dimanche 25 novembre 2012

Nécessité de la critique de et dans l'Eglise


A la manière d'un dialogue platonicien, sur le sens de la critique de et dans l'Eglise.

L’un : Oui j'aime la fête du Christ roi, en tant qu'elle nous tourne résolument vers l'essentiel, entendu d'un point de vue eschatologique. C'est mon côté oriental et donc cosmologique.
L’autre : C'est exactement le problème de la théologie orientale, ignorer les répercutions sociopolitiques de la confession chrétienne !
L’un : Certes mais elle nous libère du solipsisme parfaitement moderne et angoissant, quelque chose de plus fort que l'égocentrisme, cette tendance à se regarder en permanence.
L’autre : Il suffit de suivre Jésus, il ne parle jamais de lui mais est toujours au service des autres. Le christocentrisme est service. C'est juste ce que l'institution de cette fête me paraît oublier voire nier.
L’un : je pense que Pie XI a davantage en tête les dangers des idéologies naissantes.
L’autre : C'est évident, mais comment s'y prend-il ? En pensant que l'Eglise échappe évidemment à ces dérives. Pour ce faire, il condamne et la condamnation est-elle autre chose que le témoin d'une idéologie aussi abjecte que les autres ?
L’un : Que fais-tu alors en condamnant aussi sévèrement l'institution (ce que je peux aussi partager) mais surtout en dénonçant jusqu'à la possibilité de vivre une vraie relation au Christ en dehors de toute remise en question ?
L’autre : Comment pourrait-il y avoir une suite du Christ en dehors d’une remise en question ? « Vois ! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction ».
Primo je mets en évidence la contradiction, deuzio, ce n’est pas seulement celle de l'institution mais la nôtre. Cette contradiction est notre lot. Nous devons à la fois vivre en institution ‑ comment faire autrement ? ‑ et critiquer ce que cette institution, comme toute, ne peut que travestir de la vérité qu'elle porte.
L’un : Mais alors que faisons-nous en attendant que toute contradiction soit purifiée en nous ? On nie, on rejette, on explose, on survole ?
L’autre : L'institution ne peut vivre qu'à être critiquée, ou alors elle tue.
On ne purifiera pas cette contradiction. Nous sommes de cette institution et nous l'aimons. C'est parce que nous l'aimons que nous sommes critiques à son égard.
L’un : Je crois que la critique est résolument moderne et elle fait peser sur le sujet une de ces nombreuses angoisses que repère Tillich.
L’autre : Tu rigoles. La critique,  moderne ? Il paraît que c'est pour cela que Socrate est mort. Peut-être aussi Jésus. Ou alors tu appelles moderne ce génie de l'Occident qui traverse tous les âges et les lieux, à savoir la critique des sociétés traditionnelles, disons de l'argument d'autorité, quelle qu'en soit la forme, politique, religieuse, idéologique, etc.
L’un : J'entends que la critique est émanation du sujet pensant à partir de lui-même, en ce sens, moderne. Je pense qu'il y a une fatigue de vouloir être tout autant qu'une fatigue de mettre son être en procès en le confrontant à toutes ses contradictions.
L’autre : Non, ce n'est pas suffisant. La critique n'est pas le fait du sujet moderne. Chez Platon elle est l’expression de l’obéissance au Logos. Ce n'est pas une histoire d'individus. Quant à la fatigue de la critique, elle n'est audible que pour ceux qui ont le ventre arrondi, repus qu'ils sont. Leurs frères crient et meurent. Et je ne crois pas que l'on puisse se taire.
L’un : Alors dans ce sens oui, mais tu ne nieras pas que ce n'est pas la critique que nous vivons aujourd'hui. Il y a surtout le luxe d'une critique à la manière des bobos. Ça demeure fondamentalement moi-même face à moi.
L’autre : Attention au jugement sur la critique qui est portée contre l'Eglise. Elle est parfois aussi une critique justifiée, raisonnée, mais notre Eglise ne veut rien entendre, défendant son terrain plutôt que de servir son Seigneur, au risque du martyre. Elle est comme moi, cette Eglise, avec sa tiédeur. Mais ce n'est pas parce que je suis pécheur que je ne dois pas dénoncer et mon péché et le sien. Nous sommes inexcusables de notre trahison de l'évangile et du Seigneur. Nous serons crédibles, et l'Eglise avec nous, à reconnaître que nous ne vivons pas ce que nous disons et ne disons pas toujours ce que dit notre Maître.
L’un : Certes et je suis le premier à opérer une sorte de grand écart inconfortable mais pour autant la critique me poserait en permanence dans une introspection malsaine ou/et fatigante. C’est en cela que j'entends la critique comme ego-centrée.
L’autre : La critique est fondamentale et sans limite. Reste cependant une chose qui l'arrête, mais nous sommes dans une autre logique, et c'est sans doute le chemin de la paix et du décentrement, l'amour. L'amour chasse la crainte (1 Jn 4, 18) C'est la miséricorde de Dieu, c'est déjà celle du frère. Mais cela ne m'appartient pas. C'est pour cela qu'il s'agit d'une autre logique et qu’il n’y a pas de solipsisme.
On n'est pas dans le développement personnel, on est dans la rencontre qui convertit. Seule l'altérité nous fait vivre. Y compris l’Eglise. Tant qu’elle se pense comme un tout, qu'elle se prend pour son Seigneur sous prétexte de tenir sa place (in persona Christi), ignorant ceux qui ne pensent pas comme elle, elle fait fausse route.
L’un : La miséricorde est effectivement le chemin et c'est pour cela qu'à l'angoisse de la modernité, j'ai choisi la paix des médiévaux.
L’autre : Détrompe-toi. La paix n'est pas médiévale. Regarde la peur de l'an mille, regarde la peur de la grande peste et les crucifix de Grünewald, regarde la peur de l'enfer, etc. Détrompe-toi, regarde la critique médiévale des institutions, ne serait-ce que saint François. Quelle audace et quelle force critique d'oser prétendre avoir entendu dire « rebâtis mon Eglise » et d'aller dire cela au Pape ! On pourrait multiplier les exemples
Et il se pourrait que nos modernes cherchent la tranquillité. C'est du moins la critique de Nietzsche contre le petit homme.
Les modernes sont des hommes détestables. Mais pas pour les raisons que tu dis, exactement pour le contraire. Qui, des modernes, lit Nietzsche et Foucault ? Qui des modernes supportent la critique. En ce sens, et contrairement à ce qu’elle dit et ce qu’on dit d’elle, l’Eglise est très moderne. Elle s’est mondanisée sur ce coup là encore.
L’un : Je pense davantage à la figure du moine qui prête sa voix à une Parole qui le dépasse et sur laquelle il se refuse une quelconque prise, c'est là une paix et ce n'est pas une tranquillité. Il sait pour autant qu'il n'est pas digne de cette Parole mais il la laisse résonner dans la liturgie de l'Eglise, il consent à la grandeur sans se laisser gagner à la naïveté béate.
L’autre : Si tu veux, mais il ne s'agit ni d'être moderne, ni d'être médiéval, mais intempestif, inactuel, libre..
J'ai rencontre le Père Martelet cette semaine. Il redisait combien nous sommes des Jean-Baptiste, à tendre le doigt vers celui que nous désirons désigner. Mais nous sommes encore vieil homme, notre Eglise est aussi une vielle femme. Alors les rhumatismes déformants nous prennent. Notre doigt se recourbe. Nous voulions montrer le Sauveur et c'est nous que nous montrons !
L’un : Je suis d'accord qu'il ne faut être ni médiéval ni moderne mais je reste convaincu (d'où mon gout pour l'ecclésiologie) qu'il y a une attitude de sortie de crise à s'inscrire dans une dimension ecclésiale qui soit véritablement cosmologique au sens où elle inscrit le sujet dans une dimension beaucoup plus libre que l'égo-centrisme que je dénonce à travers ma dénonciation des modernes. Quant au Père Martelet, c'est une belle image mais sommes-nous là pour désigner le Christ ou laisser le Christ nous désigner comme porteur de sa promesse ? "Le Seigneur fit pour moi des merveilles, saint est son Nom"
L’autre : Les disciples sont assurément là pour prendre la place du Baptiste. Cela ne fait pas que, comme tous, ils sont désignés par Jésus comme sauvés. Mais comme témoins, nous ne sommes pas là pour parler de nous.
L’un : Oui, il faut les deux.

vendredi 23 novembre 2012

Le Christ-roi, une fête pour s'accuser de nos travestissements de la vérité évangélique


Quelle drôle d’idée cette fête du Christ roi ! Elle n’a pas cent ans : c’est Pie XI qui l’institua en 1925, dans un contexte où il s’agissait de redire la vérité de la doctrine chrétienne par rapport à une société qui contestait toujours plus qu’elle dût lui être soumise. Si le Christ est roi, les nations et les individus doivent être assujettis à l’institution que le Christ a suscitée.
Il va de soi que cette théologie-politique, cette manipulation liturgico-politique, ne fonctionna que pour ceux qui déjà étaient persuadés de la légitimité d’un ordre catholique. Elle ne changea rien à la sécularisation, à l’autonomisation par rapport à l’Eglise romaine de la société et de ses mœurs.
La réforme liturgique de Paul VI transforma quelque peu le titre de la fête. Le Christ n’était plus roi, mais roi de l’univers. Sa seigneurie était ainsi dégagée du champ trop exclusivement politique ; elle prenait un tour plus spirituel, ce qui veut tout et rien dire. Si le spirituel n’a pas d’efficacité dans le concret du temps et de l’histoire, dans les institutions et les comportements, il est fumisterie. Seigneurie sur les âmes ou les cœurs, seigneurie sur la création qu’une préoccupation écologique réinvestit, seigneurie sur les peuples indépendamment des structures politiques, invitant chacun à se reconnaître membre d’un même royaume où règne la paix, voilà la fête sauvée.
Ce faisant, on se ressource à la fontaine des Ecritures. Le Royaume de Dieu n’y est pas affaire politique au point que l’Ancien Testament est lu de façon allégorique. Les paraboles de Jésus qui empruntent la figure de la royauté ne parlent jamais de pouvoir ou d’organisation de la société. Par exemple, dans l’évangile de Matthieu, le royaume est abondance et fécondité avec la graine de moutarde, la moisson ou le filet de pèche ; efficacité transformatrice avec le levain ; préférence sans comparaison possible avec le trésor et la perle fine. Le royaume est justice et pardon avec les paraboles du jugement, lorsque la dette écrase et empêche de vivre, lorsqu’il faut embaucher des ouvriers même à la onzième et dernière heure, lorsqu’il faut ouvrir la vie de Dieu à tous les peuples, lorsque la vie est une noce auxquels tous sont invités et que les vierges attendent, lorsque le service du plus petit est rencontre avec le Seigneur.
Ce royaume est la présence même de celui qui vient. Il est là, tout proche, au milieu de nous. Il est ce qui advient lorsque Jésus passe.
Dans l’évangile de Jean que nous venons de lire (Jn 18,33-37), Jésus se garde bien de revendiquer la royauté. Alors tu es roi ? demande Pilate. C’est toi qui le dis, rétorque Jésus, comme s’il s’agissait de ne pas se mouiller avec des mots si curieux, avec des prétentions piégées. Il vaut mieux éviter d’entrer dans une logique de pouvoir, surtout quand on est serviteur et témoin : je suis venu pour rendre témoignage à la vérité. Arrêtons de nous payer de mots, celui qui a le pouvoir ne peut être serviteur. Exercer le pouvoir comme un service pourrait bien n’être qu’un sophisme, cruelle hypocrisie, tromperie mensongère. Il faut sans doute que le Pape n’ait plus de pouvoir temporel pour que l’on commence à imaginer qu’il puisse être serviteur. Reconnaissez que ne saute pas aux yeux qu’il soit serviteur des serviteurs. Il en va de même du curé d’une paroisse, encore qu’il lui arrive de n’avoir aucun pouvoir lorsque tout est décidé et jugé sans lui, quand il est le concierge du bâtiment paroissial, devant faire en sorte que les clés soient à disposition, éteignant les lumières, réparant les fuites d’eaux, rangeant la garderie et faisant le ménage, portant au rebut des années de déchets savamment conservés, etc.
Bref, Jésus invite à ne pas vouloir de ce pouvoir, parce que l’on n’en est jamais totalement libre, et que l’on mentirait forcément à se dire serviteur.
C’est une chose curieuse de notre foi. La radicalité de l’annonce du royaume que nous continuons à pratiquer, nous ne cessons de la travestir. N’appelez personne du nom de Père, n’appelez personne du nom de maître. Le Christ ne se dit pas roi. Nous appelons les uns père, les autres monseigneur, d’autres encore excellence ou éminence, nous disons le Christ roi. Et nous arrivons de surcroît à justifier tout cela !
La voix de l’évangile résiste et n’a pour l’heure pas été totalement éteinte et c’est encore nous qui la portons. Faut-il qu’il y ait l’Esprit saint ! Toutes les religions chrétiennes et chacun d’entre nous sommes, avec le pouvoir, avec l’argent aussi, entrés en contradiction avec nous-mêmes, et nous sommes avec nos Eglises contraints de nous entendre accuser, de nous accuser nous-mêmes. Est-ce la force de l’Esprit, est-ce le génie de l’Occident de n’avoir jamais totalement réduit au silence cette accusation, cette force critique ?
C’est assurément la force aussi de toutes les réformes dans l’Eglise. La critique des richesses, mais aussi la critique que je viens de porter de tous les pouvoirs, y compris ecclésiaux, nous apparaît-elle exagérée au point d’être scandaleusement fausse ? Que l’on pense ne serait-ce qu’à François d’Assise... La fête du Christ roi de l’univers pourrait n’être validement célébrée qu’à faire entendre l’accusation de nos contradictions et trahisons de l’évangile et nous mener à la conversion… enfin.

samedi 17 novembre 2012

Vivement la fin du monde ! (33ème dimanche)


Il est un certain nombre d’entre nous qu’excitent les prophéties de fin du monde. On vient ainsi d’apprendre que l’accès au Pic de Bugarach serait interdit afin d’éviter les mouvements de foule et de panique le 21 décembre prochain.
Je ne sais qui sont ces gens que le préfet de l’Aude voit venir en foule. La première fois que j’en entendu parler de cette fin du monde – car il y en a d’autres régulièrement annoncées ‑ c’était il y a trois ans à Madagascar. Comme si la crédulité des plus pauvres était captée. Des badigeons de science recouvrent mal l’escroquerie ; le calendrier Maya donne au tout une couleur ésotérique qui appâte ceux qui ne peuvent plus rien espérer de la vie. Sorte de loterie universelle sans ticket payant, la fin du monde fait rêver ceux pour qui la vie est un cauchemar.
On peut hausser les épaules et mépriser tour cela, reste qu’en pensant la fin, on essaie de comprendre le sens de l’aujourd’hui. Si l’histoire humaine à un sens, alors son point d’aboutissement renseigne sur la signification du point où nous sommes actuellement, et la trajectoire entre ce jour et le dernier permet d’orienter sa propre marche.
Personne n’a vécu la fin du monde, comme personne n’assistait au premier jour de la création. Pour parler du début comme de la fin, la description est impossible. Le langage scientifique répond à d’autres questions et fort peu le comprennent. Hier comme aujourd’hui, on a alors recours au mythe. On raconte une histoire à laquelle on n’a pas assisté, on décrit ce que personne n’a pas vu.
Dans les Ecritures, le cosmos est convoqué, dans un cas comme dans l’autre, séparation du jour et de la nuit, du ciel et de la terre, de la lumière du soleil et de celle des étoles. Ce travail d’organisation des éléments qui fait reculer le chaos est la façon dont l’auteur biblique se représente l’origine. Pas étonnant qu’un de ses successeurs, à envisager la fin des temps, démonte son récit, la lune et les étoles chutent, le ciel et la terre sont de nouveau confondus dans des cataclysmes, déluges et raz de marée qui font disparaître la terre ferme sur laquelle nous avions construit nos abris.
Si tout cela n’est que mythe, On devrait pouvoir s’en passer ? Pas si simple. Car s’il est possible de penser que le monde a toujours existé et existera sans fin, cela aussi, nous ne savons le dire aussi que par le mythe. La parole de la raison est toujours un gain sur la fantaisie mythique, mais jamais elle n’existe sans elle, jamais elle ne la fait taire, au mieux peut-elle la canaliser.
Et de fait, si avec la fin du monde nous essayons de dire le sens de l’existence, alors, le mythe est convoqué dès lors que nous posons les questions de l’origine et du but, origine et destinée de la vie, du mal, de l’espérance.
L’observation de la nature enseigne un renouvèlement salutaire, une régénération annuelle fructueuse. S’il pouvait en aller ainsi dans nos vies ! Si l’on pouvait recommencer comme au printemps, de nouveau voir poindre le tendre bourgeon du figuier qui annonce des fruits aux connotations depuis si longtemps érotiques.
Le discours chrétien, le mythe chrétien en appelle à un autre, certes comme nous, mais à un autre tout de même, pour la régénération que nous fait espérer l’horreur de ce monde. Comme un fils d’homme. Le salut n’est pas notre œuvre. Il vient d’ailleurs, d’un autre, et cependant, c’est de ce monde, de cette humanité qu’il provient.
Inutile d’aller au Pic de Bugarach. Impossible de fuir. Il faut surtout demeurer ici et maintenant dans ce monde pour guetter la nouveauté du figuier, pour voir arriver ce Fils d’homme, pour attendre ce fils d’homme. Du coup, la fin n’est pas pour demain ni après demain, ni pour le 21 décembre. Elle est déjà là. C’est déjà maintenant la fin, et ce depuis deux milles ans. Ainsi s’ouvre la lettre aux Hébreux : « Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu'il a établi héritier de toutes choses. »
Inutile, insensé de fuir. Puisqu’il y a longtemps que nous savons que c’est la fin du monde, ou si nous venons de l’apprendre, il n’y a qu’une chose à faire, se hâter de changer de vie. S’il ne reste qu’un mois à vivre, ou quelques heures, il n’y a qu’une chose à faire, aimer. Arrêtons toute querelle, réconcilions-nous séance tenante, rejetons racisme et toute forme d’exclusion.
la fin du monde serait finalement une bonne nouvelle, si elle nous convainquait qu’il suffit d’aimer.

dimanche 11 novembre 2012

L'institution du mariage, suite


1. D’abord à propos de l’homophobie. Je ne doute pas que la plupart refuse qu’on la dise homophobe. Mais il y a, excusez-moi, loin de la déclaration aux faits. Il est des propos qui ne peuvent pas être acceptés et qui en outre blessent. Il me semble que, avec ou sans précisions, dire que l’homosexualité n’a pas d’utilité sociale en fait partie. Il est possible d’exprimer sa conviction autrement, outre que l’utilité sociale n’est pas affaire seulement de fécondité biologique. Et dire cela, ce n’est pas automatiquement réduire (sic !) le mariage à une affaire de sentiments (Là encore l’expression est péjorative et laisse entendre que les homos ne seraient que dans le sentiment. C’est juste pas homophobe du tout !)
On peut reconnaître comme le Cardinal Barbarin que certains homos sont plus saints que lui, (ce qui n’est peut-être pas si compliqué !) qu’ils construisent plus l’Eglise que lui. Cela ne fait pas que par ailleurs le même Cardinal tienne des propos homophobes quand il dérape et assimile revendication du mariage pour tous à suppression de l’interdit de l’inceste ou couple à trois ou quatre (expression d’ailleurs incohérente puisqu’un couple c’est par définition deux).
Mais il y a plus grave que ces dérapages que l’on peut après tout mettre sur le compte d’une maladresse. Il y a le fait que le non statut social des homos fonctionne comme une non reconnaissance, c'est-à-dire une ignorance de la personne homo en tant qu’homo. Certes, on n’est pas défini que par son sexe, ni son orientation sexuelle, mais on ne peut pas exiger que l’orientation reste de l’ordre du privé, ne regardant personne. C’est continuer à présumer que tout le monde est hétéro, et cela ne respecte pas ceux qui ne le sont pas. On est prêt à reconnaître la personne homo comme sainte, comme bâtisseur d’Eglise, etc. mais pas dans ce qu’elle n’est pas exclusivement certes, mais qu’elle est aussi, homo.
Cela fait penser aux discours machistes qui gouvernent et qui ne voient pas le problème tant que le féminisme n’invite à changer de grammaire. Tant que l’esclavage paraissait normal, il ne venait à l’idée de personne de le critiquer. Truisme ! Mais heureusement qu’on a osé rompre le tabou de l’esclavage. Heureusement qu’on a osé rompre le tabou de la minorité de la femme (droit de vote, droit de pouvoir travailler et avoir un carnet de chèque sans l’accord du mari, etc. Sur ces derniers points, à peine quelques décennies nous rendent impensable qu’il ait pu en aller autrement il y a si peu de temps.) Il en va de même d’une vraie sortie du placard des homos, non pas l’exubérance de la gaypride, mais le fait de pouvoir être homo et en couple, homo et responsable en Eglise, etc.
2. Justement, le mariage est une institution juridique, culturelle, non naturelle, qui vise à libérer l’homme de l’obligation de la reproduction, du moins en christianisme, quand il est admis que certains peuvent ne pas se marier. Pendant des siècles, et encore dans les pays du sud, le célibat et par contrecoup le mariage chrétien (puis sa descendance le mariage civil) permet aux femmes de ne pas être obligées d’êtres soumises à leur mari et reproductrices. Elles peuvent choisir leur destin. La liberté (des religieuses) dans le célibat, qui aujourd’hui apparaît comme une limite, a des conséquences sur le mariage qui supposent expressément la liberté des conjoints, en droit canon comme en droit français.
Oui, le mariage est une institution, qui n’est pas forcément motivé par l’amour du couple, du moins pendant des siècles et dans certaines (et nombreuses ?) sociétés. Quand les parents, les intérêts de la couronne, du clan, etc. choisissent le conjoint, l’amour, s’il y en a, arrive après le mariage, mais en aucun cas ne le fonde.
La présomption de paternité qui fondait le mariage révolutionnaire était source d’injustices évidentes que le Doyen Carbonnier a voulu corriger. Les enfants nés hors mariage, ceux qu’on appelait de l’horrible nom d’enfants naturels ou illégitimes, ont les mêmes droits que les enfants légitimes. La présomption de paternité était pour partie une fiction. Les enfants adultérins étaient considérés comme ceux du mari. Pas de problème, ni vu ni connu. La famille est sauve ! Quand la femme était célibataire et se retrouvait mère, elle ne pouvait pas venir mettre le bazar dans la famille du géniteur. C’était souvent des filles de moindre condition qui ne venaient pas déranger l’équilibre des familles lorsque le père ou les fils de famille les mettaient enceintes. De toute façon, le nombre d’enfants nés hors mariage (plus de la moitié en France aujourd’hui je crois) rend la présomption de paternité insuffisante à fonder la famille.
Le mariage homo prétend précisément au statut institutionnel du mariage, à commencer par la protection des époux (pas de répudiation possible et ce à la différence quasi générale du PACS, devoir d’assistance, y compris en cas de divorce, etc.). Jusque là, pas besoin de faire intervenir les enfants. Je ne vois pas au nom de quoi pareil cadre juridique serait interdit à certains. Et rien que cela justifie que l’on puisse parler de mariage homo indépendamment de la filiation.
Si le mariage est effectivement une institution, une forme juridique, et donc quelque chose qui ne relève pas de la nature, l’appel à la nature devient quasiment impossible dans le raisonnement. Soit c’est naturel et on peut raisonner dans ce sens, soit c’est culturel et juridique, mais alors, on évite le recours à l’argument de nature, y compris dans sa forme sécularisée, à savoir les données de la psychanalyse.
Je ne disconviens pas de ce que la différence sexuelle est un chiffre, le chiffre, de la différence entre les hommes. Mais cela ne signifie qu’il n’y aurait pas de différence, y compris sexuée, entre les homos. J’ai déjà dit que nous pourrions faire de la différence des races un chiffre tout aussi radical de la différence entre les hommes. J’ai même osé prétendre que l’homo pourrait représenter pour l’hétéro un chiffre de l’altérité, et même peut-être le schibboleth de l’altérité pour les hétéros. Ce que les homos, finalement récemment sortis du placard, posent comme nouvelle question, c’est de savoir s’ils ne constituent pas par rapport à d’autres une altérité. Ce qui expliquerait que dans ces discussions, et dans le débat national en général, la discussion soit particulièrement difficile à accepter par certains hétéros.
Oui, toute société s’organise autour de l’altérité, encore que c’est un peu vite dit et que les lois endogènes pourraient le contester. Dire cela relève davantage d’une posture philosophique, respectable, et que je partage, que de l’expression d’une loi anthropologiquement universelle. Qu’autrui me constitue, c’est une tâche, pas un donné. Peut-être cette tâche, cet appel, est universel, mais de facto, ce n’est pas le cas. Je ne peux donc raisonner comme si de jure, l’altérité constituait l’être humain, ou alors, je sais que j’expose là une opinion, encore une fois respectable et étayée, mais qui ne suffit pas à rendre compte de la réalité. Je ne veux d’ailleurs pas canoniser la nature, qui en l’espèce, quand elle ne passe pas par l’altérité, n’est pas bonne et doit être culturellement transformée, juridiquement contestée. En outre, ce que l’on appelle universel est souvent une manière de dire une hégémonie de la culture occidentale ! Le droit romain est une des sources de l’Occident, et quelle source ! mais il existe d’autres cultures où la structuration familiale n’est pas évidemment basée sur le couple qui élève ses propres enfants et qui est institué pour cela.
3. Je voudrais maintenant revenir sur les enfants. J’ai déjà écrit qu’une vraie question éthique est posée quant aux enfants. Je crois que l’expression de droit à l’enfant est irrecevable. L’enfant n’est pas une marchandise ou un bien auquel on aurait droit. Il n’est pas non plus comme la santé ou la sécurité, des conditions que la société doit garantir aux individus.
Mais sur ce point, la réflexion est la même pour les couples homos que pour les autres. Je m’étonne que personne ne trouve curieux que des célibataires puissent adopter. La loi qui la permet, si j’ai bien compris, a été votée suite à la seconde guerre mondiale, eu égard au grand  nombre d’orphelins. Ce qui est admissible en temps de crise ne peut valoir toujours. Se moque-t-on, à condition que l’on se moque, davantage de l’enfant en permettant qu’il soit adopté par un couple homo que par un célibataire ? Excusez-moi, mais cela ne me saute pas aux yeux.
Je redis mon opposition à la PMA avec tiers, pour les homos comme pour les autres. En cela je partage l’opinion de nombre de moralistes chrétiens et du magistère romain. Je n’ai pas vu que, malgré le désaccord, on ait alors appelé à manifester, réclamer débat, etc. On a dit son opposition. On n’y a pas eu recours à titre personnel. On n’a pas voulu l’interdire. Cela me paraît très grave, en tout cas de façon incomparable avec la question du couple homo.
Mais pour nombre de couples homos qui ont des enfants, la question ne se pose pas d’abord ainsi. Je comprends que l’on veuille prendre des précautions (et je le redis, elles me semblent devoir être les mêmes pour tout type de couples). Mais il y a aujourd’hui des enfants élevés par des couples homos. On ne leur racontera pas qu’ils sont nés de deux papas ou de deux mamans. L’homosexualité du couple qui les élève ne fait pas disparaître la différence sexuelle (je suis un peu étonné que ce type d’arguments soit parfois avancé.) L’enfant sait en général qui est son papa et qui est sa maman. L’homosexualité serait plus reconnue, moins d’hommes et de femmes commenceraient par une relation hétéro pour finir par découvrir, ou par consentir à leur identité sexuelle. Si la PMA avec tiers donneur n’est pas acceptable, aucun enfant n’a deux papas ou deux mamans, pas plus qu’un enfant a trois ou quatre parents dans les familles recomposées.
Ce qui est en jeu dans l’adoption, dans ce cadre précis, est le statut du beau-parent. Ici encore, il n’y a rien de spécifique aux homos.
Les psy me semblent fort divisés sur les conséquences pour les enfants de l’éducation par des couples homos. On en trouvera pour justifier et théoriser dans un sens ou l’autre. Admettons que nous ne savons pas. Nous ne savons pas ce qu’est l’homosexualité non plus. Je fais plus confiance à ceux qui parlent à partir de l’observation qu’à ceux qui conjecturent à partir de la théorie.
Mais pour l’heure, et peut-être le projet de loi doit en prendre acte et se limiter dans le temps ou réclamer une évaluation dans quinze ans, on ne légifère pas dans le vide à propos de l’adoption des enfants par les couples homos. De tels couples existent et accueillent de fait des enfants. Ils ne sont pas hors la loi. Ce n’est pas interdit. Cela se met à représenter un certain nombre, et ils demandent des lois qui protègent cette nouvelle situation de fait. La société reconnaît de facto ce type de familles. Peut-elle plus longtemps jouer l’hypocrisie de ne pas le reconnaître de jure. Ou alors, qu’elle assume, qu’elle dise qu’elle n’en veut pas et interdise ce type de familles ! (Dans certains pays on part à la chasse aux PD. C’est évident que ce n’est pas admissible, alors il faut en tirer les conséquences…)
4. Quant au nombre de mariages homo et aux personnes qui le réclament. Certes, entre 2% et 3% des mariages aux Pays-Bas, en Belgique ou en Espagne, c’est peu. Mais c’est à rapporter à la population homo, de l’ordre de 4% de la population totale.
Cela fait en chiffres absolus peu de monde. Alors la société n’est pas en danger. Mais ce fable chiffre ne saurait suffire à discréditer le projet de loi sous prétexte qu’on ne légifère pas pour des cas particuliers. Ces 2% représentent une part nettement moins négligeable de la population homo ; il faudrait savoir combien cela représente en chiffres relatifs et le comparer au nombre de mariage dans la population hétéro.
En outre, tous les homos ne revendiquent pas le mariage. Beaucoup pensent même que le modèle matrimonial est typiquement  hétéro et que cela, ils n’en veulent pas. Des positions de refus de la famille s’expriment. Mais ceux qui réclament le mariage sont plutôt les partisans du modèle de la famille formée d’une couple avec des enfants. On ne peut pas à la fois défendre le mariage et s’opposer à ceux qui le défendent aussi. On ne peut pas à la fois combattre le mariage homo revendiqués par des homos et en appeler aux homos qui combattent le mariage en général (voire luttent pour un autre modèle que celui de la famille). Il faudrait accepter que les homos ne sont pas une population unitaire, ignorant la différence et l’altérité. Drôle de fantasme que de penser qu’ils partagent tous le même avis
5. Pour conclure, je reprends une idée que j’ai déjà développée ailleurs. D’une part, le fait que les homos vivent aujourd’hui au grand jour (enfin de plus en plus) leur donne la possibilité d’unions au moins aussi stables que celle des hététos ; en outre, de fait, il y a des « familles recomposées » homoparentales ; d’autre part les aménagements de la loi sur la famille qui en rabat, pour des questions de justice, sur la présomption de paternité, les lois et la jurisprudence sur l’adoption plénière qui substituent les parents adoptifs aux géniteurs qui ne sont plus considérés comme parents ; voilà qui me semble interdire de maintenir sans coup férir qu’une famille, c’est obligatoirement un papa et une maman géniteurs et des enfants. Peut-être la loi est d’ores et déjà allée trop loin. Je doute qu’il soit possible ni souhaitable de revenir en arrière. Du coup, le mariage homo ne me semble pas tant introduire de nouveauté que cela. Il me paraît dans la logique même de ce que la loi a affirmé en matière de couples et de filiation, héritant grandement de la conception chrétienne d’ailleurs (interdit de la polygamie, et plus radicalement restriction à deux adultes maximum la source de la famille, respect de la liberté des conjoints et protection de ceux-ci, reconnaissance de la dimension juridico-sociale de l’institution familiale, etc).

samedi 10 novembre 2012

Dans son indigence (32ème dimanche B)


La pression monte. Alors que se termine le chapitre 12 de l’évangile, on voit bien que chaque prise de parole est une agression d’un camp contre un autre. La liturgie nous fait lire les pièges tendus à Jésus. Entre l’évangile de dimanche dernier et celui d’aujourd’hui, on a sauté quelques phrases et notamment la posture où Jésus se tient qui cherche querelle.
Nous avions fini avec ces mots : « Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque pleine de sens, lui dit : "Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu." Et nul n'osait plus l'interroger. » Alors, devant ce que l’on peut imaginer comme un silence gêné ou peut-être un brouhaha, Jésus en rajoute une couche : « Prenant la parole, Jésus disait en enseignant dans le Temple : "Comment les scribes peuvent-ils dire que le Christ est fils de David ?" » Et le voilà parti dans un conflit des interprétations. Car il est bien évident que le Messie est Fils de David. L’évangile de Marc le sait ; il nous a présenté Bartimée qui appelle : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi » Jésus n’avait rien trouvé à redire. C’était juste un chapitre plus haut !
Après un raisonnement qui montre la limite d’une telle nomination, on se tourne une nouvelle fois vers la foule pour jauger sa réaction : « la foule nombreuse l’écoutait avec plaisir. »
Le texte enchaîne : « Il disait encore dans son enseignement : " Gardez-vous des scribes qui se plaisent à circuler en longues robes, à recevoir les salutations sur les places publiques… ». Nouvelle dénonciation, et même attaque, de la part de Jésus.
Ce qui est curieux, c’est que Jésus n’attaque jamais ceux qui sont évidemment des pécheurs. Ils attaquent ceux qui sont données pour Juifs observants, lecteurs et spécialistes des Ecritures, pharisiens, scribes, maître de la loi, alors même qu’il est lui-même juif observant, les sacrifices en moins, connaisseur des Ecritures et maître dans leur interprétation.
Les protagonistes du procès et de la condamnation sont réunis. A dire vrai, le procès a déjà commencé, et celui qu’on n’entendra pas se défendre, muet comme la brebis devant le tondeur, expose sa défense, mieux, il n’a rien à défendre, il expose ce qu’il croit, ce qu’il est, sa vie, sa raison d’être, l’amour dont l’aime le Père.
Il est bien sûr impossible de reconstituer ce qui se passe dans la tête de Jésus, et ce n’est pas certain que cela aurait quelque intérêt. Force est de constater qu’il passe en deux phrases de la querelle à l’admiration, au point que l’on se demande si Marc a correctement rédigé son texte. Principe de la juxtaposition, sans expression d’un lien logique quelconque, ce que les grammairiens appellent l’asyndète. La veuve lui apparaît comme le contraire de ceux dont il appelait à ce que l’on se méfie, pharisiens, scribes et docteurs.
Qu’a-t-elle qu’ils n’ont pas ? Rien. Justement, elle n’a rien, elle n’a que son indigence, son manque. Le mot grec est hysterèsin, le besoin, le manque, de la même famille que utérus. Quand on sait, on n’apprend plus, on est plein de tas de choses, de soi. Elle, elle est prête à recevoir, et même ce qu’elle aurait, elle le donne pour être plus vide encore, pour n’avoir plus rien, pour ne pouvoir plus que recevoir. Elle est passé du désir de son homme au désir du trésor du temple.
Cette femme est parabole de la vie avec Dieu. Cette femme tend à Jésus un miroir de sa propre aventure spirituelle. Le fils se tient dans la position d’abandon où il reçoit tout du Père qui le fait vivre,  où il reçoit l’Esprit du Père qui devient dans cette donation, son Esprit.
Et remarquez que si les adversaires de Jésus sont ici les plus honorables des croyants, ce n’est sans doute pas parce que Jésus dénoncerait la tartufferie. Ils ne seraient pas respectables s’ils étaient hypocrites. Ce qu’ils ont, ce qu’ils ont de meilleur, ce dont ils sont pleins au point de déborder, ne pouvons plus rien accueillir de plus, surtout pas les propos de Jésus, qu’ils ne peuvent pas avaler au point de le livrer aux Romains, ce qu’ils ont de trop, c’est leur foi.
La foi, disons, les pratiques et connaissances religieuses, empêchent d’entendre ce que Jésus a à dire. C’est incroyable, mais c’est ainsi. Pendant des siècles, pour ne pas entendre cette leçon, on a compris que Jésus dénonçait le judaïsme prétendu obtus. Mais si nous ne pouvons plus parler ainsi, alors, Jésus pourrait nous dénoncer nous-mêmes, les croyants. Non que nous ferions mal, au contraire, mais que nous serions pleins, plus prêts à rien changer, pleins de nous-mêmes, satisfaits, pleins de nos traditions, de nos certitudes, qui nous empêchent peut-être de croire, au moins de transmettre la foi.
Si ce n’est pas un hasard que le manque de la femme soit dit par un mot qui exprime sa féminité, alors, ce que nous pourrions entendre, c’est que les males qui confisquent le pouvoir sont renvoyés à leur suffisance comme adversaires invétérés de Jésus. (Si l’on peut dire, il y a des femmes qui sont males, qui n’ont besoin de rien. Il ne suffit pas de porter une jupe, avait dit l’archevêque de Paris, il faut, dirais-je n’avoir rien, ni dans la tête, ni dans les mains, ni dans le cœur, pour être à l’image de Jésus qui reçoit tout, qui vit de recevoir seulement, comme cette pauvre veuve.

De là à dire que nos traditions nous remplissent au point que nous ne savons plus accueillir ce qui pourrait être le souffle de l’Esprit dans notre Eglise, par exemple dans l’ordination des femmes, il n’y a qu’un pas. Je laisse à chacun la responsabilité de le franchir ou non.

jeudi 8 novembre 2012

L'institution du mariage


Le mariage existe avant l'Eglise, laquelle ne le décrète sacrement qu'aux XIIe-XIIIe. Ce faisant, notamment, elle protège la liberté, en particulier des femmes, même si aujourd'hui, cela ne nous apparaît plus tel.
La connexion du mariage avec la (présomption de) paternité, voulue encore par les Révolutionnaires, est peu à peu démontée, surtout avec les réformes des années 70 (Doyen Carbonnier). Il fallait supprimer ce qui apparaissait désormais comme une inégalité entre les enfants légitimes et naturels. (Ces qualificatifs qui nous paraissent curieux montrent combien nous avons changé de mentalité !) Il est étrange par exemple qu'une fille-mère, comme l'on disait, et son ou ses enfants n'étaient pas considérés comme une famille. La preuve, elle était fille, et non mère voire mère célibataire comme on dit aujourd'hui. En revanche, un couple qui n'avait pas d'enfant était une famille.
Au fil des décennies, le mariage se comprend de plus en plus fondé par le couple. Et même dans les préparations mariage organisées par l'Eglise, il me semble que l'on donne pas mal de place au couple, sans bien sûr omettre la place des enfants.
Ainsi, l'union matrimoniale (pourquoi donc l'appeler ainsi ? Cela ne se comprend que parce que la mère est le socle d'une institution que consolide, voire parachève, si ce n'est colmate, la présomption de paternité) change de sens selon les époques, selon l'apparition, pour le meilleur et pour le pire, de la notion de personne, puis de sujet, puis d'individu.
La question du mariage gay doit être située dans ce parcours des compréhensions de ce qu'est un homme, une femme, et de leur union (je ne parle pas d'évolution parce que je ne suis pas certain qu'il y ait progrès d'un modèle à l'autre, mais seulement différence de manière de se concevoir dans le monde et la société).
Il est bien évident que lorsque la femme n'est plus comprise comme inférieure à l'homme, mineure, le mariage change de sens. Il est tout aussi évident que dès lors que l'homosexualité n'est plus taboue, cela change aussi la compréhension que l'on a de l'homme et de la femme. L’homosexualité n’est plus pénalisée, elle n’est plus considérée comme une maladie. Du coup, elle ne peut qu’avoir une place autre, et nouvelle, dans la société.
Les évêques en appellent à une anthropologie (philosophique et non de sciences humaines) qui dirait un invariant de l'homme, son essence. Pourquoi pas. Mais une telle anthropologie existe-t-elle ? N'y a-t-il pas toujours, en contexte pluraliste et mondialisé comme le nôtre, que des anthropologies ? Pas sûr que l'on puisse se mettre d'accord sur une essence de l'homme. Le deuil du savoir absolu n’est toujours pas fait. Et ce n’est pas une question de révélation, comme dirait la théologie classique, mais de morale naturelle ! Et pourtant, il est indispensable que les nations se mettent d'accord sur ce qu'elles font, peuvent faire, laissent faire ou non.
Une éthique planétaire me semble jouable de manière plus pragmatique que théorique. Les fondements d'une telle éthique ne peuvent pas être une anthropologie dès lors qu'il y en a plusieurs, une philosophie. On peut en revanche s'accorder sur ce que l'on estime ensemble impératif, quelles que soient les motivations philosophiques des uns et des autres, sur tel ou tel interdit ou droit.
C'est une tâche infinie, jamais totalement possible. L'accord parfait n'est pas possible. Le débat Ratzinger Habermas portait aussi là dessus.