samedi 28 avril 2012

Qui a envie d'être serviteur ? (Journée des vocations, 4ème dim. de Pâques B)


Le vocabulaire du pastorat dans le nouveau testament est quasiment exclusivement réservé à Jésus. Il est lui le pasteur, le beau pasteur, et pour personne, à une ou deux exceptions près, on n’emploie le terme.
Il faut dire que le premier testament avait congédié tous les pasteurs (Ez 34). Tous s’étaient révélés incapables pour cause de malhonnêteté. Manger la laine sur le dos de brebis qui ne sont pas les leurs, tirer avantage de ceux qui leur sont confiés, telle est l’attitude qui oblige Dieu à révoquer les pasteurs pour être lui, l’unique pasteur de ses brebis.
Dieu guide lui-même son peuple et personne ne saurait gouverner ce peuple sans congédier Dieu lui-même. N’y pensons même pas ! A dire vrai, pas tout à fait personne. Dieu confie son troupeau à David. David est mort depuis fort longtemps au moment où écrit le prophète, de sorte que David désigne ici non pas le roi, mais la figure du messie, le descendant de David, celui qui peut vraiment conduire le peuple de Dieu, celui qui vient rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés, celui dont rêve Dieu pour enfin conduire son peuple.
On comprend l’intérêt du thème pastoral pour Jésus. En se disant pasteur, il adopte la posture davidique, il s’identifie à celui que les prophètes avaient annoncé. Le chapitre 10 de Jean est un chapitre éminemment christologique. Il désigne Jésus, il identifie Jésus. Jésus prend le rôle qui revient à Dieu en étant fils de David. Il est lui l’unique pasteur. Lui seul peut prendre la place de Dieu sans congédier Dieu.
Cette identification de Jésus ne passe pas par une carte d’identité ou une perspective ontologique. Elle envisage sa mission. Or justement Jésus est l’envoyé, parce que le messie est l’envoyé. Si l’on parle de mission, ce n’est pas que l’on s’occupe d’activités pour organiser l’évangélisation. Si l’on parle de mission, c’est que l’être de Jésus c’est d’être l’envoyé, c’est d’être pour. Jésus n’existe que dans la relation, double, à celui qui l’envoie et à ceux auxquels il est envoyé.
Jésus n’existe pas en dehors de sa mission, de la mission reçue du Père qui le fait vivre, mission qui consiste à faire vivre, à transmettre la vie reçue. Le verset qui précède immédiatement notre texte est on ne peut plus clair : « je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en abondance ». Voilà la mission du fils, voilà son pastorat.
Comment dès lors d’autres pourraient-ils être pasteurs ? C’est assurément impossible, où seulement de façon dérivée, seconde et même secondaire. Si l’on veut parler de pasteurs pour les disciples de Jésus, il faudra toujours l’entendre comme participation à la mission de Jésus, la mission qui revient en propre au seul Jésus.
Du coup, désigner la mission de l’Eglise comme une pastorale, c’est dire qu’il n’y a pas de mission de l’Eglise, mais seulement la mission de Jésus, et que si l’Eglise est à son tour envoyée, c’est de façon dérivée de l’envoi du Fils, de façon seconde, voire secondaire. Est-ce à dire que la pastorale est optionnelle ? Non, sans doute, si l’enjeu n’est rien moins que de permettre au Christ de poursuivre sa mission et que cette mission est la vie en abondance. Mais la mission de l’Eglise n’est pas la sienne, elle est celle de son Seigneur. L’Eglise ne peut être propriétaire de sa mission, ou alors, elle se comporterait comme les mercenaires qui obligent Dieu à conduire lui-même son peuple.
Il est bien évident que la mission de l’Eglise, ce qu’avec l’évangile nous avons appelé la pastorale, la mission du pasteur, est affaire ecclésiale ou n’est pas. Pas de mission personnelle. Personne dans l’Eglise ne peut se réserver la mission, ou alors il en devient propriétaire comme le mercenaire qui s’approprie le troupeau. La configuration baptismale agrège au peuple sacerdotal qui a pour vocation d’être au service de la vie en abondance.
Si jamais évêques et autres ministres ordonnés peuvent être appelés pasteur, c’est dans ce cadre seulement. Leur mission est doublement dérivée. Leur mission est dérivée de la mission de l’Eglise qui est dérivée de celle du Fils. Ils ne sont pas plus que les autres propriétaires ou organisateurs de la mission. Ils sont au service de la mission du corps ecclésial, laquelle mission est service de l’humanité pour qu’elle vive et vive en abondance. Les ministres sont chargés de rappeler que la mission de l’Eglise n’est pas la sienne, mais celle du Fils. Ils sont ordonnés au service de la mission pour que personne ne confisque la mission. Le drame, ils l’ont et la confisquent encore eux-mêmes. Le dispositif structurel, le ministère comme structuration ecclésiale pour reconnaître l’unique et beau pasteur s’est perverti en confiscation de la mission. La crise des vocations s’enracine sans doute ici.
Notre Eglise ne sera fidèle qu’à être ordonnée au service de la vie en abondance ; elle doit alors ordonner des ministres pour que ce service de la vie, la mission reçue de Jésus, soit effectivement le sien. Sans doute ne doit-elle pas ordonner trop de monde, pour que justement, les ministres, les serviteurs, ne puissent prendre la place du maître, du seul pasteur. Il y a besoin de ministres dans l’Eglise. Mais qu’ils le sachent, ce n’est pas pour quelque pouvoir. C’est uniquement pour que personne, et surtout pas eux, ne deviennent propriétaire de la mission.
Si ce sont des serviteurs que l’on embauche, peut-être n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que l’on n’en trouve pas tant que cela. Peut-être est-ce bon signe que l’on ne trouve pas tant de candidats que cela. Qui aujourd’hui a envie d’être serviteur ?

samedi 21 avril 2012

La résurrection de la chair (3ème dim. de Pâques)


Nous confessons la résurrection de la chair chaque fois que nous récitons le credo. Il semble que peu d’entre nous savent rendre compte de cette affirmation de foi et plusieurs disent ne pas croire cet article du credo.
Chaque fois que certains disent ne pas croire, ne pas croire en Dieu notamment, il convient, avant de présenter une réponse, une réplique, une défense de la foi, de demander ce qu’ils ne croient pas. Souvent, nous pourrons constater que nous sommes nous aussi athées du dieu auquel ils ne croient pas. Il est des visions de Dieu dont il importe de se désolidariser. Ainsi aussi de l’affirmation de la résurrection de la chair. Il est des manières d’en rendre compte qui doivent être écartées et il convient de savoir ce que nous entendons à parler ainsi.
Si vous imaginez que les morceaux de viande ou que les atomes vont se regrouper pour recomposer un corps tels ceux que nous connaissons, on est en pleine mythologie, une espèce de survie qui pense la vie éternelle comme un remake de la vie terrestre. Or la vie éternelle c’est aujourd’hui et point n'est besoin d'attendre la mort pour la goûter.
La chair désigne non pas la viande, mais l’homme tout entier. La chair, c’est l’homme, l’homme tout entier, en tant qu’il est affectable, sensible. Un homme c’est sans doute ce qui l’anime, son âme comme l’on dit. Mais c’est aussi son corps, sa chair. Il n’est pas 50% chair, 50% âme. Il est tout entier chair et tout entier âme. La chair et l’âme ne sont pas deux parties qui le composent, elles sont deux coups de projecteur différents sur l’homme, qui montre l’homme sous deux jours différents.
Pensez à la musique, à la peinture, à l’art en général. Rien de tout cela ne nous est accessible en dehors de la chair. Pensez à la gastronomie, à la beauté d’un paysage. Nous n’en connaîtrions rien sans le corps, sans la chair. Pensez à la jubilation érotique. En elle encore, nous sommes pris tout entier.
La chair, c’est nous. Et si la chair ne ressuscitait pas, nous ne ressusciterions pas, l’homme ne ressusciterait pas. Au mieux pourrait-on parler d’une immortalité de l’âme, mais nous n’y serions pas en entier, nous n’y serions donc pas du tout.
Parler de résurrection de la chair, je vous l’accorde, a quelque chose de provocateur. On désigne l’homme par ce qu’il a, ce qu’il est, de plus périssable (si tant est que l’âme soit moins périssable, ce qui est une évidence pour les Grecs anciens, mais qui ne paraît guère convainquant. L’âme est tout aussi périssable que la chair.) Parler de la chair, c’est manifester l’intempestif du christianisme, la sanctification de la matière, de la chair. La chair est hautement spirituelle, et Paul parle de corps spirituel.
« Semé corps (animal ou psychique, ou corps animé), on ressuscite corps spirituel. S'il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. » 1 Co 15,44.
Il serait possible de dire que nous croyions en la résurrection de l’homme, de l’homme tout entier. Mais nous perdrions la provocante affirmation de la bonté de la chair, de la valeur de la chair, une grandeur telle que c’est elle qui est promise à l’immortalité. Regardez l'évangile d'aujourd'hui et ce Jésus ressuscité qui mange du poisson ! Et puis, parler de résurrection de l’homme n’est pas juste. On ne ressuscite pas seul. Il faudrait dire nous croyons à la résurrection des hommes. Et encore, il y a dans la chair une solidarité avec le cosmos, avec la matière. Et cela aspire de toutes ses forces à la révélation des fils de Dieu (Rm 8,19-22), cela aussi est récapitulé dans le Christ (Ep 1, 10) ; cela aussi, toute la création, est appelé au monde nouveau (Ap 21,5) jailli de la résurrection du Christ.
Une petite conséquence de cela, un codicille en quelque sorte, les sacrements. Pourquoi et comment un peu d’eau peut faire renaître à l’immortalité ? Pourquoi et comment un peu d’huile peut consacrer et configurer au Christ ? Comment un peu de pain et de vin peuvent être nourriture incorruptible ?
La parole, la parole de Dieu, l’évangile, est éminemment charnelle au point de nous régénérer, de nous nourrir. La parole est visible, elle nous advient et nous la recevons, nous hommes en tant que nous sommes affectables, c’est-à-dire en tant que chair, en tant que nous sommes chair. Certes, nous comprenons cette parole de sorte que nous nous mouvons aussi, que nous sommes âme, animés, que nous nous mettons en route sur le chemin de la vie éternelle, déjà commencée, amour de Dieu et des frères.
Parole visible, le sacrement, par la chair, est le chemin de Dieu vers nous et secondairement de nous vers lui. Dieu ne vient pas à nous autrement qu’en venant dans la chair car nous sommes chair. Dieu ne viendrait pas à nous dans la chair, il ne viendrait pas du tout à nous, s’il est vrai que la chair est l’homme tout entier en tant qu’affectable. Le corps est chemin de Dieu.
La résurrection de la chair oblige à une anthropologie réaliste, concrète. Nous sommes aimés comme nous sommes, charnels. Nous sommes sauvés, nous charnels, donc nous ressuscitons charnels (au sens de selon la chair). Laissons de côté les idéalismes, les matérialismes et autres théories abstraites. Laissons-nous rencontrer par notre Dieu comme nous sommes, pétris de la terre (Gn 2,7), chair de la chair de l’humanité, os de ses os (Gn 2,23).

mercredi 18 avril 2012

La liberté religieuse (50 ans Vatican II n° 8)

1. Histoire de la rédaction, un texte entre résistance et nécessité
Le 7 décembre 1965, la déclaration sur la liberté religieuse, Dignitatis humanae, un des textes les plus courts du concile, est adoptée par 2308 voix pour, 70 contre et 8 nulles. La quasi-unanimité (ni la plus importante ni la moindre du concile) ne laisse rien deviner de la vigueur des débats.
Constituée principalement par le Coetus internationalis (dont Mgr Lefebvre est un des animateurs), la quasi-totalité des évêques Espagnols et nombre d’évêques de la Curie et d’Italie – le catholicisme, grâce aux concordats, est religion d’Etat en Espagne et en Italie – une minorité déploya une stratégie acharnée et pas toujours loyale. D’après elle, l’Etat doit être catholique pour promouvoir la vraie religion ; il ne peut que tolérer les autres religions. En effet la vérité a tous les droits quand l’erreur n’en a aucun. Il faut condamner l’athéisme et le communisme et exiger des Etats non catholiques la liberté de culte pour l’Eglise. Il faut suivre l’enseignement de Pie IX qui, en 1864 dans l’encyclique Quanta cura, fustigeait « cette opinion erronée, funeste au maximum pour l’Eglise catholique et le salut des âmes, que Notre Prédécesseur Grégoire XVI [Mirari vos 1832], d’heureuse mémoire, qualifiait de "délire" : La liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme. »
Sous la responsabilité du secrétariat pour l’unité, une commission s’était mise au travail fin 1960 avec Mgr De Smedt, évêque de Bruges. Son texte cependant ne fut pas retenu, et pour que la liberté religieuse trouvât place dans le concile, on en fit un simple chapitre du décret sur l’œcuménisme. En effet, si l’Eglise catholique prétend entrer en dialogue avec les autres Eglises elle doit leur reconnaître la liberté.
C’est en novembre 63, lors de la deuxième session, que Mgr de Smedt ouvrit la discussion en montrant que la liberté religieuse ne s’oppose pas à l’enseignement de l’Eglise dès lors qu’on replace les condamnations du XIXe siècle dans leur contexte. De surcroît, Jean XXIII, à la suite de Léon XIII (1835), Pie XI (1931 et 1937) et Pie XII, affirmait dans son encyclique Pacem in terris (n°°34, 1963) que la dignité de la personne humaine exige la liberté, y compris religieuse. La discussion qui dura une semaine ne donna lieu à aucun vote sans que l’on sache bien pourquoi, comme si on avait discrètement voulu enterrer le sujet. On reprocha à Paul VI d’avoir laissé la minorité l’emporter au point que l’on se demanda s’il soutenait le texte. En avril 64, fut décidé qu’il y aurait un document autonome sur le sujet.
La liberté religieuse était reconnue par plusieurs pays, par la déclaration des droits de l’homme de 1948 et par le Conseil Œcuménique des Eglises. L’épiscopat des Etats Unis y était acquis : la candidature à la présidence de Kennedy, un catholique, en 60, l’avait obligé à amender la position officielle de l’Eglise et à exposer que l’Etat, séculier, était incompétent en matière religieuse. En avril 63, l’archevêque de New-York fit nommer comme expert le père J. Courtney Murray, jésuite, interdit de publication depuis 55.
L’Eglise ne peut paraître opportuniste à réclamer la liberté religieuse seulement quand elle n’a pas de quoi s’imposer. Elle doit fonder son enseignement dans la révélation. Or les Ecritures explicitement n’en disent rien même si elles content la libération du peuple de la mort et du mal[1]. Il faut aussi argumenter de façon purement rationnelle puisque l’on ne s’adresse pas qu’à des chrétiens. Une conception de l’homme est en jeu (n° 9). Fonder la liberté religieuse dans la dignité de la personne humaine (mots-titre de la déclaration) ne veut évidemment pas dire que l’homme n’a pas de devoir ; par nature, il est tenu de chercher la vérité, ainsi que le dit Mgr Ancel, auxiliaire de Lyon, laquelle ne peut être reconnue que par un libre assentiment (n° 3). L’acte de foi lui-même est un acte libre (n° 10). En outre, la liberté religieuse ne vise pas que des individus mais les religions doivent pouvoir être libres. Il faut donc porter l’argumentation à un niveau politique, constitutionnel, promouvant la séparation des religions et de l’Etat. Les Etats-uniens en étaient convaincus plus que tous.
Des péripéties tendirent, mi-octobre 64, à empêcher la poursuite du travail. Le texte fut pris dans la tourmente de la « semaine noire » en novembre et ne put faire l’objet d’un vote. Cela se révéla a posteriori une chance pour un document qui avait besoin d’améliorations. Durant la dernière session, la minorité répéta à l’envi ses arguments, faisant de l’obstruction, brandissant le spectre du relativisme, de l’indifférentisme, voire de l’athéisme auquel menait le texte. Plus rien n’endiguerait le prosélytisme des protestants ! La minorité occupa tellement le devant de la scène que l’on finit par croire que la déclaration devrait être abandonnée ; ne pouvant recueillir suffisamment de voix, elle resterait à l’état de projet, de texte avorté.
Cependant, à partir de la troisième session, l’engagement de Paul VI en faveur du texte était clair. Lors de la dernière session, il était indispensable, alors qu’il devait aller à l’ONU en octobre, que le concile se soit explicitement déclaré pour la déclaration. L’intervention de Mgr Beran, évêque de Prague, qui participait pour la première fois au concile, sorti tout juste de prison, témoin de l’Eglise de l’autre côté du rideau de fer, joua un rôle déterminant. Un premier vote eut enfin lieu (seulement 224 contre). Pour rallier le plus grand nombre, on avait pensé qu’il fallait demander si les Pères étaient prêts à prendre le texte qu’on leur proposait comme base de la rédaction définitive que l’on améliorerait « selon la doctrine catholique de la vraie religion » ? Cette précision laissait penser que le texte de base n’était pas conforme à cette doctrine. Ne reconnaissait-on pas la légitimité du soupçon d’orthodoxie que la minorité faisait peser sur le texte et sur l’ensemble de l’œuvre conciliaire ?
Jusqu’au dernier moment, on retravailla le texte, tenant compte des objections. Cela eut l’inconvénient de l’allonger, de le rendre redondant et pas parfaitement structuré. On était conscient, que la déclaration était autant « la plus nette rupture avec la tradition issue de Pie IX »[2] qu’une nécessité pour l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui[3].


2. Evaluation
La déclaration constitue l’illustration sans doute la plus claire d’un changement dans la conception que l’on se fait de la vérité dans l’Eglise. Ce changement fut conflictuel durant le concile et n’est toujours pas apaisé. On voyait bien que les aspirations du monde devaient être comprises comme signe des temps, interpellation du Royaume, qui oblige l’Eglise à réinterpréter son enseignement (n° 1). On n’avait sans doute pas conscience du renversement de la manière de penser, ou comme le disait en 2009 C. Theobald que « personne n’est en « possession » de la vérité, même pas Jésus et encore moins « l’unique vraie religion » […] « L’histoire est un lieu théologique ». La vérité du dogme en est affectée.
Une simple déclaration engage-t-elle la foi ? Quel est son statut dogmatique ? Le concile, à la demande de Jean XXIII, a refusé d’exprimer son enseignement en termes de canons et d’anathèmes. Un nouveau genre conciliaire s’écrit, non plus juridique mais pastoral, requis par la mission de l’Eglise et la conscience nouvelle du statut de la vérité, de l’historicité. « Pour ceux qui ont été habitués à chercher partout des énoncés infaillibles, il y aura longtemps un certain malaise, voire un mépris caché pour ces doctrines auxquelles on apporte ″seulement″ un assentiment religieux. » (P. Delhaye, DTC tables)


[1] « Ne se voulant pas Messie politique dominant par la force [Mt 4,8-10 ; Jn 6,15], il préféra se dire Fils de l’Homme, venu « pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (Mc 10,45). […] Il reconnut le pouvoir civil et ses droits […], mais en rappelant que les droits supérieurs de Dieu doivent être respectés : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22,21). Enfin, en achevant sur la croix l’œuvre de la rédemption qui devait valoir aux hommes le salut et la vraie liberté, il a parachevé sa révélation. Il a rendu témoignage à la vérité [Jn 18,37], mais il n’a pas voulu l’imposer par la force à ses contradicteurs. Son royaume, en effet, ne se défend pas par l’épée [Mt 26,51-53 ; Jn 18,36], mais il s’établit en écoutant la vérité et en lui rendant témoignage, il s’étend grâce à l’amour par lequel le Christ, élevé sur la croix, attire à lui tous les hommes [Jn 12,32]. » DH 11.
[2] Réflexion de A. Outler, observateur méthodiste. Dans son Journal (26 10 65), Congar note : « On ne peut pas nier que [la déclaration] ne donne une autre doctrine que celle du Syllabus. Mais qui oserait tenir telle quelle cette doctrine et celle de Quanta cura ? »
[3] « Ce document est capital. Il fixe l’attitude de l’Eglise pour plusieurs siècles. Le monde l’attend. » (Paul VI à Mgr De Smedt d’après le Journal de Congar (01 10 65) corroboré par d’autres sources.)

samedi 14 avril 2012

D'ores et déjà ressuscités avec le Christ (2ème dimanche de Pâques)

Préparation baptême. Lecture de la parabole de fils prodigue (Lc 15). Une parabole qui, si elle parle du pardon, n’emploie pas le mot. Une parabole qui répète par deux fois, deux phrases. Sans doute, ces phrases que le texte répète, méritent-elles que l’on s’y arrête. La première (v. 18-19), dans sa reprise (v. 21) est amputée, comme si elle était inaudible, comme s’il ne fallait justement pas la dire et encore moins la répéter.
La seconde est non seulement quasiment répétée une troisième fois lorsque le serviteur explique que la musique et la fête sont le fait du retour du frère que le père a retrouvé en bonne santé (v. 27), mais elle est encore déclinée, conjuguée, adaptée à la situation. Mon fils que voilà était perdu et il est retrouvé, il était mort et il est vivant (v. 24). Ton frère que voilà était perdu et il est retrouvé, il était mort et il est vivant (v. 32).
La parabole du fils prodigue, et l’évangéliste nous le souligne en répétant le propos, parle de passage de la mort à la vie, ce que l’on appelle résurrection. La parabole du fils prodigue est une parabole de la résurrection.
Mais quel rapport entre la résurrection et le baptême ? Entrer dans la famille des chrétiens, comme l’on dit, en quoi est-ce une histoire de résurrection ? Ne dit-on pas que la résurrection c’est après la mort, au dernier jour, alors que dans le baptême, ce sont souvent des bébés qui sont concernés, et de toute façon plus que rarement des gens qui vont mourir dans la minute.
Reprenons la réflexion des parents de la préparation baptême et tâchons de poser la question pour nous-mêmes : en quoi notre baptême concerne notre résurrection ? Autrement dit, que signifierait que nous sommes ressuscités puisque nous avons été baptisés ? La question trouve sa formulation quasi littéralement dans les Ecritures : « Ensevelis avec le Christ lors du baptême, en lui vous êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts. » (Col 2,12)
Le texte n’est pas très commode à traduire et du coup à comprendre. En lui vous êtes ressuscités. Que désigne ce en lui ? Est-on ressuscité aussi dans le baptême comme on avait été enseveli en lui, ou est-on ressuscité en Christ ? Par ailleurs, le verbe ressusciter ici employé est « ressusciter avec », sans que soit précisé avec qui. En lui, nous sommes co-ressuscités. Voilà une traduction littérale qui ne permet pas de réduire l’alternative, et qui en ouvre plutôt une seconde, co-ressuscités avec, c’est-à-dire, ressuscités avec le Christ, ou ressuscités avec tous les autres, ressuscités ensemble, parce que l’on ne ressusciterait pas individuellement, mais comme le corps du Ressuscité. Laissons-là ces indécisions pourtant fertiles, et revenons à notre question. Qu’est-ce que cela signifie que d’affirmer que baptisés, nous sommes ressuscités, nous sommes déjà ressuscités ?
Avons-nous déjà été morts pour pouvoir être ressuscités ? Sans aucun doute et le fils de la parabole, bien que jamais cadavre, à mourir de faim, à s’être éloigné du père dans une vie vaine (asôtôs), en dehors de toute issue, dans une vie futile, est bel et bien mort quoique non décédé. Le fils aîné, resté au champ, qui refuse d’entrer dans la salle de la fête, est dans le même cas, mort, bien loin de vivre avec le père malgré les apparences.
Nous sommes morts avant que d’être nés, avant que d’être vivants. Contrairement à ce que, à juste titre, l’observation indique, nous avons d’abord été morts, pour le dire avec la parabole, nous avons d’abord été loin du père, géographiquement ou idéologiquement. Loin de la source de la vie, comment pourrions-nous être autrement que morts ? Je ne parle pas forcément ici de péché, pas plus que la parabole. Je ne l’exclus pas non plus, comme la parabole.
Ainsi, et de manière paradoxale, l’homme peut très bien vivre mort. Il peut très bien vivre loin du père. Et la parabole connaît deux formes de cette mort, celle de la vie hors salut, de la vie bien occupée, prodigue, mais sans but finalement, futile, sans issue. Il a aussi la mort de celui qui se croit vivant, la mort comme vie contente d’elle-même et certaine de son bon droit, d’être sur le bon chemin ; la vie qui prudente, ne se remet jamais en compte au point qu’elle ne voit pas qu’elle insulte le père à lui réclamer un bouc pour festoyer (quel festin !).
Nous sommes morts sans le savoir comme on est aveugle sans le savoir. « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites ‹nous voyons› : votre péché demeure. » (Jn 9,41)
S’écrier, et s’en étonner, je suis vivant. Etre comme surpris d’être en vie, ne pas concevoir la vie comme une évidence, mais comme une question qui attend non une réponse comme un savoir ou une solution, mais une réponse comme à un appel. Surpris de survivre. Ainsi celui qui aime à la folie. Ainsi celui qui, du fond du gouffre et de la douleur, découvre qu’un rayon de soleil parvient jusqu’à lui, lorsqu’une voix se fait entendre, de la bouche de l’aimé, ou dans le silence du mystère : je t’aime, toi, mon enfant bienaimé, toi celui que mon cœur aime.
La vie avec le père est la vie qui a une issue ‑ et quelle issue ! – la vie divine en partage. La vie avec le père est une vie de manière sauvée, une vie où l’on entend la voix du père, comme au baptême, déclarer : celui-ci est mon enfant bienaimé.
Etre ressuscité, aujourd’hui, maintenant, non pas après la mort, la mort de la chair, mais avant cette mort, être ressuscité aujourd’hui dans la chair, c’est mener notre vie avec ce secret d’amour incroyable : Nous avons entendu et nous avons cru la parole prononcée au baptême : tu es mon enfant bien-aimé.

Obedecer a los hombres o bien a Dios (Hech. 4,19)


¿ Es justo delante de Dios obedecer a los hombres antes que a Dios ? Es la pregunta de Pedro y Juan (Hech. 4,19). A veces, en la vida, hay contradicción entre la ley de los hombres y la de Dios. ¿ Como determinar lo que tenemos que hacer ?
Espontáneamente, vamos a obedecer a Dios. Pero no es tan simple. ¿ Como conocemos el mandamiento del Señor ? ¿ Como saber que lo que llamamos “mandamiento de Dios” no es nuestra opinión propia ? ¿ Que prueba que lo que llamamos “mandamientos de Dios” no es una manera de imponer nuestra visión contra la de los demás ?
Son los fanáticos que pretenden saber lo que Dios quiere, que pueden matar en el nombre de Dios. Y de hecho, Pedro y Juan pudieron parecer fanáticos al consejo de los judíos.
No es posible garantizar una opinión, una convicción apelando a Dios. El recurso a Dios no garantiza nada, da ninguna certeza sino hace de nosotros los testigos de Dios. Un testigo, es decir un mártir, alguien que es débil, dispuesto a sufrir para la causa por la cual se compromete. No es Dios que garantiza sino el testigo que se compromete para indicar la verdad de lo que cree.
Nunca salimos del conflicto de las interpretaciones, incluso apelando a Dios. Dios nos hace como es el, débil, sin garantía. Entonces, no podemos pretender saber mejor que los demás, conociendo lo que Dios quiere, no podemos agredir o matar en el nombre de Dios. Nuestra debilidad de testigo puede solo molestar, interrogando las certezas de los demás.

vendredi 13 avril 2012

Obéir à sa conscience plutôt qu'au Pape

En ces temps où l'on a souvent recours à l'argument d'autorité (Cf. sur ce blog "Qui désobéit à l'enseignement de l'Eglise?"), est souvent cité, sans référence, un petit texte de Joseph Ratzinger, par exemple dans H. KüngMémoires, Mon combat pour la liberté, Novalis Cerf, Paris 2006, p. 479.
La citation se trouve dans le commentaire de la constitution conciliaire Gaudium et spes n° 16 par le professeur Ratzinger, alors professeur à Tübingen, dans le Lexikon für Theologie und Kirche, vol III, Herder, Freiburg 1968, p. 328.
Le Lexikon fait référence parmi les commentaires du concile parus dès sa conclusion.
Le n° 16 de la constitution pastorale exprime la valeur de la conscience de l’homme pour s’orienter dans la vie. Dans ces lignes, J. Ratzinger ne fait rien d’autre que de redire la tradition, notamment exprimée par Thomas d’Aquin (ST Ia IIae, 19, 5). Cependant, cet enseignement traditionnel a souvent été contesté ou au moins relativisé par le magistère, y compris après le concile. C’est dire l’importance des quelques lignes du futur Benoît XVI.
« Au-dessus du pape en tant qu’expression de l’autorité ecclésiale, il y a la conscience à laquelle il faut d’abord obéir, au besoin même à l’encontre des demandes de l’autorité de l’Église. »
„Über dem Papst als Ausdruck für den bindenden Anspruch der kirchlichen Autorität steht noch das eigene Gewissen, dem zuallererst zu gehorchen ist, notfalls auch gegen die Forderung der kirchlichen Autorität.“



On pourra préciser que cela ne préjuge pas de quel côté se trouve la vérité objective (si l’on peut recourir à cette formule). Si la conscience, informée, pense qu’elle doit opter pour telle voie, même si objectivement cette voie n’est pas celle du vrai, elle doit le faire. Autant dire qu’il ne s’agit ni de relativiser la vérité, ni de contester l’enseignement de l’Eglise. Mais il s’agit évidemment d’un rejet de l’argument d’autorité. En outre, la vérité n’est pas qu’une affaire d’objectivité d’un savoir. La vérité est aussi la manière de vivre en conformité avec la raison, justement informée. On sait aussi qu’il ne peut pas y avoir, en droit, de contradiction entre la raison et l’enseignement de l’Eglise.

samedi 7 avril 2012

De peur, elles ne dirent rien à personne (Mc 16,8 / Résurrection du Seigneur)

L’évangile de Marc ne parle quasiment pas de résurrection. Le chapitre 15 achève le récit de la passion et le chapitre seize ne comprend, du moins dans une première tradition, que huit versets pour raconter la visite des femmes au tombeau Le verset 8, que la liturgie autorise à ne pas lire ‑ parce que tout de même l’évangéliste exagère ! ‑ est le suivant :
Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on juge impossible de terminer le récit par ces lignes. Très anciennement, dès la fin du second siècle, on a ajouté une finale patchwork, les versets 9 à 16, qui empruntent aux autres évangiles, par allusion, des récits d’apparitions ou miracles du ressuscité.
Pourquoi l’auteur de l’évangile de Marc a-t-il achevé son texte par le silence et la peur ? Que voulait-il dire ? Ne croyait-il pas à la résurrection ?
Marc n’a pas besoin de raconter les apparitions du ressuscité. Peut-être, si on le croit, n’y en eut-il pas. Il n’y a pas d’un côté la mort, de l’autre la résurrection. Il y a la vie de Jésus que sa mort résume comme un condensé, don de soi pour tous. Et, sur la croix, au lieu, au moment précis de la mort, « voyant qu’il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s'écria : "Vraiment cet homme était fils de Dieu !" »
Si un païen peut confesser Jésus, prenant ainsi le relais de la voix du Père entendue au baptême et à la transfiguration (au début et au plein milieu de l’évangile), la mission de Jésus a touché à son but. L’humanité par ce centurion peut reconnaître le Fils, et donc se tourner vers le Père de toute miséricorde. Ce faisant, elle reçoit la vie. Par la mort du serviteur de Dieu, la manière dont il est mort, condensé de la manière dont il a vécu, l’humanité peut confesser son Dieu, peut recevoir de lui la vérité de sa propre existence à elle.
La vie de Jésus, sa résurrection, c’est ce qui appert lorsque les hommes de toutes langues, races et nations peuvent reconnaître qui est Jésus. Chez Marc, il n’y a pas d’apparitions ni de tombeau vide et de linceul roulé ; la résurrection de Jésus est indiquée dans la confession de foi d’un païen, représentant non seulement la centaine d’hommes qu’il avait sous ses ordres, mais l’humanité toute entière. La résurrection de Jésus, Jésus vivant, c’est ce qui arrive lorsque ses frères le confessent premier né d’entre les morts, vivant.
Devant cette victoire sans précédent de l’innocent persécuté, devant cette revanche de la justice, de la justification, il ne faudrait pas que l’on se méprenne. Il ne faudrait pas que l’on crie victoire trop vite, happy end ! On meurt encore dans notre monde. Et le juste qui justifie les multitudes le sait. Et l’évangéliste le sait. La peur, la mort clouent encore à la croix du silence, même les disciples de Jésus.
La victoire de Jésus dans la confession de foi du centurion n’a pas achevé sa déflagration dans le cours du temps. Elle ne l’achèvera que lorsque les temps seront consommés. Alors, la mort, le dernier ennemi, il la mettra aussi sous ses pieds ; elle aussi, comme tous ses ennemis, sera terrassée. Mais il faut que nous soyons affligés pour quelques temps encore. C’est le temps de la foi. Jésus n’apparaît Seigneur des temps et de l’histoire que dans la foi de ceux qui mettent en lui leur espérance.
C’est dire combien notre confession de foi est importante. Plus qu’un tombeau vide ou ouvert, elle est ce qui fait signe vers la vie, elle est le signe de sa victoire. « Vous cherchez Jésus, le crucifié ? Il n’est pas ici. » Ne le cherchez pas au tombeau. Ne le cherchez pas comme vous pensiez le trouver, un cadavre. Allez le cherchez à la rencontre de vos frères, partagez votre foi, c’est là que vous le verrez.
Cela fait peur, si peu de solidité de la foi, tant de responsabilités de la foi. Les femmes ont bien dû finir par parler pour qu’on sache qu’elles s’étaient tues, toutes tremblantes. Puissions-nous comme elles revenir de la peur et de la mort et retrouver le corps du Seigneur vivant dans l’assemblée qui le confesse.

vendredi 6 avril 2012

Qui désobéit à l'enseignement de l'Eglise ?

Dans son homélie pour la messe chrismale (5 avril 2012), Benoît XVI a rappelé les prêtres à l’obéissance. C’était sans doute très bienvenu alors qu’au cours de cette célébration, les prêtres sont invités à renouveler les promesses prononcées au jour de leur ordination, même si le rituel de la messe chrismale ne mentionne pas explicitement l’obéissance.
Un cas de désobéissance est en revanche quasi explicitement mentionné par l’homélie : « Récemment, un groupe de prêtres dans un pays européen a publié un appel à la désobéissance, donnant en même temps aussi des exemples concrets sur le comment peut s’exprimer cette désobéissance, qui devrait ignorer même des décisions définitives du Magistère – par exemple sur la question de l’Ordination des femmes, à propos de laquelle le bienheureux Pape Jean-Paul II a déclaré de manière irrévocable que l’Église, à cet égard, n’a reçu aucune autorisation de la part du Seigneur. » (Je cite la traduction française publiée par le site internet du Vatican)
On reconnaîtra sans difficulté l’appel lancé par plus de trois cents prêtres autrichiens en juin 2011 dont le but dépasse largement la question de l’ordination des femmes. Il s’agissait de dire l’urgence d’une réforme de l’Eglise catholique, notamment du presbytérat et du mode de gouvernement, après les affaires de pédophilie et dans le cadre de la restructuration de l’Eglise rendue impérieuse par la sécularisation des sociétés occidentales.
Les signataires autrichiens ne prétendent nullement nuire à l’Eglise, au contraire, et Benoît XVI lui-même prête crédit à leur volonté de servir l’Eglise. « Nous voulons croire les auteurs de cet appel, quand ils affirment être mus par la sollicitude pour l’Église ; être convaincus qu’on doit affronter la lenteur des Institutions par des moyens drastiques pour ouvrir des chemins nouveaux – pour ramener l’Église à la hauteur d’aujourd’hui. »
Le Pape s’interroge sur l’opportunité de la désobéissance pour aider l’Eglise à se réformer, et on le comprend. Mais, désobéissance à qui ? Au Christ ? Ce serait très grave, et il ne semble pas en être question. Certes ‑ est-ce de façon subtile, est-ce de manière fallacieuse, est-ce par manque de rigueur –l’homélie oppose « la configuration au Christ, qui est la condition nécessaire de tout vrai renouvellement » et « l’élan désespéré pour faire quelque chose, pour transformer l’Église selon nos désirs et nos idées ». Désobéirait-on alors à L’Eglise ? Là encore rien n’est dit. Il semble que l’on ait seulement pris ses distances par rapport à des propos, d’ailleurs discutés, de Jean-Paul II. La désobéissance ne porterait-elle que sur un point de l’enseignement de Jean-Paul II ?
La question est de savoir ce que dit l’Eglise et qui ne lui est pas fidèle. Seule la naïveté enfantine peut imaginer qu’il y a les méchants d’un côté et les gentils de l’autre, ceux qui ont tort et ceux qui ont raison, que les méchants ont forcément tort et les gentils raison. Nous ne sommes plus, nous adultes, au pays de Candy ! Il faudrait être tout aussi naïf pour penser que parce qu’il est Pape, ce dernier a forcément raison. Le dogme de l’infaillibilité pontificale, faisant dériver l’infaillibilité du Pape de celle de l’Eglise, n’a jamais voulu signifier ce genre d’inepties. L’histoire de la papauté montre que les errements des successeurs de Pierre sont légion et le dogme de l’infaillibilité pontificale ne peut pas empêcher de le constater.
Dans quelle ambiance culturelle ou intellectuelle faut-il se trouver pour penser que parce que le chef a parlé, ce qu’il a dit est automatiquement vrai ? Depuis les philosophes des Lumières au moins, on a montré qu’il est contraire à la raison de conférer la vérité à la parole du chef sous prétexte qu’il est le chef. Et Nietzche complète la critique de l’instance de la vérité. Pas plus que le chef, aucun groupe ni aucune personne ne peut prétendre détenir le dernier mot de la vérité. Nous sommes livrés au conflit des interprétations, non que l’on puisse dire n’importe quoi ou que la vérité dépende de chacun, mais que désormais, plus rien ne garantit de façon définitive quelque affirmation que ce soit. Le dernier mot de la vérité nous échappe, quand bien même nous ne réduirions pas la vérité à un savoir, quand bien même nous la cherchons dans un engagement éthique, s’il est vrai qu’il n’y a pas de vérité sans amour ni respect d’autrui.
En outre, faut-il rappeler que le chef de l’Eglise catholique n’est pas le Pape, mais le Christ. D’une part cela évite de faire du gouvernement du Pape un régime politique mondain parmi d’autres, d’autre part, et de façon plus décisive, cela situe plus correctement la question. Ainsi que l’affirme le dernier concile, tous sont à l’écoute de la Révélation et personne, pas même le Magistère ne peut être autrement qu’obéissant. « Ce magistère n’est pas au-dessus de la parole de Dieu, mais il la sert, n’enseignant que ce qui lui fut transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l’assistance de l’Esprit saint, il écoute cette parole avec amour, la garde saintement et l’expose avec fidélité. » (DV 10)
Tous, le Pape et les prêtres autrichiens, prétendent écouter la parole du Seigneur mais tous ne comprennent pas la même chose, du moins en des points très périphériques quoi que décisifs quant à la conduite de l’Eglise au jour le jour. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’attachement de l’un et des autres au Christ Jésus qui révèle dans l’Esprit la paternité de Dieu ; il ne s’agit pas non plus de remettre en cause leur attachement commun à l’Eglise, qui reçoit mission de faire résonner la parole de Jésus et de louer le Père pour tous les signes du Royaume qui germent dans le monde. Il ne s’agit pas non plus de remettre en cause leur attachement commun à la forme historique de l’Eglise catholique en particulier sa structuration ministérielle et la sacramentalité de l’ordre. Tout cela est bien évidemment reçu unanimement.
Le conflit des interprétations porte sur le choc en retour crée par la sécularisation et la crise des instances de vérité, ou pour le dire autrement, par la prise de conscience de l’historicité de la vérité. Pour être fidèle à l’enseignement de l’Eglise, il ne suffit pas de répéter toujours la même chose. Avec le temps, les mêmes mots, les mêmes expressions, les mêmes pratiques ont des sens différents, de sorte que celui qui ne saurait que répéter serait immanquablement infidèle. C’est pour cela qu’il faut sans cesse commenter les Ecritures, commenter le credo, réinterpréter la tradition de l’Eglise, réinventer l’action pastorale.
Dans l’Eglise, on a toujours su innover pour être fidèle à la tradition et à la mission. Ce n’est pas à nous en tenir strictement et exclusivement au dispositif que Jésus et la génération apostolique nous ont laissé que nous pourrions développer la théologie, les pratiques et la pastorale d’aujourd’hui. Heureusement personne n’y songe, estimant même que l’on fait la volonté de Jésus en développant ces théologies, pratiques et pastorales de façon diversifiée selon les époques et les lieux.
On peut certes parler d’une interprétation différente et même conflictuelle de la tradition de l’Eglise entre ces prêtres autrichiens et Benoît XVI. Parler de désobéissance suppose que le Pape a évidemment raison dans sa compréhension de la tradition et de la mission. Ce n’est pas une possibilité à écarter a priori, mais elle ne saurait être non plus retenue a priori. Le conflit des interprétations doit être instruit et l’on attend du Pape, qui doit veiller à l’unité dans la charité, qu’il en soit le garant.
Jeter le soupçon de désobéissance sur les autres plutôt que de consentir à la contingence, à l’indéfini conflit des interprétations, c’est confisquer l’autorité et la vérité. Cela constitue un abus de pouvoir, même avec la voix la plus douce et l’esprit le plus humble possible que personne ne conteste à l’actuel Pape. Peut-on penser que de telles confiscations expriment l'obéissance à l’enseignement de l’Eglise ?

jeudi 5 avril 2012

"Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation" (Vendredi saint)


« Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » Ils lui répondirent : « S’il ne s’agissait pas d’un malfaiteur, nous ne te l’aurions pas livré. »
On prétend tenir un malfaiteur, mais on n’apporte aucune preuve de son crime. La simple accusation se mue en condamnation. Condamné sur des rumeurs, condamné par des ragots. Non pas seulement écarté, mais tué, mené à la mort. Il n’a plus droit de cité, plus droit d’exister. La parole tue. Pilate ne trouve aucun motif de condamnation et cependant le condamne. Il n’y a rien dans ce dossier. Et comment pourrait-il y avoir quoi que ce soit puisque c’est l’innocent qui est condamné ?
Et ce n’est pas fini. Aujourd’hui encore les rumeurs tuent. Aujourd’hui encore l’on condamne sans preuve, organisant, orchestrant les rumeurs, invérifiables. Une fois que le bruit court, une fois qu’il est arrivé jusqu’au prétoire, palais du gouverneur ou autre, c’est trop tard, irréversible.
L’homme, hier comme aujourd’hui, juge, oubliant qu’il pourrait être lui-même jugé. Il s’érige en défenseur de la loi, de la morale, de l’ordre, oubliant qu’il faudrait être sans péché pour jeter la première pierre. Tous devraient se retirer à commencer par les plus âgés. Nous nous faisons les défenseurs de la loi pour mieux oublier que nous sommes coupables. Nous sommes coupables, mais nous préférons le déni, nous nous faisons juges.
N’y a-t-il pas urgence à sauver plutôt qu’à condamner, même et surtout celui qui est condamnable ? La seule condamnation par Jésus n’est-elle pas celle de ceux qui condamnent ? Fermer ou ouvrir les issues, les possibilités de la vie, encore, choix de la vie ou de la mort, de la vie comme paradis ou comme enfer.
Le Seigneur s’est battu jusqu’à la mort pour que rien ne soit jamais fini de nos vies tordues, pour que nos vies soient encore et toujours lieux de sa grâce, de sa présence.

mercredi 4 avril 2012

Accorde-nous d'être un seul corps (Jeudi saint)

Depuis des siècles, on célèbre la messe en mémoire de la Cène du Seigneur. Depuis des siècles, cependant pas depuis les origines. Il faut attendre par exemple le 7ème siècle pour que l’Eglise de Rome connaisse cette fête qui tient son origine d’une dévotion plus populaire que théologique. Les pèlerins qui se rendent à Jérusalem à partir du 4ème siècle racontent comment, s’unissant pas à pas aux derniers instants du Seigneur, les fidèles font mémoire lors d’une messe du dernier repas du Seigneur.
Saint Cyprien, qui meurt martyr en 258, dans une lettre sur le jeûne qu’il s’agit d’observer avant l’eucharistie, rend bien la pensée pastorale et théologique des premiers siècles. « Est-ce donc après le repas du soir que nous devons nous réunir, au sacrifice du Seigneur, afin de pouvoir ainsi offrir le calice mêlé ? Le Christ devait offrir vers la fin du jour afin de signifier par l’heure même du sacrifice le déclin et le soir du monde, suivant ce qui est écrit dans l’Exode : Toute l’assemblée des enfants d’Israël l’immolera vers le soir. Et aussi dans les psaumes : l’élévation de mes mains est le sacrifice du soir. Mais nous, nous célébrons la résurrection du Seigneur le matin. »
Il n’est évidemment pas question de la messe du jeudi saint dans ces lignes, ce serait anachronique, mais de l’heure de la célébration de l’eucharistie. Cyprien ne semble pas connaître ou ne pas vouloir de messe du soir. Bien que le Seigneur présenta la coupe un soir, nous célébrons le matin parce que nous célébrons la résurrection du Seigneur. Pas question, si j’ose extrapoler, de commémoration de la Cène ; l’eucharistie est mémorial de la résurrection, mémoire autant qu’actualisation de la résurrection. Célébrer le soir serait une simple commémoration. Célébrer le matin est une participation à la vie qui jaillit du tombeau, depuis le premier né d’entre les morts vers tous ses frères.
Pourquoi donc souligner cela ? Au moins pour recoller les morceaux. A force de distribuer dans le temps les différents mystères du Seigneur, nous ne voyons plus leur unité, nous ne percevons plus leur organisation. Tout n’est pas à mettre sur le même niveau. La célébration de la résurrection est la mère de toutes les célébrations, et même lorsque l’on célèbre un autre aspect du mystère de la foi, c’est toujours la mort et la résurrection du Seigneur que nous célébrons. Pas de messe qui ne soit célébration, actualisation du mystère pascal.
Quel rapport la messe a-t-elle selon nous avec la résurrection ? C’est justement pour poser cette question que je me suis permis cette archéologie liturgique. En retour, cela donne de comprendre le cœur de la foi eucharistique.
Toute célébration, quelle que soit son occasion, quel que soit son style, est célébration du vivant qui fait vivre, du passeur, celui qui fait passer de la mort à la vie du Père. En partageant le pain et le vin, certes nous obéissons au commandement du Seigneur de faire en mémoire de lui ce qu’il a fait. Mais communier n’a pas de sens en dehors de son but, faire de nous ce que nous recevons, construire le corps du Christ.
Ce corps n’est pas l’Eglise, ou alors, c’est l’Eglise en tant qu’annonce de la vocation de l’humanité, rassemblée dans l’unité.
La prière qui suit le récit de l’institution dans nombre de nos prières eucharistiques, reprenant une très ancienne disposition des prières eucharistiques primitives, tant en Orient qu’en Occident, dit le sens de la sanctification du pain et du vin : « Humblement, nous te demandons qu´en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l´Esprit Saint en un seul corps. » Ou encore : « Quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l´Esprit Saint, accorde-nous d´être un seul corps et un seul esprit dans le Christ. »
La théologie médiévale, qui a bien des égards structure encore notre théologie des sacrements, fait de l’Eglise le sens de la communion (et aussi sa condition). Communier ne consiste pas à être associé personnellement à son Dieu mais à se laisser prendre dans la construction de l’humanité nouvelle dont les prémices se trouvent dans l’Eglise.
Or cette humanité nouvelle, celle du corps ressuscité du Seigneur, dont l’Eglise est comme le sacrement, est justement celle qui est inaugurée au matin de Pâques. Le corps du Seigneur ressuscité, c’est l’humanité vivifiée par l’Esprit de sainteté. L’Eglise, c’est l’humanité en tant que la vocation de l’humanité est proclamée comme déjà vécue. Notre communion au pain et au vin crie, plus fort que toutes les violences et toutes les morts, que le Seigneur de la vie nous suscite de nouveau lorsqu’il ressuscite d’entre les morts.
Le Seigneur comme l’amant dit : Voici mon corps, prends-le, prenez. « Accorde-nous d’être un seul corps. »