samedi 26 mai 2012

Que sait-on de l'Esprit ? (Pentecôte)


Que sait-on de l’Esprit ? Certains déplorent les carences de la théologie occidentale en ce qui concerne l’Esprit. Tel catéchiste est prêt à culpabiliser de ne finalement pas savoir que dire ni penser de l’Esprit. Que sait-on de l’Esprit ? Faut-il déplorer de n’en rien savoir ou si peu ?
Que l’on ne sache rien de l’Esprit est normal. Il n’est pas celui que l’on peut appréhender. Comme le vent, on le sent, mais impossible de le saisir, de l’arraisonner, de le retenir. L’évangile de Jean le déclare : Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Il peut porter l’avion ou faire flotter le drapeau. Il est force qui fait tourner l’éolienne, mais jamais il ne peut en être fait de réserve. Toujours il s’offre dans la gratuité.
C’est Dieu qui est Esprit, comme le dit encore le même évangile dans l’entretien avec la Samaritaine. Comme l’odeur, parfaitement sensible, absolument inidentifiable. L’Esprit nous fait connaître Dieu, mais de lui on ne sait rien. Cela n’importe pas puisque justement ce qui importe c’est qu’il rende l’homme capable de Dieu.
Comment pourrions-nous en effet parler de Dieu, prier Dieu sans tomber sur l’idole que nos mains ou nos esprits auraient fabriquée si ce n’était Dieu lui-même qui, habitant en nous, nous en donnait la possibilité ? De la glaise dans laquelle il a été insufflé, l’Esprit est Dieu présent en la créature pour que celle-ci soit tournée vers Dieu, pour que celle-ci, dans l’autonomie créatrice, trouve la capacité de ce qui lui est impossible, se tourner vers Dieu. L’Esprit nous fait connaître Dieu, mais de lui on ne sait rien.
A en croire l’évangile de Jean encore, il n’a rien en propre, ne faisant que reprendre ce qui est au Fils. Ou plutôt, ce qu’il a en propre, c’est de faire que demeure vivant ce qui est au Fils, non l’héritage poussiéreux et vieux de centaines d’années, si vieux que bientôt presque plus vrai. Il maintient dans son souffle de vie la parole du Fils de sorte que cette parole nous atteint encore comme parole vive et non lettre morte.
Chercher à identifier l’Esprit est aussi sot que de vouloir retenir le vent dans un sac. Ouvrir les voiles à son souffle fait avancer, tient debout des vivants, fait parler et se comprendre, comme ces vivants qui ont la parole, animaux rationnels traduit-on. Je préfèrerais parler de vivants remplis de désirs, comme d’une flamme brûlante, comme un feu qui se partage. Il est celui qui chante en nos cœurs, qui habite le chant de la communauté aux langues de feu.

Mais que l’on ne sache rien de l’Esprit, autant que cela s’impose, nous fait encourir le risque d’écarter l’Esprit, de l’oublier. Nous serions debout, capables de prier par notre grandeur. Roseau, certes, mais roseau pensant, nous pourrions même articuler le nom de Dieu ! Nous pourrions nous croire charger de Dieu, nous pourrions croire connaître Dieu. A moins que, écrasés par notre petitesse et sa majesté, nous ne puissions qu’en être les esclaves, ou, ce qui revient au même, nous révolter pour n’accepter ni Dieu ni maître.
L’insaisissabilité de l’Esprit, son effacement derrière ce qui est le propre du Fils, devient parfois la confiance dans ce qui est solide, institué, ce qui résiste au coup de vent, même violent. La fragilité de l’Esprit effraye. Peut-on compter sur elle pour construire la paix, le bonheur, sa vie ? Nous voulons du solide, un bonheur solide, une vie qui ait du sens, des projets qui réussissent. L’institution du sens, l’institution du bonheur, l’institution de la vérité se méfie de l’Esprit au point de pouvoir l’ignorer ; moribonde, elle végète alors et entraîne avec elle ceux qu’elle lie. « On T’avait mis en garde, Lui dit-il, Tu n’as pas manqué de mises en garde, Tu as rejeté le seul moyen de construire le bonheur des hommes, mais, par bonheur, en T’en allant, Tu nous as confié toute la tâche. Tu as promis, Tu as confirmé par Ta parole, Tu nous as donné le droit de lier et de délier. » L’Esprit est omis, ignoré...
Or il y eut un violent coup de vent, et si les apôtres et les disciples qui étaient avec eux s’en étaient protégés, nous ne serions pas là. L’Esprit rend libre ; l’Esprit est esprit de liberté, capacité d’inventer l’inimaginé. L’Esprit se rebelle contre toutes les institutions, ce qui est institué, établi, fût-ce par le Fils lui-même.
Enfermez l’Esprit, et il ne vous reste qu’un corps sans vie qui vous accapare, vous obnubile. Il faut laisser les morts enterrer leurs morts. Pensez la communauté comme l’institution, et l’on y crève. Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Pensez les sacrements comme le geste de Jésus et le geste qui identifie à Jésus, vous ne pourriez cependant rien confesser de votre foi, au mieux vous accrocher à une idéologie. En effet nul ne peut dire : "Jésus est Seigneur", s’il n’est avec l’Esprit Saint.
On ne voit jamais le vent que lorsque quelque chose est dans sa course. On peut choisir de résister et de fermer les fenêtres. On tiendra aux certitudes et sécurités, certes, mais privés d’air, de vie, cadavres en sursis. On peut choisir de se laisser porter, emporter, sans savoir où l’on finira. C’est l’aventure baptismale, c’est la vocation de l’Eglise.  N’éteignez pas l’Esprit ! (1 Th 5 19)

PS : Il s’agit du deux centième article sur ce blog. Petit clin d'œil qu’on y parle de l’Esprit et que la Légende du Grand inquisiteur y trouve place…

samedi 19 mai 2012

Message de Benoît XVI à François Hollande.

Je n'aime pas renvoyer aux moindres actes du Pape comme si la Pythie avait révélé quelques nouvelles vérités et si les dévôts allaient une fois encore pouvoir entrer en transe.
Vous vous doutez bien que quelques lignes diplomatiques ne peuvent pas constituer une boussole, ainsi qu'on peut cependant le lire ! Foutaise.
Mais je suis étonné par ce que je vois sur le net. Vision qui n'est qu'un point de vue, nullement le résultat d'une étude. L'opposition à Hollande est réelle, notamment de la part de cathos. En soi, aucun problème. Les citoyens peuvent et doivent s'exprimer. Les cathos doivent être engagés dans les affaires de ce monde.
Mais pourquoi faut-il que cette opposition se réduise à une propagande indigne de la démocratie et de l'évangile ? De petites phrases, des allégations, rarement d'analyse. C'est sans doute l'infirmité de la toile, mais aussi de ceux qui ainsi s'en servent.
Benoît XVI a tellement été évoqué dans la campagne par un certain nombre de cathos qui se détermineraient selon son enseignement, on a tellement et stupidement parlé des soi-disant points non négociables, que je trouve amusant de diffuser le petit message diplomatique de Benoît XVI. Si allusion il y a à la morale et à la laïcité, reconnaissez qu'elle est plus que discrète par rapport aux enjeux sociaux, justice et paix, dans le pays, en Europe et dans le monde.


Le pape Benoît XVI a fait parvenir un message de félicitations à François Hollande, nouveau président de la République française, à l'occasion de sa prise de fonctions, mardi 15 mai 2012.

Son Excellence Monsieur François Hollande
Président de la République française

À l'occasion de votre investiture comme Président de la république française, je suis heureux de vous adresser mes vœux cordiaux pour l'exercice de vos hautes fonctions au service de tous vos compatriotes. Je demande à Dieu de vous assister pour que, dans le respect de ses nobles traditions morales et spirituelles, votre pays poursuive avec courage ses efforts en vue de l'édification d'une société toujours plus juste et fraternelle, ouverte sur le monde et solidaire des nations les plus pauvres. Puisse la France, au sein de l'Europe et de la communauté internationale, demeurer un facteur de paix et de solidarité active, dans la recherche du bien commun, du respect de la vie ainsi que de la dignité de chaque personne et de tous les peuples. Sur votre personne et sur tous les habitants de la France j'invoque de grand cœur l'abondance des Bénédictions divines.

Benedictus PP. XVI

On peut aller consulter la une actuelle du site de la conférence des évêques de France :

mercredi 16 mai 2012

Où est le corps du ressuscité ? (Ascension B)


On sait que la finale longue de Marc (16, 9-20) ne figure pas dans tous les manuscrits du Nouveau Testament et que, bien qu’antique, elle forme un supplément à un texte que l’on ne supportait guère de terminer avec le v. 8 : « Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur… »
Cette finale n’est pas littérairement des plus heureuses, constituée d’allusions aux récits d’apparitions de Luc notamment. On reconnaît ainsi le passage des disciples d’Emaus. On reconnaît aussi le récit de l’ascension. Mais chez Marc, il semble qu’il ne s’agisse que d’une péripétie, évoquée en un demi-verset, histoire de se débarrasser du corps du ressuscité que, de fait, les croyants ne peuvent pas rencontrer.
C’est tout le problème de l’ascension. Il faut bien faire disparaître le corps du ressuscité puisqu’on ne le rencontre plus. Marc avait indiqué la stupeur des femmes devant la disparition du corps au tombeau. Elles en avaient été bouleversées au point d’en devenir muettes de peur. Mais si l’on fait intervenir des apparitions, alors soit ces apparitions se poursuivent jusqu’à la consommation des siècles, soit il faut expliquer pourquoi elles ont cessé. Et l’enlèvement du corps, du ressuscité cette fois, résout le problème.
Dans logique de Luc qui déploie sur quarante jours la pâque de Jésus, ça marche bien, très bien. Cet intervalle de temps permet une catéchèse de l’absence. Il faut apprendre à vivre maintenant que Jésus n’est plus là. Mais pour Marc, on frise la mythologie, et le rédacteur s’en aperçoit sans doute qui passe aussi vite que possible sur le sujet.
Que signifie siéger à la droite du Père ? Voilà une expression qui ne relève pas de la description. Qui a déjà vu la droite du Père ? Le Père aurait-il une droite et une gauche ? Nous avançons sur des terrains dont il vaut mieux reconnaître qu’ils parlent pour dire ce qu’ils ne savent pas ou ce qui ne se peut dire, sous peine de tomber effectivement en pleine mythologie.
Matthieu évite le sujet. Il ne parle pas de l’ascension. Il se contente de rapporter une opinion selon laquelle le corps de Jésus aurait été volé par les disciples. Pour Jean, l’ascension, si l’on peut dire, a lieu avant les apparitions. C’est sur la croix que Jésus meurt, est élevé de terre et transmet l’Esprit.
On le voit, le théologien de l’ascension, c’est uniquement Luc, qui en parle d’ailleurs de nouveau au début des Actes. C’est lui qui rédige une pédagogie de l’absence que l’on pourrait appeler, dans la perspective des Actes, une pédagogie de l’Esprit. Le deuxième rédacteur de Marc a été bien mal inspiré à rapporter allusivement cet événement. Autant dire que prêcher sur l’ascension à partir d’un texte autre que le corpus lucanien relève de l’impossible !
La question que tous les évangiles posent et orchestrent à leur façon, c’est celle de savoir ce que signifie que Jésus est vivant. Qu’est-ce que cela signifie pour les disciples de pouvoir vivre avec leur Seigneur glorifié, pour parler comme Jean ?
La finale de Marc emploie un style apocalyptique. Il y a des signes et des choses extraordinaires. Elle ne décrit rien, comme si la vie des disciples avec le Ressuscité ne pouvait pas être décrite, seulement indiquée, signifiée. La vie avec le Ressuscité se dit comme vie sauvée, comme vie invulnérable, comme vie victorieuse malgré les épreuves de la haine et de la maladie qui toutes deux mènent à la mort.
Cette finale parle encore de la prédication de la Bonne nouvelle. Elle reprend ici la théologie du rédacteur principal de l’évangile qui avait situé dans la confession de foi du centurion l’attestation de la vie de Jésus : « Voyant qu’il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s’écria : "Vraiment cet homme était fils de Dieu !" »
La vie avec le Ressuscité n’est rien d’autre que la vie d’hommes et de femmes dans ce monde, mais elle est transformée comme vie plus forte que le mal, comme vie devenue annonce de la parole, celle que Jésus a fait résonner il y a deux mille ans et qu’il faut encore faire entendre. Voilà les signes de ce que Jésus vit avec nous aujourd’hui, notre vie plus forte que le mal et la mort, notre vie comme annonce de la parole.

dimanche 13 mai 2012

Jugement et pardon divins sont-ils contradictoires ?


Yann, (http://www.facebook.com/yann.vignon.5) qui n’est pas qu’un « ami FB » travaille le maître ouvrage d’un théologien luthérien, Wolfhart Pannenberg. Cela lui vaut de publier de temps à autres une petite phrase tirée de la Systématique. Ces derniers jours il postait la citation suivante : « La toute-puissance du Créateur consiste en ce qu’il peut encore sauver la créature qui s’émancipe de lui du néant auquel son comportement la livre. »
Les quelques commentaires suscités soulevèrent deux questions : Si Dieu peut sauver tout le monde, quel intérêt à faire le bien plutôt que le mal ? Si Dieu peut sauver tout le monde, qu’en est-il de notre liberté, en l’espèce la liberté que nous aurions de choisir le néant ?
Je suis bien conscient de transcrire ces questions de manière un tantinet caricaturale, mais cependant fidèle. Il est clair qu’ainsi posées, elles manifestent leurs limites. Cela ne suffit cependant ni pour les reléguer, ni pour répondre.
La première question, celle qui porte sur le rapport entre vie bonne et salut fait l’amalgame entre deux problèmes : le pardon et le jugement. Oui, il faut un jugement de Dieu. Nous l’attendons, et d’abord au nom de tous les innocents persécutés, massacrés. En bon philosophe des Lumières, Kant réclamait ce jugement pour que le monde ne soit pas absurde. Si le mal vaut comme le bien, si personne ne décrète le droit de la victime que la mort vole, alors, ce monde est irrationnel et il ne reste peut-être plus qu’à se pendre. Outre l’exigence de rationalité, le jugement est exigence de justice, reconnaissance de l’homme anéanti par le mal.
Je pense que les responsables ecclésiaux, les chefs politiques aussi, les puissants de quelques types que ce soit (du leader d’un parti au dictateur), mais surtout ceux qui se présentent comme défenseurs du bien, voire de l’évangile, portent une lourde responsabilité. Et devant nombre de leurs abus de pouvoirs, de leurs injustices ou de leurs méfaits, un jugement est exigé. La mesquinerie ou l’autoritarisme d’un cardinal ou la pédophilie d’un prêtre ne sont pas pires que celle de n’importe quel autre, et pourtant, réclament, un jugement plus inflexible, parce que trahisons de l’évangile, voire trahisons de l’évangile au nom de l’évangile. Si Dieu ne juge pas, il est du côté du mal et ce Dieu ne mérite pas d’être Dieu.
Le pardon ne s’oppose pas forcément au jugement. La condamnation sans appel du mal, sa dénonciation est jugement sans qu’il n’y ait besoin de châtiment. Le salut n’est pas affaire de récompense mais est don de la vie surabondante et gracieuse (Jn 10,10). La commission « Vérité et réconciliation » en Afrique du Sud pourrait être une parabole de ce que Jugement et pardon peuvent aller de pair.
A propos de la question liberté et toute puissance. Le tout-puissant nous a déjà tirés du néant en nous suscitant dans l’existence. En soit qu’il nous en tire de nouveau ne fait que dire sa fidélité. Et il ne pourrait pas le faire que le néant, et nous en l’occurrence, reconduits au néant (si du moins tout cela a un sens) pourrions faire échec à sa toute-puissance.
Le salut n’est pas affaire de mérite. Il est don de Dieu et non œuvre de notre moralité. Le salut n’est pas affaire de croyance. Il est don de Dieu à accueillir, et Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2,4) connaît sans doute des manières que nous n’imaginons pas de se faire connaître pour que son don, lui-même, soit accueilli. Gaudium et spes n° 22 affirme (ce que certains appellent une hérésie) :
« Certes, pour un chrétien, c’est une nécessité et un devoir de combattre le mal au prix de nombreuses tribulations et de subir la mort. Mais, associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par l’espérance, il va au-devant de la résurrection. Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal. »
 La question de la liberté n’entre pas en ligne de compte ici, même si jamais la liberté n’est niée. On parle d’autre chose. Il ne faut pas confondre la libération opérée par le Christ (le salut) et le libre-arbitre. Je viens de lire le propos suivant sous la plume de J.-P. Manigne : « Le sauveteur en mer qui remonte dans sa barque, à bout de grappin, un naufragé au bord de la noyade ne le félicite pas ordinairement d’avoir fait le bon choix. » Et je poursuivrais pour donner au salut une extension non seulement rédemptrice mais aussi illuminatrice : le fiancé à qui sa belle a répondu oui à sa demande de mariage ne la félicite pas ordinairement d’avoir fait le bon choix, bien que sa liberté soit en jeu. Il lui dit merci ou ce qui revient au même, je t’aime. Et ainsi le Dieu tout puissant qui nous tire du néant où nous pouvons sombrer.

samedi 12 mai 2012

Je vous appelle amis / Jn 15,15 (6ème dim. de Pâques)


Je vous appelle amis (Jn 15,15). A-t-on jamais entendu semblables propos de la part d’un dieu ? Même dans l’Eglise on semble les ignorer malgré par exemple un bestseller comme le livre de l’ancien général de dominicain, le très charismatique Timothy Radcliffe.
Ainsi, n’est-il pas rare que des chrétiens soient étonnés voire offusqués lorsque l’on parle de Dieu comme d’un ami. Cela fait baba-cool, hippy ou soixante-huitard. Cela ne préserve pas le respect dû à la transcendance divine. Il convient au contraire de développer le sens de la transcendance, le sens du sacré, que nie la promiscuité de l’amitié.
Il est encore moins rare que, même en acceptant cette manière de parler, les chrétiens soient étonnés qu’il ne s’agisse pas d’une invention de prédicateur en mal de modernité. C’est Jésus lui-même qui s’exprime ainsi. Nous l’avons entendu : je vous appelle amis, je vous appelle mes amis. Il faudrait peut-être traduire je vous dis amis. Quand il s’adresse à nous Jésus nous dit amis, c’est effectivement notre nom. Ce n’est pas qu’un qualificatif mais c’est un vocatif. Ce n’est pas une information sur nous, mais un terme de l’interlocution, du dialogue.
On parle de Dieu comme le tout-puissant, comme le tout-autre, comme le maître de l’univers. On peut en parler comme d’un père ; la prière du Notre Père nous y habitue. En parler comme d’un époux ou d’un ami, voilà qui ne se fait en définitive que très peu au point de pouvoir surprendre nombre d’entre nous.
Avec époux et père, ami dit la proximité de Dieu. Il l’a dit plus encore, si l’on pense que dans l’amitié, la parité et la réciprocité sont totales, ce qui n’est pas la première caractéristique de la relation paternelle et, quoi que l’on puisse souhaiter, par forcément non plus ce qui se passe entre conjoints.
Nous sommes de sa race, rapportent les Actes. La relation à Dieu est de proximité au-delà de ce qui se peut dire à partir de l’idée de Dieu. Nous le disons, à l’optatif, à chaque eucharistie : comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance, puissions nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité. Notre vocation est sa divinité.
C’est l’admirabile commercium liturgique. C’est la tradition des Pères grecs, parmi lesquels, dès l’an 180, Irénée de Lyon. Il s’est fait cela même que nous sommes pour que nous devenions cela même qu’il est.
« Quel autre doit régner sans interruption et à jamais sur la maison de Jacob, sinon le Christ Jésus notre Seigneur, le Fils du Dieu très haut, de celui qui, par la loi et les prophètes, avait promis de rendre son salut visible pour toute chair, de sorte que ce fils de Dieu deviendrait fils de l’homme pour qu’à son tour l’homme devint fils de Dieu ? » (AH III 10 2)
Oublier cela, oublier la vocation divine de l’humanité, non pas seulement la vocation que Dieu réserve à l’humanité, mais la destinée de l’humanité à être divinisée, oublier cette amitié, quasi réciprocité, c’est oublier le cœur de la foi et ravaler la discipline de Jésus à un culte parmi d’autres, peut-être excellent, mais en rien nouveau. C’est cela l’incarnation.
Quasi réciprocité, ainsi que l’évangile le dit, parce que ce n’est pas nous qui l’avons choisi. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis, pour que vous portiez du fruit. » Comment sans sombrer dans la démesure se dire amis de Dieu ? Peu importe notre chemin vers Dieu ici, importe seulement le chemin de Dieu vers nous. Ainsi, c’est lui qui nous a choisis, c’est lui qui nous a appelés. Et comment pourrait-il en allez autrement ?
L’admirable échange n’a d’autre but que la plénitude de la joie, c'est-à-dire la gloire de Dieu et la vie de l’homme qui sont une seule et même chose.

Qui désobéit à qui ?

lundi 7 mai 2012

Où en est-on de la réception de Vatican II (50 ans Vatican II n°9)

1. Qu’est-ce que la réception ?
Un concile dont les enseignements et décisions ne seraient pas reçus n’aurait pas grande valeur. Le sens de la foi des fidèles, le sensus fidelium dont parle Lumen Gentium, s’exprime notamment dans la réception, et donne à un concile d’être celui de toute l’Eglise, et non pas seulement le fait de ceux qui en ont été les acteurs directs.
Evaluer la réception d’un concile est à la fois simple et compliquée. Simple, car on voit bien si ce qui a été décidé a rencontré ou non l’assentiment du peuple de Dieu, si cela irrigue sa pratique et sa manière de confesser la foi (liturgie, catéchèse, prédication, morale, etc.). Compliqué cependant, car on est rarement dans le tout ou rien. Qu’un concile soit convoqué pour résoudre une difficulté dogmatique ou disciplinaire, ou pour réformer l’Eglise, on se doute qu’il ne suffit pas qu’il tranche une question ou édicte des règles, pour que les comportements changent en un clin d’œil, pour que les manières de penser soient modifiées.
« Pour nous en tenir aux résultats théologiques les plus importants, le Concile a réinséré dans l’ensemble de l’Eglise une doctrine de la primauté qui restait encore dangereusement isolée ; il a intégré dans le mystère du corps du Christ une conception de la hiérarchie trop isolée elle aussi. Il a rattaché au grand ensemble de la foi une mariologie isolée. Il a rendu à la parole biblique la plénitude de son rang. Il a rendu la liturgie à nouveau accessible. Et avec tout cela il a fait aussi un pas courageux dans le sens de l’unité des chrétiens. » (J. Ratzinger 1985)
A quoi l’on doit ajouter l’appel universel à la sainteté, l’engagement des laïcs dans la pastorale (conseils, paroisses, mouvements, aumôneries scolaires, hospitalières, etc.), la conception dialogale de la mission (dans les pays de vieille et de nouvelle évangélisation), la double mission de l’évêque (dans une Eglise particulière et avec les autres évêques), la définition de l’épiscopat comme troisième degré du sacrement de l’ordre, la restauration de la concélébration et du diaconat permanent (y compris pour des hommes mariés), la liberté religieuse, l’engagement dans le dialogue interreligieux, l’élaboration de nouvelles constitutions par les religieux, l’affirmation de la hiérarchie des vérités de la foi, etc.
Certes, ce que l’on appelle la minorité conciliaire ne se rallia pas, dès lors qu’elles furent adoptées, aux options qu’elle avait tenté d’empêcher durant la célébration du concile.


2. Périodisation de la réception
La périodisation est une opération qui exige du recul et peut facilement être contestée. Selon les lieux elle a pu commencer dès le concile ou seulement dans les années 70.
a. D’abord l’enthousiasme que l’on connut durant le concile se poursuivit. Cela donna lieu à beaucoup de créativité. Après des années pesantes, la levée du couvercle provoqua des débordements. On avait la conscience d’une rupture entre l’avant et l’après concile. On avait tout autant conscience de réinterpréter Trente et Vatican I notamment grâce à un retour aux sources scripturaires et patristiques. Les textes étaient interprétés principalement par leurs auteurs selon une herméneutique de l’intention (ce que l’on avait voulu dire) que l’on peut appeler l’esprit du concile. Cette période s’achève avec la publication des livres liturgiques rénovés, la mort de Paul VI et de nombre des acteurs directs.
b. Le pontificat de Jean Paul II marque une deuxième étape avec, à partir de 1981, la responsabilité du Cardinal Ratzinger comme préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. Les théologies différentes présentes dans les textes deviennent des oppositions voire des contradictions ainsi qu’en témoigne en 85 le synode à l’occasion des vingt ans du concile. Le magistère romain veut imposer une lecture qui limiterait ce qu’il estime être des excès non fidèles au concile et mène une lecture minimaliste du dernier concile.
Cette période voit la publication du Code de droit canonique (1983) et du Catéchisme de l’Eglise catholique (1992) qui sont des actes de réception. Mais est-ce ces textes qui doivent dire comment interpréter le concile ou l’inverse ? On perçoit une forte demande de repères, dans un monde qui semble déboussolé après l’euphorie des Trente glorieuses.
c. La troisième période est caractérisée par l’autorité que prend l’herméneutique de Joseph Ratzinger lorsqu’il devient évêque de Rome. Moins d’un an après son élection, le fameux discours à la curie de décembre 2005 s’oppose à une compréhension du concile comme rupture et pale de réforme. L’enjeu est grandement politique puisqu’il s’agit de résorber le schisme de ceux qui refusent l’enseignement de Vatican II. Cela instrumentalise le concile qui n’est pas la clef de lecture de la tradition mais doit être lu d’après la tradition.


3. Où en sommes-nous ? Questions pour la réception aujourd’hui
a. La réception passe aujourd’hui, encore plus qu’hier, par une connaissance des textes et de l’histoire de l’événement conciliaire, compte tenu que de moins en moins de personnes peuvent faire appel à leur expérience de l’événement conciliaire.
b. Un conflit des interprétations naît de la fin des certitudes définitives et de la situation de minorité ou de diaspora de l’Eglise. Nietzsche est sans doute le premier à revendiquer l’itinérance de la vérité dans un XIXe aussi dogmatique que possible, en morale, en sciences, dans la religion… et Mai 68 marque la généralisation de cette pensée. Le concile représente une réinterprétation globale de l’évangile qui ne cherche pas à dicter extrinsèquement la vérité mais à en faire une boussole pour inventer hic et nunc, de façon toujours nouvelle, le chemin de la vie. Ainsi l’évangile demeure amour du monde et mise en critique du monde. Le virage anthropologique de la prédication conciliaire conteste la distinction prétendue évidente du sacré et de profane ; il n’y a plus de culture ou de société exclusivement catholique. Il faut apprendre à vivre sa foi avec ces frontières floues. Reste à repérer les chances d’un christianisme fragile et de la faiblesse de croire.
Cela ne signifie par conséquent pas qu’il n’y a plus de vérité. Personne n’a le dernier mot de la vérité, ni les croyants, ni même le magistère[1]. Or depuis des années certains déplorent la contestation de l’autorité et « une souveraineté du peuple de Dieu, selon laquelle c’est le peuple de Dieu lui-même qui détermine ce qu’il veut comprendre par Eglise, laquelle semblait désormais très clairement définie comme Peuple de Dieu. » (J. Ratzinger, 1997)
c. Magistère et ministères ne sont pas des questions primordiales, mais comme elles touchent à l’autorité, à l’organisation de l’Eglise et à la définition de la vérité, elles jouent un rôle clef dans la réception. Premièrement, la collégialité épiscopale doit être plus largement vécue, notamment dans son rapport à la primauté romaine qui n’a cessé d’être renforcée depuis le concile, alors qu’avait été voulu un rééquilibrage de la primauté par la collégialité.
Deuxièmement, il faut mener plus loin que le texte même du concile la pratique de la synodalité, expression de ce que l’ensemble des baptisés doivent pouvoir participer, de façon certes organisées, aux décisions ecclésiales qui les concernent. Le fonctionnement des conseils prévu par le concile et le code de droit doit être développé et il doit être clair que le statut souvent consultatif de ces conseils ne signifie jamais facultatif ou optionnel.
Enfin, la théologie du ministère des prêtres doit être réélaborée d’autant plus que Presbyterorum ordinis n’est pas un bon texte (on y perçoit la juxtaposition de deux théologies que l’on n’a pas su concilier ou entre lesquelles on n’a pas voulu choisir). La figure du prêtre a tellement marqué l’Eglise tridentine qu’elle cristallise le conflit des interprétations, doublé du fait que l’on touche non seulement à une conception des ministères, mais à la théorie et à la pratique de l’autorité et du pouvoir, à la relation très archaïque, anthropologiquement, au sacré. En outre, tant que l’on continue à parler de ministère (service) en termes de pouvoir, même si l’on invoque une « spiritualité du pouvoir vécu comme service », on n’en finira pas avec la conception qui fait du prêtre (sacerdote) un autre Christ alors que c’est le chrétien, ainsi que le signifie l’onction du chrême, qui est alter Christus.

[1] GS 43, 2 : « Qu’ils ne pensent pas pour autant que leurs pasteurs aient une compétence telle qu’ils puissent leur fournir une solution concrète et immédiate à tout problème, même grave, qui se présente à eux, ou que telle soit leur mission. »

samedi 5 mai 2012

A lire, de préférence avant d'aller voter

"Sans moi, vous ne pouvez rien faire" (5ème dim. de Pâques)


Sans moi, ou en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire (Jn 15,5). C’est ainsi que s’exprime Jésus. Que signifient ces propos apparemment si simples ? Apparemment, car il est clair que nous pouvons faire beaucoup de choses sans Jésus.
Nous, ou au moins tous ceux qui ne croient pas en lui. Eux, ils mènent leur vie sans Jésus, et nous aurions un peu de mal à dire que leur vie est vaine, qu’elle ne vaut rien, que tout ce qu’ils font n’est que néant.
Vous me direz, c’est aux disciples que Jésus s’adresse de sorte que la question ne porte pas sur la vie de ceux qui ne connaissent pas Jésus, mais seulement sur notre vie à nous, disciples de Jésus, nous qui le connaissons.
Alors qu’est-ce que cela signifie, si cela s’adresse aux disciples, ce sans moi, vous ne pouvez rien faire ? On voit bien qu’un sarment de vigne ne peut pas porter de fruit s’il n’est pas attaché au cep. On voit bien qu’un appareil électrique ne sert à rien s’il n’est pas raccordé à une prise de courant. Mais nous ne sommes pas une branche de végétal ou un objet. Nous sommes libres, autonomes, ou du moins capables de nous tenir par nous-mêmes.
Toute la provocation du propos de Jésus réside dans l’articulation qu’il oblige à faire entre notre autonomie et notre relation à lui. Comme si, sous prétexte que nous sommes ses disciples, nous ne pouvions plus rien faire de nous-mêmes. Comment ? Etre disciples de Jésus ne nous libérerait-il pas ? Serions-nous disciples pour être enchaînés ? Auraient-ils raison ceux qui rejettent Dieu pour ne pas avoir de maître ?
L’allégorie de la vigne connaît ici une de ses limites. Elle dit la nécessité pour le sarment d’être attaché au cep sous peine de mort. La créature spirituelle qu’est l’homme ne pourrait se déterminer qu’entre l’aliénation à un dieu et la mort. L’allégorie de la vigne semble, au moins dans un premier temps, oblitérer la gratuité du don de Dieu.
Or Dieu ne donne pas sous condition. Il aime tout homme à commencer par ceux qui sont le plus éloignés de lui. Dieu ne donne pas à la condition que nous lui soyons dévoués ou fidèles. Dieu donne. C’est lui le prodigue qui dépense toute sa fortune sans regarder à la dépense.
Deux choses dans le texte disent la gratuité. D’une part la parole. Elle semble couler comme la sève depuis le cep, sans condition. D’autre part l’action du père qui taille la vigne et qui s’occupe de tous les sarments, secs ou vifs. Cependant la taille nous apparaît comme menace. Nous avons peur d’être coupés par le père, repérés comme sarment sec. C’est juste oublier que, sarment sec ou non, il faut la taille. Une vigne non taillée ne donne pas de fruit, ou si peu, ou si petit.
Le grec de l’évangile emploie le même verbe pour enlever et émonder. Dans les deux cas le vigneron taille. C’est le même verbe, à la différence près, pour le sarment vivant, d’un préfixe qui signifie parfaitement. Et de fait un vigneron a le même geste pour tous les sarments, ce qui change, c’est qu’il ne coupe pas au même endroit. Là il coupe, là, il découpe, ou du moins là il taille, là, il détaille pour ne pas couper n’importe où, n’importe comment. Il fait une chose pour les sarments secs, il parfait son geste pour les autres sarments.
Il faudrait voir dans la taille non la castration mais au contraire ce qui rend possible la fécondité. La taille oblige le sarment à consentir à ce qu’il ne peut se complaire en lui-même, à consentir à son manque. La condition de la fécondité, c’est la reconnaissance que l’on ne peut pas porter du fruit tout seul, il faut l’autre, la main de vigneron, la grappe qui naîtra de la fleur.
Il faut soit n’y rien connaître à la vigne pour avoir peur de la taille, soit n’y reconnaître à Dieu, en avoir peur, pour que la taille évoque une servitude, une punition, une amputation, une castration.
Si sans lui nous ne pouvons rien faire, ce n’est que parce qu’il est celui que nous avons accueilli, comme disciples, pour nous ouvrir à la fécondité. Il nous révèle notre manque, notre impossibilité de nous suffire ; il nous communique sa sève, la Parole, qui donne la vie dont nous vivons et sommes féconds.
A force de vivre avec lui, comme un vieux couple ou comme de vieux amis, ou comme les enfants avec leurs vieux parents, nous ne nous imaginons plus sans lui. Et c’est vrai, sans lui, nous ne pouvons rien faire. Bien sûr que si, nous le pourrions, nous pourrions faire plein de choses, mais cela finit par ne même plus nous venir à l’esprit comme à ceux qui s’aiment. Oui, sans lui, nous ne pouvons rien faire.