samedi 27 avril 2013

La langue de la foi, c'est l'amour (5ème dimanche de Pâques).


En lisant l’évangile de ce jour (Jn 13, 31-35), je me demandais bien comment j’allais trouver de quoi nourrir un commentaire. Le commandement nouveau est tellement central qu’il est difficile de ne pas s’y arrêter. Mais le texte est tellement connu, et sans difficulté de compréhension, que l’on voit mal en quoi une homélie est nécessaire. Pourrait-elle d’ailleurs être autre chose qu’une paraphrase bien fatigante ? Et paraphraser trois lignes histoire d’en faire une homélie de huit à dix minutes, c’est sûr que ce serait très ennuyeux.
Et puis, la discussion dans un des cours donnés la semaine dernière m’a ouvert une piste. Athéisme et question de Dieu, tel en est le titre. Nous en étions à exprimer comment il était possible de dire Dieu, ce que signifie la nomination de Dieu. Un article fameux de Paul Ricœur, que j’ai lu des dizaines de fois, m’est apparu comme un commentaire de notre texte.
Comment prononcer le nom de Dieu ? Cela est si impossible que le peuple Juif se l’interdit et remplace ce nom par un autre, le Seigneur. Les chrétiens, depuis les Pères, sont passés outre cet interdit, mais ils savent bien que nommer Dieu est toujours fait improprement. Qui pourrait dire Dieu ? Déjà, on ne prononce pas le nom des autorités, on ne va pas dire Dieu impunément ! Et le nouveau Pape, qui ne choisit pas de nom de règne, nous met dans le désarroi. On ne va pas l’appeler François ? François, dans sa dernière homélie, François, au soir de son élection. Cela manque de dignité, alors on rajoute, le Pape François. Pourtant, on ne disait pas toujours le Pape Benoît XVI. On dit souvent Benoît XVI, Jean-Paul II. Appelez-moi François, tout simplement, semble-t-il dire. Et nous sommes gênés.
Pensez pour Dieu…
Et pourtant, il faut bien dire Dieu si l’on veut prier, si on veut l’annoncer.
Mais le nom de Dieu n’est pas un savoir, un nom pris dans une liste, l’annuaire ou le dictionnaire des dieux ou des noms de dieux. Les musulmans en connaissent quatre-vingt dix neuf, mais c’est ruse car il manque le centième. Les autres noms ne sont pas faux, mais ils ne sont pas sont nom pour autant. Ils cachent, ils réservent.
Le nom de Dieu ne relève pas d’un savoir, d’une nomination. Il est charité, engagement, service du frère. C’est à aimer que l’on nomme Dieu. Voyez, mère Térésa et l’abbé Pierre ont bien mieux et pour beaucoup plus de monde parlé de Dieu que les plus célèbres des théologiens dont on ignore jusqu’à l’existence. Non que la théologie soit inutile, mais comme dit l’un des plus grands théologiens, Thomas d’Aquin, elle n’est que paille. On nomme Dieu à aimer. Que serait la foi sans la charité. « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais […] la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. »
La foi n’est pas autre que la charité, la foi n’est pas une confession de notre confiance en un Dieu ainsi ou autrement nommé. La foi est amour de Dieu, c’est-à-dire du prochain puisqu’il n’est pas possible d’aimer l’un sans aimer les autres, d’aimer les autres sans aimer Dieu, qu’on sache qu’on l’aime ou pas.
Il n’y a pas d’un côté la profession de foi et de l’autre le comportement moral. La langue de la foi, c’est la charité. Lorsque la foi parle, elle est charité. Pour annoncer notre Dieu, pour prier notre Dieu, nous n’avons qu’un chemin, celui de l’amour. Ainsi, je comprends, et espère n’avoir pas trop paraphrasé, l’évangile de ce jour :
« Je vous donne un commandement nouveau : c'est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »
Les conséquences sont lourdes. A ne point aimer, nous ne pouvons dire notre foi, quels que soient les astuces pédagogiques, les moyens de communication, l'engagement dans la société, notre prise de parole avec les amis, les collègues de travail, etc.
Il ne s’agit pourtant que d’une paraphrase. Dire que la langue de la foi, le langage de la foi c’est l’amour, c’est seulement répéter les paroles de Jésus : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

lundi 22 avril 2013

Un texte de Mgr Dagens : Le catholicisme intransigeant, une tentation permanente


Un certain nombre de catholiques français, qu’il ne faut pas confondre avec l’Église catholique qui est en France, sont, sans le savoir, fidèles à une tradition qui vient de très loin, bien avant la Révolution française. Ils se laissent déterminer de l’extérieur, par ce que le général de Gaulle appelait les « circonstances » de la vie politique. Ils sont pris dans des rapports de force qui leur échappent, mais en fonction desquels ils rêvent d’affirmer leur identité, de façon militante, soit en se défendant contre ceux qui les contestent, soit en participant à des manœuvres offensives, espérant retrouver ainsi des positions dominantes dans notre société. 

Cette posture militante, cette culture de combat n’est pas nouvelle. Elle correspond à cette longue tradition qu’Émile Poulat, René Rémond et bien d’autres historiens ont désignée comme celle du catholicisme intransigeant qui s’est développée tout au long du XIXe siècle, pour résister à tous ceux qui semblaient hostiles à l’autorité de l’Église. Cette interminable guerre des deux France s’appuyait sur des idéologies consistantes, d’un côté celle qui inspirait le parti clérical, et de l’autre celle qui accompagnait la naissance et l’affirmation du projet laïque. 

On peut toujours rêver de réveiller ces vieilles querelles, en invoquant d’un côté le programme de l’Action française de Charles Maurras et de l’autre les réalisations de Jules Ferry ou les idées de Ferdinand Buisson, sans parler de la rivalité entre les curés et les instituteurs. Mais c’est peine perdue. Parce que les idéologies qui soutenaient ces projets politiques sont mortes et que personne ne peut les ressusciter, à moins de faire le choix, du côté catholique, d’un enfermement dans des réseaux serrés qui se réclameraient d’une foi pure et dure et, du côté laïque, de la remise en valeur d’une morale fondée sur des valeurs abstraites. 

Mais il faut être réaliste : certains, qui se méfient des religions, doivent se réjouir en sourdine de voir que la figure du catholicisme semble aujourd’hui se confondre avec ce courant offensif. Quelle aubaine pour eux de dénoncer ces durcissements qui se produisent sur la place publique ! Comme il serait facile d’assimiler l’Église tout entière à ces expressions musclées de la foi ! Quel triomphe si l’on parvenait à montrer que les croyants sont tous des violents et des obscurantistes ! Si les ultras devaient l’emporter chez les catholiques, alors la voie serait libre pour les ultras anticatholiques, trop heureux de relever alors le défi qui leur serait lancé ! 

Il est donc urgent de raison garder et de remettre les réalités dans une perspective historique. Les affrontements qui accompagnent le projet de loi destiné à ouvrir le mariage et l’adoption aux couples de même sexe ne sont qu’un épisode révélateur de la crise du mariage et de l’effacement des valeurs communes qui fondaient notre société. Mais faut-il se résigner à ces explosions d’individualisme militant qui valent aussi pour des jeunes catholiques ? L’urgence est plutôt de lutter contre tout ce qui déshumanise notre société, contre tout ce qui envenime les pauvretés muettes, contre tous ces processus qui réduisent les personnes à des objets manipulables selon les exigences exclusives de la rentabilité financière ou technique, en tous domaines. 

Quant aux responsables de l’Église catholique en France, dont je suis solidaire, ils seraient mal inspirés s’ils cherchaient à prendre en marche le train des poussées politiques, en essayant de faire plaisir aux ultras et aux autres. Si cet opportunisme l’emportait, il faudrait en payer le prix dans quelques années. Je suis préoccupé, parce que j’ai parfois l’impression que la joie provoquée par l’élection du pape François est estompée par les crispations actuelles et que la référence à la simplicité et à la force de l’Évangile s’atténue ! Que diable, si l’on peut dire, allons-nous renoncer à nous déterminer de l’intérieur de notre foi catholique et de l’espérance que nous mettons dans la miséricorde du Christ ? Ce n’est pas de calculs politiques que nous avons besoin, c’est du courage d’être nous-mêmes, des disciples et des témoins de Celui qui est venu pour « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19, 10) et aussi pour « réunir les enfants de Dieu dispersés » (Jean 11,52). 

Mgr Claude DAGENS, évêque d’Angoulême, de l’Académie française
La Croix 21 avril 2013

mardi 16 avril 2013

Et si vous deviez dire quelque chose sur l'eucharistie...


Et s’il fallait réfléchir sur l’eucharistie avec des chrétiens, des gens qui en vivent tous les jours, que dirions-nous ? Ne serait-ce pas grotesque d’enseigner ceux qui déjà sont initiés ? Et pourtant, c’est la logique même de la foi. Nous cherchons à comprendre ce que nous croyons, ce que nous faisons lorsque nous communions.

Première partie, biblique, pour repérer ce que nous considérons ou non comme textes directement ou non eucharistiques. Ainsi, et de façon très étonnante, les Pèlerins d’Emmaüs (Lc 24) qui ont pour nous un sens évidemment eucharistique sont lus jusqu’au 13ème siècle dans une toute autre perspective : « Il y est dit qu’ils reconnurent le Christ à la fraction du pain. Qu’est-ce que la fraction du pain sinon l’explication de l’Ecriture ? Car c’est là que le Seigneur est reconnu. »
La fraction du pain est geste eucharistique, mais le lavement des pieds le aussi. Ce n’est pas pour rien qu’il s’agit de l’évangile du jeudi saint, et lex orandi lex credendi, la règle de la prière est règle de la foi. L’eucharistie pour être ce qu’en dit le nouveau testament ne saurait être comprise en dehors de la charité. Comment honorerait-on le corps du Christ en son eucharistie et le mépriserait-on dans le frère ? est une question constante des Pères de l’Eglise, en particulier de Jean Chrysostome.
L’eucharistie n’est pas les espèces consacrées, ou du moins, l’eucharistie est bien plus que les espèces consacrées, qu’elle est aussi, bien sûr, mais comme partie du tout. Il y a ici bien plus que la présence réelle. Les espèces expriment, métonymiquement, ce qu’est l’eucharistie, l’action de grâce au Dieu qui le premier nous a aimés. L’eucharistie est la forme que prend la vie chrétienne, celle de la réponse dans le remerciement au Dieu qui ne cesse de se donner. Plus encore, pour remercier Dieu, il faut encore tendre les mains et recevoir. C’est en communiant, en recevant le pain et le vin, expression d’une vie eucharistique, que nous disons merci à Dieu.

Deuxième partie, sur le sens du mot sacrifice appliqué à l’eucharistie. Le mot est employé de façon très ancienne. Mais chez les Pères, par exemple chez Clément de Rome vers 96, cela ne signifie pas que l’eucharistie est un sacrifice. Le sens est analogique ou typologique : ce que le sacrifice est au peuple de la première alliance, l’eucharistie l’est à celui de la nouvelle alliance. Clément ne connaît pas le nouveau testament qui n’existe pas encore. Il connaît visiblement telle ou telle lettre de Paul. Mais pour lui et les chrétiens de son époque, les Ecritures, c’est ce que nous appelons l’ancien testament. De sorte que les mots qui viennent pour parler de la nouvelle alliance sont forcément puisés dans le livre de la première alliance.
La polémique protestants catholiques a fait du sacrifice un des mots qui expriment, avec la présence réelle, le différend entre les Eglises. Assurément, Jésus donne sa vie, assurément il est l’homme pour, pour son Dieu, pour ses frères. Cela ne suffit pas encore à justifier que l’on parle de sa mort comme sacrifice. Certes, sa mort est violente, et quelques textes utilisent pour le dire la thématique sacrificielle,  mais ils sont finalement assez rares. Le théologien J. Ratzinger écrit : « L’essence du culte chrétien ne consiste donc pas dans l’offrande de choses, ni dans un reniement quelconque, comme il est répété sans cesse dans les théories du sacrifice de la messe, depuis le XVIe siècle. […] le culte chrétien consiste dans l’absolu de l’amour tel que seul pouvait l’offrir celui en qui l’amour même de Dieu était devenu amour humain ; il consiste dans la forme nouvelle de représentation, incluse dans cet amour : a savoir que le Christ a aimé pour nous, et que nous nous laissons saisir par lui. Ce culte signifie donc que nous mettons de côtés nos propres tentatives de justification. ». C’est pour le moins une invitation à être prudent quant à l’usage du terme.

Si l’eucharistie est sacrifice, n’est-ce pas parce qu’elle est comprise comme commémoration de la Cène et de la Croix ? Pourtant, n’affirmons-nous pas, avec Cyprien de Carthage : « Mais nous, nous célébrons la résurrection du Seigneur le matin. » Ou encore, Irénée de Lyon : « S’il n’y a pas de salut pour la chair, alors le Seigneur ne nous a pas non plus rachetés par son sang, la coupe de l’eucharistie n’est pas une communion à son sang et le pain que nous rompons n’est pas une communion à son corps. »
On ne peut écarter cependant que le sang est dit sang de l’alliance nouvelle et éternelle, versé pour la multitude. C’est bien avec le sang du sacrifice que l’alliance est scellée. Ce que le sacrifice est à l’alliance dans le premier testament, le repas l’est dans le nouveau. Le repas est ce qui scelle l’alliance, l’agapè, le repas de l’amour, de la fraternité. De même que je mange pour vivre, de même, je mange ce pain pour signifier que Jésus me fait vivre, parce que Jésus me fait vivre.

Troisième partie, l’eucharistie comme sacrement. Le vocabulaire technique met du temps avant de se fixer dans l’Eglise. Bien sûr, depuis longtemps, on parle de l’eucharistie comme sacrement, mais il faut attendre 1155 pour qu’un théologien affirme qu’il y a sept sacrements, et 1439 pour qu’un concile le définisse. Dans le Moyen-Age des XIIème et XIIIème siècles, on essaie de fixer les définitions. On construit de beaux édifices théologiques à l’image des cathédrales gothiques qui datent de cette même époque.
Un sacrement est un signe de la grâce (de l’amour de Dieu) mais aussi une cause de la grâce, c'est-à-dire que non seulement en communiant je comprends que Dieu se donne à moi, mais il le fait effectivement dans ce pain et ce vin. Comment articuler les notions de signe et de cause ? Le sacrement cause ce qu’il signifie. Mais encore…
En outre, à partir du XIème siècle, et même sans doute avant, les chrétiens ne communient quasiment plus et vivent de l’eucharistie en l’adorant (présence réelle, terme du 13ème siècle, que Thomas d’Aquin n’apprécie guère et qui se généralise après la Réforme protestante, mais réalité attestée au moins depuis le 2d siècle). C’est d’autant plus curieux que se multiplient les célébrations de messe pour les vivants et surtout les morts. On comprend qu’il faille voir l’hostie, et l’on opte pour un hyper ritualisme. Des hosties peuvent saigner, quand le prêtre mastique l’hostie, il broie le corps du Christ. C’est pour contrecarrer cet hyper réalisme que Thomas invente la transsubstantiation. Il insiste dans le même temps sur la matérialité du sacrement. Rejeter l’hyper-réalisme ne signifie pas sauter dans le spiritualisme, au contraire. La logique de l’incarnation s’impose. C’est dans la matière du pain et du vin que l’on trouve le don de Dieu, dans le plus corporel que l’on a accès au plus spirituel. Le corps est le chemin de Dieu vers l’homme, pour la sainteté, le salut de l’homme.
La grande limite de cette subtile et géniale théologie médiévale, c’est qu’elle réfléchit sur l’eucharistie en dehors de l’action liturgique, autrement dit qu’elle pense plus la présence réelle que la communion, que le sacrement. Ce sera vrai de la riposte du concile de Trente à la Réforme de sorte que la théologie de l’eucharistie qui essaie de sortir de l’impasse est soit celle des Pères de l’Eglise, soit celle du XXème siècle.
En outre Thomas essaie de dire ce que signifie ceci est mon corps, mais comment le pourrait-il s’il le déconnecte de son contexte : Prenez, manger, ceci est mon corps pour vous ?
Petite devinette : Quelles sont les deux phrases qui se ressemblent le plus parmi les trois suivantes : Paris est la capitale de France / Ceci est mon corps / Je t’aime ? Si vous voulez comprendre quelque chose à l’eucharistie, n’imaginez pas que la parole de Jésus répétée à chaque eucharistie est une information qui vise à dire ce qu’est le pain, vraiment son corps. Il s’agit bien davantage d’une déclaration d’amour. Lorsque Jésus dit, c’est mon corps pour vous, il dit, je vous aime, « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13) Le repas eucharistique est nuptial s’il s’agit d’alliance, comme l’enseigne Cana, festin des noces de l’agneau. Les amants se disent : prends, ceci est mon corps pour toi. « L’Eucharistie, comme le sexe, est centrée sur le don du corps. Avez-vous jamais remarqué que la première épître aux Corinthiens tourne autour de deux sujets, la sexualité et l’Eucharistie ? » (T. Radcliffe)
La parole est efficace et signifie. Elle peut blesser, elle peut guérir. Quand j’entends, « je t’aime », « tu es mon enfant bien aimé », cela n’est pas d’abord ni principalement une information (signification) mais ce qui construit l’amour dont il s’agit. Ce modèle linguistique, que nous vivons chaque jour, pourrait être bien approprié pour comprendre ce que signifie l’eucharistie comme sacrement.

Quatrième partie : en parcourant la liturgie eucharistique. Les textes de la célébration, aujourd’hui et dans l’histoire, les rubriques qui indiquent les gestes avec lequel le corps prie, enseignent ce que nous faisons en célébrant. Pour ce résumé je ne retiens que trois points qui vont dans le même sens et qui disent le sens de cette dernière partie : Eucharistie et Eglise.
D’abord la mise en évidence de la structure d’une célébration qui unit parole et pain, suppose la participation active de tous (ils arrivent donc avant le début et partent après la fin), et l’étude de quelques anaphores d’aujourd’hui ou d’hier qui montre l’entrée dans le mouvement trinitaire de la prière, la place des épiclèses, et celle du récit de l’institution, pas toujours présent.
Ensuite, le but (res et sacramentum disait-on) de l’eucharistie n’est pas la consécration ni même la communion, mais la construction de l’Eglise, humanité renouvelée, anticipation de l’humanité divinisée. « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. » Comme le dit saint Augustin, c’est notre propre mystère qui est posé l’autel.
Enfin, on pourra s’interroger sur l’identité du « nous » de la prière eucharistique. Qui dit : « Nous te rendons grâce car tu nous as choisis pour servir en ta présence » ? C’est bien sûr l’Eglise, arrhes d’une humanité réconciliée. C’est elle le corps du Christ, comme l’enseigne Paul, le vrai corps du Christ. L’eucharistie qu’elle célèbre, son action de grâce qui s’exprime et qui la nourrit dans le pain et le vin, sont le corps sacramentel, le corps mystique, le corps caché du Seigneur. (Cf. Lubac, Corpus mysticum)

samedi 13 avril 2013

Et si mentir c’était déstructurer la société. Gilles Bernheim et le mariage pour tous


Le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim vient de présenter sa démission. Il reconnaît avoir eu recours aux services d’un nègre pour la rédaction de l’un de ses livres, remarqué, et s’être ainsi rendu involontairement responsable de plagiat. Son aide ne lui a pas précisé que certaines pages recopiaient de très près des textes d’autres auteurs. Pour des faits similaires, des ministres de la République Fédérale d’Allemagne ont dû quitter leur fonction ces dernières années. Par ailleurs, contrairement à ce qui se disait et qu’il n’avait jamais contesté, il n’est pas agrégé de philo.
Que nous ne soyons pas des fils de la Lumière n’est pas un scoop. Il serait bien hypocrite de reprocher à l’ancien Grand Rabbin ne n’avoir pas toujours agit conformément à la morale. Qui d’entre nous peut se prétendre indemne de tout mensonge, de toute tricherie, de tout vol ou tromperie ?
Mais il se trouve que le désormais ancien Grand Rabbin a pris la parole dans le débat public dernièrement, justement pour rappeler ces concitoyens aux exigences de la morale. Il disait : « Nous avons perdu la compréhension de ce qu’est le sens moral ». Se faire donneur de leçon lorsque l’on n’est pas propre, cela devient plus délicat. Vous me direz, si nous ne devions dire que ce que nous faisons, la morale serait aussi rétrécie que notre moralité. Heureusement que nous pouvons dire le bien qu’il faudrait faire même si nous ne le faisons pas. C’est la seule manière maintenir l’exigence morale  : agir de telle sorte que la maxime qui préside à notre action puisse être érigée en loi universelle, ou, si vous préférez, ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’autrui nous fasse.
A quelle condition peut-on enseigner la morale, la prêcher, alors que nous faisons si peu ce que nous préconisons ? A reconnaître justement notre indignité, à nous mettre dans le lot de ceux auxquels l’exigence morale que nous énonçons est adressée, c’est-à-dire en ne se posant pas en donneur de leçon.
Je ne devrais donc pas comme l’ont dit certains en pareilles circonstances, jeter des pierres sur un homme à terre. La pensée de cet homme semble très reconnue, estimée, et ces péripéties ne changent rien. La capacité d’écoute de cet homme semble reconnue, admirée, objet de remerciements, et ces péripéties n’y changent rien, heureusement. Je dois ajouter que si ces péripéties sont le moment favorable dont ont profité ses adversaires idéologiques, tenants d'un judaïsme intransigeant, voire intégriste, pour le débarquer, on ne peut que les regretter encore plus.
L’ancien Grand Rabbin a pris position sur le mariage pour tous, contre le mariage pour tous. Il a même été cité par le Pape Benoît XVI lors du fameux discours annuel à la Curie en décembre. Son texte, Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : Ce que l’on oublie souvent de dire a été l’objet de tant de louanges de la part des cathos ! Pensez, même le Pape le cite !
Les affaires de plagiat visent aussi ce texte qu’elles font relire.
Gilles Bernheim remercie cinq personnes, dont Béatrice Bourges, "pour la richesse de leurs réflexions qui a nourri ce projet". Mme Bourges milite dans les mouvements de l’extrême droite catholique. « Représentante du Collectif pour l’enfant, elle a été démise de ses fonctions de porte-parole de la "manif pour tous" par Frigide Barjot, au lendemain de la manifestation du 24 mars aux abords des Champs-Elysées. Mme Bourges venait publiquement de réprouver les propos de Mme Barjot condamnant les débordements et provocations auxquels s’étaient livrés quelques dizaines de militants d’extrême droite. Et elle avait dès le dimanche matin appelé à l’occupation des Champs-Elysées avec des tentes, hors des consignes officielles de la "manif pour tous" ». C’est ce qu’affirment deux journalistes au Monde. Rien que cela ne manque pas de piquant.
Si j’ose risquer donner l’impression de frapper un homme à terre, c’est que je n’avais jusqu’à présent pas réfléchi sur ce texte. Il est en trois parties.
La première expose ce que l’on oublierait de dire à propos de ce mariage. A dire vrai, surtout à propos de la PMA et de l’adoption. Et si je suis d’accord pour dire les réserves quand ce n’est pas mon opposition à la PMA avec tiers, je sais alors que ce débat doit être déconnecté de celui du mariage pour tous, qu’il faut une autre loi sur la PMA avec tiers, visant tous les types de couples, et revenant sur l’autorisation dont bénéficient aujourd’hui les couples mixtes. Mais cela, qui aura le cran de le demander ? Mais cela, qui n’est pas politiquement correct, Gilles Bernheim, s’il avait été comme il dit, à refuser le dictat du politiquement correct, aurait dû le demander. Il a oublié de nous dire ce que l’on oublie de dire.
La seconde partie dénonce l’idéologie du gender et plus encore de la queer théorie. Là, la méthode est celle de la Rome des grandes condamnations du XIXème. On condamne la thèse extrême, qu’à peu près personne ne tient, pour révoquer une position équilibrée, qui elle, est peut-être valide. Gilles Bernheim prétend que l’on va à la confusion des genres avec cette loi. Nous serions manipulés par les militants LGBT et l’Association des parents et futurs parents Gay et Lesbiens. Comme si nos députés et sénateurs étaient tous des naïfs ou des militants de ces mouvements et idéologies. J’avoue ne pas comprendre comment, sauf à recourir à la théorie du complot, des gens qui réclament le mariage pour tous sont pour la destruction de la famille. Ceux qui réclament le mariage pour tous ne sont pas ceux qui veulent la fin de la structuration familiale de la société. Au contraire, me semble-t-il.
La troisième partie propose une vision anthropologique et une option pour un type de société. On peut assez facilement apprécier l’humanisme de ces modèles et le ton de leur présentation. Le hic, c’est qu’il n’y aurait qu’un mode de différentiation, ce serait celui de l’hétérosexualité que nie évidemment l’homosexualité. Suffisait-il qu’il y ait dans un couple deux appareils génitaux différents pour garantir la différenciation ? On se demande pourquoi il y a tant de violence entre hommes et femmes. Disons pour le moins que ce n’est pas une condition suffisante. Est-ce une condition nécessaire ? Alors est affirmé et non démontré, comme toujours dans ce débat avorté sur le sens de l’homosexualité dans nos sociétés, que la différence existe seulement dans l’altérité homme femme. On s’appuie sur la bible et Gn 2 en particulier. Je ne doute pas cinq secondes que la différence sexuelle soit le symbole de l’altérité, mais l’est-elle de sorte qu’il n’y en aurait pas d’autres, de façon exclusive de sorte qu’aucune autre ne serait valable ? Qu’est-ce qui permet de dire que l’altérité n’est pas reconnue dans l’homosexualité ? C’est cela la question. Et le texte le suppose comme une évidence mais ne le discute nullement.
J’avoue ne pas comprendre comment, sauf à répéter une vulgate analytique tant de fois démontée, on peut continuer à penser qu’il n’y a altérité que dans la rencontre homme-femme, pourquoi deux hommes ou deux femmes, ne pourraient pas vivre l’altérité. Evidemment, d’une manière autre que dans un couple mixte, ce qui fait une altérité de plus. Pourquoi en outre ne pourrait-on pas penser l’homosexualité comme l’altérité de l’hétérosexualité (et réciproquement), ce qui lui interdirait de se prendre pour le tout alors même qu’elle prétend à une certaine complétude par l’union holiste de la différence homme femme ?
C’est cela que j’appelle l’homophobie, même des esprits ouverts et respectueux. Pour eux, l’homosexualité est un non sens. Or il faut bien qu’elle en ait un aussi de sens, si l’on ne veut pas condamner au suicide ceux qui le sont et qui, évidemment, n’ont jamais demandé à l’être.
Conclusion : Des trois interdits qui structurent toute société, interdit de l’inceste (ou de la fusion ou confusion), interdit du meurtre et interdit du mensonge, que l’on retrouve respectivement en Gn 11 (Babel), Gn 4 (Caïn et Abel) et Gn 2-3 (Adam et Eve), le non respect de l’un n’est pas plus grave que celui d’un des deux autres. A supposer, ce que laisse entendre Gilles Bernheim et que je ne vois pas qu’il ait démontré effectivement, que le mariage pour tous serait transgression de l’interdit de la fusion par le refus de la différenciation, est-il bien légitime de s’en faire le contempteur quand, de son côté, on trompe et ment à la société ? Est-il plus grave que deux personnes du même sexe aient le projet de fonder un foyer stable, par un contrat qui les fait entrer dans l’institution matrimoniale, ou de mentir à la société, surtout quand on reçoit d’elle une certaine autorité ?