samedi 28 décembre 2013

Lazos familiares o adopción. La Sagrada Familia

La fiesta de la Sagrada Familia se utiliza hoy como bandera de una concepción de la familia. Un niño tiene derecho a un papa y una mamá, es decir a un ambiente afectivo y social estable que le permita desarrollarse y encontrar su sitio en una red de diferencias sexuadas y generacionales.
Michel Serre, filósofo francés, escribió el pasado invierno un artículo sobre el modelo de la familia que se puede leer en los evangelios. Y no podemos decir que su análisis falte de pertinencia, aunque por supuesto, no podrá satisfacer a los que consideran que así el modelo de la familia que defienden no es respectado.
No vuelvo sobre este modelo de un papá y de una mamá para todos los niños. No porque el debate me parezca cerrado, sino porque ya suscitó bastante agresividad. De modo increíble entre hermanos, nos peleamos, nos insultamos, nos ignoramos. Denigramos a nuestro hermano en cuanto no recurrimos a la calumnia para rechazar más su posición. En nombre de la alteridad que hay que defender, de la diferencia reconocida como estructurante entre el hombre y la mujer, somos incapaces de aceptar la diferencia de pensamiento.
Vuelvo más bien sobre este artículo, o más bien sobre el análisis de la familia tal como Michel Serre lo lee en los evangelios, en particular en los evangelios de la infancia. Lo resumo en una idea. El nacimiento de Jesús narrado por medio de la concepción virginal rompe los lazos de la sangre a favor del modelo de la adopción.
La palabra maestra es la adopción. Y esto sobrepasa los evangelios para encontrarse particularmente en san Pablo. La adopción expresa la relación que ata el Padre a todo hombre, por el Hijo, primer nacido (de entre los muertos). La adopción siendo el nuevo nombre de la alianza, aunque ya se podía leer, por ejemplo en el maravilloso capítulo 11 del profeta Oseas. “Cuando Israel era niño, yo lo amé, y desde Egipto llamé a mi hijo. Con todo, yo enseñaba a andar a Efraín, cogiéndole en brazos; pero ellos no comprendieron que yo los cuidaba. Con lazos humanos los atraje, con lazos de amor; fui para ellos como los que alzan el yugo de sobre su cerviz, y puse delante de ellos la comida.”
La palabra adopción se encuentra cinco veces en los escritos de san Pablo. Se debería traducir por filiación. El Padre hace de nosotros sus hijos. Así se manifiesta nuestra nueva naturaleza, muy alejada de una pertenencia a un pueblo por la sangre, como era y es todavía con el pueblo de Israel. La naturaleza ya no tiene nada con la familia, con el linaje, sino sólo con el libre amor de Dios, ahora manifestado en una universalidad radical como el amor de Dios para el pueblo judío.
José amó aquel que llamaba hijo suyo, enseñándole a andar, cogiéndole en brazos. Con lazos humanos le atrajo, con lazos de amor; fue para el como los que alzan el yugo de sobre su cerviz, y puso delante de él la comida. El evangelio de Mateo cita así al profeta, desde Egipto llamé a mi Hijo. José sin embargo no es padre por la sangre. La virginidad de Maria, tanto valorizada por todos los cristianos, expresa esta rotura en los lazos de la sangre. Se trata de la parábola de la alianza nueva sellada por Dios con todo hombre precisamente por la filiación, por la adopción.
Sabemos cuán importantes son los lazos familiares que, sin embargo, no son los escogidos por Dios. Sabemos que son en España una protección a menudo única y por lo tanto indispensable contra la crisis. Pero Dios no ayuda más a su hijo que a su vecino, si asi se puede decir, o más bien, Dios no tiene vecinos sino sólo hijos.
Puesto que la familia, el clan, es también, a veces, a menudo, un encierro, más bien que un infierno. Es también lo que puede justificar la cuantidad de guerras. Lo que pasa en Siria como en numerosos países de África, a falta de ser la consecuencia de los lazos de la sangre, se desarrolla sobre un mantillo familiar que la virginidad de Maria interrumpe. Esa madre engendra fuera de los lazos de la sangre, de la naturaleza, para que su hijo sea adoptado, nacido primer hijo, primer nacido de los muertos. ¡No habíamos previsto que la concepción virginal escondiese tal potencia revolucionaria!
Para luchar contra todo racismo, para trabajar hacia una mundialización que no sea esclavitud en beneficio de un liberalismo sin alma, sino una fraternidad universal ¿no sería oportuno recordar que la familia de Jesús es una madre virgen, un padre adoptivo, parábola de una alianza nueva, la de la nueva filiación, de la adopción divina? Este es una manera de leer la universalidad de la buena noticia de Navidad. El Hijo en su engendramiento certifica para cada hombre la verdad de la alianza, de la filiación, de la adopción por el Padre del cielo.

vendredi 27 décembre 2013

Liens familiaux ou adoption. La Sainte Famille

La fête de la sainte famille est utilisée aujourd’hui par certains catholiques et évêques comme bannière de leur conception de la famille. Un enfant a droit à un papa et une maman, entendons un cadre affectif et social stable qui lui permette de se développer et de trouver sa place dans un réseau de différences sexuées et générationnelles.
Michel Serre, philosophe français, a écrit cet hiver un article sur le modèle de la famille tel qu’il le lisait dans les évangiles. Et l’on ne peut pas dire que son analyse manque de pertinence, même si bien sûr, elle ne pourra satisfaire ceux qui estiment qu’ainsi le modèle de la famille humaine qu’ils défendent n’est pas honoré.
Je ne reviens pas sur ce modèle d’un papa et d’une maman pour tous. Non que le débat me semble clos, mais qu’il a déjà suscité suffisamment de violence. De façon incroyable entre frères, on s’est écharpé, insulté, ignoré. On a médit de son frère quand on n’a pas eu recours à la calomnie pour mieux rejeter sa position. Au nom de l’altérité à défendre, de la différence reconnue comme structurante entre l’homme et la femme, on a été incapable d’accueillir la différence dans la pensée.
Je reviens plutôt sur cet article, ou plutôt sur l’analyse de la famille telle que ce philosophe la lit dans les évangiles, en particulier dans les évangiles de l’enfance. Je la résume en une intuition. La naissance de Jésus racontée par la conception virginale casse les liens du sang au profit du modèle de l’adoption.
Le maître mot est adoption. Et cela dépasse les évangiles pour se retrouver notamment chez Paul. L’adoption exprime la relation qui lie le Père à tout homme par le Fils premier né (d’entre les morts). Elle est le nouveau nom de l’alliance, même si déjà on pouvait la lire, par exemple au superbe chapitre 11 du prophète Osée. « Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d'Égypte j'appelai mon fils. […] Et moi j’avais appris à marcher à Éphraïm, je le prenais par les bras, et ils n'ont pas compris que je prenais soin d'eux ! Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d'amour; j'étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et le faisais manger. »
Le mot adoption vient cinq fois chez Paul et littéralement pourrait être traduit par filiation. Le Père fait de nous ses enfants, voilà notre nouvelle nature proclamée, bien loin de l’appartenance à un peuple par le sang, comme cela était le cas, et l’est encore, avec le peuple de la première alliance. La nature n’a plus rien à avoir avec la famille, avec le clan, mais seulement avec le libre amour de Dieu désormais manifesté dans une universalité aussi radicale qu’est l’amour de Dieu pour le peuple Juif.
Joseph a aimé celui qu’il appelait son fils, lui apprenant à marcher, le prenant dans ses bras. Il le menait avec des liens d’amour, le soulevait comme un nourrisson tout contre sa joue, s’inclinait vers lui pour le faire manger. L’évangile de Matthieu cite ainsi le prophète : D’Egypte j’ai appelé mon fils. Joseph cependant n’est pas père par le sang. La virginité de Marie, à laquelle tiennent tant tous les chrétiens, exprime cette rupture dans les liens du sang. Il s’agit de la parabole de l’alliance nouvelle scellée par Dieu avec tout homme, par la filiation, par l’adoption précisément.
On sait combien les liens familiaux sont importants, et pourtant, ce ne sont pas ceux que Dieu choisit. On sait qu’ils sont en Espagne une protection souvent unique et partant indispensable contre la crise. Mais Dieu n’aide pas plus son fils que son voisin, si je peux dire, ou plutôt, Dieu n’a pas de voisins mais que des fils.
Car la famille, le clan, c’est aussi, parfois, souvent, un enferment, voire un enfer. C’est aussi ce qui peut justifier nombre de guerres. Ce qui se passe en Syrie comme en de nombreux pays d’Afrique, à défaut d’être la conséquence des liens du sang, se développe sur un terreau familial que la virginité de Marie vient interrompre. Cette mère engendre, hors du sang, hors de la nature, pour que son fils soit adopté, fils premier né, premier né d’entre les morts. On n’avait guère prévu que la conception virginale renfermât une telle puissance révolutionnaire !
Pour lutter contre tous les racismes, pour œuvrer vers une mondialisation qui ne soit pas esclavage au profit d’un libéralisme sans âme, mais fraternité universelle, n’est-il pas opportun de rappeler que la famille de Jésus c’est une mère vierge, un père adoptif, parabole d’une alliance nouvelle, celle de la nouvelle filiation, de l’adoption divine ? Voilà une manière de lire l’universalité de la bonne nouvelle de Noël. Le Fils en son engendrement certifie pour chaque homme la vérité de l’alliance, de la filiation, de l’adoption par le Père du ciel.


mardi 24 décembre 2013

Le chemin de Bethléem passe par le Golgotha. Noël 2013

Avec la foi chrétienne, c’est le monde à l’envers. Il y a d’abord la mort, et après la vie. Il y a la croix puis la résurrection. Il y a les cendres puis le feu pascal. On n’a jamais vu un feu jaillir des cendres. Et pourtant.
Il y a la mort puis la naissance. On meurt avant que de naître. Jésus meurt avant que de naître. La Pâque est la clé de lecture de Noël. La conversion évangélique nous conduit d’abord au Golgotha. C’est du mont du Crâne qu’on rallie Bethléem.
Que cela soit surprenant ne suffit pas à ce que l’on se détourne. Au contraire, la surprise interroge. Que dites-vous ? Il est mort avant que de naître ? Et c’est ainsi que les chrétiens ont célébré la Pâque dès la mort et la résurrection de Jésus. Ils n’ont célébré sa naissance qu’à partir du 4ème siècle. Et c’est ainsi que parle l’évangile de Jean, qui fait annoncer par la prédication du Baptiste, homme adulte à la veille de son martyre, la naissance de Jésus : « Cet homme n’était pas la lumière, mais il était là pour lui rendre témoignage. […] Et le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire. »
Non seulement il n’y avait pas de reporters avec les télévisions du monde entier pour couvrir la naissance de Jésus, mais l’on ne sait jamais à la naissance d’un enfant quelle sera sa destinée. A par dans les familles princières, comme on l’a vu récemment avec le royal baby, jamais une naissance n’a donné lieu et ne donne lieu à déploiement d’information. Or ce qui rend Jésus célèbre, digne que l’on raconte sa naissance, c’est sa vie tout entière, son ministère en particulier, récapitulé dans la Pâque, mort et résurrection. Comment pourrait-on venir à Bethléem autrement qu’en partant du Golgotha et du tombeau vide ?
Cela explique sans doute une mention de l’évangile de Luc, qui trouve comme un parallèle dans celui de Jean : « Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. » « Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu. »
Pourquoi donc personne ne reçoit Marie, Joseph et l’enfant ? Pourquoi les hommes n’accueillent pas la lumière venue dans le monde ? Faut-il penser que l’égoïsme et le péché endurcissent à ce point le cœur de l’homme qu’il ne se trouve personne pour recevoir Jésus ? Certes, nous laissons les réfugiés sans hébergement, à Lampedusa ou dans les rues de nos cités, mais il y a toujours quelques uns d’entre nous pour se dévouer à leur service, pour crier la honte d’une humanité inhumaine.
Je ne peux croire qu’il n’y eut personne pour accueilli une femme enceinte, qu’il n’y a personne pour accueillir la lumière. Et l’évangile de Jean parle de « tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom » à qui il « a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu »
S’il n’y a pas de place pour eux dans la salle commune, c’est que Jésus n’a pas sa place dans une auberge, lui que le ciel et la terre ne peuvent contenir, lui qui fait du cœur de l’homme sa demeure. La non réception de l’enfant et du Verbe Fils, avant d’être une affaire de cœurs durs et fermés, est une confession de foi. Qui est l’enfant qui n’a pas sa place où les enfants ont la leur ? Qui est ce Verbe Fils qui ne peut être reçu ?
Et c’est là qu’il faut aller au Mont du Crâne, au pied de la croix ou devant le tombeau vide. Parce qu'ici, et ici seulement, est engendré le premier né d’entre les morts : « tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré » (Ac 13,33, He 5,5). L’engendrement du Fils n’est pas une affaire de crèche, mais de résurrection, c’est-à-dire de mort. Il est le premier né d’entre les morts et sa naissance a lieu au tombeau. Le sein de Marie est prophétie du tombeau vide, sa délivrance est écrite, après coup, comme annonce du tombeau vide.
C’est que même l’accueil du Verbe Fils par les hommes ne peut être que l’œuvre de la grâce, du don de Dieu, de Dieu même qui se donne, se livre. Comment les hommes, sans même parler de leur inhumanité, de leur bestialité, pourraient-ils accueillir leur Dieu si ce Dieu ne leur en donnait la possibilité ? Et comment leur en donnerait-il la possibilité sans que Jésus ne soit né d’entre les morts pour ouvrir dans la mort le passage définitif de la vie, pour ouvrir dans la création, la réalisation d’une promesse trop longtemps différée ? « Il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. ». Son engendrement pascal ouvre notre naissance à la vie divine. Enfin, à la croix et dans le vide du tombeau, la divinité devenait effectivement la vocation des hommes.
C’est exactement ce que nous célébrons aujourd’hui : Prenant chair de notre chair, il donne à la chair humaine sa divinité en partage. L’Emmanuel, le Dieu avec nous, contamine par sa présence tous ceux qu’il rejoint. Ainsi notre vocation est sa divinité puisqu’en naissant, il avait fait sienne notre vie.


dimanche 15 décembre 2013

Ne pas voir qu'il fait nuit (Célébration pénitentielle)

Le chœur est dans la nuit. Un chemin de lumière mène à la crèche.

Chant d’entrée : Lumière pour l’homme aujourd’hui
1. Lumière pour l´homme aujourd´hui, qui viens depuis que sur la terre il est un pauvre qui t´espère, atteins jusqu´à l´aveugle en moi : Touche mes yeux afin qu´ils voient de quel amour tu me poursuis. Comment savoir d´où vient le jour, si je ne reconnais ma nuit ?
2. Parole de Dieu dans ma chair, qui dis le monde et son histoire afin que l´homme puisse croire, suscite une réponse en moi : Ouvre ma bouche à cette voix qui retentit dans le désert. Comment savoir quel mot tu dis, si je ne tiens mon cœur ouvert ?
3. Semence éternelle en mon corps, vivante en moi plus que moi-même depuis le temps de mon baptême, féconde mes terrains nouveaux : Germe dans l´ombre de mes os car je ne suis que cendre encore. Comment savoir quelle est ta vie, si je n´accepte pas ma mort ?

Prière d’ouverture : Dans nos ténèbres, tu fais briller ta lumière Seigneur. Viens éclairer nos obscurités et nous rendre disponibles pour l’accueil du jour qui vient.

1ère lecture Is 9, 1-6
Ps 138 (139) dont le verset 12
Evangile Jn 8, 1-13

Il ne s’agit pas de se croire dans la nuit pour le plaisir, par misérabilisme, comme si en se frappant la poitrine on était plus certain de faire contrition. La controverse de Jésus et des pharisiens lors du chapitre 8 de l’évangile de Jean indique plutôt, comme dans la guérison de l’aveugle au chapitre 9, que les pécheurs pharisiens ne se savent pas dans la nuit, qu’ils se croient en plein jour.
C’est peut-être cela le péché, ne pas voir qu’il fait nuit. La nuit des guerres et des injustices. Au Pape qui dénonce les drames de l’immigration à Lampedusa, de bons catholiques répondent que c’est touchant cette sollicitude, mais que ce Pape venu d’Amérique latine ne comprend rien aux problèmes européens, et que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. Il fait nuit.
C’est peut-être cela le péché, ne pas voir qu’il fait nuit. La nuit qui remplit nos cœurs de haines ou d’intolérance. Nous respectons toutes les différences à condition qu’elles ne se voient pas. Nous acceptons les autres à condition qu’ils ne bousculent pas nos manières de faire. Nous sommes tous ainsi, je ne me permets pas de viser qui que ce soit, si ce n’est moi-même. Il fait nuit.
C’est peut-être cela le péché, ne pas voir qu’il fait nuit. Elle est longue la liste des nuits. « Dans la nuit se lèvera une lumière ». « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi. » « Je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie. »
Nous sommes ici ce soir parce qu’il y en assez de cette nuit, de nos nuits, du péché aussi. Nous sommes ici parce que nous savons que notre Dieu peut vaincre les ténèbres les plus épaisses, les haines que nous subissons, les haines qui nous habitent, nos haines contre nos frères. Nous sommes ici parce que nous confessons un Dieu plus fort que toutes les nuits. « La ténèbre n’est pas ténèbre devant toi, la nuit comme le jour est lumière. »
Nous sommes ici non pour nous flageller, nous humilier, nous mépriser, mais parce que nous mettons notre espérance dans la lumière du monde. Nous venons nous laisser emporter par son amour plus fort que notre nuit. C’est notre espérance, pour traverser la nuit, pour ressusciter de nos morts.

Litanies pénitentielles. Jésus, Verbe de Dieu, Verbe fait chair par amour pour les pécheurs.
Après le temps d’absolution, le chœur est allumé, on s’y retrouve et l’on chante le Notre Père.
Bénédiction
Pour sortir : Aube nouvelle dans notre nuit, pour sauver son peuple, Dieu va venir. Joie pour les pauvres, fête aujourd'hui. Il faut préparer la route au Seigneur, il faut préparer la route au Seigneur.
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samedi 14 décembre 2013

Devons-nous en attendre un autre ? (3ème dimanche de l'Avent)

A dix jours de Noël, au troisième des quatre dimanches de l’Avent, aucun des textes entendus ne parle de la naissance de Jésus. La venue que nous attendons, les fêtes auxquelles nous nous préparons ne sont pas celles dont se préoccupe la liturgie de ce jour.
L’évangile présente un Jean-Baptiste adulte, à quelques jours de sa mort, bien loin d’Elisabeth et Zacharie, bien loin de la visitation. La question du Baptiste parle bien de venue, de venue du messie, mais c’est à Jésus que la question est posée, lui aussi à quelques mois de sa propre mort, bien loin de sa naissance et de la crèche. « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
S’il fallait une preuve de ce que l’Avent n’est pas une préparation à Noël, voilà qui paraît suffisant. Les calendriers de l’Avent, à en croire la liturgie, nous mènent sur une fausse piste. Ce n’est que la dernière semaine de l’Avent, du 17 au 24 décembre, qui tournera nos regards vers Bethléem et la montagne de Judée.
« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » La question du Baptiste, adulte, chercheur volontaire de vérité, a une vigueur transhistorique. Elle peut être la nôtre, elle doit sans doute l’être. Si le Baptiste se renseignait sur la naissance de Jésus, il n’y aurait plus de quoi poser cette question aujourd’hui.
Mais à interroger Jésus lui-même, à chercher à identifier la figure de celui qui est attendu depuis l’origine du monde comme la vérité de l’humanité, sa force libératrice du mal, le Baptiste nous donne des mots pour notre propre quête, identique à la sienne.
Nous aussi, nous attendons le monde libéré du mal. Et Jésus confirme la légitimité de cette attente, c’est exactement ce qui arrive : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. »
Si nous nous inclinons devant la crèche, nous le devons à François d’Assise ou 12ème siècle, inventeur de la crèche. Mais lorsque François tourne notre regard vers l’enfant de la crèche, il nous invite à regarder l’humanité de Jésus, non à attendre une naissance, il y a deux mille ans. François, l’homme de la Passion, a vécu sous le signe de la mort, depuis l’abandon des richesses paternelles, une église en ruine, la dépossession de son ordre, le service des pauvres, dépouillés, François attend celui qui doit venir, attend lui aussi la lumière et la vie.
Peut-on encore penser, douze ou vingt et un siècles après sa mort, que Jésus est celui que l’on attend ? L’attendons-nous d’ailleurs ? Le vénérer à la crèche, n’est-ce pas une bonne manière de ne plus rien attendre, mais seulement de se réchauffer au feu d’une belle histoire, de la nostalgie d’un monde définitivement passé. Jésus est tellement celui qui est venu que nous pourrions finalement ne plus rien attendre de lui. Sa légende nous tient lieu de consolation, pour être bien certains de ne plus être provoqués par le signe de sa venue aujourd’hui, le renversement d’un monde : « les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. »
Si nous sommes dans l’attente, c’est parce que ce monde en sa violence, jusque dans les églises et les communautés, nous est insupportable et que nous en attendons la libération. Si nous sommes dans l’attente c’est aussi parce qu’il nous manque, comme l’aimé. Nous ne pouvons sans inquiétude, ainsi que le dit Augustin, nous repaître de chanter sa gloire et sa présence parmi nous. C’est mensonge. Alors qu’une part toujours plus grande d’entre nous se passe très bien de Dieu, nous ne pouvons pas ne pas nous aussi manquer de Dieu, à moins de colmater le manque, gourmandise spirituelle, péché capital, nous goinfrant de sucreries dévotionnelles.
Ce temps de l’Avent est temps de tension. Nous sommes tendus tout entier vers « celui qui doit venir ». Nous n’en attendons pas d’autre. Nous sommes dans le grand écart entre la crèche, passée, « car il est déjà venu », et la soif d’un monde réconcilié, la soif d’un désir démesuré, jouir du bien-aimé, « car il viendra de nouveau ». Ô viens Emmanuel, ô viens ne tarde plus.

vendredi 13 décembre 2013

Mathieu Lindon, Une vie pornographique.

Le dernier roman de Mathieu Lindon, prix Médicis en 2011, Une vie pornographique, POL octobre 2013, raconte la dépendance par rapport à l’héroïne. Mais c’est toute la vie qui est finalement lue comme dépendance et capacité ou non à vivre le manque.
On pourrait en faire une lecture mystique, si l’auteur nous y avait invités. « Cette idée folle de guérir du manque, ce serait guérir de la vie. » (p. 244). Se vérifierait que les prostitué(e)s et les publicains sont premiers dans le Royaume. A boucher le trou béant du manque par toutes sortes d’artifices, ils sont confrontés au manque. Parce que les artifices sont immoraux, à la différence du sport, du travail, de l’argent, des honneurs, de la reconnaissance, du pouvoir ou que sais-je encore, qui fait courir notre société, ils ne peuvent pas ne pas être confrontés à la vérité de tous. Même la famille est une drogue. C’est bien de le dire après l’hiver mouvementé de la famille idéale ! « La famille est une addiction obligée dont se débarrasser est une autre addiction. (p. 259)
Avec la drogue et autres dépendances immorales, impossible de faire le fier. Cela n’a même pas de sens. Et de fait, la question morale est absente de toutes ces pages.
Il en va ainsi de toute vie, si du moins on ne fait pas semblant de ne pas voir, si du moins, on n’est pas dans le déni. L’évangile de Jean le dit : Vous dites Nous voyons, alors votre péché demeure !
« Heureusement qu’il y a un instinct pour être accroché à la vie parce que peut-être qu’on n’y arriverait pas toujours par la seule force du raisonnement. » (p. 262)
Notez l’euphémisme ou la stratégie pour éviter la certitude, le dogmatisme. C’est comme avec Dieu. On ne peut que constater qu’il nous tient autant qu’il nous manque. La force du raisonnement n’est pas suffisante, même si elle assure qu’il n’y a alors rien d’insensé. Elle dit peut-être plutôt que c’est par delà le sens, comme Nietzsche avait dit par delà le bien et le mal. Jenseits.
Un monde sans Dieu, sans Dieu apparent, qui en dit plus sur Dieu, ou du moins permet plus à Dieu, le dégageant de la gangue idolâtrique, que les discours affirmatifs, tonitruants, rassurants, assourdissants, lesquels ne sont qu’une autre forme de dépendance, pour ne surtout pas manquer.

jeudi 12 décembre 2013

Un colloque sur le catholicisme d'identité

Me parvient un appel à contributions pour un colloque d'historiens et sociologues des religions. Je le recopie ci-dessous. Il développe comme de coutume la problématique d'un colloque et pose des questions susceptibles d'êtres instruites par tel ou tel chercheur.
Ce papier m'inspire deux réflexions.
Premièrement, si le texte pose bien le problème, il relève me semble-t-il de la thèse. C'est légitime, restera à voir si le colloque valide ou infirme cette thèse.
Deuxièmement, je constate que l'on parle scientifiquement de catholiques d'identité, en face ou à côté des cathos de gauche, susceptibles d'être étudiés, décrits, positivement..Cela invite à resituer la nouvelle évangélisation, les communautés nouvelles comme l'Emmanuel, les défilés de la Manif pour tous dans un cadre militant qui n'est plus d'abord celui de l'engagement ou de la foi, mais de l'idéologie, à moins que la foi ne tienne lieu d'idéologie, ou ne soit réduite à une idéologie.
Intéressant....


Le catholicisme d’identité.
Approches historiques et sociologiques
Colloque organisé par Céline Béraud, Bruno Dumons et Frédéric Gugelot,
Jeudi 27 et vendredi 28 novembre 2014, à l’EHESS
Avec le soutien du CEIFR, du LARHRA et de l’IUF

Contrairement à l’image souvent monolithique qu’en donnent volontiers les médias, le catholicisme français est un monde pluriel. Pour appréhender cette pluralité, Philippe Portier a élaboré (2001) et précisé (2012) une typologie construite autour de deux pôles : celui de l’ouverture et celui de l’identité. Pour décrire le même phénomène, Jacques Lagroye (2006) a parlé du « régime des témoignages » et de celui « des certitudes ». Si les catholiques d’ouverture ont fait l’objet de travaux récents (Pelletier et Schlegel, 2012), les catholiques d’identité ont été encore peu étudiés (Baudouin et Portier, 2002 ; Landron, 2004). On ne dispose que de quelques recherches, déjà un peu anciennes, sur les communautés dites « nouvelles » (Hervieu-Léger et Champion et Hervieu-Léger, dir., 1990 ; Pina 2001), surtout d’ailleurs sur les charismatiques (l’Emmanuel, le Chemin neuf…) et moins sur les « réstitutionnistes » (Communauté Saint-Martin, frères de Saint-Jean, foyers de Charité…).
L’un des premiers objectifs du colloque consistera à interroger et à préciser la catégorie de  « catholicisme d’identité », en la confrontant notamment à d’autres, depuis plus longtemps constituées. Sera donc menée une réflexion sur les typologies employées mais également sur les conditions historiques d’émergence de ce catholicisme.
A cet égard, les années 1970 apparaissent comme un moment important. Ces années, celles de la « crise catholique » (Pelletier, 2002), constituent une référence repoussoir pour les générations plus jeunes, que l’on retrouve majoritairement dans le pôle de l’identité. Sans les avoir vécues personnellement, elles en font la source de la déprise catholique en France et développent un discours souvent très critique par rapport à leurs aînés. Surtout, dans le sillage du décret Ad Gentes (1965) sur l'activité missionnaire de l'Eglise, l’exhortation apostolique Evangelii nuntiandi (1975) pose déjà la question de la nécessité d’une annonce « explicite » de la « Bonne Nouvelle » et celle d’un « nouvel apostolat » pour défendre une foi « assiégée et combattue » par le « sécularisme » et l’« athéisme militant » et pour rejoindre les non-croyants et les non-pratiquants, en particulier ceux des pays de tradition chrétienne, en prêtant une attention particulière à la culture et aux médias. Si le colloque est principalement centré sur le catholicisme français, l’échelon romain devra donc bien sûr être pris en considération.
Les intervenant-e-s veilleront aussi à articuler leur propos aux changements en cours dans le catholicisme français depuis une quarantaine d’années. Il s’agira notamment de comprendre le basculement qui se produit dans les années 1980, marquées par un épuisement et un vieillissement des catholiques d’ouverture au profit de ceux qui se situent du côté de l’identité. Comment ces derniers ont-ils investi les lieux traditionnels d’exercice de l’autorité catholique (paroisses, diocèses, conférence épiscopale) ? De quels soutiens ont-ils bénéficié à Rome ? Pourquoi le second pôle est-il devenu plus attractif que le premier, tout particulièrement pour les jeunes ? Quels sont les liens avec le vieux courant intransigeant  (Poulat, 2007) ? Reste-t-il attaché à des formes d’intégralisme ? (Donegani, 1993 ; Fouilloux, 2008) ? Comment s’y pose la problématique du schisme intégriste?
Dans une perspective ethnographique, on s’intéressera aux modalités de socialisation et de communalisation que les réseaux qui relèvent du pôle de l’identité proposent à leurs membres (clercs et laïcs). On pourrait notamment étudier les formes de piété qu’ils ont contribué à revigorer : processions, adorations, chemins de croix dans l’espace urbain, etc. On montrera aussi comment y prédomine une logique d’entre-soi, tout à la fois chaleureuse et rassurante, caractéristique des groupements de convaincus. Au cours des activités religieuses mais également dans leur comportement dans le monde marqué par un « perfectionnisme moral », c’est un catholicisme de virtuoses (Weber, 1922) qui se donne à voir. S’ils affichent leur attachement à la norme romaine, ces fidèles n’en sont pas moins travaillés eux aussi par un processus d’individualisation. L’authenticité de l’engagement personnel librement choisi et la qualité des relations interpersonnelles tissées dans des réseaux ecclésiaux, subjectivement appréciée, peuvent primer sur l’obéissance diocésaine. La question de la (dé)régulation institutionnelle s’y pose donc autant qu’ailleurs.
Les catholiques d’identité, qui à tort ou à raison se pensent comme minoritaires, ont développé une nouvelle forme de présence au monde. Ils ont de fait rompu radicalement avec la stratégie d’enfouissement de leurs aînés et cultivent volontiers leur visibilité (importance accordée aux signes religieux, organisation de grands rassemblements dont les Journées Mondiales de la Jeunesse sont exemplaires…) dans une société sécularisée  qui, selon eux, les ignore voire les méprise. Apparaît ainsi l’affinité de ces catholiques avec la démocratie des identités (Gauchet, 1998), travaillée par des luttes pour la reconnaissance (Honneth, 1992).
Ces catholiques virtuoses ne sont pas seulement des pratiquants mais également des militants, dont l’engagement s’est déployé dans l’espace public et le réinvestissement du politique. On s’intéressera aux principaux champs d’intervention qui sont les leurs (bioéthique, famille, genre, culture, caritatif et humanitaire…) ainsi qu’à leur répertoire d’actions (manifestations, pétitions, blogs, réseaux sociaux, lobbying parlementaire, savoir-faire événementiel…).
Enfin, on pourra s’interroger sur les effets de cette réaffirmation identitaire catholique dans les relations aux autres groupes religieux. Repli confessionnel et donc refroidissement de l’œcuménisme ? Quelle place dans le paysage religieux lui aussi pluriel ?

Les propositions de communications (titre et résumé de 3000 signes maximum, espaces compris, avec le nom, le statut et l’institution de rattachement de leur auteur-e) devront être adressées avant le 25 janvier 2014 

mardi 10 décembre 2013

Le pluralisme en théologie. Karl Rahner

« Le christianisme a à apprendre de la rencontre avec les autres religions du monde, non pas tant quelque chose qu’il aurait à importer de l’extérieur, mais comment devenir soi-même de façon beaucoup plus absolue et beaucoup plus décisive. Puisqu’il existe des idéologies modernes de la liberté, pourquoi le christianisme ne devrait-il pas découvrir qu’il peut rendre beaucoup plus vivant et beaucoup plus radical qu’il ne l’a fait jusqu’à présent son message de liberté ?
« Il est certain que le christianisme se trouve aujourd’hui dans une situation qu’il n’a jamais connue jusqu’à présent. Jusqu’alors, bien qu’il ait voulu devenir et être une religion mondiale, un message pour tous les peuples, il ne pouvait cependant puiser la vie qu’à une racine unique, peu importe que ce soit celle du cercle culturel juif ou celle de l’Occident gréco-romain. En revanche, sans rien renier de son origine historique, il doit maintenant devenir vraiment religion mondiale, prendre racine dans des cultures très différentes les unes des autres, et qui resteront probablement telles. […] Maintenant, le christianisme historique doit devenir historiquement suprarégional, et nous devons veiller à la façon dont il saisira cette chance extraordinaire. »
K. Rahner, Le courage du théologien, Cerf, Paris 1985, 223-224



Avant Vatican II, la situation de la théologie est assez simple. Les théologiens expliquent la pensée catholique qui fonctionne comme un système. Des thèses diverses peuvent certes exister sur un certains nombres de points que tous reconnaissent comme non décidés, mais, s’appuyant toute sur une philosophie issue d’Aristote et de Thomas, rien ne les distingue vraiment. La théologie est une comme la foi et l’Eglise.
A partir de la fin du XIXe siècle, on prend conscience qu’il y a une histoire du dogme. Contrairement à ce que l’on pensait, la foi n’a pas toujours été formulée identiquement ; ce qui est cru par tous, partout et depuis toujours n’est pas immuable ! C’est la crise moderniste dans les années 1905, traumatisante avec ses condamnations.
La crise est à nouveau vive dans les années 50 avec les condamnations de Lubac, Chenu, et tant d’autres, historiens de la théologie. Les tensions et déchirures issues d’un catholicisme intransigeant (intégriste ou traditionnaliste) sont un nouvel épisode de la rencontre conflictuelle entre histoire et dogme. La tradition, pour Mgr Lefebvre, c’est ce qu’il a appris de sa maman, qui le tenait directement du Christ. Boutade qui souligne la dimension anhistorique et affective de la foi, d’où l’incapacité d’entendre la moindre critique[1].
Le Concile Vatican II entérine les résultats d’une théologie historique dans ce que l’on appelle le retour aux sources, en liturgie, patrologie, dogmatique, et exégèse. Il interdit en principe le fixisme que l’on retrouve chez les fondamentalistes de tout poil.
Ainsi se fait jour un pluralisme théologique, non par des thèses contradictoires, mais par des manières différentes de présenter la foi, que l’on ne peut ramener à l’unité synthétique, d’autant que la diversité des disciplines théologiques et l’ampleur des connaissances ne sont plus maîtrisables par une seule personne.
La pacification œcuménique opérée par le concile modifie le regard sur la théologie des frères séparés. Ils ne sont plus les hérétiques qu’il faut combattre, mais offrent une autre présentation, que l’on doit écouter, de l’unique mystère de la foi.
Pluralisme dans la théologie catholique, pluralisme des théologies chrétiennes, pluralisme culturel ensuite, plus radical encore, dont les Pères conciliaires n’ont que fort peu conscience, même s’ils le vivent. Si la foi catholique est présente dans toutes les parties du monde et ne se dit plus selon les modèles occidentaux, ce que le concile perçoit surtout à travers les rites orientaux, alors l’européocentrisme qui donnait l’impression d’unité de la théologie vole en éclat.
Enfin, encore moins explicite au concile, mais cependant un de ses fruits, le pluralisme religieux. La théologie des religions qui considère que chaque religion peut constituer un chemin de salut, ne fait que régionaliser davantage la foi catholique. Il y a des vérités dans les autres religions, et il ne s’agit plus de baptiser tout le monde mais d’apprendre de l’autre ce qu’il dit de la vérité pour mieux entendre, à sa rencontre, l’authenticité de notre propre foi.
Rahner paraît l’un des premiers à prendre conscience de ce que devient la théologie confrontée au pluralisme. Loin de craindre le relativisme, comme Ratzinger, ou le choc des civilisations, il invite l’Eglise à ne pas se replier sur elle-même pour découvrir, au contact de l’autre, qui elle est, quelle est sa mission, ce que signifie l’évangile.
Il ne s’agit pas d’adapter l’évangile, encore moins de l’abandonner ; la compréhension de l’évangile est modifiée par la rencontre de différences irréductibles, inassimilables. Ainsi, si l’on peut très bien vivre avec un autre dieu, voire sans Dieu, et n’en être pas moins homme, du moins pas plus mal, à quoi sert l’évangile ? Nous sommes reconduits à la découverte de l’absolue gratuité de Dieu, déjà exprimée dans l’évangile mais tellement ignorée. L’évangile a encore à nous apprendre ce que nous n’avions jamais entendu, parce que les autres époques et contextes faisaient entendre autre chose. L’enjeu du dernier concile n’est rien moins que celui-ci : libérer les possibilités inouïes dont recèle l’évangile, du moins écouter pour de bon, pour aujourd’hui, l’évangile. Le chemin de la tradition passe par la nouveauté[2].




[1] L’opposition viscérale de l’Eglise au mariage pour tous relève de cette intransigeance, affectivement incapable de penser autrement qu’on l’aurait toujours fait. Le recours à une anthropologie philosophique, prétendue unique parce que fondée en raison, relève d’une idéologie datée, celle des Lumières. Pour proclamer l’universalité de la raison, c’est-à-dire du fonctionnement occidental de la raison, on a méprisé les autres cultures quand on ne continue pas à les faire disparaître.
[2] Ces thèmes ont été plusieurs fois envisagés par Rahner, par exemple dans des articles non-traduits des années 80 (Schriften zur Theologie XIV), mais aussi dans « Le pluralisme en théologie et l’unité du credo de l’Eglise », Concilium 46 (1969), pp. 93-112 et les deux premiers articles des Ecrits théologiques 7. 

vendredi 6 décembre 2013

A nous de choisir, soit la perfection, soit la sainteté (2ème dim. Avent A)

On ne peut pas dire que le Baptiste soit un homme de consensus. Il a manifestement un certain nombre de personnes dans le nez. Ce n’est pas très chrétien tout cela !
On ne peut pas dire que l’évangéliste soit très objectif. Qui croira que Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain venaient à Jean ? Faut pas pousser !
Pourquoi le Baptiste et Matthieu exagèrent-ils ? Il faut qu’il y ait un impératif indiscutable pour en rajouter ainsi.
Rien n’est pire semble-t-il que cette minorité, pharisiens et sadducéens, face à la majorité du pays, des pays ;  rien n’est pire que l’hypocrisie de cette minorité : traitrise de la vipère, stratégie pour fuir la colère qui vient, conviction d’être dans le bon camp, sauvés comme si cela était dû, par hérédité : ils sont fils d’Abraham.
Que viennent-ils chercher auprès de Jean, ces gens bien ? Pourquoi un geste de conversion si, au fond d’eux-mêmes, ils sont dans le vrai qu’ils savent mieux que personne ? Ils jouent la contrition mais dictent les règles. Peut-on être à la fois et juge et pénitent ? Celui de Camus est moins arrogant. Et c’est tout exprès que son auteur le nomma Jean-Baptiste.
Jean ne se laisse pas avoir. C’est comme si le jugement dernier avait déjà commencé. Et notre texte a une saveur apocalyptique : la cognée est à la racine de l’arbre ; la pelle à vanner est sortie et déjà brûle le feu dans lequel on jettera la paille, un feu qui ne s’éteint pas.
Au début de l’évangile (nous sommes au chapitre 3), le combat, l’agonie comme on dit en grec, de la passion a déjà commencé, le conflit avec la fine fleur des institutions juives est déclaré. Les plus religieux, les plus orthodoxes, les plus pratiquants des commandements sont dans le collimateur et cela se terminera très mal… par la mort de Jésus. On comprend le style apocalyptique.
C’est qu’être fils d’Abraham ou disciple de Jésus est bien autre chose que de respecter les traditions des anciens ou les commandements de l’Eglise. Non que ces derniers n’aient pas de sens. Mais si nous pensons que leur respect fait de nous des gens bien, nous sommes fichus. S’il suffit à nos yeux de ne pas les respecter pour être des chrétiens tièdes, voire le signe de la décadence de la société, nous sommes fichus, et non pas ceux qui nous apparaissent bien peu sérieux avec la religion. Pire, nous demandons sans cesse pardon, mais nous ne croyons pas vraiment avoir besoin de conversion. En quoi devrions-nous changer puisque déjà, nous sommes des gens bien, nous savons ce qui est bien ?
Au début de l’Avent, cet évangile nous met en garde, nous qui nous disons disciples de Jésus. Notre pratique pourrait être précisément ce qui nous écarte de Jésus, ce qui fera qu’au terme nous serons la proie du feu qui ne s’éteint pas.
Comment donc ? Notre fidélité serait-elle le chemin de notre perte, disons-le, de notre damnation ? Oui, chaque fois qu’elle nous aura dispensés d’écouter les frères, d’apprendre d’eux, sous prétexte que nous savons, nous, par la révélation ou par la loi naturelle, ce qu’est la pensée de Dieu. Qui connaît la pensée du Seigneur, quel conseiller peut l’instruire ?
C’est cela je crois, le péché contre l’Esprit. Se servir de l’Esprit pour se fermer à l’Esprit, ce servir de la foi pour ne surtout pas faire confiance, se livrer à l’inconnu des chemins où nous conduit l’Esprit.
La conversion que le Baptiste propose et que le baptême dans l’Esprit scelle, si elle ne fait que confirmer la morale de notre classe, si elle ne réclame pas un changement dans nos manières d’être, est une fumisterie, celle précisément que dénonce le texte. Jean nous met en face de nos contradictions. C’est un moment de crise, de jugement, de jugement dernier.
C’est toujours la même histoire avec l’évangile. Les pécheurs passent devant, non qu’il est bon de pécher, mais que les publicains sont tellement à côté de la perfection qu’ils ne risquent pas de se croire des gens bien. Le contraire de la sainteté n’est pas le vice mais la vertu. Voilà où l’Eglise du XIXème fut la grande responsable de la déchristianisation. A nous de choisir, soit la perfection ou du moins le fait d’être quelqu’un de bien, soit la nécessité de la conversion : soit l’enfermement dans le contentement de soi, soit la sainteté.