samedi 30 mars 2013

Isaïe prophète de la résurrection (Pâques 2013)


Lorsqu’il faut parler de la résurrection, nous sommes assez démunis, c’est le moins que l’on puisse dire. L’expérience de la résurrection échappe à ce que nous connaissons. La résurrection est à ce point nouveauté radicale, jamais vue, qu’elle n’a pas de mots pour se dire.
Certains diront que, puisque justement l’expérience de la résurrection échappe à ce que nous connaissons, nous ne pouvons, et partant, ne devons rien en dire. Mais s’il en va ainsi, c’est le cœur de notre foi qui est frappée d’impossibilité. Nous ne saurions en convenir.
Les auteurs du Nouveau Testament ont construit leurs discours sur la résurrection notamment en puisant dans les Ecritures. Ils ont lu les Ecritures comme une prophétie. Ils ont cherché comment l’annonce de la résurrection s’y disait pour trouver des mots moins impertinents que d’autres. Dans la nuit de la Pâque, la longue liturgie de la parole semble nous dévoiler l’immensité de la prophétie scripturaire. Sept lectures nous sont proposées pour que l’on puisse un peu, à la fin, entendre l’annonce de la résurrection.
Mais pour choisir dans toutes les Ecritures ce qui le concernait, ou mieux, pour voir que tout dans les Ecritures le concernait, il fallait le croire vivant. Nous sommes habités par la même foi que les premiers chrétiens. Il n’y a pas de preuves de la résurrection. Elle n’est pas constatable. Au mieux y a-t-il un tombeau vide, que d’autres ont interprété ‑ les premiers chrétiens le savent bien puisqu’ils le rapportent ‑ comme le vol du corps. Il n’y a pas de preuves de la résurrection. Vous n’en deviendrez pas les croyants après avoir beaucoup réfléchi, après avoir rassemblé des éléments de crédibilité. Certes, votre réflexion pourra montrer qu’il n’est pas contraire à l’humanité de l’homme de confesser une résurrection, mais rien de plus.
D’abord, peut-être, vous croyez ; ensuite, vous comprenez. Comment croire ? Là encore, pas de mots. C’est comme si l’on demandait : comment aimer ? Nous disons avec Paul que nous avons été saisis. Nous ne savons pas bien ce que cela veut dire. Mais nous constatons en notre vie que Jésus est pour nous le vivant qui fait vivre. Nous constatons que Jésus n’est pas définitivement mort. Voilà, c’est un fait, nous l’aimons. Voilà, c’est un fait, nous le croyons vivant, comme des millions avant et avec nous.
Autosuggestion ? Habitude née d’une culture et d’un enseignement sans cesse ressassé ? Oui, la foi est un habitus, comme disaient les anciens, cette espèce de disposition qui devient naturelle. Oui la foi naît aussi d’une culture et d’un enseignement, elle se reçoit. Mais cela ne l’épuise pas, ne la dit pas entièrement. Il y a autre chose. C’est comme l’amour. Voilà, c’est un fait, nous aimons nos parents, nous aimons nos frères et sœurs, nous aimons notre conjoint, nous aimons nos amis. C’est viscéral. C’est aussi un habitus, c’est aussi dans le discours, mais c’est.
Ainsi donc, nous ne pouvons que constater que nous sommes croyants. Alors, nous voulons comprendre ce que nous croyons, alors nous voulons rendre compte de l’espérance qui nous habite, l’annoncer. Et, après les premiers chrétiens, nous cherchons des mots. Avec eux, nous puisons dans les Ecritures, notamment.
Le prophète Isaïe, qui nous a accompagnés particulièrement durant la sainte semaine avec les Chants du Serviteur, nous offre encore une fois les mots de notre foi (Is 54,5-14). Si la résurrection est nouveauté, elle se dit comme un début, comme une création. La résurrection est une nouvelle création, un retour au début, pour autant que le début soit une façon d’exprimer la perfection, le sens, la vocation. Le début, c’est la création : le début, ce sont les épousailles ; le début, c’est la mère qui accueille son enfant.
Ton époux, c’est ton créateur. Est-ce que l’on rejette la femme de sa jeunesse ? C’est incroyable ce raccourci. Dieu fait alliance, comme une alliance conjugale, avec sa créature. Si la résurrection a un sens, c’est que la vie du Créateur est désormais la nôtre. Rien de moins !
Dans mon amour éternel j'ai pitié de toi, dit le Seigneur, ton Rédempteur. L’amour éternel de Dieu ne peut être que salut, rédemption. Notre vie menacée par la mort a besoin d’être récupérée, tirée de nouveau de l’abîme, du chaos, du tohu-bohu. Créer pour Dieu, cela veut dire aimer éternellement ; cela veut dire ne jamais lâcher sa créature ; cela veut dire la sauver. Cet amour n’a rien de la sévérité d’un pater familias intransigeant. Il est tendresse. Quand les montagnes changeraient de place, quand les collines s'ébranleraient, mon amour pour toi ne changera pas, et mon Alliance de paix ne sera pas ébranlée, a déclaré le Seigneur, dans sa tendresse pour toi.
Vous imaginez une ville construite de pierres précieuses, des fondations souterraines que personne ne voit jusqu’au sommet du toit ou le créneau des murailles. Voilà le prix que nous avons aux yeux du Seigneur. Bon, admettons que cette image ne nous touche guère, nous ne sommes pas tous joailliers. Et bien ce qui orne notre monde, ce qui le gouverne, ce sera, c’est la justice. Tu seras établie sur la justice, délivrée de l'oppression que tu ne craindras plus, délivrée de la terreur qui ne viendra plus jusqu'à toi. Et bien ce qui fait nos écoles, nos lieux de savoir et de croissance, c’est le Seigneur lui-même. Tes fils seront tous instruits par le Seigneur.
Un psaume interroge : qui nous fera voir le bonheur. Isaïe prophétise lorsque son texte est annonce de la résurrection : nous goûterons un bonheur sans limites.

vendredi 29 mars 2013

Mieux vaut pour Dieu disparaître qu'être l'allié des puissants (Vendredi saint)


La prophétie d’Isaïe contient en sa seconde partie, qui date de la fin de l’exil à Babylone, vers 550, trois passages que l’on nomme les Chants du serviteur. Ces quelques dizaines de versets ont une importance considérable tant les thèmes qu’ils développent expriment la fine fleur de la foi d’Israël : Un libérateur, envoyé de Dieu, élu de Dieu, va sauver le peuple. Non seulement étranger au peuple, puisqu’évidemment, ce n’est pas sur ses propres forces que le peuple peut compter pour parvenir à la vie, à la rémission de ses fautes, à la joie, ce serviteur de Dieu est encore rejeté par le peuple.
Les premiers chrétiens ont lu dans ces lignes un portrait prophétique de Jésus. Ces vieilles pages de l’exil constituent le canevas des évangiles de la Passion et Luc, dans les Actes des Apôtres, met en scène l’identification chrétienne du serviteur souffrant d’Isaïe. L’eunuque de la reine d’Ethiopie lit la première lecture de notre office. Ecoutons les Actes :
« Le passage de l’Ecriture qu’il lisait était le suivant : Comme une brebis il a été conduit à la boucherie ; comme un agneau muet devant celui qui le tond, ainsi il n’ouvre pas la bouche. Dans son abaissement la justice lui a été déniée. Sa postérité, qui la racontera ? Car sa vie est retranchée de la terre. S'adressant à Philippe, l’eunuque lui dit : "Je t’en prie, de qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou de quelqu’un d’autre ?" Philippe prit alors la parole et, partant de ce texte de l’Ecriture, lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus. »
Ainsi Jésus se tait durant sa Passion. Ainsi Jésus est-il rejeté par ceux qu’il libère dans l’acceptation même de ce rejet. Ainsi Jésus est-il considéré comme un malfaiteur.
Jésus est retranché de la vie. Jésus, Dieu, n’a pas de place dans notre monde. Dieu ne sert à rien dans ce monde, mieux vaut s’en débarrasser. Pas besoin de s’en encombrer. La situation d’athéisme ou d’indifférence profonde aujourd’hui donne à ce texte et à la Passion une résonnance nouvelle. Dieu est retiré de notre monde, il n’y a plus sa place.
Que le prophète imagine un envoyé de Dieu qui vienne non avec force et puissance mais dont l’éradication est le destin ne pouvait que conduire à l’athéisme, ne pouvait que faire de l’athéisme un discours théologique. Dieu se donne comme destin de disparaître, d’être méprisé, de compter pour rien. Dieu consent à être retranché.
Qui donc est Dieu ?
Quand Dieu disparaît, la puissance et la force sont définitivement incapables de dire Dieu. Cela permet sans doute au salaud de prospérer, plus rien ne l’arrête. Si Dieu n’existe pas, tout est permis. Ceci dit, même avec Dieu, le salaud ne se portait pas mal, merci pour lui. Mais si Dieu disparaît, cela rend possible sa quête. La quête est même l’unique chemin, plus de manifestation évidence, plus de miracle. Plus rien, si ce n’est dans son absence, la trace de ce qu’il est à chercher. Mais si Dieu disparaît, sa raison d’être peut à nouveau se laisser deviner, pure gratuité, pure grâce. Dieu ne s’impose pas dans la brutalité d’une présence qui oblige et écrase. Il donne au contraire, il abandonne, tout son poids, toute sa gloire, à ce qui ne vaut rien et n’a aucun poids. Le sort de Dieu est définitivement lié à celui des rejetés.
Le salut de ce qui n’est pas, ne compte pas, ne vaut rien, tient dans ce poids reçu de la présence de la gloire de Dieu lui-même. Que l’idée de Dieu y perde des plumes, c’est certain. Mais cela tombe bien puisque Dieu n’est pas une idée.
Dieu n’a que faire de régner si le rebus de l’humanité crève. Mieux vaut pour Dieu mourir, disparaître, être rejeté, ne plus compter dans ce monde qui vit sans lui. Mieux vaut pour Dieu disparaître que d’être l’allié des puissants. Mieux vaut que vivent ceux que l’on tue qu’un Dieu qui règne éternellement. La gloire de Dieu, c’est l’homme, à commencer par le plus méprisé, l’homme vivant.

Mariage pour tous et manif envers et contre tout

La trêve du carême n'aura pas duré longtemps. Après la manif de dimanche dernier, le débat sur le mariage pour tous se relance. Les mêmes arguties sont reprises en boucle.
Encore un article qui me semble un chef d'oeuvre de sophisme. J'ai répondu un peu longuement à certains de ceux qui l'avaient relayé sur FB.

Je recopie ici mon texte.


Je voudrais bien savoir quelles lunettes porte Patrick Jarreau, et vous aussi par la même occasion.
Je ne conteste nullement que l'on puisse être légitimement opposé au mariage pour tous. Je veux le redire dès l’abord. Je suis étonné de ce que les arguments avancés, pour l’heure ne me semblent pas tenir. Mais sans doute ai-je mal écouté. Sans doute, dois-je encore faire effort pour comprendre. L'analyse à laquelle vous renvoyez paraît cependant une fois encore biaisée.
On peut relativiser l'influence de la droite partisane et de l'UMP dans la manifestation contre ce mariage. Je voudrais juste que l'on me dise combien de gens de droite, en proportion, sont contre ce mariage, quel pourcentage des manifestants ils représentaient dimanche dernier. Oui, il y a des gens de gauche parmi ceux qui manifestaient, mais n'est-ce pas eux qui ne sont pas significatifs, et non la tentative de récupération par l'UMP ? On pourra dire qu’il y avait des PD qui défilaient dimanche, je ne parle pas de ceux qui mènent honorable vie de famille mais mentent sans cesse comme le narre Alexis ou le vain combat. Non ! certains, ouvertement homos, défilaient. Est-ce suffisant pour affirmer combien cette manifestation était composée de personnes variées ? Pensez-vous vraiment que les quelques uns de ce type aient une réelle signification quant à l’identité de la grande majorité des manifestants ?
Contrairement à ce que laisse entendre l’article, il n’est pas inopportun et encore moins malhonnête de s’interroger sur la quasi coïncidence entre ces manifestants et l’électorat d’une droite décomplexée et identitaire.
Autre point de vue. Travaillant en milieu catho, rares sont ceux que j'y rencontre qui ne sont pas vent debout contre ce mariage. Cela ne veut pas dire que le grand Rabbin de France ne soit pas également contre. Mais il est difficile de dire que ce ne sont pas des cathos qui majoritairement manifestaient dimanche.
Contrairement à ce que laisse entendre l’article, il n’est pas inopportun et encore moins malhonnête de s’interroger sur la quasi coïncidence entre ces manifestants et le milieu catholique lecteur de Famille chrétienne (c’est un marqueur comme un autre) ou proche de l’Emmanuel ou du quarteron d’évêques (Avignon, Bayonne, Toulon, et Vannes) qui justement s’exprimait en exclusivité dans… Famille chrétienne.
Voilà me semble-t-il deux contre vérités dénoncées dans ce qu'écrit M. Jarreau et que vous relayez. Cela ne fait pas des arguments, pour ou contre ce mariage, mais interroge. Pourquoi une telle sophistication de l’argumentation quand et si l'on a de véritables arguments à avancer ?
Même s'il y avait 1,4 millions de personnes dimanche (ce qui n'est pas encore établi), peut-on dresser une espèce de portrait robot du manifestant de dimanche ? Ces 1,4 millions sont-ils, même compte-tenu de ce chiffre, représentatifs de la population française ? Je les vois plutôt dans un sociogramme très réduit, étroit, avec quelques individus qui confirment la règle comme les exceptions. Ce sociogramme n'est-il pas principalement constitué par la droite catholique, assez intransigeante, assez à l'aise financièrement. Vous avez-vu beaucoup de RMIstes dimanche ?
J'en ai des témoignages fréquents par exemple par les mails reçus qui invitaient à manifester, par des conversations entre paroissiens, y compris ceux qui disent que l'intransigeance de la manifestation du 13 janvier les a fait changer d'avis, n'étant plus aussi convaincus, à l'arrivée, du bien fondé de l'opposition à cette loi.
Ces 1,4 millions sont sans doute davantage représentatifs des catholiques pratiquants. Mais alors qu’ils vitupèrent contre ce gouvernement qui ne les écouterait pas (pour les écouter il faudrait se ranger à leur avis !) ils laissent peu, à l’intérieur des églises qu’ils fréquentent, la possibilité d’exister à d’autres discours que le leur. J’imagine que vous avez entendu vous aussi les PU partisanes (comme si c’était le lieu), que vous avez été témoins de l'organisation paroissiale de bus pour aller manifester. J’ai la semaine dernière été pris à partie parce que rien n’avait été dit durant la messe à propos de cette manifestation, comme si c’était un devoir pour un bon catholique que d’appeler à manifester ! De surcroît le gouvernement ne prend pas la population française par surprise. Il avait annoncé dans son programme ce projet de loi, lequel a été adopté par la représentation nationale, elle aussi, élue il y a peu. Il serait plutôt contraire à la démocratie de lâcher un tel processus démocratique à cause du lobbying de 1,4 millions de personnes (si ce chiffre est exact) chiffre non négligeable certes, mais ne représentant au mieux que 2,15 % de la population française !
Je ne nie pas le poids que les médias font peser sur le débat ou l'absence de débat. Ce n'est pas une raison pour ne pas reconnaître qui sont, dans l'immense majorité, les manifestants ni ce qu’ils représentent effectivement. Je ne nie pas, et même affirme, que la PMA avec tiers pose un vrai problème. Pourquoi donc tous ces manifestants n'étaient-ils pas dans les rues lorsqu'elle a été autorisée en France ? Pourquoi en font-ils aujourd'hui un cheval de bataille ? Cette PMA avec tiers devient-elle moralement gravissime quand il s’agit de couples homos alors qu’elle n’est d’aucune incidence ou de moindre incidence le reste du temps ?
La question du mariage pour tous se pose dès lors que l'homosexualité a été dépénalisée et a cessé d'être considérée comme une maladie. Quel est donc le problème de l'homosexualité dans ces conditions ? N'apparaît-elle pas comme un mode d'expression de la sexualité humaine qui touche entre 4 et 10% de la population ? Si elle n'est ni criminelle, ni pathologique (et du coup non contagieuse !), au nom de quoi exiger qu'elle soit abstinente ? Le célibat consacré est une histoire de choix. Personne n'a à ma connaissance choisi d'être homo. Quand on dit l'avoir choisi, on dit en fait l'avoir assumé, l'avoir accepté, comme un truc qui vous tombe dessus, et dont vous finissez par penser qu'il peut aussi avoir du sens, vous permettre de vivre bien, avec et pour les autres, dans des institutions justes.
J'ai déjà écrit que beaucoup se pensent non homophobes et en avancent l'indice dans le fait qu'ils connaissent et apprécient des homos. Mais il ne faut pas que cette homosexualité soit publique. Quels mouvements d'Eglise accepteraient que certains de ses responsables disent leur homosexualité ? Ils ne sont pas nombreux, et la prise de position de l'archevêque de Vienne en faveur d'un responsable laïc homo montre comment nos communautés résistent. On n'est pas homophobe, signifie donc on accepte et on aime telle ou telle personne homo, à condition bien sûr que cette identité sexuelle reste de l'ordre de l'intime, notamment que nos enfants ne soient pas au courant, que nos enfants ne voient pas deux hommes ou deux femmes s’embrasser entre eux, comme le font tous les autres. Les homos ont le droit d'exister à condition que leur homosexualité ne se sache pas.
Faudra-t-il alors contester le mariage au nom de la stérilité biologique de l'union de deux personnes du même sexe ? Cette position qui fait reposer tout entier le mariage sur la filiation ne me semble même pas pouvoir être la position la plus orthodoxe de l'Eglise. On a toujours accepté de marier des personnes dont on savait que leur union serait stérile biologiquement. Ainsi, selon l'âge des fiancés, le ministre peut ne pas poser la question : « Etes-vous prêts à accueillir les enfants que Dieu vous donne et à les éduquer selon l’Evangile du Christ et dans la foi de l’Eglise ? »
La paternité biologique n’est pas une condition du mariage, y compris catholique. Quant à la définition de la paternité, depuis au moins les lois en vigueur sur l’adoption, elle n’est plus exhaustivement exprimée par la filiation génétique.
La question qui se pose donc, est celle, pour les personnes à qui échoit d’être homosexuelles, de savoir oui ou non si elles peuvent contracter mariage au même titre que les autres personnes. C’est aussi celle de savoir si elles sont à même d’élever des enfants. Jusque là, quels arguments permettent de répondre négativement ?
J’accorde, une nouvelle fois, que la question de la PMA avec tiers me paraît beaucoup moins évidente, mais ce n’est pas la question du mariage pour tous. C’est une question qui vise tous les couples touchés par une stérilité biologique. C’est une question de bio-éthique et non d’éthique sociale ou familiale.

Evêque de Rome ou pasteur universel ?


Nous avons un nouveau Pape. L’événement a eu un retentissement mondial et tous les média ont couvert l’événement, y compris les moins portés sur la chose religieuse. Je ne suis pas certain qu’il y ait de quoi partager cette agitation médiatique. L’élection d’un pape n’est certes pas banale, mais elle constitue un moment ordinaire de la vie de l’Eglise, qui se produit en moyenne tous les huit ans. (Lors des deux derniers siècles, il est vrai, de longs pontificats ont ralenti la fréquence.)
Est-ce un événement heureux ? Chacun appréciera la manière qu’il aura eu de se réjouir où non. C’est en revanche un événement sérieux, tant la charge est lourde et l’homme qui vient d’être choisi a déjà 76 ans.
Tous auront remarqué que François – ainsi souhaite-t-il qu’on l’appelle – n’a pour l’heure quasiment pas eu recours au vocabulaire de la Primauté. Il ne s’est pas ou peu dit Pape mais presque exclusivement évêque de Rome. Les Cardinaux dont la tâche est de choisir un évêque pour la ville de Rome sont allés le chercher à l’autre bout du monde, a-t-il dit. Et encore, s’adressant à son Eglise et reprenant une expression de saint Ignace d’Antioche vers l’an 110, il a rappelé qu’elle était l’Eglise chargée de présider à la charité des Eglises, ne se réservant pas personnellement cette tâche.
Quel sont les enjeux de ces précisions sémantiques ? Tant que le discours n’est pas passé dans les actes, il ne s’agit effectivement que de sémantique. Je n’en développe qu’un, invitation à changer nos manières de voir. En étant un évêque d’une Eglise particulière, celle de Rome, François s’inscrit immédiatement dans un collège, parmi d’autres évêques. L’universalité de l’Eglise qui se repère dans l’internationalisation du collège cardinalice se définit dans et à partir de ces milliers d’Eglises locales répandues à travers le monde. Tous, toujours et de partout confessent une même foi qui est ainsi catholique.
Ce n’est pas Rome, comme le gouvernement central d’une multinationale, avec des succursales, qui fonde l’universalité de l’Eglise, mais la communion entre toutes les Eglises qui se disent catholiques et qui, comme expression de cette catholicité, reconnaissent à l’Eglise de Rome, une primauté d’honneur. Cette dernière tient au fait que cette Eglise conserve les tombeaux des bienheureux apôtres Pierre et Paul (et qu’elle était dans l’Antiquité la capitale de l’Empire). Cette primauté ne confère à l’Eglise de Rome, et partant à son évêque, pas d’autre responsabilité que celle, délicate, de présider à l’amour. Etre en communion avec l’Eglise de Rome, c’est être en communion avec toutes celles qui le sont. Tous les actes du Saint Siège, ainsi que l’on dit, n’ont de sens que par cette primauté d’honneur et ce devoir de veiller à la charité. Le Saint Office, même s’il ne s’appelle plus ainsi, n’a d’autre raison de pouvoir condamner que celui de veiller à la charité…
« Souviens-toi Seigneur de ton Eglise répandue à travers le monde. Fais la grandir dans ta charité, avec le Pape François, notre évêque Antonio Maria et tous ceux qui ont la charge de ton peuple. » C’est notre prière, au cœur de chaque eucharistie.
La dynamique de cette prière a été fortement inversée au cours des siècles, et particulièrement depuis les débats sur l’infaillibilité pontificale. On ne peut pas dire que Vatican II soit parvenu à en rétablir le sens. La figure si marquante d’un Jean-Paul II a eu pour conséquence, de ce point de vue, un renforcement de l’image du Pape comme Pasteur universel. Déjà Thérèse de Lisieux allait à Rome pour assister à une audience du Pape. Un non sens aux yeux de la tradition. On ne va pas à Rome pour voir le Pape, mais pour aller en pèlerinage sur la tombe des apôtres Pierre et Paul !
Il nous faut réapprendre à aimer notre Eglise proche, non pas celle, éloignée, de Rome, que nous fantasmons plus que nous ne la vivons, Eglise parfaite, taillée à la dimension de nos idéaux. L’Eglise, l’Eglise catholique, l’Eglise universelle, c’est dans nos diocèses et à partir d’eux qu’elle existe (Lumen Gentium 23).
La volonté de François d’insister sur son ministère romain, qui se trouve chargé de la responsabilité de l’Eglise de Rome de présider à l’amour, plus que sur l’aspect de pasteur universel de ce ministère, nous invite à revisiter notre conception de l’Eglise.

mercredi 27 mars 2013

Laver les pieds, les pieds sales (Jeudi saint)


Les premiers propos et manières de se présenter du nouveau Pape me paraissent pouvoir servir de point de départ pour notre méditation du jeudi saint. Comment celui que d’aucuns n’hésitent pas à appeler le chef de l’Eglise catholique peut-il se faire serviteur ? Car il faut cesser de se payer de mots, entre le pouvoir et le service, il faut choisir. Dès la première audience, une première précision, une première correction :
« Le Christ est le Pasteur de l’Église, mais sa présence dans l’histoire passe par la liberté des hommes : parmi eux l’un est choisi pour servir comme son Vicaire, Successeur de l’Apôtre Pierre, mais le Christ est le centre, non le Successeur de Pierre : le Christ. Le Christ est le centre. Le Christ est la référence fondamentale, le cœur de l’Église. Sans lui, Pierre et l’Église n’existeraient pas et n’auraient pas de raison d’être. »
Mais cela ne suffit pas. A quelles conditions le pouvoir peut-il être service ?
Je n’en vois aucune, si ce n’est l’amour, c’est-à-dire la miséricorde. Faire miséricorde. Miserando, en faisant miséricorde, comme Jésus. Tout le reste est mensonge, pire, détournement de l’évangile. Rien ne sert de laver les pieds lorsque l’on gouverne sa paroisse ou son diocèse en autocrate, lorsque l’on se comporte en petit potentat dans son boulot ou sa famille. Rien ne sert de se frapper la poitrine, lorsque toutes les bonnes raisons, y compris canoniques, y compris morales, permettent que l’on ne fasse pas miséricorde ou que l’on rejette le frère. Rien ne sert de reconnaître la sainteté des autres quand on n’a pas l’intention de changer un tant soit peu son attitude.
« Si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c'est un exemple que je vous ai donné : ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »
Que pourrions-nous faire d’autre qu’obéir au commandement du Seigneur ? Pourrions-nous ne pas obéir et prétendre être disciples ? Laver les pieds aujourd’hui comme hier, c’est accueillir ceux qui sont sales. Voilà la seule manière de vivre le pouvoir, laver ceux que nos convictions et nos habitudes trouvent sales. Ils dérangent, notamment mais pas seulement, les tenants d’une religion authentique, exigeante, n’ayant pas peur de s’opposer à la société pour lui dire la vérité. Ils font tâche comme les publicains, les prostituées, la femme adultère, les lépreux. Je vous laisse décliner ceux que notre société et notre Eglise trouvent sales. Ce sont eux qu’il faut mettre au centre, puisque dans ces petits, c’est Jésus qui est visité, nourri, habillé, soigné, lavé.
Le pouvoir est contraire à l’évangile si l’évangile c’est le service. Il n’y aura pas de pouvoir évangélique, c’est impossible. La seule astuce consistera alors  ruser, comme Claire d’Assise, comme Etienne de Muret.
Il va de soi que ceux qui sont sales ne sont pas toujours les purs. Ils le sont aussi parfois. Mais importe peu ici. Jésus vient pour sauver ceux qui sont victimes du péché des autres ; comme son Dieu et Père, il a vu la misère de son peuple. Il vient aussi pour les salauds, Zachée, Matthieu, Judas, et même Pierre le traitre. C’est plutôt une bonne nouvelle pour nous autres, non ? « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir mais dis seulement une parole et je serai guéri. »
Alors, il faut choisir la stratégie du rebus. Non par misérabilisme, non par délectation dans l’abject. Mais c’est la seule manière de ne pas se tromper. Tout ce que vivons, y compris de meilleur, nous devons le tenir comme des balayures. C’est le chemin de Paul, c’est le chemin de Jésus. « Sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu'un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n'en faisions aucun cas. »
Le chemin du Seigneur met nos repères à l’envers, c’est ce que l’on appelle un chemin de conversion. L’Eglise est invitée par son Seigneur sur ce chemin qui la détourne des manières de faire mondaines. C’est ce que disait le nouveau Pape aux Cardinaux lors de la messe pro Ecclesia : « Quand nous marchons sans la Croix, quand nous édifions sans la Croix et quand nous confessons un Christ sans Croix, nous ne sommes pas disciples du Seigneur : nous sommes mondains, nous sommes des Évêques, des Prêtres, des Cardinaux, des Papes, mais pas des disciples du Seigneur. » Nous sommes peut-être des chrétiens, mais pas des disciples du Seigneur.
Il n’y a pas d’autre chemin que celui du service, laver les pieds, laver les pieds sales. Si vous préférez des mots plus communs dans une méditation évangélique : il n’y a pas d’autre chemin, que celui du service, faire miséricorde… à ceux qui nous semblent le mériter le moins.

dimanche 24 mars 2013

On a tué Jésus au nom de la foi (Rameaux C 2013)


Dans l’évangile de Luc, c’est le peuple et ses chefs qui sont les responsables de la condamnation de Jésus (Lc 22-23). On n’entend à peu près rien du procès mais seulement, par trois fois, c’est Luc qui souligne, la déclaration de non-culpabilité de la part de Pilate.
Jésus aura été très bavard dans le début du texte, contrairement aux autres Passions, pour se taire quasi-définitivement une fois arrêté. La parole, le Verbe est arrêté, comment voulez-vous qu’il parle ? Le peuple alors prend l’initiative : c’est lui qui réclame la libération de Barabbas, sans que l’on ne sache pourquoi. C’est lui qui, sans question de Pilate, réclame la crucifixion.
Jésus, en Luc meurt de la faute de ses compatriotes, de ses coreligionnaires. Que la religion soit capable de violence et de meurtres, ce n’est malheureusement pas un scoop. On a tué au nom de la foi. On s’est tué entre chrétiens, tous de la même religion : c’est une des causes de l’athéisme. On tue encore au nom de Dieu. Jésus en fait les frais.
Que Dieu meure de la violence des religions, voilà qui mérite d’être souligné. Cela nous interroge, nous qui sommes religieux, contrairement à beaucoup. Qu’aurions-nous fait ? De quel côté aurions-nous été en cette veille de Pâque des années 30 de notre ère ?
La religion, c’est une question d’identité, hier comme aujourd’hui. Au proche Orient, les communautés religieuses disent, plus que la nationalité l’identité de chacun, Druzes, Alaouites, Chiites, Melkites, Maronites, Latins, Sunnites, etc. A Madagascar, comme en de nombreux pays, la religion traditionnelle est l’identité au point qu’être chrétien risque toujours de n’être possible que par syncrétisme ou trahison.
La religion, dans l’Antiquité, c’est aussi le lien social. Et qui remet en cause ce lien ébranle la société. Par deux fois, Luc note : Nous avons trouvé cet homme en train de semer le désordre dans notre nation.
Pour nous, la religion est ce que nous avons de plus cher. On comprend que l’on ne transige guère avec ce qui est si important.
Qu’a fait Jésus pour ébranler la religion, pour susciter pareille violence ? Il a proposé une autre manière de comprendre qui est Dieu, ce qu’être dévot, pieu, signifie. Dans une ligne très traditionnelle, celle des prophètes en particulier, il met en question ce que tous pensent être la tradition, la vérité de la religion. Son propos est blasphème, non pas athée ou se moquant de la religion, mais en étant proprement religieux, il est blasphème.
Un conflit des interprétations peut aussi mener à la mort ou au rejet. Dieu n’est jamais ce que l’on pense, Dieu n’est jamais ce que l’on dit, y compris dans la foi, surtout dans la foi, car il n’y a à peu près plus qu’elle pour parler de Dieu. Celui qui contredit la vulgate est souvent plus fidèle que ceux qui prétendent défendre la vérité, mais il n’est pas supportable. Quant aux autres, ils ne défendent pas tant la vérité que leur manière de voir. Contester leurs évidences c’est évidemment les agresser, quand bien même ce qui est contesté l’est à propos.

Aujourd’hui encore, la foi doit être critiquée pour ne pas installer dans les certitudes intransigeantes qui la contredisent. Nous savons que ce que nous confessons dans la foi est ce qui nous est le plus cher, ce qui touche le vrai, mais cela n’est tel qu’à accepter qu’on la remette en cause. Autrement, il se pourrait que nous soyons du côté de ceux qui tuent à cause de la religion, y compris au nom du Seigneur que nous prétendons servir…

mercredi 20 mars 2013

Le chemin du Dieu jusqu'à la mort, nous n'en voulons pas. (Célébration pénitentielle)


Le chemin du Dieu jusqu’à la mort est trop violent pour que nous l’entendions.
Prenons un exemple. Lorsque nous lisons la parabole du Samaritain (Lc 10, 25-37), de suite nous nous mettons dans la peau du Samaritain. Il est celui qui vient secourir son frère. Mieux, il est celui en qui tout frère trouve un prochain. Nous nous sentons invités à la charité. Mais ce n’est pas dire assez. Car le samaritain, ce n’est pas nous, c’est Jésus.
C’est lui qui vient de la Jérusalem d’en-haut et nous rejoint dans nos Jéricho, cités de l’antique humanité, cités où se joue toujours l’évangélisation de nos paganismes. Ainsi, si nous sommes invités à être samaritains à notre tour, ce n’est pas seulement parce que la morale nous le commanderait, encore que. Si nous sommes invités à la charité, c’est parce que la morale l’ordonne et que, la pratiquant, nous imitions le samaritain du Père, Jésus. Se faire disponible pour être le prochain de tout homme est une des expressions les plus hautes de notre humanité. Elle est aussi, inséparablement, parce que le commandement de l’amour de Dieu et celui de l’amour du prochain sont uns, exigence évangélique, imitation de Jésus Christ, ou mieux, occasion pour le Christ de nous modeler à son image.
Mais ce n’est pas assez dire, non que ce soit trop peu mais qu’il y a autre chose à dire, de cette parabole. Car il nous faut non pas seulement revêtir à la suite du Christ ou au nom de l’exigence morale la panoplie du samaritain. Un autre déguisement nous est offert, moins seyant, un autre rôle nous attend, moins gratifiant. C’est celui du moribond.
Si nous sommes le moribond, celui que le péché et la souffrance, la violence et l’injustice, la maladie et la mort jettent au fossé, alors nous voyons s’approcher de nous celui qui nous relève. Il est le miséricordieux, il est celui qui vient nous donner la vie, nous rappeler de la mort. Parabole du salut, qui n’est pas adéquatement dit comme pardon des péchés, mais qui est dit métonymiquement par le pardon des péchés. Parabole de la résurrection, à quelques jours de la Pâque.
Le légiste interroge : qui est mon prochain ? Jésus retourne la question. N’importe pas de savoir qui est ton prochain, mais de te faire le prochain de tout homme, de faire en sorte que tout homme puisse trouver en toi son prochain. C’est curieux, cette question du légiste. Puisque l’on parle autant d’aimer Dieu que d’aimer le prochain, pourquoi n’interroge-t-il pas plutôt : qui est Dieu ? Nous savons bien qui est le prochain. Nous le rencontrons tous les jours. N’y a-t-il pas hypocrisie à poser pareille question ? N’est-il pas plus sensé de chercher à savoir qui est Dieu ? Comme si de faire semblant de ne pas savoir qui est le prochain nous dédouanait de le secourir ! Comme si nous savions, au contraire, qui est Dieu !
Or la question est tout autant celle de du prochain que celle de Dieu. Voulez-vous savoir qui est le prochain ? Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Voulez-vous savoir qui est Dieu ? Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho.
Après ces deux interprétations de la parabole, celle qui me fait samaritain, celle qui me fait moribond, il faut en venir à une troisième. Elle n’est pas plus vraie que les autres, pas moins non plus. Elle est quasi toujours ignorée tant le chemin du Dieu jusqu’à la mort est violent ; nous ne pouvons l’entendre. Le chemin du Dieu jusqu’à la mort est trop violent pour que nous l’entendions. J’en viens enfin à ce que j’annonçais dès l’entrée.
Le moribond, si c’était Jésus ? Comment ? Jésus en train de crever ? Comment ? Dieu en train d’agoniser ? Vous voulez savoir qui est Dieu ? Regardez celui qui gît au fossé. Isaïe nous donne de le reconnaître aussi méconnaissable soit-il. « Sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu'un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n'en faisions aucun cas. » (Is 53,1-9)
Le Dieu qui meurt, le Dieu qui souffre, le Dieu qui non seulement se fait homme mais crève comme un paria. Qui sera son samaritain ?
En étant le prochain du Dieu qui meurt, nous avons la grâce de relever notre Dieu. Nous pouvons être pécheur, et par pitié relever ce misérable. Nous tendons, sans le savoir peut-être la main à celui qui nous sauve par cette main qu’il saisit. Refusant son aide, nous la recevons cependant à lui offrir la nôtre. Et si nous ne sommes plus en état d’être samaritain, plus amochés encore que lui dans le fossé, alors il nous y rejoint, si bas, pour notre relèvement. La miséricorde n’a pas de limite, du moins quand c’est Dieu qui s’en charge.
Le chemin de Dieu jusqu’à la mort, ca ne passe pas, nous n’en voulons pas. Le Pape dimanche commentait ainsi l’évangile de la femme adultère : « Le Seigneur ne se lasse jamais de pardonner jamais ! C’est nous qui nous lassons de lui demander pardon. Demandons la grâce de ne pas nous lasser de demander pardon, car il ne se lasse jamais de pardonner. ».
Le chemin de Dieu jusqu’à la mort nous oblige à penser Dieu autrement. C’est le chemin, le seul, du salut. Notre conversion passe par là.

vendredi 15 mars 2013

L'évangile et la crise du monde (5ème dimanche de carême)


Ce n’est ni de femme ni d’adultère dont parle notre texte. Il s’agit  bien d’un procès, d’un procès truqué, sans véritable institution ni procédures pour garantir la justice. Le procès en question est celui qui s’ouvre dès le chapitre 2 de l’évangile de Jean avec les marchands chassés du temple, c’est le procès de Jésus.
Le texte le dit explicitement : Ils parlaient ainsi pour le mettre à l'épreuve, afin de pouvoir l'accuser. C’est Jésus que l’on cherche à accuser, c’est à lui qu’on attente un procès. La femme n’est qu’un prétexte. L’attention de Jésus lui rendra sa dignité à la fin du texte, lorsqu’aura cessé, pour un moment au moins, le combat, faute de combattant. Au chapitre 8, il est trop tôt pour que le piège se referme. L’heure n’est pas encore venue.
A dire vrai, on pourrait se demander si ce n’est pas l’inverse, si ce n’est pas Jésus qui met le monde en crise, qui lui attente un procès. Dès les premières pages de l’évangile, Jésus déroute. Au chapitre premier, le dialogue avec les premiers disciples est un enchaînement de quiproquos. Que cherchez-vous ? Maître, où demeures-tu ? Venez et vous verrez. A Cana, la nouveauté du vin de l’alliance est telle que l’ancienne alliance paraît révoquée, caduque.
Les marchands chassés du temple et la contestation de l’institution du temple marquent nettement les camps. Apparaissent alors ceux dont l’évangéliste, Jean, un Juif, fait les adversaires de Jésus et qu’il appelle les Juifs. Mais tous, y compris les enthousiastes, sont mis en porte-à-faux ; Jésus se méfie même de ceux qui s’attachent à lui, car il savait, lui, ce qu’il y a en l’homme.
Nous ne sommes qu’au chapitre 2. Au chapitre suivant, lors de l’entretien avec Nicodème, de nuit – par peur des Juifs dont il est, tout comme Jésus ? parce qu’il n’y comprend rien ? parce qu’il ne passe pas à Jésus ? parce que ce n’est pas l’heure ? parce que tout cela n’est que basses œuvres ? parce que la nuit demeure jusqu’à la lumière de l’aube pascale ? ‑ les quiproquos reprennent. C’est comme si l’on ne pouvait rien comprendre à Jésus tant sa nouveauté est indicible. Le neuf ne peut être dit, il manque de mots pour le désigner, ou alors, ses mots seraient incompréhensibles, ésotériques. Nous ne savons parler du nouveau qu’en le comparant à l’ancien. Mais si Jésus, comme annoncé par Isaïe, fait toutes choses nouvelles, le monde ancien s’en est allé, cet ancien monde ne fait pas sens et le nouveau est lui à ce point incommensurable qu’il n’a pas de mots pour le dire.
Dans ce même entretien avec Nicodème, le mot de jugement, lui est prononcé : Tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises.
Je ne peux relire tous les chapitres de l’évangile du jugement. Jésus met le monde en crise. Sa sainteté dénonce nos mauvaises œuvres. Mais attention, la mise en crise n’est nullement accusation et encore moins condamnation. Si l’on veut comprendre le sens de cette mise en crise, du jugement du monde par Jésus, il faut lire dans le même entretien à Nicodème le positionnement de Jésus : Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
N’est-ce pas exactement ce qui se passe dans l’évangile de la femme adultère. Le procès de Jésus est aussi procès de ceux qui l’accusent, est aussi le passage de la charité dans ce monde, d’un peu d’amour, là où il ne semble y avoir que des cœurs aussi durs que les pierres que l’on s’apprête à jeter.
Nous entendons beaucoup, nous disons beaucoup que l’Eglise met en crise le monde. Benoît XVI dans l’une de ses dernières interventions, comme il l’a souvent fait, à opposé de manière bipolaire un concile virtuel et un concile réel, le concile inventé par les journalistes et celui qu’ont vécu les pères conciliaires. On a dit ces jours que les pronostics des journalistes avaient été déjoués, comme si l’Esprit Saint avait un malin plaisir à mettre les journalistes en difficultés !
On voit bien que le procès de l’Eglise avec le monde, particulièrement violent depuis les Lumières et la Révolution française n’est toujours pas fini. Tour à tour monde et Eglise sont l’accusateur l’un de l’autre, de même que, l’accusateur devient l’accusé dans le procès que constitue l’évangile de Jean.
Mais si nous voulons mettre le monde en crise, et il le faut, tant les injustices sont grandes, tant le service de l’argent et du pouvoir sont avilissement du prochain,  il n’y a qu’une solution, celle de Jésus, aimer ce monde. Aimer ce monde jusqu’à l’extrême, de la prostituée ou de la femme adultère aux puissants, des journalistes aux non croyants ou au partisans de lois qui ne sont pas conformes avec ce que nous appelons la morale catholique.
Nous lirons dans dix jours les lignes qui ouvrent le chapitre 13 de l’évangile, les lignes qui ouvrent le moment de l’heure : Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à l’extrême. Il n’y a pas d’autre chemin pour l’Eglise que celui de Jésus. Aimer ce monde jusqu’à l’extrême, aimer jusqu’à l’extrême ceux dont Jésus s’est fait proche en venant dans le monde, les siens.

jeudi 14 mars 2013

Pourquoi Benoît XVI a-t-il renoncé ?

A mes risques et périls, un rien alerté par une erreur de com de la conférence épiscopale italienne.


La non élection du Cardinal Scola pourrait expliquer a posteriori la renonciation de Benoît XVI. On apprend que la conférence épiscopale italienne était si certaine de l’élection de l’archevêque de Milan, qu’elle a annoncé son élection lors de la fumée blanche.
Plusieurs Cardinaux, dont le Cardinal Scola, avaient demandé à Benoît XVI la démission de son secrétaire d’Etat, lequel avait déjà dépassé la limite d’âge. Cela valait au Cardinal Scola une solide inimitié chez ses compatriotes curiaux.
Or Benoît XVI m’apparaît comme un homme fidèle en amitié. Il n’est pas de ceux qui se servent de leurs adjoints comme de kleenex : on les jette sans états d’âme, et aussi vite que possible. Si le Cardinal Bertone ne peut être viré, et puisque manifestement tout est bloqué, la seule solution est de se démettre soi-même. Là-dessus l’âge, la perspective d’un déplacement fatigant au Brésil, etc. etc., car il n’y a sans doute pas une cause, car il serait trop facile de faire de la curie le grand méchant loup, le bouc émissaire tout désigné. Mais le déclic est là : Benoît XVI ne me semble pas capable de faire de son bras droit un fusible, alors c’est lui qui saute.
Je ne pense pas que l’ampleur de la tâche, l’irréformabilité de la curie, les scandales ou menaces de révélations de scandales soient les premiers en jeu, mais la situation de blocage. S’il y a dans ces lignes un peu de vraisemblance, on peut penser que les Cardinaux non curiaux qui avaient vu un Pape, leur Pape, victime de sa curie, ne pouvaient que résolument aller chercher ailleurs.
Ce n’est pas tant un désir de réforme de la part des Cardinaux qu’une exaspération devant un système trop ostensiblement anti-évangélique. Il aura fallu tomber bien bas pour ouvrir une porte. Cette exaspération suffira-t-elle ? Il semble que les Cardinaux découvrent celui qu’ils ont élu, surpris eux-mêmes par le nom du Pape, par ses gestes, comme si tout cela n'était pas prévu, comme si ce qu'ils avaient choisi, c'était de sortir d'Italie, et non le Pape François.
C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre l’affirmation selon laquelle le Pape a été choisi par Dieu, comme disent les Cardinaux. Le Patriarche Maronite rappelait que l’un d’entre eux avait dit : Dieu a déjà choisi le Pape, maintenant, il faut le trouver. Evidemment, ce sont les eux qui ont voté. Evidemment, si Dieu laisse mourir les enfants, il ne va pas perdre son temps à élire un Pape ! Pour les Cardinaux, il s’agissait de trouver une solution pour répondre à ce qui a mené à ce que l’on pourrait appeler la destitution du Pape par la curie. L’inattendu laisse toute possibilité de voir l’Esprit saint à l’œuvre, c’est-à-dire prendre un malin plaisir à déjouer les pronostics, des journalistes, certes, mais peut-être aussi des cardinaux eux-mêmes, en attendant, de la conférence épiscopale italienne, qui compte pas mal de Cardinaux !

samedi 9 mars 2013

Le fils prodigue et le pardon (4ème dimanche de Carême)


Nous connaissons par cœur cette parabole (Lc 15,11-32). On en fait généralement une parabole du pardon. On se demande dans ces conditions ce que vient faire la deuxième partie, avec le frère ainé, et de fait, souvent, on l’omet.
Non content de l’amputer, armé de l’évidence selon laquelle le texte parle de pardon, on le plie à ce que nous pensons du pardon, qui, paraît-il, nécessiterait une juste et sincère repentance. L’acte de contrition devient clé de lecture de la parabole. C’est un peu fort, si l’on pense que la parabole, comme page d’évangile est source de la pratique chrétienne ! Mais plus fort encore, nous ne pouvons pas ne pas connaître la faiblesse de nos principes : qu’en est-il de nos fermes résolutions, alors qu’à chaque confession, nous revenons avec le même péché ?
Les objections ne nous ébranlent guère. Le mouvement du fils qui rentre en lui-même est sur-interprété comme repentance et contrition. Est-ce tenable ? Le raisonnement du fils ne semble que froid réflexe de survie : il crève de faim et sait où trouver à manger.
Plus encore, le fils n’a pas idée que son père puisse pardonner. La preuve : demander à être traité comme un ouvrier alors qu’on est fils, c’est ne pas imaginer un seul instant le pardon. C’est tellement vrai que le boniment odieux préparé par le fils – traite moi comme un ouvrier ‑ le père ne veut pas l’entendre. Le père interrompt le fils pour qu’il ne dise pas mal, pour qu’il ne dise pas de mal de lui, comme ouvrier, et pire, d’un père qui pourrait accepter de voir son fils comme un ouvrier et non comme son fils. Le fils pense comme père un père indigne, qui ne serait pas père, un père qui ne prendrait pas son fils comme son fils. Le père interrompt ce qui interdit de reconnaître sa magnanimité. A voir de la contrition ici, nous faisons du fils quelqu’un qui se regarde le nombril, alors qu’il est au bord de mourir de faim, et qui, par la contrition et la morale, interdit à Dieu d’être Dieu. A prétendre très religieusement confesser notre faute et notre repentance, nous défigurons le père, nous blasphémons.
Notons que le mot ouvrier, ici, signifie mercenaire, journalier, celui qui n’a pas d’autre relation que le contrat de quelques heures et après plus rien. Le boniment du fils et les nôtres supposent qu’il pourrait ne plus rien n’y avoir entre Dieu et nous en dehors d’un contrat de quelques instants. Et nous prétendons aimer Dieu à nous confesser si pleins de contrition !
Si cette parabole ne concerne pas le pardon, c’est que Dieu y est trop à l’étroit. Que Dieu pardonne, nul ne devrait en douter, mais ce n’est pas encore assez dire, ou alors, cela veut dire autre chose. Littéralement le mot de pardon n’est pas dans le texte. En revanche, par deux fois, comme un refrain qui nous souligne l’essentiel et que nous ferions bien d’entendre si nous voulons comprendre la parabole, une histoire de vie et de mort, pas seulement, une histoire de relation, paternelle puis fraternelle, détruite par la mort et relevée à la vie. Mon fils, ton frère, que voilà était perdu et il est retrouvé, il était mort et il est revenu à la vie.
Histoire de vie, de rappel de la mort, de résurrection. Pardonner pour Dieu n’est pas affaire de conscience à tranquilliser voire à purifier, mais de rappel de la mort. Lorsque quelqu’un meurt, Dieu ne l’a pas rappelé à lui, au sens où il l’aurait fait mourir, le rappelant à lui par la mort. Dieu nous rappelle à lui, c’est-à-dire que, mort, il nous rappelle à la vie, la sienne.
La parabole invite à accueillir cette vie qui sort, comme le père, à la rencontre de tous les hommes, courant à la rencontre de l’un, sortant prier l’autre. Et c’est bien de n’avoir pas vu que le problème n’était pas d’être quelqu’un de bien, en règle, qui a interdit au premier fils d’être vivant lui aussi, rappelé à la vie que la salle de fête dessine. Le fils prodigue est cueilli dans la famine. Il ne peut plus faire autrement que de s’en remettre au père. Le fils aîné est plus difficile à faire vivre, il n’a pas vu qu’il était mort, qu’il devait lui aussi revenir à la vie, entrée dans la salle de fête.
Si nous venons avec notre péché devant Dieu, c’est pour accueillir encore et toujours la vie de Dieu, abondance de la fête, danse, musique, veau gras et boissons, habits de noces et anneau. Fini le temps des va-nu-pieds, il y a des sandales pour tous. Si nous venons demander pardon à Dieu, ce n’est pas que nous aurions à négocier par quelques conditions, quelque contrition. Son pardon est déjà donné ; la preuve, le père passe son temps à sortir pour faire entrer dans la salle de fête qui ne s’en prive. Si nous venons demander pardon à Dieu, c’est pour recueillir à pleine existence la vie abondante qu’il ne cesse d’offrir.

lundi 4 mars 2013

Les cardinaux, la curie et l'Eglise d'après Mgr Dagens

Extraits d'un entretien publié par le JDD 02 03 13


L’atmosphère à Rome, je le sais de source sûre, est très troublée ces jours-ci. Très violente. Le renoncement de Benoît XVI a laissé les cardinaux pantois. Ils ne savent pas comment affronter cette situation. Ils sont dépassés. Il règne une logique de cour à Rome. Le Vatican, c’est quinze villages avec différentes tribus. Quand l’Eglise fonctionne comme des tribus qui s’ignorent ou se détestent, rien ne marche. C’est cela qui a engendré la corruption. Je prie le Saint-Esprit pour calmer les ardeurs tribales ! Pour que les cardinaux élisent un homme souple, convaincu et conduit par Dieu. Ainsi, toutes ces histoires finiront dans les eaux du Tibre.
Le prochain pape doit-il "nettoyer" la Curie ?
Sa réforme est indispensable. Il faut abattre ces cloisons étanches. Obliger tous ces cardinaux à se réunir, à se connaître, à débattre, à ne pas rester enfermés dans leurs propres boutiques, pour être à la hauteur des défis de la nouvelle évangélisation et de la charité chrétienne. Le but de l’Eglise, ce n’est pas l’Eglise…
Comment faire ?
Quand il y a un choc, c’est comme lorsqu’on coule : il faut remonter, mais par le haut, en regardant vers le Christ. Pas par les petits complots, les traquenards ou les luttes de pouvoir. Il faut des cardinaux, autant qu’il est possible, qui ne soient pas liés à des groupes de pression, quels qu’ils soient : le Néocatéchuménat, Comunione e Liberazione, l’Opus Dei. Des hommes libres par rapport à tous groupes de pression, eux-mêmes liés à la politique italienne.
Vous avez vous-même passé tout le mois d’octobre à Rome, pour le synode des évêques sur la nouvelle évangélisation. Comment l’avez-vous vécu ?
J’ai observé une oscillation au sein de ce synode. On a d’abord entendu des rapports extrêmement pessimistes, de la part de l’archevêque de Washington, puis de celui de Budapest, qui ne parlaient que des effets négatifs de la sécularisation. Mais à l’issue de ces débats, le message final était bien plus positif. Le texte rédigé par la commission animée par l’archevêque de Florence a du souffle, il ne se lamente pas.

samedi 2 mars 2013

Dieu et le mal (3ème dim. de carême)


Les textes de ce jour (Ex 3, 1-15, 1 Co 10, 1-12 ; Lc 13, 1-9) invitent à poser la question du mal. Pourquoi le mal ? C’est une de nos questions, une de nos réactions dans la détresse et la souffrance, la maladie et l’injustice. Les tentatives pour répondre sont aussi nombreuses que vaines. Malgré cette absence de réponse, à cause d’elle, nous cherchons encore un coupable, et Dieu fait l’affaire d’autant qu’il ne peut pas se défendre. Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter cela ?
Non seulement il n’y a pas de réponse, il n’y a pas de sens à poser la question, mais il faut même refuser de la poser, d’envisager interroger. Expliquer pourquoi il y a le mal, ce serait rendre raison du mal, lui rendre raison, or il a toujours tort, il n’y a aucune raison au mal. Expliquer pourquoi le mal, ce serait justifier le mal, or le mal est injustifiable.
Nous préférons cependant trouver un sens au mal, pactiser avec lui en le justifiant, en le rendant juste, que de rester dans le non sens. Et pourtant, le mal, c’est le non-sens. On ne diminue pas le mal à s’y résigner, au mieux s’y habitue-t-on. Or cette accoutumance n’est qu’un pacte de plus avec le mal. Il est hors de question de s’habituer au mal, comme si c’était normal, comme si on ne pouvait pas faire autrement, comme s’il fallait pour ne plus le voir le fondre dans une vie de grisaille.
L’homme a tout pour vivre. La vie est le destin que de toujours à toujours Dieu lui ouvre. Dieu n’a pas fait l’homme pour la mort. Jésus est venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en abondance.
Le mal c’est, radicalement, le mal de la victime, le mal subi. Rien ne justifie la haine destructrice de l’autre, rien ne justifie qu’elle s’abatte sur moi ; le mal qui viendrait de la nature, maladie ou catastrophe naturelle, encore moins. Les explications mythologiques, dans leur vérité, sont retournées, et redoublent l’urgence de la question et l’urgence plus grande encore de la laisser dans la béance du non sens. « Le péché originel, cette vieille injustice que l’homme a commise, consiste dans le reproche que l’homme fait et auquel il ne renonce pas, à savoir qu’une injustice a été commise à son égard, qu’il a été victime du péché originel. » Kafka.
Il ne s’agit pas en refusant d’expliquer le mal d’abdiquer, au contraire. L’intelligence n’a jamais à se coucher devant l’irrationnel. Mais justement, l’irrationnel en défiant l’intelligence la met à mal. Stratégie de l’intelligence que de ne pas entrer dans un combat perdu. Toutes les justifications du mal se soldent pas un amoindrissement de l’homme, consacrant la victoire du mal sur la vie.
Est-ce à dire qu’il faudrait rester avec le mal ? De toute façon on n’a pas le choix, on ne pas choisit le mal quand on est victime. Deux gestes seulement s’imposent, hautement rationnels, mais nullement explicatifs. La dénonciation de l’injustice. Et justement, refuser d’expliquer, refuser la justification, laisser la béance de l’irrationnel pendante, c’est dénoncer, c’est montrer le mal pour qu’il s’indique et se dévoile. Le scandale du mal ne peut pas être atténué même à vouloir pactiser encore avec lui, pour tenter, vainement, de le rendre supportable.
La dénonciation du mal est le refus de l’accoutumance, est la reconnaissance de la victime. Sa dignité commence là. Même quand il n’y a rien à faire, lorsque le mal va gagner, inexorablement. Mère Térésa avait compris. Tenir la main du moribond. C’est encore un homme celui qui est broyé par la souffrance. Qu’il n’ait plus figure humaine, comme celui devant qui on se voile la face, ne peut justifier qu’on l’achève. Il demeure digne de l’humanité. On tient sa main, on crie.
« Qu’en serait-il si, un jour, les hommes ne pouvaient plus trouver de défense contre le malheur de la vie que dans l’oubli, s’ils ne pouvaient plus construire leur bonheur que sur l’impitoyable oubli des victimes, sur une culture de l’amnésie dans laquelle le temps guérit prétendument toutes les blessures ? D’où tireraient-ils l’aliment de leur révolte contre l’absurdité des souffrances injustifiées des innocents ? Qu’est-ce qui pourrait encore attirer leur attention sur le malheur d’autrui et leur inspirer leur vision d’une justice supérieure nouvelle ? La mémoire de Dieu se dresse contre cette amnésie culturelle (Is 21, 11-12). » J.-B. Metz
Ensuite, autant que c’est possible, il y a la guérison, le salut. La réplique au mal n’est pas explication, surtout pas, même théologique, surtout théologique. Avec le cri, elle est soin, secours, salut. J’ai vu la misère de mon peuple. Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous l’avez fait.
Si Dieu a quelque consistance dans le mal, c’est d’être toujours, inconditionnellement du côté de la victime. Dénonçant l’horreur, la criant dans un grand cri : Pourquoi m’as-tu abandonné ? Pas de sens, seulement la béance de l’absurde. Etre au côté de celui qui crève, lui saisissant la main. Dans ce saisissement, Dieu rappelle de la mort. Tu ne peux laisser ton ami voir la corruption.
Si Dieu a sens, c’est bien, dans le mal, non pour l’expliquer, la belle affaire, mais pour le détruire et en sauver les victimes. Il est de ce côté, aux côtés de la victime, ou n’est pas. J’ai vu la misère de mon peuple.