dieu, il n’y a qu’à tourner nos regards vers le Fils. Montrant Dieu, le révélant Père, il annonce la bonne nouvelle de notre adoption, il sauve, il proclame l’évangile qui fait de nous les enfants d’un même Père. Nous sommes alors frères, vivant de l’amour même du Père, de son Esprit. La communion divine est notre vocation, est l’Esprit de notre communauté.

Textes : Ex 34,4-9 ; 2 Co 13,11-13 ; Jn 3,16-18

mercredi 1 juin 2011

Présence d'un absent (Ascension)

Selon l’œuvre de Luc, Evangiles ou Actes, Jésus demeure quarante jours auprès des disciples après sa résurrection. Pour les autres évangiles, c’est différent. En Jean, Jésus apparaît à Thomas huit jours après sa résurrection. Mais son ascension précède sa résurrection, si l’on peut dire, puisque c’est à propos de la croix que Jésus déclare : Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes.
Matthieu ne parle pas d’ascension. Pour lui, l’apparition aux femmes est la seule véritable. Certes, ainsi que nous venons de l’entendre, Jésus retrouve ses disciples en Galilée ; mais certains eurent des doutes. C’était sur une montagne, lieu de manifestation divine, de théophanie, seule élévation dont il soit question. Quant à Marc, il ne parle pas d’ascension et à peine de résurrection : le fait qu’à la mort de Jésus un centurion, un païen, prenne le relais de la voix du Père pour confesser que Jésus est le fils, cela suffit à attester de la victoire sur la mort ; cela vaut mieux que toutes les apparitions. La seule qu’il raconte se solde par un échec : les femmes, toutes tremblantes, s’enfuient et ne disent rien à personne du message entendu au tombeau.
Ces variations chronologiques constituent la forme narrative de la présence ‑ tout de même originale, disons mystérieuse ‑ de Jésus à ses disciples après sa mort. D’une part, Jésus continue à être là. Il les accompagne, ne les abandonne pas. Nous l’avons entendu chez Matthieu : Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin. Cette durée totale, Luc l’exprime avec le chiffre symbolique des quarante jours, Jean avec une autre figure de la totalité, la semaine, huit jours plus tard.
D’autre part, Jésus s’est retiré, le tombeau est vide. Il n’est plus là. Les femmes s’enfuient loin du tombeau toutes tremblantes et bouleversées, les disciples doutent, cœurs lents à croire tout ce qu’avaient annoncé les prophètes.
Ainsi, ces quarante (ou cinquante jours) après Pâques décrivent l’expérience de l’Eglise après la mort de Jésus plus qu’ils ne racontent un temps déterminés, les quelques semaines qui suivirent la mort de Jésus. C’est notre situation qui est décrite et annoncée : l’absence définitive de Jésus, conséquence de sa mort, traversée par la présence du ressuscité. Le ressuscité n’est pas présent à son Eglise comme il l’était avant sa mort ; son absence a de quoi nous terrifier, tout comme les femmes. Sa présence ne se dit pas sans l’absence, ou l’absence laisse percevoir une présence. Présence et absence ne se contredisent pas, elles s’appellent l’une l’autre, un peu comme l’amant, présent physiquement, mais pensant à autre chose, ailleurs ; ou plutôt, physiquement absent, mais dont on connaît l’état d’esprit, complètement porté à l’aimé, totalement présent à l’aimé.
Jésus avait manifestement perçu que sa fidélité au Père conduirait à son rejet. Un jour ou l’autre se poserait la question de la vie des disciples, alors qu’il serait absent. Il y eut un dernier repas. Consciemment vécu comme dernier ou désigné tel a posteriori, ce repas, au soir de la journée comme au soir de la vie, apparaît aussi simple que solennel. Il est inscrit dans le cadre de la Pâques ‑ ce qui le placerait plutôt un samedi qu’un jeudi ‑ ainsi situé dans le sillage du repas précédent la libération d’Egypte du livre de l’Exode.
Manifestement, ce repas reprend des gestes faits plusieurs fois par Jésus, bénédiction et fraction du pain. C’est à ces gestes d’ailleurs que les disciples d’Emmaüs reconnaissent l’inconnu qui est avec eux sur la route. Après la mort, parce que déjà avant, la fraction du pain ravive la mémoire de Jésus, en fait une mémoire vivante, sur les routes humaines, tous les jours jusqu’à la fin.
Pour que l’on se souvienne de Jésus, de sa mort et de sa résurrection, pour qu’il soit présent malgré son absence, ou mieux, pour marquer sa présence alors qu’il n’est plus là, il y a un repas. Faites cela en mémoire de moi. Le mémorial n’est pas un monument, stèle, arc de triomphe ou plaque commémorative. Le mémorial est un repas. C’est dire que l’on ne peut se souvenir seul ; on partage le pain, c’est une communion. C’est dire que l’on ne peut se souvenir seulement notionnellement, mais que l’on participe par tout ce que l’on est, corps et esprit, à un acte qui nourrit, qui fait vivre ici et maintenant. Se rappeler ce repas nourrit, fait vivre, tout comme la libération d’Egypte.
C’est encore à la fraction du pain, à la communion comme il nous a dit de le faire, qu’est exprimée notre situation de croyants, sans lui et pourtant, avec celui qui a promis d’être présent tous les jours jusqu’à la fin. Sans cesse nous vivons de sa vie, plus forte que la mort, nous lui sommes unis au point d’être son corps. Quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous d’être un seul corps et seul esprit dans le Christ.