dimanche 26 février 2012

Le ministère et la vie des prêtres (50 ans Vatican II n°7)

1. La mission
Le décret Presbyterorum ordinis sur le ministère et la vie des prêtres (7 décembre 1965) parle toujours des prêtres au pluriel[1]. Le ministère n’est pas un pouvoir conféré individuellement mais l’appartenance à un collège (§ 8) dont le but est de seconder l’évêque dans le service de la communauté. Il n’y a pas d’ordination (ni de vocation) sans mission. Toujours le décret tient ces mots ensemble. Les rédacteurs (dont Mgr Marty, Mgr Vilnet, H. Denis) le structurent autour de la mission. C’est pourquoi le rapport à l’évêque, qui est si manifeste dans la concélébration, est capital (§ 7).
La mission n’appartient pas en propre aux prêtres, mais à l’Eglise qui la reçoit du Christ ; elle consiste dans l’annonce de l’évangile (§ 2). Même si leur nombre est suffisant, les prêtres ont moins à faire eux-mêmes qu’à faire en sorte que l’Eglise remplisse sa mission, par l’enseignement (catéchèse, homélie, groupes de préparation au baptême, groupes de réflexion sur la foi et la vie, etc.), par l’engagement dans la cité, prioritairement au service des plus pauvres (souci de la cellule familiale, actions caritatives, éducatives, etc.), par son organisation (collaboration entre prêtres et laïcs). Le prêtre n’est plus d’abord défini par l’eucharistie ; la charité pastorale caractérise son attitude (§ 14). Les prêtres sont ordonnés à la fraternité et à la mission pour que l’Eglise soit ferment et promesse de fraternité (§ 9).
Le ministère est la source de la vie des prêtres et non l’inverse. De même que les chrétiens sont sanctifiés dans leurs engagements familiaux, sociaux, associatifs, ecclésiaux, etc., de même les prêtres trouvent leur sanctification dans le ministère (§ 12, 13)[2]. De cette source découle l’identité des prêtres. Le ministère ne peut être épuisant au point qu’il faudrait recharger les batteries dans des exercices spirituels. On ne saurait opposer ni distinguer spiritualité et ministère à l’unification duquel la relecture de vie est nécessaire (§ 14).


2. Qu’est-ce qu’être prêtre ?
Penser l’Eglise comme peuple de Dieu, toujours à convertir, ne pouvait pas ne pas avoir des conséquences sur la conception des ministères. La vocation universelle à la sainteté par la consécration baptismale concerne tout baptisé quel que soit son état de vie. Lumen Gentium confesse la dignité et la mission du peuple de Dieu avant d’envisager les ministères qui sont à son service en le structurant. Certes, le décret, étudié qu’à la troisième session, bénéficie du travail sur la liturgie, l’Eglise (Cf. LG 10, 28 et 41) et les évêques. Mais son élaboration tardive et trop rapide se repère dans le manque de concision et d’unité du texte final qui ne peut apparaître comme un grand texte[3].
Les prêtres chrétiens ne sont pas des médiateurs ou des intermédiaires entre Dieu et les hommes, chargés d’offrir les sacrifices ; ils n’ont rien à voir avec ce que l’on rencontre dans les religions. L’Eglise, peuple sacerdotal, (1 P 2,9 ; Ap 1,6) ne peut avoir d’autre médiateur que le Christ. Le sacrifice des chrétiens est spirituel (Cf. Rm 12,1 cité § 2), don qu’ils font d’eux-mêmes pour le service de leurs frères et la gloire de Dieu par l’annonce de l’évangile.
Les différents schémas qui aboutirent au décret se sont intitulés : de clericiis, de sacerdotibus, de vita et ministerio sacerdotali, de ministerio et vita presbyterorum. On abandonne le terme juridique de clerc, donc la distinction qui paraissait si fondamentale entre clercs et laïcs. Puis on relègue le vocabulaire du sacerdoce pour parler de presbytérat.
En français, le mot prêtre traduit deux mots grecs ou latins repérables dans les adjectifs sacerdotal et presbytéral. Le Nouveau Testament n’emploie jamais le vocabulaire sacerdotal pour les ministres chrétiens comme si on avait voulu rompre avec les religions, tant le judaïsme que les cultes païens. On parle d’anciens (presbyteros), mais aussi d’épiscopes, de prophètes, de docteurs, d’apôtres, etc. Le décret conciliaire reprend cet usage réservant, avec l’épître aux Hébreux, le sacerdoce à Jésus et appelant certains ministres des prêtres (anciens). Il s’agit d’une véritable conversion lexicale et théologique[4] d’autant que le traité du sacrement de l’ordre insistait sur le prêtre (sacerdote) qui a le pouvoir d’offrir le sacrifice de la messe.
A la manière des premiers chrétiens, le concile appelle ministère[5], c’est-à-dire service (en grec diakonia qui donne diacre), la charge des prêtres, des évêques et des diacres. Les ministres sont des serveurs de la Parole, ceux qui font passer la Parole du Seigneur comme on passe les plats au restaurant, ou comme un serveur internet qui organise les communications.
Un schéma vertical, où le prêtre est un homme séparé que l’on définit par son pouvoir indépendant de la communauté (Dieu ↔ Apôtres ↔ sacerdote ↔ peuple) est remplacé par un schéma communautaire : l’Eglise unifiée par la Trinité est une communion de vie organisée ; certains en son sein sont à son service et n’ont pas plus de dignité que les autres (§ 9). « Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien. Le premier titre est celui d’un office, le second d’une grâce. L’un est source de danger, l’autre de salut. » (St Augustin cité en LG 32)


3. Pour aujourd’hui
Deux théologies cohabitent dans le décret quand elles ne s’affrontent pas. Malgré la perspective missionnaire, le prêtre demeure l’homme du sacré ou l’homme de Dieu. Le concile n’a pas voulu rejeter une théologie qui définit profondément l’identité catholique depuis le 11ème siècle et a mal su la réorienter. Il s’est contenté, prix du compromis, d’intro-duire une perspective néotestamentaire et patristique. A côté de cette théologie, confirmée par l’enseignement de st Thomas (+ 1274), canonisée par le concile de Trente (sessions de 1562-63), dont la figure ascétique et pastorale du curé d’Ars (1786-1859) constitue un véritable étendard, on perçoit l’esprit du concile, le sens dans lequel le concile avait souhaité aller.
Trente s’était contenté de contester Luther et n’avait pas proposé pas de théologie systématique. Vatican II corrige cet anti-protestantisme, faisant sien ce qui dans la protesta-tion luthérienne est aussi catholique, valorisant par exemple la prédication de l’évangile (dont on parle avant de parler des sacrements). Même bien posée, l’articulation du corps eucharistique et du corps ecclésial du Christ ne suffit pas à comprendre l’Eglise au service de l’humanité (Cf. Lumen gentium) ; or les prêtres comme l’Eglise ne peuvent pas être compris en soi ; la mission des prêtres est seconde, dérivée, leur ministère est relation.
Une crise couvait et peu comprirent qu’on avait besoin d’exprimer le sens du ministère, une théologie des ministères, tant était évident qu’on savait ce qu’est un prêtre. Les problèmes auxquels le clergé était confronté seraient résolus par des prescriptions et conseils, réclamés dès la période préparatoire et jusqu’au vote final. Souvent lénifiants bien que non sans fondement, ils ne répondaient nullement aux défis de la crise de société (mai 68, fin des Trente glorieuses, fin d’une Europe rurale dont le clergé était majoritairement issu, etc.) qui secoua violemment l’Eglise et notamment les prêtres[6], ni au changement de théologie dont le concile lui-même était responsable. La déchristianisation, la crise de l’autorité (y compris ecclésiastique) et les affaires de pédophilie ont aggravé les choses depuis.
Si l’on n’est pas meilleur chrétien à être prêtre, le ministère s’inscrit dans l’ordre de la gratuité, à la limite de l’inutilité. Les prêtres alors sont, fort traditionnellement, au service (Cf. Mt 20,28 cité § 9) de l’Eglise pour qu’elle s’attache à sa mission. Ils inscrivent par le service, par leur ministère, que l’Eglise est la convocation du Seigneur. L’annonce de l’évangile prend aujourd’hui dans les sociétés opulentes la forme d’une contestation de l’efficacité et d’une promotion de la gratuité, de la grâce, c’est-à-dire de Dieu lui-même. Par leur ministère et leur vie, les prêtres s’effacent derrière la mission de l’Eglise. Ils sont chargés de rappeler à l’Eglise, et de vivre, l’attitude du Baptiste : il faut qu’il croisse et que je diminue (Jn 3,30).


[1] Il y a des exceptions à cet usage qui laissent percevoir que le concile n’est pas parvenu à une expression homogène. Lorsque l’on parle de la présidence de l’eucharistie, alors le prêtre agit en place du Christ. Dans l’Eglise ancienne, à part peut-être chez Ambroise, on n’oppose jamais in persona Christi et in persona ecclesiæ.
[2] « C’est l’exercice loyal, inlassable de leurs fonctions dans l’Esprit du Christ qui est, pour les prêtres, le moyen authentique de la sainteté. »
[3] Cf. l’analyse rigoureuse et sans appel de P. Hünnerman dans le dernier volume de Alberigo en 2005.
[4] Curieusement, cette conversion n’empêche pas le concile d’employer pour les prêtres des termes réservés au Christ par la lettre aux Hébreux modifiant voire déformant la citation par l’usage du pluriel (§ 3). Benoît XVI a organisé en 2009 une année sacerdotale et non presbytérale.
[5] Minis signifie petit et s’oppose à magis, dont dérive magistère qui désigne les charges importantes.
[6] Les évêques ont été incapables de se mettre d’accord au synode sur les prêtres (1971), notamment sur le célibat, dont Paul VI avait demandé que l’on n’en parlât pas dans la discussion publique du décret en 1965.

samedi 11 février 2012

De la maladie à la fraternité (6ème dimanche)


Nous n’en avons toujours pas fini avec le premier chapitre premier de l’évangile de Marc commencé il y a cinq semaines voire plus.
Les versets 1 à 8 ont été lus lors du deuxième dimanche de l’avent, le 4 décembre dernier. Nous n’avons pas lu les quelques versets suivants sur le baptême de Jésus. Cette année, cette fête ne tombait pas un dimanche.
Lors du 3ème dimanche ordinaire, le 22 janvier, nous avons lu l’appel des premiers disciples, les versets 14 à 20. Le dimanche, suivant, les versets 21 à 28 avec un enseignement dans la synagogue de Capharnaüm qui se termine par l’expulsion d’un esprit mauvais. Dimanche dernier, les versets 29 à 39 ; après la guérison de la belle mère de Pierre et de nombreux malades ou possédés, Jésus sort seul pour prier. Rejoint pas les disciples qui le retrouvent, ils vont dans d’autres villages.
Aujourd’hui enfin, sixième dimanche, les versets 40 à 45. Nous achevons le chapitre. Le suivant nous ramènera à Capharnaüm où une nouvelle page s’ouvrira. Nous venons d’entendre qu’un lépreux a été guéri.
Ce petit retour en arrière permet de prendre conscience de la rapidité extrême du premier chapitre de Marc. Quarante cinq versets. Cela tient sur une page. Un texte court donc même s’il nous a fallu cinq dimanches le lire. Mais après la lecture de la page, on a envie de s’asseoir pour reprendre son souffle. Le texte n’a pas arrêté : Ouverture de l’Evangile, présentation du Baptiste, baptême de Jésus, tentations au désert, première prédication de Jésus, appel des premiers disciples, arrivée à Capharnaüm et enseignement à la synagogue, guérison de la belle-mère de Pierre et de nombreux malades, libération d’un possédé, prière de Jésus, recherche des disciples et départ pour d’autres villages, guérison d’un lépreux, toute la contrée parle de lui, il se réfugie dans le désert.
Qui dit mieux ? Tour de force littéraire de Marc qui ne se contente pas d’une énumération mais qui prend le temps de raconter tant d’anecdotes, en quelques mots, de sortes que l’on voie vraiment Jésus et le visage de ceux qu’il a rencontrés. Nous n’avons pas parcouru, en lisant le chapitre, une liste de choses faites, mais nous avons vraiment assisté a de vrais moments de rencontres. Toutes les fois Jésus s’arrête, semble prendre son temps. Se promener le bord du lac ne se fait pas en trois secondes ! Le rythme est encore ralenti par la halte de la prière et le refuge dans les endroits déserts qui restent vides même d’actions.
Marc n’avais pas perdu de temps, si je puis dire, à parler de l’enfance de Jésus. Il nous le présente au moment où il quitte le Baptiste et prend son envol. Mais là, tout en prenant son temps, il n’arrête pas de rencontrer et de guérir. A peine Jésus est-il remonté de l’eau qu’aussitôt une voix se fait entendre et le met en route. Aussitôt, le mot reviendra dix fois dans la trentaine de versets qui suit, pratiquement une ligne sur trois. C’est comme si, depuis la nuit des temps, retenu par quelque impossibilité, Dieu, entrant dans l’histoire, se hâtait de rencontrer chacun, de guérir tous les malades, d’appeler tous les hommes à la fraternité sans rien perdre de sa vie intime, le colloque du Père et du Fils dans l’Esprit. Sa vie intime, c’est la vie de l’humanité, c’est-à-dire une humanité fraternelle.
Plus qu’un jaillissement hors de starting-blocks, c’est la force tranquille de multiples rencontres personnelles. Dieu enfin se livre sans réserve à ce que depuis toujours il projette, vivre avec les hommes, vivre au milieu des hommes. Il rêve de cela depuis toujours. Certes, les hommes ont bien essayé de vivre avec lui, mais ça ne marche pas très bien. Alors, le seul moyen, c’est que lui vienne.
Mais là, lorsqu’il arrive, c’est fou ce qu’il y a à faire : révéler à l’humanité qu’elle est une fraternité, geste ébauché par l’appel des quatre frères ; restaurer tout ce qui est tordu. Et c’est fou le nombre de malades, possédés, fiévreux, lépreux que Jésus croise. Et l’on n’a pas encore vu les sourds, les aveugles et les muets, les paralysés, les boiteux, les épileptiques… On dirait qu’il n’y a que des malades sur terre !
Il faut que tous ces malades deviennent frères. Voilà leur salut. Voilà le chemin que Jésus a parcouru à toute vitesse, par son petit tour en Galilée, autour de Capharnaüm, de la maladie à la fraternité, c’est-à-dire à la vie, à la guérison, à la jouissance de l’existence.
Marc vient de nous présenter le programme. Voilà ce à quoi nous assisterons si nous lisons les chapitres qui suivent : le chemin qui conduit de la maladie à la vie, c’est-à-dire à la fraternité. C’est bien ce qui se passe pour le lépreux d’aujourd’hui. De malade et exclu, il est réintégré dans la fraternité humaine ; ainsi du commencement de l’évangile de Jésus Christ.
La semaine prochaine, en entrant de nouveau à Capharnaüm, d’autres rencontres et d’autres aventures…

samedi 4 février 2012

Malheur à moi si je n'annonce pas l'évangile (5ème dimanche)


Malheur à moi si je n’annonce pas l’évangile.
C’est une drôle d’exclamation. N’est-elle pas à ce point exagérée qu’elle en perd toute signification ? Franchement, qui d’entre nous pourrait reprendre de telles paroles ? Que faut-il pour tenir de tels propos ?
Faut-il être un fanatique ? Reconnaissons que la biographie de Paul pourrait le laisser penser ! Mais alors ce fanatisme nous serait-il proposé comme idéal ? A lire quelques sites internet, la réponse ne semble faire aucun doute. Oui, ils sont nombreux les fous de Dieu, plus ou moins dangereux.
Ceux qui sont en froid avec les religions nous rappellent assez que la violence née du radicalisme idéologique est un venin. On entend cela dans les cours de lycée, à la radio, de partout. C’est une évidence qui malheureusement ne balaie pas toujours devant sa porte. La violence n’est pas réservée aux extrémistes religieux. Le fanatisme n’est pas le propre des religions.
Et il n’y a contre l’extrémisme qu’une saine réaction, celle qui consiste à prendre ses distances. Mais alors, l’exclamation paulinienne est discréditée. Elle est intenable, insoutenable, et l’on se demande bien pourquoi nous la lisons !
Comment, à quelles conditions pourrions-nous dire ce Malheur à moi si je n’annonce pas l’évangile ?
On peut comme Marie garder toutes ces paroles en son cœur. On peut comme les disciples dont Marie, écouter ces paroles et les mettre en pratique. Comment mieux dire que l’évangile est notre trésor ? Ecouter, repasser dans le cœur, repasser par cœur ces paroles. Les aimer comme les paroles de l’aimé. Les écouter au point qu’elles deviennent loi de vie.
Non pas une loi venue de l’extérieur. Non, une loi écrite dans la chair, dans le cœur, par la douceur du souffle de l’Esprit divin. L’évangile de la loi nouvelle n’est pas un enseignement, il devient le cœur même de celui qui garde ses paroles et les médite.
Mais aussi importante que soit cette cordiale conservation de la parole, elle n’est pas encore suffisante pour rendre compte de l’exclamation paulinienne : Malheur à moi si je n’annonce pas l’évangile.
L’amour de cette parole ne peut pas être compatible avec l’extrémisme fanatique puisque c’est une parole d’amour. Mais d’ordinaire, une parole d’amour ne se crie pas sur les toits. Ce n’est pas tout à fait vrai. La bien-aimée du Cantique des cantiques ne cesse pas d’aller comme défier les gardes de la ville, sur les remparts et sur les places. N’avez-vous pas vu mon bien-aimé ?
Elle serait malheureuse la bien-aimée à ne pouvoir ainsi annoncer à tous qu’elle est malade d’amour, qu’elle est heureuse de quêter sans cesse celui que son cœur aime. Elle se fait peur à l’imaginer au loin pour mieux jouir de sa présence.
L’annonce de l’évangile, la mission, n’est pas un devoir, un objectif d’entreprise. Nous n’avons pas la charge du développement d’une multinationale. Ne nous importe pas d’étendre aux quatre coins du monde la vérité d’un catéchisme, ne nous est pas demandé de quadriller le terrain, installant ou maintenant en chaque village, une chapelle.
L’annonce de l’évangile est une nécessité qui s’impose à moi, dit Paul. Cela s’impose comme la force de l’amour ; amour de la bien-aimée, amour de qui part à la recherche de celui que son cœur aime. Amour unique et double. Double fidélité à un unique amour. Comment ne dirions-nous pas à ceux que nous aimons, que la libération de notre monde est acquise ?
Pourrions-nous ne pas crier et dénoncer l’injustice par amour de ceux que nous aimons ? Pourrions-nous laisser ceux que nous aimons souffrir la misère et nous taire ? Il y a urgence à dénoncer ce qui avilit l’homme. Voilà pourquoi, malheur à nous si nous n’annonçons pas l’évangile. Il y a urgence à annoncer la bonne nouvelle de la libération.
Et l’on constate, surpris, que l’annonce de l’évangile est l’unique possibilité d’entendre cet évangile. On ne l’écoute et ne le garde en son cœur qu’à condition de l’annoncer. Il n’y a pas d’abord l’écoute, et ensuite la mission. C’est la mission d’abord ; c’est elle qui rend possible l’écoute. Voilà encore pourquoi, malheur à nous si nous n’annonçons pas l’évangile. Ne pas l’annoncer nous prive de l’évangile, nous empêche d’entendre la voix de celui que notre cœur aime.

Textes du 5ème dimanche : Jb 7, 1-7 ; 1 Co 9, 16-23 ; Mc 1, 29-39

mercredi 1 février 2012

L’œcuménisme (50 ans Vatican II n°6)

Le décret sur l’unité des chrétiens Unitatis redintegratio (21 novembre 1964)
Jean XXIII avait fixé comme objectif au concile de promouvoir l’unité des chrétiens. Dès 1960, il avait crée le secrétariat pour l’unité, présidé par le Cardinal Bea. Ce dernier noua des contacts fraternels avec nombre de responsables des autres confessions ; lors des sessions il réunit chaque semaine les plus de 90 observateurs non catholiques issus de 28 confessions. Grâce à lui, le secrétariat[1] joua le rôle d’une autorité dogmatique alternative à celle de la commission théologique présidée par le Cardinal Ottaviani, secrétairet du Saint-Office.
A peine quarante ans plus tôt, Pie XI (encyclique Mortalium animos, 1928) dénonçait les efforts en vue de l’unité qui constituaient à ses yeux une relativisation de la vérité de la foi, compromis de mortels autour d’un plus petit commun dénominateur. Certes, unité il devait y avoir mais on ne pouvait la penser comme une fédération d’Eglises ; l’« Eglise Romaine » seule se devait « de rappeler et de ramener à son giron ses enfants égarés »[2].
Pourtant, les initiatives y compris catholiques se développèrent. Qu’on pense à la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, reprise par l’abbé Couturier, prêtre de Lyon, dès le début des années 30 ; au Groupe des Dombes, quelques années plus tard, où théologiens catholiques et protestants se retrouvent une fois par an pour une retraite spirituelle, toujours à l’initiative du Père Couturier ; à la communauté œcuménique de Taizé officiellement fondée en 1949 par Frère Roger Schutz. Pendant le concile, la simple présence des observateurs non catholiques, qui ne prenaient pas la parole officiellement ni ne votaient, interdisait qu’on parle d’eux en termes autres que fraternels. Alors on vit bien que l’on partageait une même foi et que celui qui nous unissait était bien plus que tout ce qui nous séparait.

De l’opposition polémique à la recherche de fraternité
Le concile, très occidental par l’origine de ses acteurs, appréhende l’œcuménisme d’avantage à partir des protestants et des anglicans que des orthodoxes. Les Eglises catholiques orientales pourtant montrent déjà la voie de l’unité dans la différence (Décret Orientalium Ecclesiarum § 2). Les études historiques et les rencontres personnelles entre théologiens notamment indiquent que l’anti-protestantisme déforme la position des communautés issues de la Réforme mais aussi qu’elle caricature et dénature la théologie catholique. On ne peut en outre tenir les « frères séparés » responsables de divisions vieilles de plusieurs siècles et leurs confessions « donnent accès à la communion du salut » (§ 3).
En refusant d’identifier purement et simplement l’Eglise catholique romaine et l’Eglise fondée par le Christ, Lumen gentium (§ 8) permettait d’envisager l’unité autrement que comme une conversion et un retour de tous au catholicisme. C’est même « L’Église [qui], au cours de son pèlerinage, est appelée par le Christ à cette réforme permanente dont elle a continuellement besoin en tant qu’institution humaine et terrestre. » (§ 6). Le mot luthérien de réforme est employé et ne semble pas s’opposer à la sainteté de l’Eglise que confesse le credo. Dei Verbum pour sa part permettait de tourner théologiquement la page de la Contre-réforme en confessant la foi véritablement catholique selon laquelle seules les Ecritures sont source de la révélation pour peu qu’on les lise en Eglise, c’est-à-dire dans la tradition.
Les trois grands sujets habituels de discorde sont envisagés, sans rien dissimuler des divergences, mais de telle sorte qu’on sorte des impasses de la polémique. Premièrement, les ministères ne sont pas pour les catholiques seulement un dispositif organisationnel. Ils constituent une dimension essentielle de l’Eglise, quand bien même ils sont apparus de façon historique et contingence. Le ministère de communion et d’unité de l’évêque de Rome pose quant à lui de nombreux problèmes, comme le souligne encore Jean Paul dans une encyclique en 1995)[3]. L’ordination de femmes par certaines Eglises a encore aggravé les divisions alors que catholiques et orthodoxes continuent de s’y opposer.
Deuxièmement, les désaccords sur la validité du sacrement de l’ordre ont des conséquences sur la vérité du sacrement de la communion. Le § 22 parle de la façon la plus positive possible de l’eucharistie et des ministères dans les communautés ecclésiales séparées et refuse de déclarer leur vanité. L’opinion selon laquelle les protestants ne croient pas à la présence réelle relève elle aussi de la polémique antiprotestante. Il faudrait d’ailleurs être sûr que ce que les catholiques mettent sous ce mot correspond effectivement à ce qu’enseigne leur Eglise.
Troisièmement, il n’y a pas de difficulté quant au culte des saints et notamment de Marie avec les orthodoxes. La polémique antiprotestante affirme que les protestants ne croient pas en la Vierge Marie. Pourtant, ils récitent la profession de foi commune : « Il est né de la Vierge Marie ». Les manières de faire sont différentes : la vénération des icônes propre à l’orthodoxie ni ne gène d’autres modes de dévotion ni n’est empêchée par eux. L’insistance de la rénovation liturgique sur le cycle liturgique de l’année place le culte des saints dans l’orbite du mystère pascal, célébré en chaque liturgie, et ainsi le régule.
Le concile en vient à affirmer, assez explicitement contre Mortalium animos, qu’il y a une hiérarchie des vérités de la foi[4]. Cela pourrait bien avoir statut de dogme quel que soit le statut juridique d’Unitatis redintegratio. Tout ne se vaut pas dans la foi. Le texte conciliaire ne se risque pas à hasarder de formule synthétique de la foi ; il renvoie aux « insondables mystères du Christ » (Ep 3,8) que précisément aucune formule dogmatique ne saurait épuiser.

Depuis la fin du concile
Les gestes de réconciliation se sont multipliés, dès le dernier jour du concile, avec la levée réciproque des excommunications de 1054 par Paul VI et Athénagoras, patriarche de Constantinople. L’œcuménisme, malgré des hauts et des bas est devenu une exigence et une habitude. De nombreux accords ont été signés ; pas un voyage du Pape sans une rencontre avec les autres chrétiens. L’expression « Eglises et communautés ecclésiales séparées » appréciée en 1964, fait aujourd’hui problème, comprise qu’elle est comme le refus de l’Eglise catholique de reconnaître la qualité d’Eglise à certaines communautés.
Dans la rédaction des accords, on reconnaît que des formules différentes, que chaque Eglise ne ferait sans doute pas sienne, expriment cependant la même et unique foi ; c’est le « consensus différencié ». Ainsi en 1999, après des siècles, catholiques et luthériens disaient qu’ils partageaient la même foi sur la justification (le salut). Pareillement, on n’attend de moins en moins le rassemblement de tous en une seule Eglise, mais la pleine communion entre des Eglises sœurs. Une « ecclésiologie de communion » développée par le Cardinal Kasper à l’occasion des vingt cinq ans du concile, est aussi utile à l’intérieur des Eglises qu’entre elles. Il est en effet impossible, et peut-être pas souhaitable, de faire tenir ensemble tant de sensibilités dogmatiques, liturgiques et morales héritées de siècles. On préfère savoir reconnaître en elles des expressions authentiques et intégrales de l’unique foi en Jésus Christ.
Depuis la rédaction du décret, des pistes ont été ouvertes que l’on ne pouvait pas imaginer et il n’est personne pour le regretter ni exiger qu’on s’en tienne à la lettre du décret.


[1] Au début, le texte traitait aussi des Juifs. Le secrétariat fut chargé de l’élaboration des deux documents.
[2] « Dans ces conditions, il va de soi que le Siège Apostolique ne peut, d’aucune manière, participer [aux congrès des autres confessions chrétiennes] et que, d’aucune manière, les catholiques ne peuvent apporter leurs suffrages à de telles entreprises ou y collaborer ; s’ils le faisaient, ils accorderaient une autorité à une fausse religion chrétienne, entièrement étrangère à l’unique Eglise du Christ. » C’est encore au nom de ce principe, même si l’expression a changé, que l’Eglise catholique n’est pas membre du Conseil Œcuménique des Eglises.
[3] « La conviction qu'a l'Eglise catholique d'avoir conservé, fidèle à la tradition apostolique et à la foi des Pères, le signe visible et le garant de l'unité dans le ministère de l'Evêque de Rome, représente une difficulté pour la plupart des autres chrétiens, dont la mémoire est marquée par certains souvenirs douloureux. Pour ce dont nous sommes responsables, je demande pardon, comme l'a fait mon prédécesseur Paul VI. » (Ut unum sint § 88)
[4] « Dans le dialogue œcuménique, les théologiens catholiques, fidèles à la doctrine de l’Église, en conduisant ensemble avec les frères séparés leurs recherches sur les divins mystères, doivent procéder avec amour de la vérité, charité et humilité. En comparant les doctrines entre elles, ils se rappelleront qu’il y a un ordre ou une « hiérarchie » des vérités de la doctrine catholique, en raison de leur rapport différent avec le fondement de la foi chrétienne. Ainsi sera tracée la voie qui les incitera tous, dans cette émulation fraternelle, à une connaissance plus profonde et une manifestation plus évidente des insondables richesses du Christ » (§ 11)