samedi 31 août 2013

Le monde à l'envers (22ème dimanche C)

Mettre le monde à l’envers, ou plutôt, montrer que le monde marche sur la tête. Que le premier se fasse dernier est sans doute une hyperbole, une exagération que les deux petites paraboles évangéliques du chapitre 14 de Luc mettent en scène. Il ne s’agit pas d’humilité, ou du moins il s’agit de bien plus, de plus important au point qu’à parler d’humilité, sous prétexte justement d’humilité, on obstrue le sens, on triche, on ment, pour ne pas entendre cette chose à laquelle personne ne veut véritablement croire, même si beaucoup le savent : ce monde marche sur la tête.
Faut-il des exemples ?  Les paraboles nous en fournissent comme un creux. Tout homme est fondamentalement égal à l’autre, même si les circonstances de sa naissance ou de sa culture le contestent. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, dit la déclaration des droits de l’homme de 1789. Ce n’est pas assez. Car ce n’est pas dans les droits seulement qu’il en est ainsi, mais de droit.
Or cette égalité, nous la bafouons sans cesse. Qu’entre ici l’Ambassadeur ou notre mendiant aux pieds nus, lequel aura notre considération ? Oui, je sais, j’exagère. Mais ne venons-nous pas d’entendre : quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ? L’évangile, et Jésus, sont politiques !
L’évangile n’est pas condamnation de ce monde. Ce n’est pas possible s’il est vrai que Dieu a tant aimé ce monde. Mais assurément, ce monde que nous sommes invités à aimer comme Dieu lui-même l’aime, nous devons le regarder comme il est, non pas chez le voisin, mais chez nous, à l’envers. Il est bien facile de dénoncer le renversement, le pervertissement du monde, paille dans l’œil du frère quand on ne voit pas la poutre dans le nôtre.
Alors pas de fausse humilité qui nous fait être discret mais une révolution y compris politique. Pas de vertu qui nous fait nous absenter des lieux d’injustices ou y prospérer anonymement, mais un retournement de nos propres manières de penser, dans nos familles, dans nos sociétés, pour la planète, dans l’Eglise.
Alors que l’année commence, il serait déplacé que le prédicateur propose un examen de conscience, accusateur, qui le mettrait d’ailleurs dans une posture impossible, celle de dénoncer avec la poutre de son œil la paille dans l’œil de son auditoire. Mais qu’au moins, il puisse faire résonner dans nos cœurs plus encore que dans cette nef, la parole de Jésus : remettons le monde dans le bon sens, non la chose la mieux partagée, car ce bon sens là est souvent celui de la loi du plus fort ; remettons le monde dans le bon sens, dans le mouvement même de l’évangile, exposé par Luc dès le chapitre premier : il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles, il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides, il relève son serviteur.
Nous savons d’ailleurs que nous avons été nous-mêmes élevés quand nous avons été obligés de reconnaître notre petitesse, ou que nous avons consenti à notre faiblesse.
L’appel de Jésus à prendre la dernière place est indispensable plus encore pour qui prétend savoir et dénoncer que le monde va à l’envers, sens dessus dessous. Nous nous ferions dénonciateurs de ce monde en usant de la puissance comme le monde ? Voilà le suprême orgueil, la suprême violence de l’abus de pouvoir, à l’opposé de l’humilité que nous voulions lire dans nos textes. Si Dieu a jamais dénoncé ce monde, quand Dieu condamne un monde au service des puissants, il ne le fait jamais, contrairement à ce que montre par exemple le Jugement dernier de Michel Ange, par la puissance mondaine et violence ou les médisances assassines qui condamnent et humilient. Sa manière de dire définitivement non au mal, à la violence, à la loi de la jungle, du plus fort, de l’argent, des honneurs ‑ car il a effectivement prononcé le non définitif ‑­ c’est de prendre la dernière place.
N’est-ce pas lui, le premier qui se fait dernier, le maître qui se fait esclave ? Comment serions-nous ses disciples à agir autrement ? Comment le reconnaîtrions-nous à ne pas fréquenter des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles, puisqu’il a pris place parmi eux ?
Nous l’avons bien compris, s’il s’agit d’argent, il s’agit au moins autant de reconnaissance de l’autre. Nous l’avons bien compris, s’il s’agit de dernière place, c’est pour interdire aux disciples de se faire donneurs de leçons. Prononcer un non radical en face du mal ne fait pas que nous n’aimons pas ce monde comme il est ni que nous en serions les juges. C’est même de l’aimer comme il est qui nous fait prononcer le non radical au mal. Mais ce non n’est sensé, ce non a un sens, le bon, que dans la bouche de l’esclave. Renversement des valeurs, diraient Nietzsche ! Non pas cependant pour le misérabilisme, le racorni, le rétréci, ni même l’humilité. C’est plutôt l’amour seul au pouvoir, révolution même dans l’Eglise, c’est-à-dire, un seul chemin de vie, celui du service.

samedi 24 août 2013

Peut-on être saint et roi ? Peut-on être chrétien dans le monde d'aujourd'hui ? (Fête de saint Louis)

1 R 3,11-14  -  1 Co 2,1-10  -  Mt 5,38-48

Lorsqu’Henry de Saureulx, en 1613, rédigea son l’acte de fondation de l’œuvre qu’il voulait créer au service des pauvres, il la mit sous le patronage de saint Louis, roi de France. Ainsi depuis 400 ans, ce qui allait devenir, à côté de l’hôpital et du collège, une paroisse porte le nom de saint Louis, fêté le 25 août, le jour de sa mort en 1270, aux portes de Tunis.
En quoi Louis peut-il être pour aujourd’hui un modèle de sainteté, un saint patron ? L’homme qui partit deux fois en croisade peut-il être invoqué comme un frère qui indique par sa vie un chemin pour suivre le Christ ? Il est évident que ce qui nous révulse aujourd’hui, l’idée d’une guerre sainte, n’avait pas le même sens pour les contemporains. Et l’on ne peut comprendre que l’on fait œuvre de justice à faire la guerre au nom de Dieu. Déjà au treizième siècle, les croisades sont critiquées. Plusieurs décennies avant le départ de Louis pour l’Orient, saint François d’Assise avait rencontré pacifiquement le sultan ; et les contemporains de Louis, dans un pays qui s’était enrichi, n’avaient plus envie de laisser leur terre peut-être pour toujours à l’abandon, préférant assurer la direction de leur exploitation et l’administration des affaires civiles.
Pour une dynastie médiévale, la canonisation de l’un des siens n’est pas sans intérêt, et l’on avait déjà essayé de faire reconnaître la sainteté de Philippe Auguste, le grand-père de Louis. Il fallut attendre presque trente ans pour qu’en 1297 Boniface VIII reconnaisse la sainteté de Louis, non sans qu’il ait quelques avantages dans cette affaire, tant étaient difficiles les relations avec le roi de France du moment, Philippe le Bel, petit fils du saint.
On peut retenir au moins trois véritables raisons de reconnaître en Louis un authentique disciple du Christ, son amour de la croix, sa promotion de la justice, sa volonté d’être saint.
Le culte des reliques n’est plus vraiment à notre goût. Lorsque Louis achète la couronne d’épines, relique de la passion, et fait construire la sainte chapelle comme écrin pour la recevoir, il exprime, comme en d’autres occasion, un véritable attachement à Jésus, roi d’humilité, à son humanité que ses souffrances rendent plus attachant encore. Pour accueillir la couronne du roi pauvre et bafoué, le roi s’humilie et vit comme son Seigneur. Les courtisans lui reprochent son excès d’ascèse, non seulement personnelle, mais imposée au royaume à travers l’interdiction des jeux et de la prostitution. Le roi sa fait pèlerin en terre sainte comme en son pays, à marcher nu-pieds derrière le Christ. « Je n'ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié. » Non seulement c’est le cœur de la foi qui est ainsi médité mais l’on se prend à rêver que les puissants de ce monde, les gens riches, nous pour partie, consentent à vivre dans un peu de frugalité pour un peu plus de justice. Louis donnait lui-même à manger aux pauvres, aux lépreux, comedor social de l’époque, imitant François d’Assise, époux de Dame pauvreté. Il est connu pour ses larges aumônes, ce que l’on appelle aujourd’hui le partage.
Son sens de la justice passe surtout pas des ordonnances qui organisent le royaume et luttent contre la corruption des institutions. Il faut que le pauvre comme le riche soit traité correctement, on ne pourra condamner personne sans qu’il y ait procès, on reconnaîtra toujours la présomption d’innocence. En ce qui concerne ses relations avec l’empereur et le pape, Louis essaiera d’avoir le même sens de la justice, invitant à la concorde, ne jetant jamais d’huile sur le feu. « Donne à qui te demande, ne te détourne pas de qui veut t’emprunter. […] Moi je vous dis, aimez-vos ennemis. »
Louis qui juge, image de Dieu souverain juge, cherche d’abord à faire correctement son métier de roi. On peut penser qu’il se serait bien fait mendiant, de l’ordre de Dominique ou François, Mais que sont ces velléités, et nos retraites spirituelles et séjour en monastère, si notre manière de tenir nos responsabilités ou notre incurie laissent proliférer l’injustice ?
Certes, Louis vit comme un moine, aime réciter l’office, pratique le jeûne et l’aumône. C’est que la sainteté n’est pas réservée aux gens de religion. Louis est convaincu que lui aussi peut et doit suivre Jésus, être disciple. Une sainteté, peut-être pas encore pour tous, mais qui est déjà arrachée au monopole des clercs et religieuses. Il est possible dans ce monde, quelles soient nos responsabilités, par exemple celles d’un roi du treizième siècle, d’être disciples de Jésus, de l’aimer, de le chercher, de le servir dans les frères à commencer les plus pauvres.

vendredi 16 août 2013

Un feu sur la terre. Quel feu ? (20ème dimanche du temps)

Apporter un feu sur la terre. Image de la violence ? On sait que la paix est une force qui ébranle même le puissant. Que peuvent faire Hérode et Pilate devant celui qui n’ouvre pas la bouche, enfant ou brebis conduite à l’abattoir ? Ils tueront, sans doute, encore, toujours. Mais leur pouvoir est fissuré. Un peu comme en Egypte. On a beau de ne pas être du côté des Frères Musulmans, le bain de sang de ces jours, a sapé le pouvoir de ceux qui les combattent.
Apporter le feu sur la terre. Image d’une brûlure. Et c’est de celle-là qu’il faut parler. Quel feu nous as brûlés, demandent les disciples après le partage du pain. Quel feu a brûlé Jésus pour qu’il quitte Nazareth et les siens, se fasse nomade et cherche dans le visage de l’homme perdu à retrouver la flamme qui le dévore ?
Apportez le feu sur la terre. Brûlure sans laquelle sans doute, il n’est point de disciple, au mieux de gens religieux ou des admirateurs de Jésus.
Mais quel est-il ce feu ? Peut-il se décrire comme une expérience ? Un récit de conversion est-il possible ? Si l’on pense aux témoignages que l’on vend à tour de bras et qui sauvent l’édition religieuse, on se trompe. Nous sommes en pleine mondanité, indécence qui se répand et se donne en spectacle sous prétexte de prouver que Dieu existe. La belle affaire !
Si l’on veut parler d’expérience, d’expérience de la brûlure, il faut en déterminer le cadre pour s’assurer de ne pas la trahir. Les disciples d’Emmaüs se sont interrogés, Luc eut la pudeur de ne pas livrer de réponse. Nous ne savons rien de ce que Jésus a vécu dans la brûlure qui le constituait, qui le consumait. Il nous faudra suivre leur manière.
Est-il une expérience, plus commune, qui pourrait fausser nos roues, pour que nous ne soyons pas victimes des boulevards des poncifs et essayions de saisir l’embranchement qui nous a conduits jusqu’ici ? Oui, celle de notre naissance. Cela nous est arrivé, nous constitue, nous est propre, et dont pourtant nous ne pouvons rien dire. Et ce qui nous a brûlés le cœur au carrefour des Ecritures ressemble est une naissance, qui nous échoit et nous constitue, qui nous fait advenir comme disciples.
« “Je suis né”, au double sens du passé et du passif, ou plutôt : “il y eut naissance” : la naissance est d’abord cet événement qui m’échoit impersonnellement, avant même que je ne puisse en assumer la charge en première personne. » (C. Romano) Evénement qui n’est pas dans le monde, qui n’est pas du monde, mais ouvre un monde ; évènement que je ne puis narrer mais qui donne de raconter le monde.
Celui qui a été brûlé, Jésus, et ceux qu’il a touchés, adviennent dans l’événement d’un monde nouveau. Le prophète l’avait annoncé : « voici que je fais du neuf, déjà il pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » (Is 43,19) Il ne s’agit pas d’un monde dans lequel il y a du neuf : désormais il serait croyant, qu’en sait-il ? Il s’agit d’un renversement du monde, ou plutôt de la substitution d’un nouveau monde, et certains le reconnaissent. Vivre non comme décidant de ce que l’on devient, croyant ou non, mais brûlé, advenant soi-même.
De même qu’il est impossible de raconter sa naissance, on ne raconte pas sa brûlure. Tout ce qu’on raconte ne risque pas d’être cela et est mensonge à le prétendre. On ne l’a jamais su autrement que comme une trace, cela a bien dû m’arriver. La brûlure a rendu un monde possible, mieux, en elle advient la possibilité de vivre nouvellement, venu trop tard, c’est-à-dire appelé et non appelant, répondant et non interrogeant ou demandant. « Quand l’événement s’est “produit”, il est déjà trop tard, nous ne sommes jamais contemporains de son effectuation, nous ne pouvons en faire l’épreuve que quand elle a déjà eu lieu et c’est pourquoi l’événement en son événementialité n’advient que selon le secret de sa latence. » (Romano)
La brûlure souvent est effacée. Où Jésus a-t-il trouvé de s’en souvenir ? Il semble que sa force ait été de raviver le feu, de souhaiter que ce feu brûle, dans la rencontre avec ceux que l’on oublie. Et si les pèlerins d’Emmaüs ressassent leur peine, cela ne suffit pas à ce qu’ils se souviennent. Ils ont oublié Jésus et ne pensent qu’à leur douleur. Lorsque Jésus leur donne de faire mémoire, de ne plus oublier le frère mort, son martyre, alors de nouveau le feu prend, le cœur tout brûlant. « L’événement est “sans pourquoi” » (Romano). Certes, il y a des causes à la naissance, mais aucune de ces causes ne rend compte du fait que j’adviens au monde, qu’un monde s’ouvre à moi.
Nous ne savons rien de ce qui nous a menés ici ce matin encore. On pourra parler de causes, mais elles échouent à dire ce qui nous fait disciples. La brûlure n’est pas la cause de notre conversion. Elle est sans pourquoi, comme l’amour. « Et si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. » (cité par Romano) Une brûlure, insaisissable par définition, l’événement qui nous est advenu, où nous sommes advenus comme disciples, nous sommes venus raviver ce feu à la rencontre des frères, au partage du pain comme à Emmaüs.
Apporter le feu sur la terre, on comprend que ce soit le désir de Jésus.

mercredi 14 août 2013

On ne parle pas de Marie mais de résurrection (Assomption)

Lorsqu’on lit l’apôtre Paul, le plus ancien auteur chrétien dont nous ayons des écrits, et qu’on le compare avec les évangiles, on constate des différences importantes. C’est certes le style propre à chaque auteur, mais surtout la manière de présenter Jésus. Chez Paul, à la différence des évangiles, on ne voit pas Jésus sur les routes, à la rencontre des gens.
Certains accusateurs du christianisme font de Paul son inventeur contre Jésus. De fait Jésus n’a rien inventé, surtout pas une nouvelle religion. Mais Paul n’a rien inventé non plus, il s’est compris comme disciple, serviteur, esclave de Jésus.
Qu’est-ce que les communautés fondées par Paul connaissaient du Jésus que nous livrent les évangiles ? Faut-il penser que la prédication de Paul était différente de vive voix et dans ses lettres ? Cela semble curieux. Il y aurait donc un évangile de Paul ‑ c’est une de ses expressions – qui ne raconterait pas grand-chose de la vie de Jésus.
Que dit cet évangile ? Son point de départ semble les questions que se posent ses destinataires sur la vie, leur attente de la justice, leur déception de vie commune en famille comme dans la cité, leur désir de servir un Dieu qui permette de ne pas recourber ce monde à ce que les puissants en manipulent. Le point de départ, ce sont aussi les questions qu’il pose lui-même, les questions que l’on ne se pose pas, par confort et sommeil dogmatique, comme on dira plus tard, à cause des chrétiens installés, contre cet évangile.
Paul, c’est l’expérience du péché. Rendez-vous compte. Au nom de Dieu il a persécuté, mené à la mort. Faire de Dieu la cause du mal, n’est-ce pas le péché le plus terrible ? Non seulement criminel, mais criminel pour faire le bien, entraînant Dieu dans le mal, tuant ainsi Dieu lui-même. Y aura-t-il une délivrance, une rémission, un salut ? Si c’est l’observation de la loi qui a conduit à pareil mal, seule la gratuité de l’amour qui disqualifie la loi, non par anarchisme, mais parce qu’elle est toujours trop étroite, a la force de nous relever, de nous ressusciter.
Et comment l’amour nous aura-t-il ainsi relevés ? Par la destruction de l’injustice, par la destruction d’un homme qui dans l’histoire représente et rassemble toutes les justes bafoués. Un juste parmi les justes, peut-être le seul juste véritable, à été tué pour sa justice. A dire vrai, lorsque ce juste parlait de justice, il parlait de Dieu : cherchez d’abord le royaume et sa justice, et tout le reste vous sera donné de surcroît. Jésus a été tué à cause de Dieu. Les religions tuent pour faire le bien, qu’elles soient théistes ou athées. Le plus grand crime, c’est de tuer Dieu au nom de Dieu, ce que l’on continue à faire lorsque l’on transforme l’évangile en force d’oppression. 
Qui donc est cet homme qui conforme sa vie à la justice de Dieu, qui engage sa vie pour défendre la cause de Dieu ? Qui osera défendre la cause de Dieu, non par la force des armes, mais par la faiblesse et l’acceptation du mépris ? Qui osera défendre le Dieu tout-puissant des religions en s’identifiant au paria ? Le seul qui fit de Dieu l’amour seul, la gratuité seule, renversant par le fait-même, tout ce qu’on avait toujours pensé de Dieu, tout ce que l’on pense toujours de Dieu. Il disperse les superbes, renverse les puissants de leur trône, renvoie les riches les mains vides.
Voilà l’évangile de Paul. Dans ces conditions, il ne semble pas utile de parler de Marie. Son prénom n’apparaît pas dans ses lettres, et l’on ne trouve qu’une allusion dans les Galates. Dans ces conditions, point de miracles ni de paraboles, point ou presque aucune parole rapportée. Seulement la présentation de cette chose extraordinaire : cherchant à vivre malgré l’injustice que nous commettons si nous sommes comme Paul, ou que nous subissons, si nous sommes comme ceux auxquels Jésus s’est identifié, malgré le fait que nous ne fassions pas le bien que nous souhaitions mais le mal que nous ne souhaitons pas, malgré le fait que les promesses d’une vie heureuse paraissent tromperie, nous pouvons être saisis par celui qui relève, nous pouvons être bouleversés par la lumière qui enfin éclaire nos ténèbres.
Et si la fête de ce jour à un sens, c’est bien celui-là, que semble accréditer notre seconde lecture. On ne parle pas de Marie mais de l’aventure de la foi qui est libération. On ne parle pas de Marie mais de la résurrection, et s’il faut parler de Marie, ce que la dévotion semble imposer plus que les Ecritures, ce sera comme une de celles qui ont reçu la puissance de vie et d’amour du Dieu de la grâce, de la gratuité, une des vivantes, ressuscitée.
Il aime. Pour rien, seulement parce qu’il nous aime. Il relève les humbles, et d’abord les persécutés pour la justice ; il comble de bien les affamés. Imaginez-vous un Dieu qui se penche sur son humble servante ? Non seulement sa grandeur le lui interdit, mais en plus, ce n’est pas pour appuyer et s’allier à un roi puissant, image de sa gloire, qu’il se courberait. C’est pour une servante et une femme ! Comment mieux dire, et pas seulement dans le contexte de la domination masculine de l’Antiquité, que Dieu est du côté du dernier, et que c’est cette position, qui donne à ce petit, au bout de l’agonie injuste, de reprendre souffle, de se réveiller, de ressusciter.

samedi 10 août 2013

Abraham le croyant. Il partit sans savoir où il allait. (19ème dimanche)

Relisons le premier verset du chapitre 11 de l’épître aux Hébreux : la foi est le moyen de posséder déjà ce qu'on espère, et de connaître des réalités qu'on ne voit pas. La traduction en est un vrai casse-tête tant les mots employés ont plusieurs sens, parfois contraires, tant l’on y mêle le plus concret, pragmatique, et le moins saisissable, espéré et invisible. C’est sans doute cela qu’il faut comprendre, ce rapprochement détonnant, un oxymore. Ainsi je propose de traduire : La foi est ce qui donne un aspect aux choses espérées, elle est un indice de ce qui est invisible.
Il ne s’agit pas de comprendre que par la foi, nous saurions des choses que les non-croyants ne connaîtraient pas. Au contraire, il s’agit de maintenir invisible ce qui s’indique dans ou par la foi. Il est hors de question de faire disparaître la dimension de l’insaisissable car ce ne serait plus la foi, mais une réalité illusoire, ce que l’on appelle une idole ; ce serait prendre ses désirs pour la réalité.
Si vous pensez que la foi vous donne des preuves de ce qui est invisible, il se pourrait que vous ne soyez guère croyant, pas même un doux rêveur, car les rêveurs ne cherchent pas les preuves, mais au mieux un excentrique faiseur de théories, au pire un dangereux idéologue. Il n’y a pas de preuve de la foi malgré ce que certains continuent à écrire. On ne démontrera pas l’existence de Dieu, et contrairement à ce qu’on l’on pense parfois, jamais cela n’a été fait, ni par Anselme, ni par Thomas. Il y a au mieux des arguments, c’est-à-dire des indices qui rendent pensable l’invisible, qui rendent compréhensibles ce que nous croyons.
Comment pourrions-nous penser l’invisible ? Il faut bien tâcher de le montrer. Mais si nous le rendons visible, alors ce n’est plus l’invisible, ce n’est plus ce dont nous voulons parler.
La foi est définie par ce premier verset du chapitre par une énigme. La formule pose plus de questions qu’elle n’en résout. Et le reste du chapitre, prend des exemples, des pragmata, qui vont illustrer que l’invisible, contrairement aux apparences, n’est pas rien. L’invisible fait quitter son pays à Abraham, il féconde le sein de Sarah. Comme le dit le verset 3, ce qui est visible provient de ce qui n’apparaît pas. Autrement dit, ce qui est visible est parabole d’autre chose. Ce qui est visible a certes un sens, mais sert aussi d’index, d’indice, de poteau indicateur vers ce qui ne se peut voir.
On peut vivre dans ce monde, et on le doit sans doute, comme si ce monde avait en lui-même son explication. Et c’est ainsi que fonctionnent les sciences. Le visible y cache ce qui n’est pas encore visible, mais le sera un jour ou l’autre. On peut aussi vivre dans ce monde en en faisant un indice, une parabole de l’invisible. C’est cela la foi. Non que Dieu expliquerait le monde, comme si Dieu n’était qu’une solution scientifique, fût-elle la meilleure. Quelle horreur ! Mais l’invisible ouvre une manière d’habiter le monde. Croire, c’est répondre, être répondant, y compris du frère.
Pour le croyant, le monde est parabole de l’invisible. Plaire à Dieu, c’est le chercher, ainsi que le dit le verset 6, et non le trouver au sens où une fois qu’il aurait été trouvé, il n’y aurait plus à le chercher. Plaire à Dieu, c’est le chercher. Abraham partit sans savoir où il allait.
Et de fait, que savons-nous de Dieu ? Ce que Jésus nous en a dit ? Certes, mais qu’en savait-il lui-même, si l’on veut bien considérer comme mythologique et fort peu fidèle à la foi, l’hypothèse d’un Jésus, Verbe incarné, qui aurait déjà connu ce qu’il était et ce qui allait lui arriver. Jésus lui-même est le croyant, le témoin fidèle comme l’appel par trois fois l’Apocalypse, le témoin croyant.
Ainsi que savons-nous de Dieu ? Plus nous sommes fidèles, croyants, plus nous savons que tout ce que nous savons n’est pas cela, que Dieu est toujours autre. C’est le non-croyant qui sait qui est Dieu. Et le sachant, il a bien raison de ne pas y croire. D’une part il ne sert à rien de croire ce que l’on sait, d’autre part, ce que l’on saurait de Dieu serait incroyable, tant cela raterait Dieu. Il ne faut pas tant dire que Dieu est le tout-autre, que Dieu ce n’est jamais ça.
Deux manières de vivre. Celle fondée sur nos certitudes par lesquelles nous prétendons maîtriser toutes choses, et le sens de l’existence, et le sens de la sexualité et de la famille, etc. Mais alors, nous savons où nous allons, et quoique nous disions, le cas échéant, nous ne sommes pas comme Abraham, car il partit sans savoir où il allait. Nous ne sommes pas comme Jésus, nous ne sommes pas croyants, pas témoins de l’invisible.
Autre manière de vivre, celle qui fait confiance à ce qui advient, s’aventure vers l’inconnu d’un pays, comme si ce que nous faisions de notre vie n’était pas notre projet mais la réponse à un appel bienveillant, aimant. C’est encore ce que dit l’épître : Grâce à la foi, Abraham obéit à l'appel de Dieu […] : il partit sans savoir où il allait.