samedi 23 février 2013

L'Eglise d'après Vatican II


Présenter en quelques minutes l’Eglise selon Vatican II oblige non seulement à des raccourcis mais aussi à des omissions. Puissent ceux-ci ne pas altérer la justesse de la présentation des textes. D’un certain point de vue, et ainsi que le pensait Paul VI lui-même, l’Eglise est le thème principal si ce n’est unique de tout le concile. Presque tous les documents apportent un éclairage sur ce que l’on entend par Eglise. Deux constitutions le font plus explicitement, Lumen Gentium et Gaudium et spes. On ne devra pas écarter la lecture de tel ou tel décret ou déclaration, en particulier sur l’œcuménisme, la charge pastorale des évêques, le ministère et la vie des prêtres, la vie religieuse, l’activité missionnaire, l’apostolat des laïcs et la liberté religieuse (on vient de citer neuf des seize textes !). Pour les lignes qui suivent, la constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen gentium sert de fil conducteur.
Pour définir l’Eglise, il est pratique et habituel de parler en termes institutionnels. Or le concile ne recourt pas d’abord à un style juridique, comme cela était envisagé par le schéma préparatoire, déterminant par exemple les rapports aux autres institutions ou aux Etats, ce qui détermine la qualité de membre de l’Eglise, la description de son organisation. Parler de l’Eglise c’est dire sa signification dans la volonté de salut et d’amour de Dieu pour tous les hommes, c’est développer un discours proprement théologique. Les Ecritures et les Pères de l’Eglise sont des références obligées.
Ainsi, l’Eglise se comprend par sa mission. Elle n’a pas de sens en soi, mais seulement par rapport à celui qui l’envoie et ceux auxquels elle est envoyée. Elle n’importe pas comme telle sinon en ce qu’elle est chargée de manifester le Christ. A la suite du Christ qui s’est vidé de lui-même, elle doit disparaître, ne chercher nullement la gloire, c’est-à-dire la visibilité en ce monde, pour que seul son Seigneur soit porté à la connaissance d’un plus grand nombre.
L’Eglise est ainsi convoquée par Dieu pour être dans le monde le signe et le moyen du Royaume, le sacrement du salut. La vie et la prédication de Jésus que concentre le mystère pascal sont ce qu’elle annonce autant que ce qui la suscite. Elle sait qu’elle ne peut pas compter sur ses propres forces pour remplir sa mission : comment témoigner du Dieu trois fois saint lorsque l’on est dans le monde ? Animée par l’Esprit, elle demeure fidèle à sa mission, et sainte parce qu’elle reçoit de Dieu d’être sanctifiée, renouvelée à son image.
L’Eglise, dans le même temps, ne peut se comprendre indépendamment du monde auquel elle est envoyée, l’humanité qui est sa chair. Si vis-à-vis il y a entre l’Eglise et le monde, c’est que la chrétienté comme idéal d’une Eglise monde est délaissé en faveur d’un dialogue dans lequel chacun des partenaires apprend de l’autre. L’Eglise ne cherche qu’à se mettre au service de l’humanité ainsi que son Seigneur l’y a appelée (GS 3).
Ce beau programme se heurte cependant à la dure réalité de l’histoire, aux erreurs, à la fragilité et au péché dans l’Eglise. Depuis les origines l’Eglise connaît des divisions ; Pierre, qui représente les Douze, c’est-à-dire tout le peuple de Dieu, est un traître et après lui, tous les membres de l’Eglise sont pécheurs. Il y a les fautes que l’on peut imputer à l’Eglise comme telle et pas seulement à tel ou tel de ses membres, l’appât du pouvoir, de la richesse et des honneurs et les luttes violente qu’il entraîne, etc. Il y a tout simplement la contingence historique ; comment porter dans la fluctuation des temps une parole confessée éternelle ? Une pastorale, bonne un temps, peut devenir un frein voire un empêchement quelques décennies plus tard ou sous l’effet de modifications dont personne n’a conscience sur le moment. Vatican II prend en compte l’historicité de l’Eglise et, repérant ses évolutions légitimes ou non, sort d’une vision seulement idéale où l’Eglise ne serait que ce qu’elle doit être.
Héritées de l’histoire, les divisions de l’Eglise obligent à se demander qui est la véritable Eglise ? Qu’est-ce qu’est cette véritable Eglise ? Où la trouve-t-on ? Faut-il penser que toutes les Eglises se valent, et qu’aucune ou toutes peuvent se targuer d’être fidèles à Jésus ? Comment traduire le n° 8 ? Comme le propose le cardinal Ratzinger et la traduction en ligne sur le site du Saint-Siège : « Cette Église comme société constituée et organisée en ce monde, c’est dans l’Église catholique qu’elle subsiste. » ? Rien n’est moins sûr, y compris littéralement. On doit sans doute lire : « Cette Église, comme société constituée et organisée en ce monde, subsiste dans l’Église catholique » voire tout simplement se trouve dans l’Eglise catholique. Il semble clair que le concile n’a pas voulu identifier purement et simplement Eglise catholique telle que nous la connaissons et Eglise catholique au sens du credo. L’Eglise une sainte catholique et apostolique réalisée dans l’histoire ne se trouve pas exclusivement dans l’Eglise catholique romaine que nous connaissons, telle que nous la connaissons.
L’unité de l’Eglise ne signifie pas uniformité. Elle n’en est pas moins une exigence indépassable si cette unité est celle qui préfigure l’unité du genre humain. L’Eglise n’est pas une, puisqu’elle est divisée ; elle n’est pas sainte, puisque tant de fautes peuvent lui être imputées. La confession de foi paraît être contredite alors même qu’elle est réaffirmée, sans cesse, par le concile et tous les chrétiens le dimanche. Recourant à un terme historiquement chargé et comme banni chez les catholiques, est reconnu que sainteté ne s’oppose pas seulement à rénovation, mais encore à réforme (UR 6).
Pourquoi donc penser l’Eglise, pourquoi ne peut-on pas être chrétien tout seul ? Dieu s’adresse certes à chaque homme, mais personne n’existe seul. C’est au sein d’une communauté que nous sommes nés et que nous vivons. C’est une société qu’il faut sans cesse convertir à l’évangile pour enrayer la violence et les injustices. L’Eglise est ainsi bibliquement désignée comme peuple de Dieu, où chacun est appelé à la même dignité, celle de son baptême et de sa confirmation, celle de la vocation de tous à la sainteté (LG 39-40) et Marie constitue le modèle de cette sainteté ecclésiale (LG chap. 8).
Si l’on cherche à savoir qui est membre de ce peuple, on est confronté à des exigences contradictoires ; autant la connaissance de Jésus-Christ que scellent le baptême et la confirmation paraît nécessaire, autant il est évident que tous les justes, y compris sont qui ont vécu avant la résurrection du Seigneur, dès lors qu’ils ont voulu et œuvrer à la grandeur de la dignité humaine, croyants ou non, sont membres du peuple saint.
Après seulement, il est possible d’envisager les différents statuts dans l’Eglise. Tous, laïcs comme clercs, constituent le peuple sacerdotal qui se tient devant Dieu ; tous, ensemble, ont une compréhension de ce qu’est la vie dans l’Esprit, tous, ensemble participent à ce que l’on appelle le sens de la foi des fidèles.
Dans l’histoire ‑ comment pourrait-il en aller autrement ? ‑, l’Eglise a besoin de se structurer, de s’organiser. Les ministères, les rites, les textes qui expriment la foi, etc., ne sont pas sortis tout faits de la tête de Jésus ni ne sont une manipulation de la divine providence ou de l’Esprit saint ! Ils sont l’interprétation que l’on fit de l’enseignement et de la vie de Jésus, de sa mort et de sa résurrection, dans la nécessité où l’on était de répondre à tel ou tel défi, Mais l’histoire ne fait pas qu’enregistrer ce qui se passe ; elle façonne les hommes et les cultures. De sorte, que même en la rejetant, on ne peut échapper au passé.
Nous héritons ainsi de ministères qui sont pensés comme ce qui organise l’Eglise, autrement dit la gouverne, l’enseigne et la sanctifie. Il est explicitement dit que ces ministères ne donnent aucune suprématie dans l’Eglise si ce n’est celle d’être serviteur.
De même que l’Eglise, ce ne sont pas les clercs, mais tout le peuple de Dieu au service duquel des ministres sont ordonnés, de même l’Eglise, ce n’est pas une multinationale dont les diocèses seraient les succursales. L’Eglise existe dans et à partir des Eglises locales, et l’évêque de Rome n’en est pas le patron, mais celui qui a la charge de veiller à l’unité et la charité entre tous.
Les conséquences sont importantes pour la manière de l’Eglise d’être gouvernée. On voit bien que si personne ne tient la barre, les risques de divisions, de clans se multiplient, selon des intérêts fort peu évangéliques, parfois nationalistes. Ceci dit, la responsabilité confiée à un seul n’est pas forcément autocratie, à condition notamment que le jeu des conseils remplisse son rôle. Dans la paroisse, comme dans le diocèse, comme entre les diocèses, la collégialité est le moyen que l’Eglise prétend être sien pour déterminer le meilleur chemin. Il faudrait plutôt parler de synodalité si le jeu des conseils ne concerne pas que des pairs, mais permet à chaque chrétien de faire entendre légitiment sa voix. Il ne suffit pas de dire, comme certains cardinaux que l’on peut, non responsable dans l’Eglise, voire stigmatisé, être beaucoup plus sain qu’eux, faire beaucoup plus de bien à l’Eglise. Pour que de tels propos ne soient pas démagogiques ou populistes, il faut qu’ils aient une traduction institutionnelle.
De même que l’Eglise du ciel et l’Eglise périgrinante sont une, de même, on ne peut opposer Eglise de l’Esprit et Eglise institution. En effet, l’institution est ce qui garantit, ou bien est là pour garantir, le droit de tous, notamment ceux qui n’ont pas le pouvoir, qu’il s’agisse du pouvoir du l’institution-même, de l’agent, de la force, etc.
Compte-tenu de la place qu’a pris la papauté dans l’Eglise catholique, en particulier au premier concile du Vatican, il est plus difficile qu’il y paraît d’articuler collégialité et primauté de l’évêque de Rome, principe d’unité et principe de catholicité. On peut noter que souvent, en effet, catholique ne désigne pas l’accord et l’unité de toutes les Eglises, mais ce que le siège romain enjoint à toutes les Eglises ! Lors de Vatican II, le débat fut rude, certains redoutant autant que le diable, une collégialité qui viendrait limiter le pouvoir primatial. L’épisode de la semaine noire, la dernière de la troisième session, en novembre 64, concentre les désaccords. Paul VI impose une « note explicative » au moment-même où la constitution sur l’Église est votée, sans qu’il soit possible d’en discuter. Des amendements de dernière minute sont introduits dans le texte sur l’œcuménisme, et à la suite d’un recours de la minorité devant le tribunal du Concile, le vote sur la liberté religieuse est reporté.
Avec le pouvoir primatial, c’est notamment l’infaillibilité de l’Eglise qui est en jeu. Vatican I avait parlé de l’infaillibilité du Pape, tout en précisant qu’elle dérivait de celle, traditionnelle, de l’Eglise. Que signifie cette infaillibilité alors que l’on juge aujourd’hui que l’Eglise a changé d’avis, par exemple sur l’œcuménisme, la liberté religieuse, la peine de mort, la guerre sainte ? Faut-il recourir au magistère de l’évêque de Rome, ou bien le sens de la foi de l’Eglise ne permet-il pas de rendre compte de ce que, en suivant Jésus, l’Eglise témoigne infailliblement que l’on ne peut pas errer.



Quelques citations à la source des lignes ci-dessus.
1. Le but de la Constitution sur l’Église
Le Christ est la lumière des peuples ; réuni dans l’Esprit Saint, le saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes les créatures la bonne nouvelle de l’Évangile répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Église (cf. Mc 16, 15). L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de mettre dans une plus vive lumière, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l’enseignement des précédents Conciles, sa propre nature et sa mission universelle. […]
2. Le dessein universel de salut du Père éternel
Le Père éternel par la disposition absolument libre et mystérieuse de sa sagesse et de sa bonté a créé l’univers ; il a voulu élever les hommes à la participation de la vie divine ; devenus pécheurs en Adam, il ne les a pas abandonnés, leur apportant sans cesse les secours salutaires, en considération du Christ rédempteur, « qui est l’image du Dieu invisible, premier-né de toute la création » (Col 1, 15). Tous ceux qu’il a choisis, le Père, avant tous les siècles, les « a distingués et prédestinés à reproduire l’image de son Fils qui devient ainsi l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29). Et tous ceux qui croient au Christ, il a voulu les convoquer dans la sainte Église qui, annoncée en figure dès l’origine du monde, merveilleusement préparée dans l’histoire du peuple d’Israël et de l’ancienne Alliance, établie enfin dans ces temps qui sont les derniers, s’est manifestée grâce à l’effusion de l’Esprit Saint et, au terme des siècles, se consommera dans la gloire. Alors, comme on peut le lire dans les saints Pères, tous les justes depuis Adam, « depuis Abel le juste jusqu’au dernier élu » se trouveront rassemblés auprès du Père dans l’Église universelle.
4. La sanctification de l’Église par le Saint-Esprit
C’est lui, l’Esprit de vie, la source d’eau jaillissante pour la vie éternelle (cf. Jn 4, 14 ; 7, 38-39), par qui le Père donne la vie aux hommes que le péché avait tués, en attendant de ressusciter dans le Christ leur corps mortel (cf. Rm 8, 10-11). L’Esprit habite dans l’Église et dans le cœur des fidèles comme dans un temple (cf. 1 Co 3, 16 ; 6, 19), en eux il prie et atteste leur condition de fils de Dieu par adoption (cf. Ga 4, 6 ;Rm 8, 15-16.26). Cette Église qu’il introduit dans la vérité tout entière (cf. Jn 16, 13), et à laquelle il assure l’unité de la communauté et du ministère, il bâtit et la dirige grâce à la diversité des dons hiérarchiques et charismatiques, il l’orne de ses fruits (cf. Ep 4, 11-12 ; 1 Co 12, 4 ; Ga 5, 22). Par la vertu de l’Évangile, il fait la jeunesse de l’Église et la renouvelle sans cesse, l’acheminant à l’union parfaite avec son époux. L’Esprit et l’Épouse, en effet, disent au Seigneur Jésus : « Viens» (cf. Ap 22, 17). Ainsi l’Église universelle apparaît comme un « peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit Saint ».
8. C’est là l’unique Église du Christ, dont nous professons dans le symbole l’unité, la sainteté, la catholicité et l’apostolicité, cette Église que notre Sauveur, après sa résurrection, remit à Pierre pour qu’il en soit le pasteur (Jn 21, 17), qu’il lui confia, à lui et aux autres Apôtres, pour la répandre et la diriger (cf. Mt 28, 18, etc.) et dont il a fait pour toujours la « colonne et le fondement de la vérité » (1 Tm 3, 15). Cette Église comme société constituée et organisée en ce monde, c’est dans l’Église catholique qu’elle subsiste, gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques qui sont en communion avec lui, bien que des éléments nombreux de sanctification et de vérité se trouvent hors de sa sphère, éléments qui, appartenant proprement par le don de Dieu à l’Église du Christ, portent par eux-mêmes à l’unité catholique.
10. Le sacerdoce commun
Le Christ Seigneur, grand prêtre d’entre les hommes (cf. He 5, 1-5) 1-5) a fait du peuple nouveau « un Royaume, des prêtres pour son Dieu et Père » (Ap 1, 6 ; 5, 9-10). Les baptisés, en effet, par la régénération et l’onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, de façon à offrir, par toutes les activités du chrétien, autant d’hosties spirituelles, en proclamant les merveilles de celui qui, des ténèbres, les a appelés à son admirable lumière (cf. 1 P 2, 4-10). C’est pourquoi tous les disciples du Christ, persévérant dans la prière et la louange de Dieu (cf. Ac 2, 42-47), doivent s’offrir en victimes vivantes, saintes, agréables à Dieu (cf. Rm 12, 1), porter témoignage du Christ sur toute la surface de la terre, et rendre raison, sur toute requête, de l’espérance qui est en eux d’une vie éternelle (cf. 1 P 3, 15).
12. Le sens de la foi et les charismes dans le peuple chrétien
Le Peuple saint de Dieu participe aussi de la fonction prophétique du Christ ; il répand son vivant témoignage avant tout par une vie de foi et de charité, il offre à Dieu un sacrifice de louange, le fruit de lèvres qui célèbrent son Nom (cf. He 13, 15). La collectivité des fidèles, ayant l’onction qui vient du Saint (cf. 1 Jn 2, 20.27), ne peut se tromper dans la foi ; ce don particulier qu’elle possède, elle le manifeste moyennant le sens surnaturel de foi qui est celui du peuple tout entier, lorsque, « des évêques jusqu’aux derniers des fidèles laïcs », elle apporte aux vérités concernant la foi et les mœurs un consentement universel. Grâce en effet à ce sens de la foi qui est éveillé et soutenu par l’Esprit de vérité, et sous la conduite du magistère sacré, pourvu qu’il lui obéisse fidèlement, le Peuple de Dieu reçoit non plus une parole humaine, mais véritablement la Parole de Dieu (cf. 1 Th 2, 13), il s’attache indéfectiblement à la foi transmise aux saints une fois pour toutes (cf. Jude 3), il y pénètre plus profondément par un jugement droit et la met plus parfaitement en œuvre dans sa vie.
16. Les non-chrétiens
Enfin, pour ceux qui n’ont pas encore reçu l’Évangile, sous des formes diverses, eux aussi sont ordonnés au Peuple de Dieu et, en premier lieu, ce peuple qui reçut les alliances et les promesses, et dont le Christ est issu selon la chair (cf. Rm 9, 4-5), peuple très aimé du point de vue de l’élection, à cause des Pères, car Dieu ne regrette rien de ses dons ni de son appel (cf. Rm 11, 28-29). Mais le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. Et même des autres, qui cherchent encore dans les ombres et sous des images un Dieu qu’ils ignorent, de ceux-là mêmes Dieu n’est pas loin, puisque c’est lui qui donne à tous vie, souffle et toutes choses (cf. Ac 17, 25-28), et puisqu’il veut, comme Sauveur, amener tous les hommes au salut (cf. 1 Tm 2, 4). En effet, ceux qui, sans qu’il y ait de leur faute, ignorent l’Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d’un cœur sincère et s’efforcent, sous l’influence de sa grâce, d’agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, eux aussi peuvent arriver au salut éternel.
18. Le Christ Seigneur, pour assurer au Peuple de Dieu des pasteurs et les moyens de sa croissance, a institué dans son Église divers ministères qui tendent au bien de tout le corps. En effet, les ministres qui disposent du pouvoir sacré sont au service de leurs frères, pour que tous ceux qui appartiennent au Peuple de Dieu et jouissent par conséquent, en toute vérité, de la dignité chrétienne, puissent parvenir au salut, dans leur effort commun, libre et ordonné, vers une même fin.
22. Le collège épiscopal et son chef
De même que saint Pierre et les autres Apôtres constituent, de par l’institution du Seigneur, un seul collège apostolique, semblablement le Pontife romain, successeur de Pierre et les évêques successeurs des Apôtres, forment entre eux un tout. Déjà la plus antique discipline en vertu de laquelle les évêques établis dans le monde entier vivaient en communion entre eux et avec l’évêque de Rome par le lien de l’unité, de la charité et de la paix, et de même la réunion de Conciles, où l’on décidait en commun de toutes les questions les plus importantes, par une décision que l’avis de l’ensemble permettait d’équilibrer, tout cela signifie le caractère et la nature collégiale de l’ordre épiscopal.
23. Les relations à l’intérieur du collège
L’unité collégiale apparaît aussi dans les relations mutuelles de chacun des évêques avec les Églises particulières et avec l’Église universelle. Le pontife romain, comme successeur de Pierre, est le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité qui lie entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles. Les évêques sont, chacun pour sa part, le principe et le fondement de l’unité dans leurs Églises particulières ; celles-ci sont formées à l’image de l’Église universelle, c’est en elles et par elles qu’existe l’Église catholique une et unique. C’est pourquoi chaque évêque représente son Église, et, tous ensemble, avec le pape, représentent l’Église universelle dans le lien de la paix, de l’amour et de l’unité.
32. La dignité des laïcs comme membres du Peuple de Dieu
[…] Il n’y a donc qu’un Peuple de Dieu choisi par Lui : « Il n’y a qu’un Seigneur, une foi, un baptême » (Ep 4, 5). Commune est la dignité des membres du fait de leur régénération dans le Christ ; commune la grâce d’adoption filiale ; commune la vocation à la perfection ; il n’y a qu’un salut, une espérance, une charité indivisible. Il n’y a donc, dans le Christ et dans l’Église, aucune inégalité qui viendrait de la race ou de la nation, de la condition sociale ou du sexe, car « il n’y a ni Juif ni Grec, il y a ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, vous n’êtes tous qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3 ; 28 grec ; cf. Col 3, 11).
Si donc, dans l’Église, tous ne marchent pas par le même chemin, tous, cependant, sont appelés à la sainteté et ont reçu une foi qui les rends égaux dans la justice du Christ (cf. 2 P1, 1).


Gaudium et spes 3. Le service de l’homme
1. De nos jours, saisi d’admiration devant ses propres découvertes et son propre pouvoir, le genre humain s’interroge cependant, souvent avec angoisse, sur l’évolution présente du monde, sur la place et le rôle de l’homme dans l’univers, sur le sens de ses efforts individuels et collectifs, enfin sur la destinée ultime des choses et de l’humanité. Aussi le Concile, témoin et guide de la foi de tout le Peuple de Dieu rassemblé par le Christ, ne saurait donner une preuve plus parlante de solidarité, de respect et d’amour à l’ensemble de la famille humaine, à laquelle ce peuple appartient, qu’en dialoguant avec elle sur ces différents problèmes, en les éclairant à la lumière de l’Évangile, et en mettant à la disposition du genre humain la puissance salvatrice que l’Église, conduite par l’Esprit Saint, reçoit de son Fondateur. C’est en effet l’homme qu’il s’agit de sauver, la société humaine qu’il faut renouveler. 

Unitatis redintegratio 4
au cours de réunions de chrétiens de diverses Églises ou communautés, organisées dans un esprit religieux, le « dialogue » mené par des experts bien informés, où chacun explique plus à fond la doctrine de sa communauté et montre de façon claire ce qui la caractérise. Par ce dialogue, tous acquièrent une connaissance plus conforme à la vérité, en même temps qu’une estime plus juste de l’enseignement et de la vie de chaque communauté. De la même manière, ces communautés viennent à collaborer plus largement à toutes sortes d’entreprises qui, répondant aux exigences de toute conscience chrétienne, contribuent au bien commun. On peut aussi, là où c’est permis, se réunir pour une prière unanime. Enfin tous examinent leur fidélité à la volonté du Christ par rapport à l’Église, et entreprennent, comme il le faut, un effort soutenu de rénovation et de réforme.

Expérience de Dieu ? (2ème dim. de carême)


L’évangile de la transfiguration (Lc 9,28-36) présente une scène assez unique, même si l’on peut la comparer à d’autres théophanies, à d’autres manifestations de Jésus dans toute l’ampleur de son être, telle la marche sur les eaux. Moins encore que celle-ci, la transfiguration relève d’une description, de sorte que le tour narratif doit impérativement être lu au second degré, ou alors on baigne en pleine mythologie.
Assurément, quelque chose s’est passé dans l’histoire de ces quelques très proches de Jésus, comme l’évidence incompréhensible de son identité. Cet homme, qui est en tout comme les autres, n’est cependant pas un homme comme les autres. Son humanité ne suffit pas à dire qui il est.
Certes, il en va ainsi pour chacun si la vocation humaine est la divinité. Mais enfin, cet homme n’est manifestement, n’est pas dans la manifestation de son être, dans sa transfiguration, appelé à la divinité comme les autres. Il est celui par qui les autres reçoivent la divinité.
Une montagne, bien sûr, lieu privilégié pour les manifestations du divin. Il y a de la lumière, de la blancheur, index de la pureté, de la sainteté. Moïse et Elie sont présents, la loi et les prophètes se sont rassemblés pour l’encadrer. Les éléments de la description appellent un sens qui dépasse la facticité.
Que l’on ne puisse pas en savoir factuellement beaucoup plus que la réalité de ce moment dans la vie de Pierre, Jacques et Jean, le songe qui les prend en est le sceau, garantie autant que fermeture. On n’entre pas dans la rencontre du Dieu vivant avec une caméra, en voyeur, pour faire un reportage. Il n’y a rien à voir quand bien même la vue et l’ouïe, et tous les sens sont convoquées ; c’est qu’il s’agit de dire l’indicible, l’inouï, l’invisible. Les disciples qui furent les seuls présents ne dirent rien à personne.
Nous pourrions lire cet évangile non seulement comme un moment charnière de la manifestation de Jésus à ses premiers disciples, mais comme le modèle de la rencontre fidèle avec Jésus.
Aujourd’hui, si nous sommes disciples, ce n’est pas seulement parce que nous avons entendu parler de Jésus, aussi nécessaire que soit l’annonce : la foi naît d’une prédication, d’une écoute. Mais Jésus n’est pas pour nous disciples seulement un homme de Palestine, il y a deux mille ans. Il n’est pas seulement un homme formidable, modèle de vie et d’action, comme Luther-King ou François d’Assise.
Nous pouvons aimer la vie de François et de tant d’autres, chrétiens ou non, au point qu’ils sont comme nos compagnons de route, dont nous connaissons par cœur les écrits et la pensée, les rencontres et aventures. Cela n’est pas ce que nous vivons avec Jésus. Ou du moins, nous vivons cela et encore autre chose avec Jésus. Il est pour nous assurément le compagnon vivant, le Vivant, mais aussi celui qui fait vivre. Il est celui qui fait vivre parce qu’il est le Vivant. Il est celui qui fait passer à la vie parce que non seulement il est passé de la mort à la vie, passant considérable, mais parce qu’il fait passer à la vie, passeur considérable.
Comment le savons-nous ? Pour certains d’entre nous, il y eut le moment, le kairos d’une conversion. Pour d’autres, la joie de se tenir en sa présence, tout simplement dans le silence, la force, reçue de lui encore, de veiller une heure en sa présence ou quelques minutes seulement. A moins qu’il ne s’agisse de ce moment de solidarité extrême, où serrant en nos bras l’un de ces petits qui sont les siens, c’est lui, assurément que nous avons secouru. A moins encore qu’il ne s’agisse de l’extase, sortie de nous-mêmes, que provoque la beauté, la fulgurance du poème, le transport de la musique, la proposition d’être au monde de la toile, du roman ou du film. A moins enfin, qu’il ne s’agisse de la contemplation de la vérité à travers le labeur obscur de l’intelligence.
Que ces moments soient repérables ou non, qu’ils aient existés ou non, une expérience du passage que le passeur considérable nous a fait traverser, de la mort à la vie. A le rencontrer nous sommes devenus vivants, un peu, un peu plus, un peu mieux, un peu autrement, un peu, quoi qu’il en soit, grâce à lui.
Le décrire ce moment, serait fumisterie, illusion et mensonge. On ne dit pas l’indicible, l’inouï, l’invisible. Comme les disciples gardèrent le silence et, de ce qu'ils avaient vu, ne dirent rien à personne, nous ne pouvons que nous taire. Si un temps viendra pour parler, ce sera pour dire que ce que vivons n’est pas ce que nous disons. Et pourtant, il ne cesse de nous faire passer. L’eucharistie en est le sacrement. Cela ne se connaît qu’aux morts que nous avons quittées.

jeudi 21 février 2013

Pédophilie et conclave


Une pétition demande au Cardinal Mahony de rester à la maison, c’est-à-dire de ne pas aller à Rome pour le prochain conclave. Le Cardinal est l’ancien évêque de Los Angeles, aujourd’hui à la retraire, auquel est reprochée sa mauvaise gestion des dossiers des prêtres pédophiles. Euphémisme, le Cardinal a protégé des prêtres pour qu’ils ne soient pas inquiétés par la justice.
Fait rarissime, son successeur, Mgr Jose Gomez, lui a retiré tout pouvoir pastoral (cf. les liens à la une du site internet de l’archidiocèse de Los Angeles et l'article de La Croix).
Deux ou trois autres Cardinaux sont dans la même situation, aux Etats-Unis encore, en Irlande et en Belgique.
La constitution apostolique promulguée par Jean-Paul II qui réglemente le conclave fait obligation à tous les Cardinaux de moins de 80 ans de siéger au conclave, sauf cas de maladie ou empêchement grave. On peut légitimement et aisément penser que la complicité avérée de prêtres pédophiles constitue un empêchement grave.
Dans le contexte actuel d’hyper-sensibilité au sujet, et dans le sillage de l’opération vérité et intransigeance voulue par Benoît XVI, compte-tenu de la publicité médiatique contemporaine et de la prise de parole publique des chrétiens, la participation de ce Cardinal et de deux ou trois autres est moralement peu soutenable voire insoutenable.
Personne dans le sacré collège n’aura le cran de décréter que l’empêchement est grave au point d’emmener une majorité de Cardinaux à refuser à leurs pairs coupables le droit de voter. Même le courageux Mgr Gomez ne pense pas possible que le Cardinal Mahony ne se rende pas au conclave. Ne reste plus qu’à espérer la repentance des Cardinaux complices.
Ce ne serait pas la moindre de leur demande de pardon aux victimes !

dimanche 17 février 2013

Vatican II contesté par les autorités de l'Eglise

Il paraît qu'il faut être progressiste pour penser que les autorités ecclésiales reviennent sur les affirmations du dernier concile. Certes pas tous les évêques, dira-t-on. Mais nous contesterons que ceux qui ne hurlent pas avec les loups se taisent bien souvent, trop souvent.
Il paraît qu'il faut être attaché à des débats dépassés, entendez des années 70, pour tenir à la distinction entre presbytéral et sacerdotal. C'est ce qui m'a été dit il y a déjà quelques temps.
Et voilà que je tombe sur quelques pages d'un homme autorisé que présentait dans les termes suivants le journal La Croix (en sept 2007) :


Si Bernard Sesboüé n'a jamais souffert « sérieusement » de suspicion dans son travail théologique, sans doute parce qu'il a longtemps été considéré comme « très classique, pour ne pas dire conservateur » du fait de son grand sens de la Tradition, il lui est arrivé de faire l'expérience que le métier de théologien demande du courage.
Ainsi, ses réflexions à propos des ministères « n'ont pas plu », et il pense que cela lui a valu d'être « beaucoup moins consulté » qu'auparavant par la Conférence des évêques de France. Cela lui est arrivé aussi à la Commission théologique internationale, quand il a dit « des choses qu'il ne fallait pas dire » : des « gaffes » lucides et volontaires, dont il revendique le droit pour un théologien.


C’est au plan de cet enseignement officiel que les choses apparaissent plus mélangées. Ch. Théobald a pu dire que l’attitude des interventions romaines à l’égard du Concile donnent depuis une vingtaine d’années « à l’ensemble du processus de réception le caractère d’un continuel « oui,… mais », c’est-à-dire d’un accord de fond non exempt d’une réticence discrète et corrective. »
Bien entendu, il n’est pas question de revenir sur les grandes affirmations conciliaires, mais la tentation demeure de leur donner une interprétation et leur réserver une mise en œuvre que l’on pourrait dire « aseptisée ». Les louanges régulièrement adressées au travail du Concile recouvrent souvent une attitude de maintien du statu quo. Prenons l’exemple de la collégialité épiscopale. Elle est souvent invoquée mais elle n’a pas réellement changé le mode de gouvernement de l’Eglise qui reste centralisé comme par le passé. Le Cardinal Kasper disait lui-même que les possibilités ouvertes par la collégialité épiscopale sont loin d’être exploitées.
La distinction entre collégialité affective et collégialité effective, intelligente et subtile, a pour effet de rendre inopérantes les conséquences pratiques de la collégialité dans le gouvernement universel de l’Eglise. Les grands problèmes doctrinaux qui se sont posés depuis le Concile ont été traités par la voie romaine. On a vu aussi la séquence des documents « encadrer », de manière stricte, la question de l’autorité doctrinale des conférences épiscopales.
Il faut enfin reconnaître que le déplacement des catégories opéré à Vatican II sur le ministère épiscopal et le ministère presbytéral, avec toutes ses nuances complexes, est encore loin d’être entré dans les mentalités. Nous constatons en 2010 une nette régression dans le domaine du vocabulaire courant : sacerdoce redevient le terme sujet au détriment de presbytérat. Après un premier temps d’une prise au sérieux de la distinction entre presbytérat et sacerdoce et de sa mise en œuvre dans les premiers documents, on constate un retour progressif et quasi inconscient aux catégories antérieures, en référence immédiate au concile de Trente. Le sacerdoce universel des fidèles risque de retomber dans l’oubli. Un vocabulaire pluri-centenaire ne s’oublie pas en deux ou trois générations




B. SesboüéDe quelques aspects de l’Eglise, DDB, Paris 2011, pp. 208-209

samedi 16 février 2013

Qui est Jésus pour être ainsi tenté ? (1er dim. de carême)


Jésus a une trentaine d’années. On ne sait rien de ces trente années. On peut se faire une idée de ce qu’il a vécu par ce qui est raconté après. Un homme de trente ans sur le point de se lancer dans une vie nouvelle. Le fils du charpentier, l’enfant de Nazareth, sort du rang et s’apprête à une vie publique.
Qu’est-ce qui lui passe par la tête ? Que lui prend-il ? Il faut sans doute que sa prière, sa connaissance des Ecritures, son analyse de la religion, ses attentes et celles qu’il perçoit dans la société lui aient donné quelques idées. Penser de façon originale, vivre sa foi de manière originale, mais dans la plus pure tradition, cela ne suffit pas à vous faire prendre le risque d’une nouvelle vie.
Qui suis-je pour penser avoir quelque chose à dire ? Qui suis-je pour penser que les plus remarquables des croyants sont souvent à côté de la plaque ? Au nom de quoi, de qui prendre la parole ? Pourquoi la veine prophétique dans laquelle je m’engage pour comprendre la parole de Dieu est-elle plus pertinente que l’institution du temple ? Pourquoi le Baptiste, dont je fus un disciple, ouvre un chemin qui doit cependant être dépassé ? Cette relation avec le Père, cette sensibilité aux hommes qui semblent égarés, sans bergers, suffisent-elles à inaugurer ce que j’appelle le Royaume ?
Jésus a une trentaine d’année. Si l’on essaye de se représenter ce qu’il pouvait penser au moment de commencer sa vie publique, on comprend que le vertige le prenne. On comprend les tentations au désert (Lc 4, 1-13). Il est seul pour répondre à cette question : Pour qui te prends-tu ?
Tentation de la manipulation. Du pain et des jeux, voilà ce qu’il faut aux foules, toujours et partout. Changer les pierres en pain, et de suite, on se fait des milliers d’adeptes. Sauver les hommes même contre eux-mêmes. Une idée vraie ne suffit pas. Il faut encore qu’elle soit accueillie, reconnue. Une vie vraie, authentique, pareillement. Comment convaincre ? Offrir aux hommes la liberté dont ils sont incapables, c’est les perdre. Pour les sauver, il faut les aliéner. Ainsi s’exprime le grand inquisiteur.
Tentation du pouvoir. Pour faire avancer une idée, pour faire avancer, mieux, un style de vie, le pouvoir n’est-il pas la clé, l’atout majeur ? Si le roi est bien disposé, le peuple le sera aussi. Si je suis le roi, j’aurais les moyens de mener le peuple à son bien. Je me dévoue au peuple, mais en étant son roi, c’est moi qui le mène.
Tentation de la réussite. Que l’on parle de moi, mieux encore, que la mort qui rend tout caduque, vain, n’ait pas de quoi m’atteindre. Avec la proximité que je vis avec Dieu, ainsi que le dit le psaume, je ne crains aucun mal. Il ne peut laisser son ami connaître la fosse celui qui déjà fait de moi son ami, comme Moïse, mieux que Moïse qui seulement a prophétisé ma venue ; il ne peut laisser son fils, son enfant bien aimé connaître la mort, sans être lui même blessé par la mort de son fils.
Les tentations de Jésus au désert ne sont pas ainsi un canevas d’examen de conscience, une grille d’analyse morale qui vaudrait pour tous, débusquant la tentation de la facilité, du pouvoir, et de la force de persuasion jusqu’à la violence, sur Dieu et sur les hommes. Les tentations de Jésus au désert dessinent en creux une christologie. Qui est cet homme pour être ainsi tenté ? Qu’a-t-il en tête et dans le cœur pour être tenté de manipuler les foules et les priver de liberté au nom de leur bien, de leur satiété ? Qui est cet homme qui pourrait avoir intérêt à prendre un pouvoir universel pour imposer ce qui est le meilleur ? Qui est cet homme qui imagine par l’immortalité ne pas avoir à affronter la mort ?
Le chemin non de l’humilité, mais de l’humiliation est le seul. Sa vérité est si haute que seule l’humiliation est possible. Le prophète Isaïe l’avait annoncé : « sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu'un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n'en faisions aucun cas. » (Is 53,2-3). Paul constate et donne en exemple : « Il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix ! » (Ph 2)
Ce sont les tentations de l’Eglise, porteuse d’une telle vérité qu’il faudrait vraiment que tous puissent en vivre. Mais cela se fera-t-il même contre la liberté de ceux à qu’il faut annoncer Jésus ? Tentation de la magie et des miracles pour convaincre, tentation du pouvoir pour imposer sa manière de voir, y compris dans les démocraties, tentation de l’immortalité qui interdit de reconnaître sa faiblesse.
Il n’y a qu’un chemin, celui de Jésus. Traverser le désert et laisser les chimères au fantasme diabolique. Rejoindre les hommes que nous aimons, bien vite, et nous faire leur serviteurs, leur laver les pieds.

Croire l'Eglise ?


« Comme Rufin, comme Augustin, Alcuin verra [dans la distinction de la formulation du Je crois en Dieu, credo in unum Deum / credo ecclesiam] une vérité élémentaire qu’il enseignera aux petits enfants. Il leur posera la question : "Crois-tu en la sainte Eglise ?" pour les inviter à répondre : "Non ! je crois que la sainte Eglise existe, ou bien : je crois que l’Eglise est sainte, mais je ne crois pas en elle, parce qu’elle n’est pas Dieu mais la "convocation" ou la "congrégation", le rassemblement des chrétiens. »
H. de Lubac, La foi chrétienne, essai sur la structure du Symbole des Apôtres, Aubier, Paris 1969, p. 173.

Je sais que la traduction française ne fait pas la distinction, et c'est plus que regrettable. Ce qui se passe sur la rive droite du Tibre risque de nous faire entendre pas mal de bêtises dans les jours qui viennent, alors ces quelques lignes seront sans doute opportunes.

mercredi 13 février 2013

Partir en voyage de noces (Mercredi des cendres)


Partir en voyage de noces. Se trouver, se retrouver dans l’intimité après les festivités du mariage, après avoir été heureux de tant de gens, amis, familles, venus se réjouir autour des nouveaux époux.
Partir en voyage de noces. Parfois, l’un des deux a tout préparé et l’autre ne connaît pas la destination. Il a juste dit qu’il n’y avait rien à emmener, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent ; que l’on n’ait pas non plus chacun deux tuniques.
Partir en voyage les mains vides, sans ordinateur, téléphone et autres jeux ou moyens de communication, sans livre, rien.
Mais où partons-nous ?
Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur.
Qui parle ainsi ?
La parole du Seigneur me fut adressée en ces termes : Va crier ceci aux oreilles de Jérusalem. Ainsi parle le Seigneur, je me rappelle l'affection de ta jeunesse, l'amour de tes fiançailles, alors que tu marchais derrière moi au désert, dans une terre qui n'est pas ensemencée.
Après des années de mariage, le Seigneur nous invite à un nouveau voyage de noces, comme aux jours des fiançailles. Il se rappelle l’affection de notre jeunesse, quand nous allions, pleins de confiance, à sa suite, partout où il allait. Il fallait traverser un désert ? Peu importait, nous étions sans crainte puisqu’il était là et indiquait le chemin.
Nous partons en voyage de noces. Nous partons en solitaires avec le Seigneur. Nous ne serons pas seuls, car tous les chrétiens, plusieurs milliards, entrent aujourd’hui en carême. Mais nous partons au désert, sans rien. Il n’y aura que le tête-à-tête. Certains jours, il n’y aura peut-être pas grand-chose à manger, ni à boire, nous jeûnerons.
Mais chaque dimanche, nous ferons halte, nous ferons fête, nous nous retrouverons tous ensemble. Allez, mangez des viandes grasses, buvez des boissons douces et faites porter sa part à qui n'a rien de prêt. Car ce jour est saint pour notre Seigneur ! Ne vous affligez point : la joie du Seigneur est votre forteresse !
Le reste du temps, le cœur à cœur avec le Seigneur, s’occuper de lui comme de celui que l’on aime. Nous ne pourrons pas mettre les petits plats dans les grands, en plein désert, sans bagage. Mais prendre soin de celui qui s’occupe de tout, c’est en premier lieu, le service des frères. Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ? En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.
Compte-tenu de la crise, et de tous ceux qui nous entourent, jour après jour, c’est sûr que nous ne manquerons pas d’occasions pour prendre soin du Seigneur.
Nous partons comme en voyage de noces avec le Seigneur. Un voyage qui va durer quarante jours, sans compter, bien sûr, les dimanches, puisque le dimanche, ce seront les retrouvailles communautaires.
Partir comme pour un voyage de noces, c’est-à-dire, pleins de joie et d’attentes. Non pas un temps de pénitence, au sens où nous allons en chier, si vous voulez bien me passer l’expression. Non pas un temps de mortifications. Nous n’allons tout de même pas penser que passer quarante jours avec le Seigneur serait une mortification.
La joie, l’excitation de partir en voyage de noces. Notre époux est notre créateur. C’est une nouvelle naissance que nous préparons, une recréation que nous célébrerons dans la nuit de la Pâque. Ton créateur est ton époux, Le Seigneur tout puisant est son nom, le Saint d'Israël est ton rédempteur, on l'appelle le Dieu de toute la terre. Oui, comme une femme délaissée et accablée, le Seigneur t'a appelée, comme la femme de sa jeunesse qui aurait été répudiée, dit ton Dieu. Un court instant je t'avais délaissée, ému d'une immense pitié, je vais t'unir à moi.
S’unir à son Dieu, se tenir devant lui dans le silence pour jouir de sa présence malgré la douleur de son absence, malgré la solitude où nous laisse la prière.

mardi 12 février 2013

La transmission de la foi (M. Bellet)


« La nécessaire liberté de parole défait les clivages établis. C’est au point qu’une parole s’inspirant de la foi peut se faire proche de l’incroyant et demeurer incompréhensible ou odieuses à d’autres croyants. Cela peut advenir ici même.
[…] Ce qu’on nomme la "transmission de la foi" ‑ ou encore la "mission" – n’est plus la tâche de faire admettre à autrui un certain nombre de « vérités », elle passe tout entière dans ce rapport parole-écoute où la parole évangélique doit être au plus haut de l’écoute à la foi de l’Evangile et de celui à qui l’on parle. Ce qui doit se dire doit témoigner de la présence de l’Esprit dans la relation actuelle. Ce n’est pas d’abord affaire de contenu, mais de relation. C’est pourquoi un discours "chrétien" peut signifier en fait brutalité, mépris, inintelligence, coupable inconscience ; et ce d’autant plus que les dérives historiques du christianisme, encore inscrites, peuvent le rendre intolérant. En revanche, une parole qui n’en parle pas peut le dire en vérité. Il y a une logique de l’Esprit à laquelle celui qui ose parler en un tel lieu ne peut que se fier. […] La liberté qui peut user de toute langue pour être sa Présence, c’est que toujours peut s’ouvrir le chemin qui mène à l’écoute pleine du Vivant. Puisse celui qui parle en être là lui-même ! » […]
Parole écoutante ! Elle autorise chaque être humain à vivre selon sa voie, tenant compte de tout ce qui fait sa réalité. Elle ne veut plus ce "bourrage" religieux où a quelquefois versé la spiritualité "chrétienne". Elle veut le changement du monde, la transfiguration du réel. Elle accepte l’extrême diversité des expériences, y compris dans la pensée. Elle veut tout, elle croit tout, elle espère tout.
Ce que porte l’Evangile, c’est l’ambition, la folle ambition de sauver l’humanité. Totalement. En tout homme et pour tous les hommes, ceux du dehors et ceux du dedans, ceux d’en haut et ceux d’en bas. Que tous, en tout leur être, soient arrachés au pouvoir de la mort, élevés à la dignité extrême, divine.
Ambition folle pour toute sagesse qui se règle sur l’ordre apparent de ce monde, frêle surface au-dessus du chaos. Scandale permanent pour tout ce qui, par religion ou autrement, veut enfermer les humains dans le cercle d’un pouvoir.
Voilà le plus grand désir, qui correspond en l’homme à ce qui se tient en deçà de tout et par-delà tout, comme origine et source de ce surhumain. Ce qui se dit en la formule : Dieu est amour, le Dieu, ce Dieu est la haute tendresse même. Si l’on parvient à l’entendre là où elle parle, cette formule est l’explosion de ce que nous nommons "réalité" où se réalise en vérité le plus grand possible de tous les possibles humains ; disons même, cet impossible à partir duquel nos possibles peuvent se déployer sans nous exterminer (nous savons désormais que ce que nous goûtons comme notre puissance peut être notre fin). »

M. Bellet, Si je dis Credo, Bayard, Paris 2012, pp. 134-137

dimanche 10 février 2013

Escalier F

On ne peut pas dire que ce soit une lecture légère !
C'est ainsi.

"J'irai jusqu'au cimetière d'Ormesson. Le gardien me reconnaîtra. Il dira une blague, il en a toujours de bonnes. Peut-être se prépare-t-il ainsi à rejoindre ceux sur qui il veille. Veille-t-il d'ailleurs ? Mais non, il ne veille pas, voyons. Il gagne sa vie en attendant sa mort. Comme nous tous."

J. CORDELIER, Escalier F, Phebus, Paris 2012


samedi 9 février 2013

Ne plus rien savoir de l'appel de Dieu (5ème dimanche du temps)


Le récit de l’appel des premiers disciples en Luc est original, intégrant l’épisode de la pêche miraculeuse. Chez les autres évangélistes, l’appel des disciples se fait sans que ceux-ci n’aient rien à dire. Ils semblent obtempérer, aveuglément, à l’ordre de Jésus « Suis-moi ».
On ne peut pas dire que le récit lucanien dévoile davantage le cheminement intérieur du disciple. Mais Pierre a déjà fait quelques pas avec Jésus, le connaît déjà un peu. Il l’a accueilli dans sa maison, on ne sait pas bien pourquoi. Avait-il entendu la réputation qu’on faisait à ce Jésus ? Il l’a vu guérir et faire reculer le mal. L’a-t-il entendu comme les foules qui écoutaient la parole ? Il l’a peut-être cherché, alors qu’il s était retiré dans un lieu désert.
Mais tout cela ne dit pas grand-chose de Pierre, plutôt de Jésus. Et c’est bien normal. Au début de l’évangile, comme dans tout l’évangile, c’est de lui que parle Luc.
La première lecture permet de mieux comprendre l’épisode de cette pêche miraculeuse. Nous ne sommes certes pas dans le temple, comme Isaïe, mais au bord du lac. Pierre comme Isaïe confessent leur indignité : « Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! » « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur. »
Qu’est-ce qui suscite dans les deux cas ce sentiment d’indignité ? Ce que l’on appelle une théophanie, une manifestation de Dieu. Le langage technique a l’intérêt de ne pas entrer dans les détails de ce qu’est une telle manifestation, ce qu’elle représente, historiquement. Il a l’inconvénient de laisser libre cours à toutes sortes de variations imaginatives, depuis la matérialité d’un miracle jusqu’à une simple motion psychologique.
Pour l’heure, il suffit d’accorder ce que dit le texte à travers le genre littéraire de la théophanie : Isaïe comme Pierre ont la conviction, voire l’évidence, de faire une certaine expérience de la présence du Très haut.
Ce qui est curieux, chez Pierre, c’est que cette expérience ne se passe ni dans le temple, ni lors d’une prière, ni devant un phénomène naturel, mais dans la rencontre d’un homme qui passe au bord du lac. Pour être plus exact, si le phénomène naturel ne réside pas dans une nature qui montre sa force ou sa beauté, il y a concomitance, dont Pierre ne semble pas douter un instant, entre la présence de cet homme au bord du lac et des filets de poissons pleins à craquer après une nuit qui avait laissé bredouille.
Le lieu de sacré, de la théophanie s’est déplacé. Il n’a désormais plus de lieu repérable si ce n’est dans le passage de cet homme qui assume l’humanité, apprendra-t-on plus tard, si ce n’est dans le passage de tout humain.
Alors la suite de Pierre n’est pas tant réponse à un appel que réaction à une théophanie. Et sa réaction est assez proche de celle d’Isaïe : les deux hommes sont envoyés. Comme si l’expérience religieuse ne pouvait que s’achever dans la mission. Comme si l’expérience de Dieu n’avait de sens qu’à être attestée devant les autres, le contraire de ce que nous disons bien souvent, rien de personnel, rien de privé.
Le disciple est responsable de la théophanie. Il n’est pas seulement invité à répondre, pour lui, mais encore à être responsable devant les autres de ce qui devient alors sa mission. Il ne peut que prendre des hommes dans le mouvement de la présence divine.
Mais comment se connaît cette présence ? Qui d’entre-nous peut dire avoir été le témoin d’une théophanie ? Une nuit à ne rien prendre, une nuit, la nuit. Il n’y a rien à voir. L’expérience religieuse n’est appréhendable justement que dans la responsabilité du disciple. La seule objectivité, si l’on veut céder aux exigences de la pensée moderne, de la théophanie est celle de la mission qu’elle suscite. Mais comment savoir que la mission du disciple est celle qu’il a reçu de Dieu et non la volonté de puissance après laquelle court, par exemple, le gourou, funeste fondateur sectaire, laïc, prêtre ou évêque charismatique ?
Il n’y a pas d’objectivation possible de la théophanie, de l’expérience de Dieu. On sortirait de la foi, on voudrait qu'il en aille de l'appel comme de la technique qui nous fascine au point de nous façonner. Seule la mission atteste l'expérience, mais rien ne garantit la vérité cette mission, pas même l’Eglise qui a été, est, aussi, si infidèle à sa mission…
C’est pour le disciple d’abord, celui même qui se dit indigne, que la théophanie échappe, jamais garantie, sinon par l’audace de sa réponse et de sa mission, si fragiles. Son indignité le mènera sans doute à ne plus savoir même s’il est disciple. Ainsi Thérèse de Lisieux condamnée à vouloir croire ou d’autres qui ne peuvent que constater, premiers étonnés, qu’ils sont croyants. C’est tout.
« Lorsque je chante le bonheur du ciel, je n'en ressens aucune joie car je chante simplement ce que je veux croire. » Le texte de Luc nous épargne l’exposé indécent de ce que ressent Pierre, l’expression de l’évidence de sa vision. Ce n’est pas pour que nous en venions à parler de notre rencontre de Dieu autrement que dans la mission que nous en recevons.

lundi 4 février 2013

Marie Balmary et le mariage pour tous


Marie Balmary a écrit une tribune dans le journal La Vie (01.02.03) à propos du projet de loi sur le mariage pour tous.
Avant tout, je veux dire le respect que j’ai pour la personne et l’œuvre de Mme Balmary. J’ai lu tous ses ouvrages, je les ai appréciés. Certes, je ne suis pas toujours d’accord. Des questions épistémologiques me paraissent parfois ignorées dans le passage de la lecture analytique au discours sur la foi, à la théologie. Son dernier texte, en dialogue avec D. Marguerat, me semble marqué par une faiblesse : lorsqu’il s’agit de parler du mal, jamais n’est envisagé ce que signifie ce mal pour la victime, mais toujours du point de vue du bourreau, du responsable du mal. Ces réserves son l’indice de ma lecture attentive et de ma reconnaissance pour l'ouverture apportée, la visée vers d'autres perspectives, l'écoute attentive, en particulier des textes, qui ouvre d'autres mondes, d'autres sens.
La récente tribune de Mme Balmary est reprise notamment sur les réseaux sociaux, suscitant l’enthousiasme des opposants au projet de loi. Il est souvent bien difficile de développer une véritable argumentation, y compris avec des personnes modérées, rompues aux règles habituelles d’une discussion raisonnable, rationnelle. Lorsque l’on demande des arguments, on nous renvoie à un autre texte qui dirait la même chose. Cela ne peut servir de preuve ou argument.
Pour faire court, je ne retiens que le dernier paragraphe de Mme Balamary : "La parole, que les tyrannies, les guerres, les colonisations, les esclavages, les totalitarismes n’ont pu nous faire perdre, allons nous la mettre en péril par des lois votées dans des assemblées démocratiques en temps de paix ?"
Peut-on comparer légalisation des couples homos et de leur possibilité d’adopter des enfants avec les pires crimes, notamment des crimes contre l’humanité, esclavage et totalitarismes. Cette loi, pour l’heure, ne fait que donner un statut à des couples et des « familles » recomposées déjà existantes et permettra à d’autres « familles » du même genre le même type de statut juridique. (Je mets des guillemets pour marquer, non ma réticence à l’usage du terme, mais le fait que je sais qu’il y a discussion à propos de cet usage).
Alors que Mme Balamary alerte sur ce que nous faisons de la langue, peut-elle ne pas être attentive à ce qu’elle en fait ? Est-il possible de comparer la légalisation de ce qui existe déjà, qui n’est pas interdit, à des crimes contre l’humanité ? Pourquoi et comment des gens intelligents en viennent à de telles absurdités ? Il est légitime d'être contre le projet de loi, mais cela doit-il conduire à cette horreur et cette violence ? Je n'en reviens pas. Comme si l'amour de ce que nous pensons nous rendait à la haine. Avec de tels arguments, il n'y a pas de débat, juste des anathèmes. L'amour des ennemis, en l'espèce, ne signifie-t-il pas un engagement à un type de débats, respectueux des adversaires, exigeant autant d'amour dans le désaccord que de probité intellectuelle et de justesse rationnelle dans l'affirmation de ses positions ?
Parle-t-on alors de la PMA ? Tant qu’elle était réservée aux couples hétréos, elle ne faisait pas problème, et je ne parle que de la PMA avec tiers. D'un seul coup, c'est la subversion de la parole. J'ai toujours exprimé mes réserves quant à cette PMA avec tiers. Je trouve qu'envisager que la PMA avec tiers soit autorisée et de surcroît remboursée par la sécurité sociale est un scandale quand on sait que l'enveloppe budgétaire de la santé est limitée et que des tas de gens n'ont pas de quoi se payer les soins indispensables. Mais le problème n'est pas celui des homos, mais celui de tout le monde. Pourquoi ne monter au créneau que pour les homos ? N'y a-t-il pas déjà subversion du langage dans les familles hétéros qui ont eu recours à cette PMA quand il faut dire Papa et Maman ? Qui s’en inquiète ?Ou alors, si ce n'est ici rien que de normal, pourquoi hurler ?
Le tournant de la parole dont parle Mme Balmary, le changement de civilisations que certains perçoivent comme une fin du monde, ou pour le moins la fin d’un monde, n'est pas cette loi, mais ce qu'elle entérine et qui est déjà fort ancien. L'homosexualité n'est plus ni un délit ni une maladie. Dans ces conditions, qu'est-ce qui empêche qu'elle soit une autre expression de la sexualité humaine ? Voilà le problème. Tant que l'homosexualité est une affaire privée, même si l’on n’aime guère l’homosexualité, on fait avec. « On connaît tous des homos qui sont des gens extra ! » Mais la sortie du placard que consacre la loi agresse certains, de bons esprits notamment. Et la violence de leur réaction est à la hauteur de leur phobie. Les enfants sont le moyen politiquement correct de l’expression publique de cette phobie.
Or, qui ne dirait que la phobie de l'étranger est xénophobie ? Qui ne dirait que la phobie de la différence raciale est racisme ? Alors, pour respecter le langage pour lequel Mme Balmary s'inquiète, il faut le dire, tous ces excès sont homophobie.

samedi 2 février 2013

"L'amour n'est pas aimé" (4ème dimanche du temps)


Un des textes du top-ten des Ecritures, l’hymne à la charité (1 Co 13). Il revient presque systématiquement dans les mariages, et qui pourrait ne pas être enthousiasmé par une telle déclaration d’amour à l’amour ?
A dire vrai, nous sommes nombreux à ne pas aimer l’amour. L’amour n’est pas aimé. C’est une évidence. Si l’amour était aimé, que de violences seraient évitées, que d’ignorances et de mépris disparaîtraient !
L’amour n’est pas aimé, c’est ce que saint François d’Assise aurait dit au sultan Al-Kamil. Alors que les croisés assiègent Damiette, en Egypte, François veut rencontrer le sultan pour lui annoncer l’évangile. Fou inconscient aux yeux des croisés qui tentent de le retenir, il manque de peu d’être exécuté par les musulmans mais finit par s’entretenir avec le sultan. Celui-ci, autant que nous le sachions, porte grande attention aux propos de François, à l’annonce de l’évangile, à l’annonce de l’amour y compris des ennemis.
Mais alors, pourquoi cette guerre des croisés demande le sultan. La réponse, aussi désabusée que laconique tombe, aussi affligée que cynique, l’amour n’est pas aimé. Il semble que c’était là un leitmotiv de François qui aurait pleuré en parcourant la campagne d’Ombrie et en se lamentant : L’amour n’est pas aimé.
Il ne faudrait pas que notre attachement au chapitre 13 de la première aux Corinthiens ne soit que de parole. Aimer un tel texte c’est s’y convertir ou mentir, c’est s’y rendre ou le trahir.
Mais coupé de son contexte, cet hymne perd une part considérable de sa force. Il achève la séquence sur la diversité dans l’Eglise. Aujourd’hui comme hier, notre Eglise est diverse. Tous ne pensent pas pareil, tous ne croient pas pareil, tous n’agissent pas pareil, tous ne votent pas pareil, quand bien même tous servent le même Dieu.
La diversité semble une attaque à l’unité. Il serait tellement plus simple, sans risque de se tromper pensent certains, de répéter ce que dit le Pape. A Corinthe, en l’an 50 déjà, il y a des clans dans la communauté, groupes sociaux, groupes d’influence. Et l’on se querelle pour savoir qui est la vraie communauté. Ceux qui sont de Paul, ceux qui sont d’Apollos, Les questions de société divisent les chrétiens. Les évêques doivent-ils intervenir dans l’affaire du mariage pour tous ? Les évêques doivent-ils intervenir lors des élections, et prendre explicitement leur distance par rapport au Front National ? Les évêques doivent-ils être engagés dans la lutte aux côtés des sans-abris, dans le soutien aux sans-papiers et aux migrants ?
Et pourquoi parler des évêques seulement ? Pouvons-nous au nom de notre foi, prendre telle position sociale, politique, morale, alors que nous savons très bien que tous les chrétiens ne pensent pas comme nous, quand bien même nous pensons qu’ils sont dans l’erreur. Pouvait-on emporter l’évangile dans l’orbite du marxisme pour la libération des pauvres en Amérique du Sud, comme cela a été reproché à la théologie de la libération et à la pastorale de certains diocèses ? Pouvait-on emporter la croix – et ce n’est pas une affaire de crucifix concrets ‑ dans les manifestations pour ou surtout contre le mariage pour tous dans les rues de France ?
La question n’est pas tant de savoir ici si la position que nous tenons est conforme à l’évangile, que de savoir que notre position, même juste, est l’une de celles qui divisent la communauté. Nos vivons nos différences comme des divisions, des différends. C’était ainsi il y a deux mille ans. Cela l’est encore. C’est dans notre communauté qu’au nom de l’amour de la vérité, l’amour n’est pas aimé.
Il est des manières d’avoir raison qui nous donnent tort. Nous aimons la vérité plus que nos frères alors qu’il n’y a pas de vérité possible sans l’amour des frères. N’est-ce pas exactement ce que signifie l’amour des ennemis ?
La diversité doit être perçue comme indice de l’Esprit qui répand ses dons. Si une opposition nous apparaît, à nous de voir comment, perçue comme dons de l’Esprit, elle concourt à la construction de l’unique corps du Christ. Et si nous ne savons pas trancher, alors, Paul nous indique une voie infiniment supérieure. Quand il devient impossible de se mettre d’accord par la discussion, quand il devient impossible de reconnaître la diversité comme dons de l’esprit, la particularité de l’autre comme un charisme, alors, ne reste qu’une voie, celle de l’amour.