samedi 28 janvier 2012

Frères, j'aimerais tellement vous voir libres ! (1 Co 7,32 / 4ème dimanche)

Frères, j’aimerais tellement vous voir libres !
Pas sûr que ce soit les soucis familiaux qui feraient que Paul s’exclamerait ainsi s’il nous parlait aujourd’hui. Regardons plutôt ce qui nous fait souci, ce qui nous rend esclaves, ce qui ferait que, plein de sollicitude, Paul aimerait tellement nous voir libres.
Le boulot est ce qui nous bouffe, que nous en ayons ou que nous en cherchions. Nous pouvons y être heureux, certes, mais regardons nos agendas. Ne sommes-nous pas sacrifiés sur l’autel de nos employeurs, eux-mêmes grands-prêtres d’une divinité qu’ils n’ont jamais vue mais à laquelle il faut sacrifier ; c’est la loi de l’économie qui l’impose.
Frères, j’aimerais tellement vous voir libres !
N’y a-t-il pas scandale de la part de Paul de dire esclaves ceux qui sont mariés ? Reconnaissons que le scandale est moindre à dénoncer les esclavages du travail et du chômage. Et pourtant, pouvons-nous entendre, est-elle audible, cette parole qui nous souhaiterait libres, c’est-à-dire cette parole qui nous convainc de notre esclavage ?
Le travail est une valeur, nous dit-on, croyons-nous. On n’a pas toujours pensé ainsi. C’était les esclaves qui travaillaient, ceux qui justement avaient besoin d’être libres.
Frères, j’aimerais tellement vous voir libres !
Si l’on pense que les gens auxquels Paul s’adressait ne s’estimaient pas esclaves – ils étaient simplement mariés ! ‑ nous pourrions nous aussi, ne pas savoir que nous sommes esclaves.
Nous ne pouvons tout de même pas dire que le dieu économie fait notre bonheur, ou alors le bonheur de quelques uns d’entre nous seulement. Il est inutile de développer encore ce que la crise économico-financière signifie, ce que les inégalités nord-sud suscitent. Le dieu économie mange le sang de ses fidèles. Il lui faut son lot de sacrifices humains : chaque jour des milliers de chômeurs de plus et, dans le même temps, de jeunes professionnels bouffés par un emploi du temps de fou. Nos pays sacrifient leur jeunesse. La jeunesse des pays du sud est elle aussi sacrifiée.
Mais alors que devons-nous faire ? Comment quitter les chaînes de notre esclavage ? Qui imaginera qu’il y a un remède à la crise ? S’il y en avait un, pourquoi ne pas l’avoir déjà prescrit ? Les intérêts de quelques uns serait-ils suffisamment puissants, efficaces, pour maintenir tous les autres dans la servitude ? Ou bien sommes-nous nous-mêmes trop heureux de nos chaînes ?
Ai-je le droit de parler ainsi ?
En disant cela, c’est votre intérêt à vous que je cherche ; je ne veux pas vous prendre au piège, mais vous proposer ce qui est bien, pour que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.
Qu’est-ce que cela veut dire être au Seigneur sans partage ? Cela veut dire être libres. Il est bien évident que nous ne pouvons pas ne rien faire. Mais jusqu’où sommes nous, dans nos activités, dans nos familles, dans notre vie conjugale, dans notre métier, quant à nos richesses, dans notre pénurie, jusqu’où sommes nous disposés à la libération ?
Nous ne renverserons pas seuls le dieu économie. Mais, de même qu’on nous dit que les petits efforts consentis par chacun ou extorqués à chacun feront le retournement de la situation, de même, nous pourrions penser que les petites contestations du dieu finance, jour après jour, les prises de positions pour refuser l’injustice, seront capables de changer le monde, seront capables de nous voir libres, usant de ce monde comme si nous n’en usions pas, c’est-à-dire usant de ce monde sans en être esclaves.
Etre totalement au Seigneur, n’est-ce pas cela ? La possibilité de dénoncer l’injustice et de participer à la construction d’un monde nouveau reçu du seul capable de libérer le monde ? Etre totalement au Seigneur, ne se mesure-t-il pas à notre capacité de mettre le travail à notre service plutôt qu’à nous aliéner et à être les esclaves du travail ou du chômage.
Frères, j’aimerais tellement vous voir libres !

samedi 21 janvier 2012

L'unité des chrétiens comme fraternité

Jésus passe et tous les hommes sont frères.
Statistiquement, lorsque vous vous promenez le long d’un lac ou en quelque lieu que ce soit, vous avez peu de chances de tomber coup sur coup sur des frères. Jésus passe le long du lac, et il rencontre Simon et André, un peu plus loin Jacques et Jean. Non seulement Jésus croise des frères, mais il ne croise personne d’autre. Au bord de ce lac, il n’y a que des frères !
Certains font de ce texte un récit de vocation. Mais il suffit de lire l’appel d’Isaïe ou la rencontre de Zachée, pour se convaincre qu’il s’agit ici d’autre chose. Pas la moindre parole de Simon et André, de Jacques et Jean. Jamais on ne voit une vocation qui ne s’adresse à la liberté de celui qui est appelé. Et d’ailleurs nos quatre hommes ne pourraient pas dire grand-chose. Il n’y a qu’une quinzaine de versets que l’évangile a commencé, il n’y a qu’une quinzaine de versets que l’on parle de Jésus, et encore, durant ces versets a-t-on davantage parlé du Baptiste. Simon, André, Jacques et Jean ne savent rien de Jésus. Comment pourraient-ils le suivre ? Comment cela pourrait-il s’appeler une vocation, si la vocation une détermination réfléchie à suivre le maître ?
L’Evangile a d’abord appelé à la conversion comme nous l’avons entendu. Non pas d’abord une histoire de pénitence, mais une histoire de demi-tour, de réorientation de la vie. Non que la vie était mauvaise. Des hommes allaient à la pèche par exemple. Mais il y a maintenant autre chose à faire.
Quoi donc ? Entrer dans la fraternité. Jésus passe et tous les hommes sont frères. Notre texte est christologique et non pas vocationnel. Notre texte, quinze versets après le début de l’Evangile fait ce qu’il devait faire, présenter Jésus. Qui est Jésus ? Jésus est l’homme dont le passage sur terre institue, suscite la fraternité. Jésus est l’homme qui indique le sens de la conversion, vers où se retourner ? Jésus est l’homme qui met les choses à leur juste place. Qu’est-ce qui importe la pèche ou la suite ? Prendre ou se laisser conduire ?
En outre, c’est Jésus lui-même qui est montré comme frère. Jésus, on ne le voit pas un instant seul. De même qu’il n’existe que des frères quand Jésus passe, de même Jésus ne peut passer seul. Faites une photo de Jésus, impossible de l’y voir seul. Il est toujours avec les autres. On découvrira bientôt, dès les versets suivants, qu’il est pour les autres.
Car si le passage, la pâque de Jésus, est source de fraternité, c’est qu’il est lui, le frère. On ne saurait oublier, ainsi que le montrait dans un article qui fait date le théologien Ratzinger, que la fraternité est le nom de l’Eglise. La fraternité n’est pas un sentiment ou une qualité morale. La fraternité est l’assemblée de ceux qui suivent Jésus, la fraternité c’est ce que constitue le passage de Jésus dans le monde.
Parler de vocation occulte le plus important du texte, le renversement, le retournement, la conversion que le passage de Jésus institue, la constitution d’une fraternité. L’humanité n’est pas l’humanité, il faut changer non seulement d’avis, mais de style de vie, de comportement, de sens ; l’humanité n’est pas l’humanité, elle est fraternité. Ce qui définit l’humain ce n’est pas, contrairement au sens obvie, le fait d’être homme. Ce sens premier est trompeur. Ce qui définit l’humain, c’est la fraternité.
Au cœur de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, l’évangile de ce jour ne pouvait mieux tomber (même si tout texte d’évangile tombe toujours bien). Comment nos Eglises laissent-elles passer Jésus de sorte que la fraternité ne soit pas empêchée ?
L’idéal de la fraternité n’est pas l’uniformité. L’idéal de la fraternité n’est pas la paternité, je veux dire, le rangement de tous sous l’autorité d’un seul. L’idéal de la fraternité est la communion, le culte de la différence et de l’accueil de ces différences. La fraternité est jouissance du différent. Sans unité, pas de fraternité certes, mais sans diversités, pas de fraternité non plus.
Prier pour l’unité des chrétiens, c’est prier pour que soient reconnues et appréciées les différences, c’est prier pour que l’on sache apprécier des différences. Que l’on ne vienne pas arguer l’unité de la vérité. L’unité, l’unicité de la vérité, n’existe qu’à travers sa diffraction dans l’éclat multiforme des différences. Quand Dieu dit une chose, on en entend forcément plusieurs, non d’abord que comprendrions mal, mais que la richesse de cette parole divine n’existe que dans l’éclat de sa lumière. Le psaume le confesse : Dieu a dit une chose, deux choses que j’ai entendues.
Deux choses, deux frères. Quand Jésus passe rien n’est détruit des spécificités, tout est engagé à la fraternité. C’est encore le psaume. Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent.







Seigneur, nous te prions pour l’unité de toutes les Eglises. Baptisés dans la mort et la résurrection de ton fils, les chrétiens sont le sacrement de la fraternité, ils annoncent et vivent déjà la vocation de l’humanité. Que leur témoignage ne soit plus empêché par leurs divisions.

Seigneur, nous te prions pour notre Eglise catholique. Qu’elle s’engage sans crainte sur la route de l’unité. Qu’elle se fasse conversation, comme le demandait Paul VI. Qu’elle reconnaisse la richesse de la diversité ; qu’elle quitte sa peur du relativisme et reçoive avec les autres Eglises l’unité que tu veux.

Seigneur, nous te prions pour ceux d’entre nous qui rencontrent chaque jour, dans leur couple, dans leur famille, dans leur quartier, la division des chrétiens héritée de l’histoire. Qu’ils sachent voir la richesse de la diversité des traditions dans leur quête du Christ.

Seigneur, nous te prions pour le monde. Que l’évangile lui soit audible. Que lui parvienne l’annonce d’une fraternité universelle. Que dès maintenant, il consente à être une fraternité de paix et de justice.

lundi 16 janvier 2012

Le prince de ce monde ou Du mensonge

Claude Guéant, ministre de l’intérieur« Le taux de délinquance dans la population étrangère est entre deux et trois fois supérieur à la moyenne »

JEAN-BAPTISTE FRANÇOIS - La Croix 12 01 2012, p.7

D’où vient ce chiffre

Le ministre de l’intérieur, Claude Guéant, qui présentait mardi son bilan en matière de politique migratoire, a affirmé dans un entretien à RMC-BFMTV que la délinquance parmi la population étrangère était « entre deux et trois fois supérieure à la moyenne » . L’homme fort de la Place Beauvau fait référence à un travail encore inachevé de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) portant sur les personnes mises en cause par la police. Cette donnée à l’appui, le ministre de l’intérieur a confirmé qu’il envisageait, avec l’aide de parlementaires, dont le député UMP Éric Ciotti, de faire voter une proposition de loi pour expulser et interdire de territoire les étrangers condamnés s’ils sont présents « depuis peu d’années » en France.

Contacté par La Croix , l’ONDRP a cependant exprimé ses réserves sur cette donnée, précisant que l’étude qu’il prépare ne sera pas prête avant la fin du mois de janvier. Selon lui, les conclusions de l’Observatoire n’exprimeront aucune donnée en termes de « délinquance » , notion juridiquement floue, mais sur la base des atteintes aux biens, des atteintes aux personnes, et des escroqueries.

Ce qui fait débat

« Il faut arrêter avec le chiffre unique, médiatique, où un vol de chewing-gum et un acte de barbarie comptent pour un de la même façon » , regrette Alain Bauer, criminologue et président de l’Observatoire. Ce dernier précise d’ailleurs que« plus le crime est grave, moins les étrangers sont représentés » . Surtout, pour établir une comparaison fiable, il faut selon lui soustraire ce qu’on appelle les « infractions à la police des étrangers » car elles « représentent des dizaines de milliers de faits que les étrangers, par définition, sont quasiment les seuls à commettre ».

Selon le dernier rapport de l’ONDRP, 226 675 étrangers ont été mis en cause en 2010, sur un peu plus d’un million de personnes. Mais 40 % d’entre eux l’ont été pour infraction à la législation sur les étrangers (ILE). Au final, hors ILE et infractions routières, les crimes et délits mettant en cause des personnes n’ayant pas la nationalité française représentent 13 % de l’ensemble, alors qu’ils ne représentent que 6 % de la population.

Par ailleurs, les chiffres montrent que les mises en cause de Français entre 2005 et 2010 ont augmenté plus fortement (+ 8,4 %) que celles des personnes d’une autre nationalité (+ 4,1 %). Et si les atteintes aux biens commises par des étrangers étaient à la hau ss e e nt re 2 0 0 8 e t 2 0 1 0 (+ 32,7 %), les violences aux personnes, elles, ont chuté sur la même période (– 3,7 %). « Il s’agit avant tout de délinquance de survie » , commente Alain Bauer. Autre élément à prendre en compte : les pratiques policières.

« Communiquer comme cela un chiffre global relève de l’escroquerie intellectuelle et de la manipulation politique en période élector a l e » , s’e m p o r t e L a u re n t Mucchielli, sociologue spécialisé en criminologie, qui souligne, entre autres, l’importance des contrôles au faciès. En 2009, une étude du CNRS mettait en lumière que le risque de se faire contrôler augmentait de 3 à 15 % à Paris, du simple fait d’avoir la peau noire ou d’être maghrébin.

vendredi 13 janvier 2012

L'Eglise dans le monde de ce temps (50 ans Vatican II n°5)

1. La constitution pastorale Gaudium et spes
Comment un concile peut-il se prononcer sur le « monde de ce temps » ? Dans un monde qui change sans cesse, on est rapidement dépassé et on se retrouve en face d’un monde qui n’est déjà plus celui auquel on voulait s’adresser. A vouloir être actuel, ne risque-t-on pas très vite de dater ? L’enseignement de l’Eglise défini en concile pour dire la vérité de la foi peut-il se permettre d’épouser la contingence historique sans devenir désuet et être disqualifié ? Les pères conciliaires étaient bien conscients de la difficulté et c’est aussi pour cette raison qu’ils ont opté pour un genre inédit, celui de constitution pastorale.
La constitution est adoptée le 7 décembre 1965 à la fin de la dernière session, profitant de tout le travail conciliaire. L’Eglise qui a retrouvé les mots de sa tradition la plus ancienne peut ne plus s’opposer au monde moderne. Elle choisit la voie du dialogue[1] et présente positivement la conception qu’elle se fait de l’homme et de sa vocation à l’écoute de l’Evangile.
La première partie du texte expose alors, comme des principes, une anthropologie chrétienne, établissant la dignité de la personne humaine, ses droits et devoirs, et la morale qui en découle, c’est-à-dire, le type de comportements que l’Evangile invite à avoir, tant dans la vie personnelle que dans la vie sociale. La seconde partie traite en conséquence cinq domaines spécifiques : mariage et famille[2], culture, vie socio-économique, vie politique, sauvegarde de la paix. C’est la première fois qu’un concile s’adresse aussi à ceux qui ne sont pas chrétiens (§§ 2, 10/2), en appelant à la conscience, sanctuaire inviolable où l’homme entend la loi de Dieu et choisit librement le bien (§§ 16-17).
Mais qui dit dialogue suppose écoute réciproque et l’Eglise reconnaît apprendre de l’humanité (§ 44), non seulement des croyants mais aussi des incroyants, non seulement en des matières proprement profanes, mais encore dans la compréhension de sa propre mission.


2. Quelques uns des thèmes principaux
Une vérité dialogale ne peut pas être dictée une fois pour toute. Elle est une recherche qui oblige les chrétiens à discerner ce qui dans la vie du monde est présence du Royaume (§ 11/1). Déjà Jean XXIII (encyclique Pacem in terris, avril 1963) s’était référé aux « signes des temps » (Mt 16,3). Malgré la guerre froide et la prolifération nucléaire, le monde n’allait pas de mal en pis, ce que pouvaient montrer l’accès à l’indépendance des peuples du Sud, la reconnaissance de l’égalité de la femme, une plus grande justice sociale, la déclaration universelle des droits de l’homme, etc. Au nom de l’incarnation, rien de ce qui est humain n’est indifférent aux disciples du Christ[3] et c’est dans cette chair que le Christ est révélé.
L’évangile apparaît désiré, même non sciemment, par l’élan d’humanité dont tous peuvent être témoins et pour lequel tous sont invités à s’engager. Le style existentiel choisi reprend les interrogations de tout homme quant au sens de la vie (§ 10). L’enseignement de l’Eglise ne constitue cependant pas une réponse car il n’est pas une idéologie ; il présente le Christ, commencement et fin de toutes choses, modèle de l’homme parfait, qui récapitule (Ep 1, 10) la création pour la reconduire au Père. L’histoire et le monde sont le lieu de la présence de Dieu et culminent dans le Christ, ainsi que l’enseignaient Irénée de Lyon au second siècle et le christocentrisme d’un Teilhard de Chardin ou des théologies condamnées lors de la crise moderniste au début du XXe ou en 1950 (Humani generis et l’école dite de Fourvière).
Bien sûr le péché et la mort marquent dramatiquement la condition humaine, dans une veine augustinienne, mais le dessein de Dieu depuis le commencement du monde réside dans un salut universel qui rompt par son optimisme avec le terrible « hors de l’Eglise pas de salut », ignoré du concile. L’athéisme, quelque soit sa forme, est bien sûr rejeté, mais l’on reconnaît que l’Eglise elle-même a pu en être la source, notamment par son comportement. (§§ 19-21) On est bien loin de la condamnation du communisme que souhaitaient certains ! Au point qu’il est même possible de se tromper en matière religieuse sans perdre sa dignité humaine (§ 28/2). Evidence qui n’en révolutionne pas moins la pensée de l’Eglise[4] en rendant possible la théorie de la liberté religieuse (26/2). Cette dernière est d’autant plus nécessaire que nombre de chrétiens sont persécutés, notamment de l’autre côté du rideau de fer.
Les autres religions ne sont pas exclues de l’ordre du salut, comme contraires à la foi. Lumen gentium est ici citée (le § 22 renvoie à LG 16) faisant du concile une source de la réflexion conciliaire. La théologie des religions entre dans le discours officiel de l’Eglise (§ 92)[5]. Il ne s’agit pas seulement de parler du « salut des infidèles » ‑ ceux qui ne sont pas chrétiens ‑ à titre individuel et « d’une façon que Dieu connaît », mais de la valeur des religions « dont les traditions recèlent de précieux éléments religieux et humains ».
Le monde moderne est désacralisé. En science, en politique et même en morale, il y a autonomie des réalités terrestres par rapport à Dieu (§ 36) Les conflits entre sciences et foi, que le Concile déplore et dont il reconnaît qu’ils ont aussi été le fait de chrétiens, n’ont plus lieu d’être. Cette autonomie rend gloire au créateur si elle signifie que le monde a une consistance propre, qu’il est une création bien faite. Certes, dire autonomie ne peut vouloir signifier que ce monde n’a pas de rapport à Dieu, que tout est permis, qu’il y a d’autres lois morales que celles de l’amour du prochain.


3. Evaluation
Le père Ratzinger, expert au concile, repère deux moments dans la rédaction de la constitution : « On pourrait appeler la première phase, celle de l’incarnation. On redécouvre dans l’incarnation un aspect central du christianisme, et on en fait le point de départ de toute la construction théologique. »[6] A cet optimisme aurait succédé une deuxième phase critique qu’il appelle « eschatologique ». L’évangile de la croix est signe de contradiction qui dénonce le monde dans son injustice. Les violentes secousses que connaît l’Eglise depuis la fin du concile viendraient d’une fascination par le monde et du ralliement à l’idéologie du progrès.
Il est évident que les Trente Glorieuses marquent profondément la constitution. Mais il faut renvoyer dos-à-dos critique et naïveté devant le monde moderne, et constater que le texte répond plutôt aux rendez-vous manqués entre l’Eglise et le monde depuis un siècle et demi. « Le concile décrivait le monde qui s’effondrait et demeurait muet devant les questions qui commençaient à apparaître. » reconnaît Mgr Matagrin, un des Pères conciliaires. Pas sûr que ces questions aient trouvé réponse depuis et cela fragilise l’existence chrétienne : Si le monde est autonome, Dieu peut-il agir dans la vie des hommes ? Si l’on peut être pleinement homme sans croire en Dieu mais en suivant sa conscience, servant Dieu sans même le savoir lorsque l’on sert le frère (Mt 25), pourquoi la foi ?


[1] « L'Eglise doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L'Eglise se fait parole ; l'Eglise se fait message ; l'Eglise se fait conversation. » (Paul VI, encyclique Ecclesiam suam § 67 août 1964)
[2] On peut parler d’un Eloge de la conscience quand est dit qu’en morale sexuelle et familiale, le « jugement, ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l’arrêter devant Dieu. » (§ 50/2)
[3] « Les joies et les espoirs (Gaudium et spes), les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s’édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l’Esprit Saint dans leur marche vers le Royaume du Père, et porteurs d’un message de salut qu’il faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire » (§ 1)
[4] Thomas d’Aquin (+ 1274) pourtant enseignait qu’il valait mieux se tromper en conscience que de croire quelque chose que la conscience rejetait, y compris en matière religieuse, y compris contre l’enseignement de ce que l’on appelle aujourd’hui le magistère. (ST Ia IIae, 19, 5)
[5] La nouveauté n’est pas totale ; on reprend des thèmes patristiques qui reconnaissaient des « semences du Verbe » ou vérités dans le discours païens (AG 9, 11/5 et NA 2).
[6] « Le Dieu des chrétiens, le Dieu fait homme, n’est pas un Dieu de l’autre monde, mais précisément un Dieu de ce monde-ci. Le Royaume des cieux annoncé par le Christ est en vérité une action de Dieu qui concerne ce monde, et non un lieu au-delà de lui. […] Cette prise de conscience a conduit à un christianisme humain, vital, ouvert au monde, en un mot, ce que l’on a pris l’habitude d’appeler un christianisme incarné : un christianisme qui ne se perd pas dans les mortifications, la fuite du monde et l’attente de l’au-delà, mais qui s’ouvre avec sympathie au monde et s’insère dans la vie d’aujourd’hui, se réjouit de tout ce qui est beau, noble et grand, et y découvre la trace des valeurs chrétiennes qui, elles-mêmes, doivent de nouveau prendre chair et se réaliser comme une responsabilité à l’égard de notre époque. » (Conférence de 1966)

samedi 7 janvier 2012

Un astre nouveau s'est levé...(Epiphanie)


Pourquoi scruter le ciel ? Pourquoi chercher ? Pourquoi attendre de comprendre ? Pourquoi espérer une modification du phénomène, comme si le sens était dans le changement ou du moins, comme si le changement permettait de comprendre ?
Nous ne savons rien de ces mages. Et il n’y a rien à en savoir biographiquement. Personnages de fiction, ils sont présentés comme ceux qui perçoivent la nouveauté d’une étoile. Ils regardent le ciel et sont attentifs aux changements. Qu’en font-ils ? Pas vraiment une affaire de sens, d’explication. Une intrigue que narre l’histoire. Ils se mettent en route.
Ils sont à l’affut de ce qui les met en route, même s’ils ne savent sans doute pas, au moment où ils scrutent le ciel, ce qu’ils feront en cas de nouveauté. Et qui a déjà regardé le ciel sans les instruments ultraperformants d’aujourd’hui, a rarement vu se lever une étoile, un astre nouveau. Les mages surveillent sans doute davantage la régularité des orbites, calculent et prévoient. Un astre nouveau s’est levé. L’inattendu, insensé en ce sens, provoque leur propre relèvement ; eux aussi se lèvent. Le surgissement de l’étoile est leur résurrection.
L’univers scruté ouvre vers un ailleurs qui donne le sens de la marche. Mais ils marchent sans savoir où ils vont. C’est l’étoile qui mène la quête après l’avoir lancée. L’univers scruté est sans doute divin, plus pour eux que pour nous, tant la révolution des astres est parfaite. Mais c’est justement une imperfection, un grain de sable, qui met tout en route.
L’univers scruté pour comprendre et mieux maîtrisé devient le lieu de l’interrogation. Qui sait jusqu’où elle mène ?
Que regardons-nous ? Avec quel sérieux observons-nous ? Sommes-nous assez curieux, à tous les sens du terme, pour prendre la route dès qu’une étoile ne tourne plus rond ? Ceux qui savent regarder passent pour originaux.
Dieu n’est pas au bout de l’équation. Que l’apologétique ne s’engouffre pas trop vite dans l’universalité d’un salut que désignerait l’orient d’origine des mages. Ils sont d’orient parce que l’on dit justement l’origine, le début de la quête. Ils sont d’orient parce là-bas, avant, les étoiles se lèvent et avant on les voit. Ils sont d’orient parce que là où se trouve l’origine se laisse voir l’original, curieux.
Dieu est si peu au bout de la recherche que c’est un enfant qu’ils trouvent, couché dans une mangeoire. Que verront-ils ? L’étoile n’a plus d’intérêt parce que l’astre d’en-haut qui vient nous visiter n’a rien de stellaire. C’est l’humanité elle-même qui irradie d’une sainteté sans pareil. Croient-ils ? On ne le sait pas. Ils offrent et repartent chez eux, certes par un autre chemin, comme s’ils s’étaient retournés, convertis.
Se pourrait-il que l’observation des cieux et de la matière, des règles politiques et économiques, que la connaissance du vivant et des théories de l’information, se pourrait-il que tout cela n’ait qu’un but, indiquer le chemin de l’humanité ? Scruter pour se mettre en route vers l’humanité. Observer pour découvrir, ainsi qu’un nourrisson qui vient de naître, encore emmailloté, ce qu’il en est de l’humanité, l’origine de l’humanité que seuls des originaux peuvent voir, que seuls les orientaux voient au point de se mettre en route comme le soleil.
C’est ce chemin d’abord qu’il faut entreprendre. Le long détour par les éléments ramène à ce que sont ceux qui peuvent ainsi les observer, l’humanité de l’homme et de la femme, une mère, un enfant. La technique hautement spécialisée, les calculs spéculatifs ramènent, par un long détour, si l’on se met debout pour courir derrière une étoile, si l’on cherche une lumière pour avancer, à la banalité de l’humanité, une mère et un nourrisson.
Le si banal d’une vie vient au jour comme la lumière de l’étoile peut donner à voir le plus extraordinaire, une humanité qui ouvre nos mains, vide nos richesses. Les mains libres alors, l’on prend le petit contre soi et l’on s’émerveille, comme devant tel phénomène naturel. C’est cette humanité lumineuse, non encore décevante, qui étonne.
Qu’ont-ils vu ? Que sont-ils allés voir ? Le texte ne donne pas de suite la réponse. Il faudra attendre le dernier chapitre de l’évangile. Mais le chemin déjà est tracé : long détour de notre science pour l’émerveillement devant le plus banal, pour révéler la merveille de cette humanité si banale.
C’est là que Dieu se cache.