samedi 30 novembre 2013

Pitié pour les hommes politiques


Pitié pour les hommes politiques. Peut-être est-il temps de renoncer à insulter les hommes politiques. Il y a belle lurette que cette pratique de l’insulte a rompu ces liens avec son lieu d’origine, le discours oppositionnel, et qu’elle est devenue un lieu commun de la majorité râleuse. Depuis lors elle circule et sert de passe-temps dans tous les media. Comme toujours quand il n’y a plus rien à révéler, la révélation devient une routine et une industrie, elle est profitable quand il s’agit d’augmenter les tirages ou les chiffres de l’audimat.
Hans Magnus Enzenberger (cité par A. Finkielkraut dans l'émission de France Culture, Répliques du 30 11 2013).

Faudra-t-il alors demander pitié pour les journalistes ? Il est évidemment si facile de les rendre responsables de tous les maux. Sans disculper personne, il faut sans doute lire ces lignes davantage comme une invitation au respect des règles élémentaires de l'analyse. Nous serions à la place des uns ou des autres, que ferions-nous ?

Pour commune qu'elle soit, la haine n'est pas notre avenir (1er dimanche de l'Avent)

Rêver d’un monde meilleur, qui ne l’a pas fait ? Mais si ce monde que nous rêvons est hors d’atteinte, n’est-il pas préférable de le renvoyer pour après la mort, quand plus rien ne permettra d’en vérifier la réalité ? Et de fait, les chrétiens ont été accusé de construire un arrière monde qui les autorisait à mépriser ce monde-ci.
Le retour du Seigneur, c’est pour quand ? Pour aujourd’hui ou pour demain, après la fin, lorsque nous tous serons morts ? Nous proclamons dans le credo qu’il y a une vie éternelle. Reste à savoir si la vie éternelle, c’est la vie après la mort, ou si, dans cette existence de chaque jour que nous recevons du Seigneur, cette vie éternelle est déjà commencée.
Pourquoi donc cette incertitude sur la vie éternelle, sur le monde nouveau et meilleur ? L’évangile ne répond pas, mais confirme l’incertitude. Les gens ne se doutent de rien. « Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Dans la catéchèse, dans ce que l’on raconte aux enfants, surtout en famille, la vie éternelle se situe après la mort. La vie éternelle est la réponse à la question à laquelle personne ne sait répondre, parce que personne ne sait y répondre : « Qu’est-ce qui se passe quand on est mort ? » Et pour faire bonne mesure, nous racontons que l’avent, c’est pour se préparer à Noël. Mieux vaut parler de naissance que de mort, c’est plus gai ! Mais voilà, rien dans les textes d’aujourd’hui ne parle de Noël et tout pose la question d’un monde nouveau.
Certes, quand la vie n’est pas trop agressive, violente, quand on peut réussir sa vie, plus personne n’attend vraiment un monde nouveau. Lorsqu’un pays donne l’impression de vivre en paix depuis soixante-dix ans, qui rêve de ce que cesse la guerre ? Pourtant, notre pays n’a pas arrêté d’être en guerre depuis soixante dix ans, en Indochine, en Algérie, lors des nombreuses interventions en Afrique, en Afghanistan, au Proche et au Moyen Orient, sans parler de la guerre mené par et contre le terrorisme.
Il y aurait bien de quoi faire nôtre l’espérance prophétique. « De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances, des faucilles. On ne lèvera plus l'épée nation contre nation, on ne s’entraînera plus pour la guerre. »
A regarder notre monde, nos sociétés, nos communautés ecclésiales, nos familles, notre propre cœur, nous sommes désespérés. Le cri de Paul VI à la tribune des Nations Unies en 1965, repris des mouvements pacifistes après la première guerre mondiale, nous paraît une douce illusion, bien loin des vrais problèmes : Plus jamais la guerre !
Alors, quel sens y a-t-il à lire le prophète Isaïe ? D’autant que dans le pluralisme de la mondialisation, la loi du Seigneur ne saurait plus faire l’unanimité ; elle est plutôt source de nouvelles violences. L’évangile est moins utopique, qui nous met la violence sous le nez, qui raconte la venue du fils de l’homme sur le modèle de la catastrophe diluvienne.
La venue du Fils de l’homme, l’avent du Fils de l’homme, inscrit dans notre monde, non la fuite vers un arrière monde, mais une impossible résignation. Elle renvoie dos-à-dos la désertion et le cynisme désabusé. Dans les deux cas, il n’y aurait rien à faire, puisque le vrai monde serait ailleurs ou puisque de toute façon, on ne pourrait rien faire, rien changer. La venue du Fils de l’homme met un pied dans la porte du désengagement, du découragement, ou du laisser-faire coupable. Pour commune que soit la haine, elle n’est pas notre avenir.
Voilà peut-être la bonne nouvelle qui nous est donnée à entendre ce matin. Pour commune que soit la haine, elle n’est pas notre avenir. Notre avent est ailleurs, justement dans la venue du Fils de l’homme. Nous attendons la vie éternelle, mais elle est déjà là s’il est établi que la haine n’a pas le dernier mot. Nous attendons le Fils de l’homme, mais il est déjà là s’il est sensé que nous nous engagions pour la paix. C’est parce qu’il est nécessaire, contre toutes nos guerres, en nous, en famille, dans la société, dans l’Eglise, dans le monde, de renoncer au fatalisme de la violence que l’évangile et la foi trouvent leur validité.
Jamais tous les pays ne monteront à la montagne de Sion pour entendre la loi du Seigneur, ils n’y sont d’ailleurs jamais tous montés. L’unanimité religieuse semble n’être possible que par la violence, ce qu’à raison, nous rejetons. Mais c’est pourtant bien la loi du Seigneur qui nous enseigne l’engagement pour la paix, à être des artisans de paix.
La venue du Fils de l’homme, son avent, qui est notre avenir, fait retentir un cri qu’il nous faut faire résonner encore et toujours : la haine n’est pas notre avenir.

samedi 23 novembre 2013

La lutte contre le mal passe par le service, mais personne n'en veut. (Christ Roi de l'univers)

La France ne va pas bien. Son président est au plus bas dans les sondages et l’on se prend à rêver de nouveau à l’homme providentiel. C’est déjà ainsi que s’était construit le mythe qui avait conduit Nicolas Sarkozy à la présidence. Vue d’Espagne, est-ce si sûr que la France ne va pas bien ? Vue de Madagascar ?  Même vue d’Allemagne où un SMIG décent est seulement à l’ordre du jour des projets de la nouvelle coalition…
Mais qu’avons-nous à rêver à l’homme providentiel ? Qu’avons-nous à confondre gouvernement et populaire voire populisme ? Ne serions-nous pas coupables à attendre le coup de baguette magique ? Pour nombre d’entre nous, pouvait-on lire cette semaine, le loto et autres jeux de hasard apparaissent comme la seule solution pour s’en sortir.
Ces superstitions profanes, qui coûtent le sacrifice de quelques euros, mais peuvent rendre dépendant et ruiner, ouvrent une autre voie quand tout est disqualifié et que le vrai Dieu n’a plus la cote. Ceci dit, faire du vrai Dieu l’homme providentiel, pas sûr que cela marche mieux !
Si les présidents, de droite comme de gauche, sont incapables de protéger leurs concitoyens, voire les plient à leur service ou à ceux du grand capital, n’aurions-nous pas des raisons de vouloir un autre régime politique, une autre royauté, enfin juste et bonne ?
La fête du Christ roi de l’univers est récente. Elle date de 1925, quelques années après la première guerre mondiale et ses millions de morts. Elle date du traumatisme causé par l’installation du pouvoir soviétique, athée, en Russie. Le monde s’est écroulé. Il n’y a pas d’homme providentiel et l’on recourt à Jésus lui-même. Contre un monde qui se laïcise, on dirait qui se sécularise et se déchristianise, et pas seulement sous l’effet du communisme, il faut en appeler au souverain roi.
Après le concile que la fête devient celle du Christ-roi de l’univers. Le sens trop exclusivement politique est estompé pour souligner principalement la seigneurie de Jésus sur la création, dans l’esprit de notre seconde lecture (Col 1,12-20).
Mais est-ce une raison pour voir en Jésus l’homme providentiel ? Comment apparaît le roi de l’univers ? Rien des succès fulgurants et magiques. Rien de triomphal. L’évangile choisi n’est pas celui de l’entrée à Jérusalem. Pire qu’un roi montant un ânon, c’est un crucifié que la liturgie désigne roi de l’univers.
On se moque de nous. Nous sommes refaits. La France n’ira pas mieux, ni le monde si on en appelle à un condamné. Est-ce à dire qu’il faut déthéologiser le politique et que la fête de ce jour n’est que spirituelle, que la royauté de Jésus et sa providence ne sont que spirituelles, c’est-à-dire finalement, non repérables, non efficaces, pas vraiment vraies ?
Surtout pas. Il y a dans le principe d’incarnation (n’oublions pas que la fête a été instaurée pour le 1600ème anniversaire du concile de Nicée) quelque chose qui interdit à la foi de se réfugier dans le spirituel. Si la royauté de Jésus a un sens, si l’encyclique de Pie XI n’est pas qu’idéologique, ce n’est pas une spiritualisation qui les sauvera, mais leur insertion dans ce monde, monde des conflits et des haines, du refus de Dieu et des exclusions.
Le roi que nous présente l’évangile est précisément confronté à la haine et à l’exclusion, y compris au nom de la religion, de la foi. Jésus roi est condamné, serviteur défiguré. La royauté de Jésus, le royaume que nous appelons chaque fois que nous récitons le Notre Père, que ton règne vienne, n’est pas le royaume providentiel, celui de la réussite et du succès, celui qui nous tire magiquement de la mouise.
La royauté de Jésus est la nôtre. Parce que le roi trône avec nous, fût-ce sur une croix, ce que nous vivons d’injustices, de haines, de violences et d’exclusions ne parvient pas à effacer notre nom du cœur de Dieu. Car c’est aujourd’hui même, le paradis auquel il nous convie, ainsi que le dit le texte, non demain après la mort, mais aujourd’hui.
Que nous fait de mourir dignes, de vivre dignement mais écrasés par la violence, si c’est pour mourir ? Pas grand-chose, je l’accorde. Si ce n’est… Si ce n’est que le vermisseau que nous sommes, enhardi par l’amour qu’il reçoit de Dieu même, ose penser que ce monde a une autre vocation que le cortège du mal. Ce n’est pas l’homme providentiel qu’il faut attendre comme Godot, c’est notre condition de serviteur qu’il faut relever pour faire reculer le mal. La lutte contre le mal passe par le service.
Le service est la seule force capable de changer le monde. Personne n’y croit, personne n'accepte de se faire serviteur. C’est bien pour cela que la fête de ce jour n’a plus rien de conservateur et d’anti-démocratique, mais qu’elle est toute entière révolutionnaire, de la révolution de l’évangile.

samedi 16 novembre 2013

Pour que l'Eglise ne soit pas une secte (33ème dimanche C)

Qu’est-ce que la fin des temps ? L’évangile de ce jour parle-t-il de demain ou d’aujourd’hui ? A moins qu’il ne s’agisse d’hier, car il y a belle lurette qu’il ne reste pas pierre sur pierre du temple de Jérusalem. Les musulmans ont même construit deux mosquées à sa place et ne subsiste qu’un mur de soutènement.
Si l’on ne sait pas de quoi parle le texte, comment le comprendrions-nous ? Si la fin des temps, c’est demain, en quoi le texte est-il utile ? Seuls ceux qui vivront ce moment, à supposer qu’il existe un jour, seront heureux de trouver un mode d’emploi, un guide pour agir à cette heure. Mais voilà que depuis la rédaction de l’évangile, des générations de chrétiens ont lu ces pages sans vivre la fin des temps. Est-ce à dire qu’ils n’avaient rien à entendre en ces versets ? Vraisemblablement, nous non plus ne verrons pas la fin du monde. Serait-ce à dire que nous n’avons rien à attendre de ce texte ? Alors, il faut arrêter ici le commentaire.
Bref, la seule solution pour lire le texte est de décider, même si c’est surprenant, que la fin des temps, c’est maintenant. C’est parce que c’est maintenant la fin des temps, que nous pouvons écouter avec profit cette page d’évangile.
Dire que notre temps est temps de la fin, fin des temps, qu’est-ce que cela signifie ? La fin des temps n’est manifestement pas un autre temps, par exemple après la mort, la mort de tous, mais ce temps-ci où la mort rode et doit être affrontée. N’est-ce pas ce que décrit le texte ?
On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre, et çà et là des épidémies de peste et des famines ; des faits terrifiants surviendront, et de grands signes dans le ciel. Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l'on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d'entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon Nom.
Comprendre ce que nous vivons comme fin des temps a des conséquences dont le texte se fait mode d’emploi. Nous ne sommes nullement abandonnés en ces temps s’ils sont les derniers. Le texte nous dit que faire.
La première chose qui nous est dite c’est de ne pas croire les charlatans. Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom en disant : 'C'est moi', ou encore : 'Le moment est tout proche.' Ne marchez pas derrière eux ! Ces charlatans sont peut-être les sectes, et l’on sait les ravages qu’elles font. Plus les gens sont pauvres et paumés, plus elles en profitent, et les vedettes internationales qui sont adaptes ne font que faire croire en la respectabilité de ces officines. Habituées à la une des magazines people, elles sont la devanture encore, en l’occurrence, celle des sectes.
Mais s’agit-il seulement de nous prémunir contre les sectes ? Que les évangiles aient pensé à cela est curieux. C’est plutôt une invitation pour les disciples de Jésus à ne pas se transformer en secte. Cela signifie que les gens paumés, c’est notre boulot de les accueillir, de les soulager, mais sans aucune arrière pensée, du genre se les agréger. Nous somme ici encore les témoins de la gratuité. Nous sommes au service au nom de Jésus, pas pour agréger à Jésus. Si annonce de Jésus il y a, ce sera de telle sorte que la gratuité du service n’y soit jamais sacrifiée.
Une autre caractéristique des sectes c’est la prétention à avoir la solution, les solutions. Nous ne pouvons faire croire que nous avons les solutions. Quand les gens crèvent, comme Mère Téresa, on leur tient la main, on ne fait pas croire au miracle. Parmi ceux qui sont venus sous son nom et qui ont dit, c’est moi, ou le moment est tout proche, qui ont créé des mouvements ou congrégations, plusieurs ont été convaincus d’infamies. Cela n’est-il pas curieux ? Certains ont abusé jusqu’à Jean-Paul II.
Notre Eglise n’est peut-être pas en grande forme. C’est surtout le moment de ne pas croire ceux qui viennent sous le nom de Jésus et de ne pas suivre ceux qui disent que c’est le moment.
Le mode d’emploi qu’est l’évangile de ce jour invite à persévérer. Voilà qui n’est pas une valeur , la persévérance, dans un monde de l’éphémère. Traverser les obstacles, les crises, et même la mort, et se tenir là où nous avons dit que nous serions, même si c’est la mort qui se présente. Mettez-vous dans la tête que vous n'avez pas à vous soucier de votre défense. Moi-même, je vous inspirerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront opposer ni résistance ni contradiction. Persévérer dans nos devoirs, dans nos solidarités, dans nos lieux. Il n’y a semble-t-il pas d’autre choix.
L’herbe est toujours plus verte à côté, tant que l’on n’a pas franchi la barrière. Le changement de pré n’est souvent enthousiasmant qu’un court instant. Ensuite, l’herbe apparaît plus verte dans un autre champ, à côté. C’est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie.

lundi 11 novembre 2013

Service des frères et vie spirituelle

Quel rapport la solidarité et le partage, ce qui se dit charité en langage classique et chrétien, ont-ils avec la vie spirituelle ? S'agit-il d'une conséquence de cette vie dans l'Esprit ? C'est trop peu dire si le service des frères est le chemin du Christ serviteur, ainsi que l'enseigne par exemple la parabole du bon samaritain.
Mais parler de la foi comme service, n’est-ce pas réduire ce que nous croyons à un simple humanisme ? On n’a évidemment pas besoin de partager la foi pour se mettre au service des frères. Et si la foi n’ajoute rien à l’humanisme est-elle encore la foi ? N’est-il pas évident que l’amitié avec le Christ est le cœur de la foi, et sans ce qui se développe dans la prière, n’est-il pas vain de se dire chrétien ?
Entre le service du frère dont personne ne conteste la nécessité et l’adoration du Dieu qui se donne, dans l’eucharistie notamment, ne faut-il pas installer une hiérarchie ? Même question sur un autre terrain : l’évangélisation passe-t-elle d’abord par une annonce explicite de la parole de Dieu et une invitation à se joindre à la louange, ou par un service des plus pauvres ? On pourra contester l’alternative exclusiviste. Servir le frère n’a jamais empêché de prier ni de parler du Dieu de Jésus. Mais l’alternative a le mérite de poser la question de la place du service dans la vie chrétienne.
On comprend qu’avec le recul du christianisme dans la société on ait besoin d’affirmer l’identité chrétienne. Mais il est une chose curieuse dans la vie de Jésus. L’affirmation de ce qu’il est et croit passe par son retrait. Il préfère se taire devant les accusateurs et calomnies plutôt que de risquer une once d’agressivité. Il aime ceux qui le renient et le nient. Il demeure pour eux comme pour tous ‑ car tous un jour ou l’autre le renient ou le nient ‑ le serviteur. C’est la force de Jésus, qu’on l’aime ou pas, qu’on le reconnaisse ou non, il demeure en tenue de service, à veiller pour être prêt à laver les pieds de qui consentira à se laisser faire.
La parabole du jugement dernier de Matthieu 25 va plus loin encore dans cet effacement. La connaissance que l’on a de Jésus n’est jamais assurée, de sorte que seul le service garantit que l’on a rencontré le Seigneur. « Chaque fois que vous l’avez fait, ou pas fait, à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ou pas. »
N’allons pas en conclure qu’il n’y aurait donc ni à prier, ni à approfondir sa foi, ni à en témoigner. Rien de cela n’a été dit. Mais tout cela relève du par-dessus-le-marché, de la gratuité, de la grâce.
Alors, la vie spirituelle, la vie dans l’Esprit, ne se construit pas dans des activités spirituelles séparées mais dans les activités ordinaires de l’existence, c’est-à-dire d’abord dans le service des frères. L’accueil des frères, la vie ordinaire aimerais-je pouvoir écrire, est la plus spirituelle. Et la spécificité chrétienne réside dans cette unité de la vie spirituelle et du service des frères.
Il n’y a pas d’une part ce que tout les hommes et femmes de bonne volonté font de bien et que les chrétiens aussi doivent pratiquer, et d’autre part, d’autres activités, comme une marche supplémentaire que trop d’hommes ignoreraient, chose spirituelle, ce que la foi apporterait. La mission des chrétiens consiste à dire par toute leur vie combien est spirituel, vient de l’Esprit saint, le service des frères, l’engagement à renouveler la fraternité. Mettre la parole en pratique est dans l’évangile une affaire de service des frères. Les chrétiens sont ceux qui dénoncent le divin en ce monde. Ils sont les prophètes de la présence du Seigneur en ce monde. Il n’y a pas à quitter ce monde pour trouver Dieu, au contraire.

samedi 9 novembre 2013

"Qu'y a-t-il d'écrit ? Comment lis-tu ?" (32ème dimanche C)

Je retiens de ce drôle d’évangile (Lc 20,27-38) la manière dont Jésus se sert des Ecritures, alors que nous venons de remettre le livre des Ecritures aux enfants de CE2. Comment lire les Ecritures ? Peut-on leur faire dire n’importe quoi, ainsi que cette histoire de veuve aux sept maris ? Faut-il les prendre au pied de la lettre ? Quelle marge d’interprétation est-elle nécessaire et suffisante ?
On accordera que les Ecritures ne sont pas la parole de Dieu au sens où Dieu aurait lui-même dicté ces textes. Juifs et chrétiens ont toujours pensé que si ces textes sont parole de Dieu, ce n’est pas que Dieu aurait ainsi parlé. Le concile Vatican II reconnaît aux écrivains sacrés un vrai statut d’auteurs, et non un rôle de scribes auxquels Dieu dicterait son message.
Et heureusement qu’il en est ainsi. Cela permet de prendre quelques distances par rapport à la violence biblique, aux coutumes tombées en désuétude, aux croyances invalidées par une purification de la foi. Le texte biblique a une histoire. Il ne fait pas que conter l’histoire de Dieu avec son peuple ; il est lui-même le produit d’époques, de cultures, de conceptions qu’il faut savoir comprendre comme celles d’un moment.
En outre, si l’écrivain sacré n’était qu’un scribe du téléphone divin, un ventriloque du bon Dieu, il manquerait quelque chose de fondamental à notre compréhension des Ecritures. Elles ne sont parole de Dieu qu’à être le récit d’un peuple. La révélation faite à Abraham ou à Ezéchiel, c’est leur affaire, à supposer qu’elles aient existé. Quand Dieu parle, même s’il s’adresse à chacun par son nom, c’est à son peuple qu’il livre les paroles de vie. Vous serez mon peuple et moi, je serai votre Dieu.
Mais alors comment Dieu parle-t-il ? Quelle est sa parole ? Nous devrions sans doute plutôt dire que les Ecritures sont la réponse que les hommes adressent au Dieu qui leur parle, la réaction des hommes à cette parole. Nous n’avons pas sous les yeux la parole de Dieu, mais ce qu’elle a provoqué. La parole divine ne se lit pas directement, comme si l’on pouvait voir Dieu en direct, face à face. La parole divine se lit comme une intrigue policière ou une recherche scientifique. Si les hommes ont ainsi écrit, qu’est-ce que Dieu a bien pu leur dire ? La parole de Dieu ne peut que se deviner, se chercher, dans la réponse des hommes qui prennent son interpellation au sérieux.
Si l’homme comme dans le psaume de ce jour crie à l’injustice, crie l’injustice à son Dieu, ce qu’il avait entendu de son Dieu n’était-il pas une parole qui déclarait que la justice est la vocation de l’homme, ce à quoi Dieu lui-même l’appelle ? Nous découvrons ce que Dieu dit dans le cri que nous poussons vers lui. Nous l’entendons, de dos, dans la prière que nous lui adressons, le récit que nous racontons de notre vie avec lui, la loi que nous nous devons de respecter, la parabole et proverbe plein de sagesse.
C’est très important cette affaire, cette impossibilité de faire parler Dieu en direct. C’est la mortification de l’idolâtrie, c’est l’interdit de la confiscation d’une parole de Dieu. Si Dieu a dit et que l’on n’a qu’à répéter, vous imaginez tous ceux qui vont faire parler Dieu, qui vont parler au nom de Dieu. Rien de plus dangereux. Déjà parler en son propre nom c’est difficile. Vous n’avez qu’à penser à ce qui se passe quand vous donnez votre parole, à un ami, à un conjoint. Comme c’est compliqué la parole. Alors, si nous nous mêlons d’être les fonctionnaires des oracles divins, c’en est fini pour nous, et surtout pour Dieu !
Ainsi, quand nous lisons les Ecritures, nous n’entendons pas des messages de Dieu, mais devons chercher ce que Dieu a bien pu dire au cœur de son peuple pour que le peuple ainsi écrive pareille histoire. Les Ecritures obligent à poser des questions, à multiplier les interrogations pour entendre ce qui sera vraiment une parole de vie. Reconnaissons que parfois, nous nous servons des Ecritures comme des paroles de mort.
C’est pourquoi, en recevant le livre des Ecritures, comme les CE2 ce matin, comme nous chaque fois que nous ouvrons la Bible, pour lire il faut interroger, et si possible interroger en Eglise, en communauté. Les Ecritures nous obligent à être curieux, à ce qu’avec les autres, on s’interroge. Plus nous poserons les questions, dans le silence de la prière et le partage de la parole, plus nous aurons entendrons une parole du Dieu qui fait vivre.

samedi 2 novembre 2013

Bonne nouvelle pour les riches (31ème dimanche C)

Nous continuons notre lecture des béatitudes lucaniennes, pas vraiment interrompue par la fête de la toussaint et les béatitudes de Matthieu. Dimanche dernier je concluais par un « bienheureux pécheur qui a trouvé son sauveur », commentant la parabole du pharisien et du publicain au temple.
Ce dimanche, il faut entendre de nouveau cette béatitude, bienheureux Zachée (Lc 19,1-10), bienheureux ceux qui sont perdus, bienheureux ceux pour qui le Seigneur est venu : le fils de l’homme est venu chercher et sauver ceux qui sont perdus. Puisqu’il faut le répéter, Zachée n’est pas bienheureux de mal faire, mais son péché est ce qui lui interdit de se prendre pour quelqu’un de bien. Sa petitesse morale qui l’oblige à monter dans les arbres comme un singe l’ouvre à un salut. Il est riche, il a de quoi se croire important. Le voilà qui se reconnaît petit, c’est sa chance.
Dans cet évangile, les riches ne sont pas dénoncés, comme si souvent. On ne parle pas non plus de ceux qui sont vertueux ou se croient tels. Voilà l’évangile, la bonne nouvelle, adressée aux riches. Jésus ne voit que Zachée au milieu de cette foule si nombreuse. Le livre de la sagesse aide à entendre, l’évangile : tu n'as de répulsion envers aucune de tes œuvres, car tu n'aurais pas créé un être en ayant de la haine envers lui.
Aujourd’hui, il me faut demeurer chez toi. Aujourd’hui le salut est entré dans cette maison. Luc emploie plus que d’autres cet aujourd’hui. Aujourd’hui vous est né un sauveur est-il dit aux bergers. Aujourd’hui cette parole de l’Ecriture s’accomplie pour vous. Aujourd’hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, répond Jésus à ceux qui l’encouragent à se faire plus discret alors qu’arrive le moment de l’affrontement. Le coq ne chantera pas aujourd’hui, que tu ne m’aies renié par trois fois. Aujourd’hui, avec moi, tu seras en paradis. Et la liste n’est pas exhaustive.
Jésus est au milieu des siens, le fils de l’homme est au milieu des hommes et c’est aujourd’hui. L’indication n’est pas chronologique mais théologique. Dieu est l’aujourd’hui de l’humanité, depuis toujours, et cela est manifesté aux bergers lors de la naissance de Jésus comme au larron lors de sa mort. Cela est déclaré par deux fois à Zachée. L’aujourd’hui de Dieu semble se voir davantage chez les pécheurs et les exclus, chez les malades guéris et aussi pour Pierre et son reniement. Aujourd’hui chez un riche mais un riche qui monte dans un arbre plutôt qu’à acheter ou revendiquer une première place. En laissant les pauvres au premier rang, Zachée a déjà changé de vie.
L’aujourd’hui de Dieu est une urgence pour qui est perdu. Sans doute aussi pour les autres, mais l’évangile du jour n’en parle pas. Pensons à l’enfance et son impatience ; c’est quand qu’on arrive ? C’est quand Noël ? Le temps est trop long pour l’enfant et il faut que se hâte d’arriver l’aujourd’hui. Zachée a attendu de trop.
Cet aujourd’hui est synonyme du salut qui s’y manifeste. L’aujourd’hui de Dieu c’est le salut. Car quand Dieu s’avance, que ferait-il d’autre que de donner sa vie, de redonner la vie, aujourd’hui, encore et toujours, de sauver ? Demanderons-nous ce qu’est le salut? C’est Dieu lui-même, donné à l’homme pour qu’il ait la vie en abondance.
Chez qui Dieu est-il accueilli ? Qui lui donne de libérer des capacités de générosité insoupçonnées, quadruple des capacités à faire le mal ? C’est aujourd’hui que nous sommes sauvés, et non pas seulement après la mort. Le salut décuple nos capacités à être vivants avec et pour les autres. Le salut est-il entré dans nos maisons ? Que sont nos capacité de vivre, d’être vivants, de vivre avec et pour les autres ? Nous savons bien que cela n’a pas forcément à voir avec la générosité. On peut être très généreux et être mort, on peut être généreux pour libérer sa conscience, et tant mieux pour ceux qui en profitent. Mais il n’est pas question ici de conscience, seulement de vie. Il s’agit d’être vivant, de recevoir l’ouverture exponentielle à la vie.
Au lieu même de notre enfermement, de nos impossibilités, de nos impasses, de la richesse de Zachée, une richesse qui est son impasse, Jésus ouvre ce qui est fermé. Bonne nouvelle pour les riches... Comme Zachée, à multiplier leurs dons, ils auront bientôt tout donné. Il y a une issue dans l’impossible, porte étroite peut-être, mais porte tout de même. C’est exactement les béatitudes, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui souffrent, parce qu’une issue dans l’impossible est ouverte. Par sa mort, Jésus ouvre un passage dans la mort. La rencontre avec Zachée en est l’annonce.