samedi 30 juin 2012

Dieu n'a pas fait la mort (13ème dimanche)

Il faut faire reculer la mort, il est urgent de faire reculer la mort. Elle est l’ennemie de Dieu, contraire à son dessein, sa plus grande ou dernière ennemie si l’on en croit Paul ; « le dernier ennemi détruit, c'est la Mort » (1 Co 15,24).
Il faut faire reculer la mort qui non seulement afflige l’homme mais encore rend impossible la confession d’un Créateur amoureux de sa création. L’affliction, Jésus la connut, pleurant la mort de son ami Lazare, suant sang et eau à l’approche de sa propre mort. Quant à l’échec de la création, quant à l’impossibilité d’un Dieu bon tant que la mort persiste, c’est ce que reconnaît par exemple saint Thomas d’Aquin, mais aussi le bon sens le mieux partagé. Si le mal existe, et il existe, Dieu n’existe pas.
« De deux contraires, si l’un est infini, l’autre est totalement aboli. Or, quand on prononce le mot Dieu, on l’entend d’un bien infini. Donc, si Dieu existait, il n’y aurait plus de mal. Or l’on trouve du mal dans le monde. Donc Dieu n’existe pas. »
Peut-on glisser, quasi subrepticement de la mort au mal ? La mort est l’expression hyperbolique du mal. Elle rassemble toutes les formes de maux et les porte à leur paroxysme, qu’il s’agisse du mal subi ou commis, du déchaînement de la nature ou de la haine, du mal moral ou du mal sans responsable.
Faire reculer la mort, c’est faire reculer le mal. Et il n’y a pas une minute à perdre ainsi que le raconte l’évangile de ce jour (Mc 5,21-43), ainsi que le rapporte tout l’évangile, particulièrement celui de Marc. On dirait que dans la Palestine que Jésus traverse, il n’y a que des malades, des envoûtés, des morts. A lire les journaux, il se pourrait que l’on ait pour aujourd’hui la même impression. La liste de s’arrête jamais des amis dont on apprend la maladie ou un pépin, des pays en guerre, de l’injustice et de la faim dans le monde.
Le passage de Jésus dans ce monde peut-il comme hier faire reculer la mort et le mal ? Telle serait notre foi si du moins elle n’en restait à une histoire ancienne. La femme qui saigne depuis douze ans, la fillette morte à 12 ans, deux totalités enchâssées l’une dans l’autre pour dire l’éternité de la mort, hier, aujourd’hui.
Si la réplique chrétienne, si la réplique de Jésus au mal et à la mort n’est que pour demain, quand nous serons morts, lorsqu’il n’y aura plus rien, elle ne vaut rien. La vie éternelle, c’est maintenant ou bien ce n’est que le rien d’un fantasme, l’illusion d’un autre monde pour ne pas exiger de ce monde-ci les promesses dont il recèle. Dieu n’a pas fait l’homme pour la mort. « Dieu n'a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. Il a créé toutes choses pour qu'elles subsistent. […] Dieu a créé l'homme pour une existence impérissable, il a fait de lui une image de ce qu'il est en lui-même. » C’était notre première lecture (Si 1,13. 2, 23).
Je dis réplique au mal et non réponse. Parce que répondre, ce serait dialoguer, ou au moins raisonner. Or le mal est sans raison et en chercher l’explication serait lui donner raison, ce qui ne doit surtout pas se faire. Le mal a toujours tort. Tout ce qui tue a toujours tort. « Dieu n’a pas fait la mort. »
Que faire alors ? Quelle a été la réplique de Jésus ? Il est passé, n’a pas détourné sa face divine de l’horreur, son cœur d’homme de l’inhumain. Il a traversé, et dans l’urgence, il a soulagé, guéri, rendu la vie. Il y a urgence de répliquer, de faire reculer le mal en s’engageant décidément contre lui comme nous l’avons promis au jour de notre baptême. Rejetez-vous le mal et le péché et ce qui y conduit ? Le rejeter c’est le dénoncer, sans cesse, crier avec les victimes pour dire non, relever les manches pour tenter d’endiguer le mal si l’on ne peut pas le faire reculer.
Les techniques et la médecine diront certains sont plus efficaces que Jésus pour faire reculer la mort. A supposer que la technique ne soit pas aussi force de destruction de l’homme, elle est effectivement à notre service et c’est par elle aussi que nous retroussons nos manches pour faire reculer la mort. Mais la vaincre est une autre affaire. Nous le savons par exemple lorsqu’il n’y a plus rien à faire pour tel malade si ce n’est à être là pour lui tenir la main alors que s’avance l’inconnu du grand passage.
Si la mort est le dernier ennemi c’est que, bien que, nous le croyons, vaincue par Jésus, son empire demeure. La victoire de Jésus n’est crédible que par notre engagement contre la mort, contre le mal. Rejeter le mal, le dénoncer, l’endiguer et compatir n’est pas qu’une histoire de morale, de recherche du bien. C’est une profession de foi. C’est ce qui peut laisser Dieu exister.




Seigneur, nous te prions pour que l’Eglise se tienne toujours aux côtés de ceux qui luttent contre la mort et l’injustice, contre le mal et la violence, afin qu’ils trouvent en elle la maison familiale où ils viennent refaire leur force, auberge du Bon Samaritain ou d’Emmaüs.

Seigneur, nous te prions pour ceux qui souffrent et crèvent, en Syrie, au Nigéria, au Mali, en tant d’autres endroits encore. Qu’ils sachent trouver en toi et dans leurs frères le réconfort et la paix.

Seigneur, nous te prions pour ceux qui partent en vacances. Qu’ils emploient ces jours de repos à travailler à leur humanisation et à celle de ceux qu’ils rencontreront. Nous te prions aussi pour ceux qui n’auront pas de vacances, parce qu’ils n’ont pas de travail, parce qu’ils n’en ont pas les moyens.

samedi 23 juin 2012

Qui est prophète ? (Nativité du Baptiste)

Il pourrait être tentant, alors que le curé de la paroisse prêche pour la dernière fois avant son départ en la fête de Jean-Baptiste, de relire son expérience à la lumière de la figure prophétique. Le plus grand des prophètes, celui qui annonce le Christ, si proche de Jésus au point que Luc en fait son cousin, récapitule les caractéristiques du prophète.
Il est issu de ce peuple et, comme tel, n’est pas reçu dans son propre pays ; sans cesse il est interrogé par les autorités religieuses et le roi le met à mort pour avoir osé dire tout haut ce que tous pensaient tout bas. Il est des choses qu’il ne faut pas dire ! Choisi par Dieu dès avant sa naissance (selon la mythologie) il est envoyé à des gens qui eux ne l’ont pas choisi.
Sa parole est tranchante comme le glaive car elle a la force de la parole de Dieu. Le prophète dérange parce qu’il conteste ce que les gens ont de plus cher, ou prétendent avoir de plus cher, leur conception de Dieu. Non, Dieu n’est pas ce que vous pensez. Quoi que vous disiez, quoi que vous pensiez, Dieu n’est pas ce que vous pensez, car Dieu n’est jamais ceci ou cela. Lorsque l’on rêve d’un savoir sur Dieu, qui va du catéchisme à la pratique cultuelle en passant par la pratique de la charité, on espère une sorte de domestication de Dieu. Savoir pour ne pas s’interroger. Croire que l’on sait pour ne surtout pas être intranquillisé.
A peine arrivé en paroisse, tout jeune vicaire, je m’étais fait reprendre par un des membres du conseil paroissial. J’avais dit quelque chose que l’on ne devait pas dire. J’avais vingt-six, j’étais naïf. Le sage de l’équipe des prêtres, ancien professeur de philo au grand séminaire me demanda peu après : Sais-tu ce qu’est un bon prêtre ? La réponse, qui vaut aussi pour d'autres; tomba, fidèle à l’école philosophique la plus philosophique, la moins domesticable, la plus critique, la réponse tomba, cynique : Un bon prêtre est un prêtre qui est mort ou qui est parti depuis fort longtemps...
Il pourrait être tentant, disais-je en commençant. Et j’ai sans doute déjà abusé de la prétérition. Après Vatican II, dresser le portrait du prophète ne peut certainement pas servir à parler du prêtre, à faire comme si le prêtre était un prophète. Peut-être est-ce vrai aussi, mais de toute façon, ce n’est pas ce dont il s’agit.
Personne n’est prophète, parce que c’est à la communauté, à l’Eglise, d’être prophète. Dans l’Eglise, nous ne travaillons pas en solitaire ou à son compte. Nous sommes un corps qui a besoin de tous ses membres pour obéir à la mission reçue du Seigneur. Les prêtres ‑ les évêques et le Pape pas davantage ‑ ne peuvent prétendre à une place spéciale, quand bien même leurs ministères, leurs services, sont considérés comme indispensables à la vie du corps.
A tous les chrétiens, il est dit au jour de leur baptême : Désormais tu fais partie de son peuple, tu es membre du corps du Christ, et tu participes à sa dignité de prêtre, de prophète et de roi. Voyez que d’une part chacun est compris dans l’Eglise, peuple de Dieu et corps du Christ, que d’autre part, chacun participe de la dignité sacerdotale, prophétique et royale.
Pas besoin d’attendre Vatican II même si on l’avait oublié, même si aujourd’hui on l’oublie encore ou ne veut pas le savoir. Tertullien, vers 200, qui peut-être était prêtre, demande ironiquement : « par hasard, les disciples du Seigneur se seraient-ils déjà appelés évêques, prêtres, diacres ?».
Dans notre monde, dans nos cercles d’amis, dans nos rencontres au travail, à la sortie de l’école, dans nos familles, l’Eglise, par chacun d’entre nous, est prophète, chargée d’annoncer le Christ, non pas certes par une sorte de prosélytisme plus ou moins intolérant ou fanatique. On ne fait pas pousser les carottes plus vite en tirant sur les fanes, on ne fait pas des chrétiens en n’ayant que le nom de Jésus à la bouche !
Le Baptiste a commencé sa mission en rendant la parole à celui que la mort, la vétusté avait rattrapé. Etre témoin du Seigneur, prophète, faire entendre sa parole, n’est pas affaire de message ou d’idéologie. Nous, nous sommes cathos, donc nous nous opposons au mariage gay, à l’euthanasie, à l’avortement. Loin de moi l’idée que tout cela se vaudrait et devrait être accepté comme un progrès. Mais en faire des points non négociables nous rend hypocrites : n’est-il pas aussi urgent, aussi indispensable, d’une nécessité encore moins négociable, que l’on donne à manger à tout être humain, que l’on partage pour de vrai les richesses, que tous les hommes aient droit à un travail pour vivre dignement ?
Non, annoncer la parole, plus tranchante que le glaive à deux tranchants, ne consiste pas en la défense tapageuse d’une idéologie. Celui qui ne parle pas, embryon dans le sein maternel, en ouvrant la bouche de son vieillard de père, annonce la bonne nouvelle, libération de toutes les infirmités : les boiteux marchent, les sourds entendent, les muets parlent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. Jean, Dieu fait grâce !
Voilà notre mission et notre parole prophétiques : œuvrer à la libération de ceux que nous rencontrons, familles, amis, collègues, voisins… Son nom sera Jean, Dieu fait grâce.

samedi 16 juin 2012

La croissance du Royaume (11ème dim. du temps)


Nous pourrions penser avoir un évangile (Mc 4, 26-34) pour les vacances, un évangile qui nous mette en vacances. La croissance du Royaume est inexorable, elle semble intrinsèque et indépendante de toute condition. Seul le Royaume est cause de sa croissance, au point que croissance pourrait sembler synonyme de Royaume.
Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette le grain dans son champ : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi.
Le Royaume est présenté comme fécondité, production de fruits mûrs, dont le but est la moisson, l’aboutissement de lui-même, la réjouissance issue de cet aboutissement. Qui moissonne, on ne le sait, ce qui souligne encore un peu plus le dynamisme interne de la croissance. A part les semailles, il n’y a personne pour faire quoi que ce soit, ou, quoi qu’on fasse, qu’on dorme ou se lève, le Royaume tend inexorablement à son aboutissement.
Si la vie chrétienne consiste dans la quête du Royaume, elle est donc seulement un laisser advenir le royaume qui, quoi que nous fassions, que nous dormions ou nous levions, inexorablement avance vers son achèvement, vers la moisson, temps des récoltes, de la réjouissance, temps de la jouissance du fruit.
Notre vie chrétienne, notre vie spirituelle, c’est-à-dire notre vie dans l’Esprit, est un laisser advenir, une sorte de passivité. C’est alors que se pose la question des vacances, de ce que l’on appelle le quiétisme. Evidemment, le dynamisme de croissance intrinsèque du Royaume ne nous dispense pas de la quête du Royaume. Notre liberté, celle qui nous définit comme êtres spirituels, est convoquée lorsqu’il s’agit du Royaume.
Et cependant, le Royaume croît de lui-même. Comment penser ensemble notre propre dynamisme spirituel, notre vie, ce qui fait que nous sommes vivants, et la passivité liée au dynamisme propre et indépendant du royaume ?
Cela s’appelle la disponibilité. Vivre de l’Esprit, vivre en chrétiens, c’est se faire disponible. Et cet apprentissage de la passivité est une sorte d’action, d’activité. Apprendre, le lâcher prise, la dépossession. Apprendre à vivre de telle sorte que ce qui nous est propre, y compris la vie, n’est pas ce qui importe. Seulement ce qui advient importe. La vie n’est pas un donné, mais une tâche, un destin. Celui qui garde sa vie la perdra, celui qui la perd est conduit à une réjouissance et à un accomplissement dont la moisson est parabole.
Mais peut-on être chrétien s’il n’y a rien à faire ? Oui et non. Car, il y a beaucoup à faire, c’est-à-dire, qu’il y a à soulager ceux qui ploient sous le poids du fardeau de l’existence. Il y a ici de quoi se dépenser sans compter, de quoi combattre sans souci des blessures, de quoi travailler sans chercher le repos.
Mais si l’on pense que l’on serait chrétien à multiplier les exercices de pitié, les retraites ou je ne sais quoi, si l’on pense que l’on serait mieux chrétien à s’imposer un cadre de prière, alors non. Tout cela n’est pas en soit mauvais. Tout cela est sans doute indispensable, avec la culture religieuse, avec la connaissance des Ecritures et de la foi, avec l’intelligence de notre foi. Mais tout cela n’est pas le geste chrétien. Importe de tout lâcher et de se laisser mener là où, le cas échéant, nous ne voudrions pas aller, mais là où cependant nous sommes conduits, vers le laisser advenir du Royaume, comme il vient, où il vient.
Nous pourrions crier au laxisme. Mais il ne faut pas prendre nos incapacités à laisser l’Esprit nous convertir pour une saine réaction au laxisme. Tous nos remuements, Pascal aurait parlé de distractions, sont des écrans de fumée qui cachent notre résistance à la conversion, à la passivité, au laisser-advenir du Royaume. Nous voulons tout faire pour être sûr de ne pas nous convertir. Nous voulons le benedicite ou la connaissance de prières, la défense de points non-négociables et nous nous pensons chrétiens. Mais nous ne nous laissons pas engager dans l’aventure de spirituelle, l’aventure de l’Esprit.
Tout bien considéré, cette petite parabole du royaume ne nous met nullement en vacances. Elle invite à ne pas confondre l’agitation avec l’unique nécessaire. Marthe, Marthe, tu t’agites pour bien des choses. Ce qu’il faut est unique. Qui consentira à renoncer même à la maîtrise de sa vie spirituelle, celui-là seul vivra de l’Esprit.

mercredi 13 juin 2012

Le visage hideux de la haine entre cathos


Je fréquente quelques sites internet catho. J’y vois la haine se déchaîner. Ce soir, j’allais sur le site d’un journaliste de Ouest-France. Son dernier post, assez neutre me semble-t-il, déclenche une violence incroyable. http://religions.blogs.ouest-france.fr/archive/2012/06/13/l-eglise-tu-l-aimes-ou-tu-la-quittes.html?c
J’avais déjà vu cela à l’occasion de la parution de mon texte « Qui désobéit à qui ? ». Il est probable qu’il faille ne pas s’affoler de toute cette violence. Certains malades prennent ici la parole alors que plus personne ne les écoute ou parce que l’anonymat leur permet de donner libre cours à leur folie. Mais toute la violence n’est pas le fait de quelques uns et il me semble qu’une pratique évangélique de la toile s’impose de la part de ceux qui se disent disciples du Christ.
Je sais bien qu’une homélie ou un sermon n’ont jamais converti grand monde. Mais d’une part appeler les cathos à être attentifs au ton sur lequel ils s’expriment ne me paraît pas une mauvaise chose. D’autre part, apprendre ou appeler à exprimer ses désaccords autrement que dans la violence est une tâche Indispensable. Enfin, nous pratiquerions et nous aiderions à pratiquer la charité sur la toile, ce serait une manière de nous aider à être témoins moins infidèles du Seigneur.
Voilà en tout cas le commentaire que j’ai laissé :

Que de haine dans certains des commentaires ! Que l'on soit en désaccord justifie-t-il la haine ? Et tout cela au nom de l'évangile ? Cela fait froid dans le dos.
A dire vrai, on commence par être habitué. Une partie de ceux qui se disent catholiques se déchaîne violemment contre ceux qui ne partagent pas leur avis et qui se disent cependant aussi catholiques.
Nous assistons à la sectarisation de l'Eglise. Et cela n'est pas d'abord le fait de la hiérarchie, ou du moins, pas uniquement le fait de la hiérarchie. Les Christifideles laici s'anathématisent, s'excluent, s'injurient...
Veritatem facientes in caritate (Ep 4,15)
Que les discours voire les actes de certains des évêques travaillent à cette automutilation pour ne pas dire autodestruction de l'Eglise, c'est certain. Mais jamais avec une telle haine. En revanche, s'il est vrai le proverbe, qui sème le vent récolte la tempête, peut-être que les responsables de cette violence se comptent aussi parmi les prélats.
Il me semble que l'avenir de l'Eglise se joue ici. Disons plutôt, que cela est symptomatique de l'avenir de l'Eglise. Ou bien elle devient effectivement une secte, ou bien elle accepte de se convertir à son Seigneur, c'est-à-dire, sans aucun laxisme cela va de soi mais il vaut mieux le préciser, elle se met à la suite de celui qui "a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui." (Jn 3 16-17)

samedi 9 juin 2012

Boire le sang (Fête Dieu)


Les textes de la fête du corpus Christi de l’année B (Ex 24,3-8 ; He 9,11-15 ; Mc 14,12-26) mettent en scène la thématique de l’alliance et donc celle du sang. Alliance scellée dans le sang, voilà une expérience bien étrange pour nous tant elle nous semble étrangère.
Nous connaissons des alliances ; ainsi le mariage même si les mots que nous associerions à mariage seraient plutôt amour, famille, couple. Cependant, ne nous est pas étranger le fait que deux personnes fassent alliance. Ils portent au doigt une alliance signe de leur alliance. On s’allie aussi en affaires, on appelle cela plutôt un associé. On peut s’allier au sport, au jeu, etc.
Il y a toujours des rites pour sceller une alliance. Ainsi, on n’envisage guère de mariage sans repas. Les grands comme les petits moments de communion, d’alliance, donnent systématiquement lieu au partage d’un verre. Il faut partager pour faire alliance.
Lorsqu’il s’agit d’une alliance avec Dieu, baptême, profession de foi, par exemple, avec qui partager le verre ? En famille et entre amis, certes. Mais l’on pourrait oublier Dieu. D’ailleurs ne s’empresse-t-on pas de dire que si l’on fait sa profession de foi, ce n’est pas pour les cadeaux ? Comme pour insister sur autre chose que l’on ne sait dire que négativement.
Les hommes de l’Antiquité, les hommes de la Bible, mais aussi, tous ceux qui produisent encore leur nourriture font une expérience qui nous est de plus en plus inconnue chaque fois qu’ils tuent un animal pour le manger. Ils font couler le sang. Ils arrêtent la vie, ils tuent. Cette expérience est curieuse. Le poulet qui courrait depuis des mois autour de la maison, le cochon que chaque jour vous nourrissiez, dont vous vous occupiez, vous le tuez.
Faire mourir même pour les meilleures raisons, manger, c’est curieux. Cela ne peut pas ne pas nous interroger. Nous vivons de la mort de l’animal. Il y a quelque chose de mystérieux ou une vie par la mort fait vivre. Le sang que l’on verse et qui représente la vie, fait toucher du doigt ce qui nous échappe, justement la vie. Et à toucher le principe de la vie, il pourrait y avoir quelque chose de quasi sacrilège.
Alors quoi de plus indiqué pour sceller une alliance avec Dieu que ce sang ? Offrir le sang au dieu, le verser sur l’autel, permet de payer la dette à la vie que nous aurions contractée en tuant. Plus encore, cela établit une communion avec le dieu, nous partageons avec lui l’animal qui fait vivre : à nous la chair, au dieu le sang.
Offrir le sang à la divinité, en couvrir les pierres de l’alliance, stèles ou autels, voilà les paraboles pleines de signification de la communion ou du commerce avec le dieu. Nous ne produisons plus, majoritairement, nos aliments, et il est de plus en plus difficile de retrouver dans nos vies des traces de ce rapport vie-mort-vie c’est-à-dire de la signification du sang.
Est-ce à dire que la dimension sacrificielle du sang eucharistique ne peut que nous échapper ou nous atteindre seulement après de longues introductions anthropologiques ou ethnologiques ? Nous sommes plus sensibles à cet arrière-fond biblique du vin signe de fête, comme à Cana, qui réjouit le cœur de l’homme ainsi que le dit le psaume. Nous ne percevons guère, quoi que dise la liturgie, le vin consacré comme du sang. Boirions-nous à la coupe si nous la pensions pleine de sang ? Qui n’aurait pas un haut-le-cœur à boire du sang ?
D’un certain point de vue, c’est embêtant ; comment comprendrons-nous ce que nous faisons dans l’eucharistie, manger la chair, boire le sang ? S’il ne s’agit plus que de métaphores mortes, ne sommes-nous pas tenus écartés du sacrement de l’eucharistie ? D’un autre point de vue, peut-être le point de vue central, le point de vue le plus important, ce n’est pas grave. Les textes du Nouveau Testament qui présentent la mort de Jésus comme un sacrifice, celui du sang versé pour la rémission des péchés ou pour la communion, ne sont pas les plus nombreux. On peut même dire que le texte le plus sacrificiel du Nouveau Testament, constate la fin des sacrifices, leur inanités. Pour la lettre aux Hébreux dont nous avons entendu quelques versets, la mort de Jésus n’est pas un sacrifice. Citant le psaume, l’épitre dit : tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, alors j’ai dit, me voici Seigneur, je viens faire ta volonté. Dans la ligne prophétique, largement reprise par Jésus lui-même, faire la volonté de Dieu, observer les commandements importe plus que tous les sacrifices. Et lorsque l’épitre parle de sacrifices, c’est pour nous en débarrasser, c’est comme antitype, pour manifester la nouveauté chrétienne.
En effet, ce n’est pas la mort de Jésus qui nous sauve, mais sa fidélité. Et comment aurait-il été fidèle s’il n’avait été jusqu’au bout, aimer jusqu'à l'extrême, quoi qu’il en coutât ? Sa mort signe, scelle l’alliance laquelle est contractée dès le début. Elle n’est que l’acte où se voit le plus clairement l’abandon de la vie. Mais depuis longtemps, Jésus ne garde pas sa vie, mais l’offre, car c’est en l’offrant, jour après jour, dans la disponibilité absolue, dans une existence pour les autres, les hommes et son Père, qu’il la sauve. Celui qui garde sa vie la perdra.
Boire le sang c’est boire la vie. C’est à la vie de Jésus que nous communions. Nous vivons de sa vie, nous vivons de ce qu’il ne cesse de s’offrir, se donner. Se donner pour ceux qu’on aime, est-ce un sacrifice ? Nous pourrions tout autant dire que se donner dans sa chair c’est jouir. N’est-il pas grandement jubilatoire le moment où votre petit vous dit merci de ce que vous l’aimiez, c’est-à-dire que vous donniez votre vie pour lui ? Se donner pour ceux qu’on aime, c’est vivre, c’est passer de la mort à la vie, de la vie donnée qui est parfois une mort à soi-même, à la vie reçue au centuple.

Faire alliance avec Dieu, dans un baptême, une profession de foi, dans le verre d’eau donné à l’un de ces petits qui sont les siens, c’est estimer que nous vivons aussi de la vie de Jésus reçue parce que donnée, c’est vivre de la vie reçue parce que donnée.

samedi 2 juin 2012

Nommer Dieu, l'Innommable (Trinité 2012)


L’homme est une machine à fabriquer des dieux. Même quand il n’y croit pas, ou plus, il sait encore, ou pense savoir, ce qu’est un dieu. Faut-il qu’il y ait quelque dieu pour que cette idée ne vienne pas de lui, ne se réduise pas à un idéal humain inatteignable et par conséquent projeté dans le ciel ou à une explication de ce que l’on ne comprend pas, depuis le tonnerre, l’ordre du cosmos au fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien ?
Les Ecritures dénoncent les faux dieux. D’abord, il s’agit des divinités tutélaires des autres peuples. On n’en nie pas l’existence. Mais si le Dieu sauveur d’Israël est le Dieu créateur, alors il ne peut être que le seul et vrai Dieu. Il y a une création, et donc un créateur. Lorsque Dieu sauve son peuple de l’exil, il le recrée. La détresse du peuple est tout autant parabole de son péché que violence et injustice. Il faut remodeler l’ouvrage comme aux premiers jours pour lui rendre le souffle vivant. Sauveur comme recréateur, le Dieu d’Israël apparait comme le seul vrai Dieu.
Alors les dieux des autres sont considérés comme des inventions de l’homme. Ce sont les Ecritures, depuis longtemps, qui font des dieux une production humaine et de l’homme une machine à fabriquer des dieux. Les idoles, or et argent, ouvrages de mains humaines. Elles ont une bouche et ne parlent pas, des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas. (Ps 115 et 135)
Mais s’il est un dieu vivant qui donne et redonne la vie, qu’est-ce qui garantit qu’il n’est pas lui, une idole plus sophistiquée ? N’est-il pas lui aussi œuvre de l’homme et de son intelligence ? A moins qu’il ne soit que l’illusion des sens, qui de la transe au sentiment de dépendance absolue ou de paix, nous tromperaient en nommant dieu ce qui ne serait que conditionnements psychosociologiques ?
 Lorsque la prière, la prédication, l’action caritative et la théologie parlent à Dieu ou parlent de Dieu, ce qu’elles en disent n’est-il pas fondamentalement, indissociablement expression de l’imaginaire ou de la rationalité, dans les deux cas, de nos conceptions de Dieu. Il est des idoles de bois, il en est d’autres conceptuelles, et le Dieu des Ecritures n’a pas été épargné par l’idolâtrie conceptuelle. C’est peut-être l’une des causes principales de la condamnation de Jésus. Ce qu’il dit de Dieu est intolérable. Il blasphème. Il conteste et renverse l’image que l’on se fait de Dieu, que l’on doit se faire de Dieu.
On n’en sortira pas, du moins tant que l’on voudra s’en tenir à des certitudes, des vérités disponibles. Seul le mouvement de retrait, ce n’est pas ça, approche le dieu et le laisse exister pour nous s’il est. Ce que nous nommons Dieu, nous ne le savons pas. Thomas d’Aquin reconnaît que le nom qui lui convient le mieux, la meilleure façon de le dire, c’est le tétragramme sacré, qui justement ne se prononce pas. Le nom est innommable. Entendez cela dans les deux sens de l’expression : prononcer le nom est immonde et il est impossible de prononcer le nom ; cela revient au même.
Mais alors, comment encore invoquer, crier, prier ? Mais alors comment annoncer, faire retentir la bonne nouvelle du seul nom, celui de Jésus, par lequel le salut nous advient ?
Par l’effacement de ce nom justement. L’annonce du seul nom par lequel nous puissions être sauvés échappe à notre emprise et pour que nous ne prétendions pas retenir le vent entre nos doigts, nous ne pouvons que consentir à cette déprise. Nous savons bien le vent, il courbe les herbes, caresse les cheveux, parfois casse et fracasse. Mais nous ne pouvons l’enfermer. Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix. Mais tu ne sais pas d’où il vient et tu ne sais pas où il va.
Ainsi donc, déprise du nom, comme en Mt 25. Personne ne reconnaît le Seigneur au nom du quel il a agit ou aurait dû agir. Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir soif, faim, être nu, prisonnier ? Ce que vous avez fait à ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait. Le Dieu se cache pour n’être pas reconnu afin de n’être pas saisi.
« Il ne faut pas moins que ce don, l’Esprit qui est celui de Jésus, pour que Jésus puisse être reconnu comme le visage de Dieu. Il ne faut pas moins que cet Esprit qui rend libre pour que, libérés de nos préjugés, de nos représentations, de nos instincts religieux, nous discernions en cet homme libre, le Fils de Dieu. L’opposition entre Dieu et l’homme, par laquelle l’homme le plus pieux justifie son mépris du monde et l’athée son rejet de Dieu, est sans fondement puisque Dieu fait de l’homme en son Fils le lieu de sa manifestation et de sa rencontre. Il ne fallait pas moins que le don de l’Esprit pour que s’opérât ce retournement. Ce retournement n’est pas encore accompli ; il doit constamment se réaliser en nous. » (C. Duquoc)