vendredi 21 février 2014

L'extravagance de l'amour - Mt 5 (7ème dimanche)

Nous arrivons au terme du chapitre 5 de Matthieu, première partie du discours sur la montagne, loi nouvelle donnée par le nouveau Moïse, loi de sainteté. Dimanche dernier, nous entendions une première série de « Vous avez appris… et bien moi, je vous... ». Nous écoutons aujourd’hui la suite qui culmine dans l’exigence de sainteté : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Il n’y avait pas de raison de couper ce texte en deux, si ce n’est que l’évangile de la semaine dernière était déjà fort long par rapport à ce que les liturges pensent que le paroissien de base est susceptible de supporter.
Ainsi, après les Béatitudes, que nous n’avons pas entendues puisque le dimanche en question tombait le jour de la chandeleur, après la maison à construire sur le sable, après les premiers « Vous avez appris… et bien moi, je vous dis… », résonne le fondement de la loi de sainteté, « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
Deux ou trois versets relient explicitement le discours de Jésus sur la Montagne à la loi donnée à Moïse. Nous les avons lus dimanche dernier : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la loi ou les prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » L’accomplissement de la loi est exigence supplémentaire par rapport à la loi, refus de répondre à la violence en préférant être lésé plutôt que de rendre coup pour coup ; amour même des ennemis.
Jésus pousse la loi tellement loin que l’on se demande comment nous pourrons y satisfaire. Déjà nos pères n’ont pas su vivre la loi mosaïque, et ils n’étaient pas pires que nous. Nous ne saurions vivre selon la loi des pères. Alors comment vivre la loi nouvelle ?
En poussant le respect de la loi jusqu’à exiger la sainteté, Jésus rend la loi impossible. Peut-on, doit-on en outre, confondre sainteté et perfection morale ? Et que celui qui est parfait comme le Père céleste me jette la pierre s’il trouve que je baisse les bras un peu vite devant une exigence tellement démesurée. Quant aux autres, qu’ils reconnaissent leur incapacité à vivre selon la loi de sainteté avant de s’étonner voire de se scandaliser que l’on confesse que l’accomplissement de la loi conduit à l’impossibilité de la loi, à sa disqualification.
Celui qui accomplit la loi la disqualifie. Voilà qui n’est pas le moindre des paradoxes ! Il l’accomplit parce que l’on ne va tout de même pas piétiner l’exigence morale. Il la disqualifie parce que pour l’homme, c’est impossible. Il accomplit la loi en la menant à son extrémité, il la disqualifie parce que, égalant la morale à la sainteté, il nous met sous le nez notre manquement à la loi comme à la sainteté.
La justice est un gain considérable sur l’animalité de l’homme ; elle ne sortira pas l’homme de son animalité. Le respect de la loi morale est un gain inestimable pour l’humanité, et Dieu sait que chacun d’entre nous y demeure rétif ! Mais le respect de la loi échoue à conduire l’homme à la sainteté. La loi est pour la mort, comme dit Paul.
La prédication de Jésus, en jetant l’exigence morale à la limite de sa logique est critique du pharisaïsme, entendons de la pensée selon laquelle nous pourrions être en règle avec nous, les autres et Dieu. Il ne s’agit pas de culpabiliser l’homme pour mieux le ferrer et l’entraîner dans les rets de la religion. Il s’agit seulement de reconnaître que nous n’en avons jamais fini avec la mauvaise conscience. Le contentement n’exprime que le déni de la mauvaise conscience et tout déni est d’abord affirmation.
La prédication qui hyperbolise la loi s’attaque au pharisaïsme qui est le propre du religieux, de la relation avec le sacré ou le divin. Mais ce sacré ou ce divin, qu’ont-ils de commun avec Dieu ? La prédication de Jésus nous déloge du religieux et ainsi est-elle folie pour les Juifs ! Il s’agit de renvoyer dos-à-dos la religion et l’athéisme pour laisser entrer dans le monde de l’homme qui vit fort bien sans Dieu, la gratuité d’un appel, la vocation à la sainteté comme le Père est saint, la vocation à la divinité.
Mais il n’y a pas assez ou trop dans la critique du pharisaïsme. Jésus serait-il venu pour critiquer ? Serait-il même venu pour mettre en crise, lui qui est venu non juger mais donner la vie, parce qu’il a tant aimé ce monde.
Alors, il faut entendre la relégation de la loi, cependant accomplie, comme chemin de Jésus. L’homme, et Jésus lui-même, ne peut tenir le bon discours sur Dieu parce que Dieu n’est pas objet de connaissance et que la rencontre du Vivant déjoue et l’expérience et son récit. Il faut inventer une langue qui ne s’enferre pas dans les impasses du savoir ou de la religion. Paul en appelle à la folie de Dieu qui déjoue la raison des grecs et la religion des Juifs. Il faut pour Jésus échapper au bon sens des uns comme à la logique de la bonne action des autres.
L’extravagance ou l’outrance dénonce les « y’a qu’à », « faut qu’on ». Par l’accomplissement de la loi qu’il disqualifié, Jésus ménage le chemin de ce qui est extravagant, outrancier, prodigue, l’amour du Père pour les hommes. Il est toujours possible de ramener l’évangile à une sagesse, à une morale ou à une religion, mais l’on rate la visée de Jésus. C’est même de l’avoir refusée qui a conduit Juifs et Romains à le mettre en croix. Sur ce chemin de l’extravagance de l’amour, y compris des ennemis, il y aurait de quoi devenir parfait comme le Père céleste.


dimanche 9 février 2014

Vie spirituelle et souci du frère. Erasme

« A la vue de ton frère indignement traité, tu n’es en rien troublé pourvu que ce qui te regarde soit sauf : pourquoi ton âme ne réagit-elle pas ? Parce qu’elle est morte. Pourquoi est-elle morte ? Parce qu’il n’y a plus en elle la vie qui est la sienne, Dieu. Car là où est Dieu, là est l’amour (1 Jn 4,7-8). Car Dieu est amour. Autrement, si tu es un membre vivant, comment se fait-il que quelque partie du corps ait mal, et que, toi, non seulement tu n’aies pas mal aussi, mais n’aies même pas conscience de la chose ? […] Le corps ne vit plus, s’il ne sent plus la pointe d’une aiguille : et tu veux que ton âme vive, quand elle est privée du sentiment d’une si forte blessure ? »
Erasme, Enchiridion (1503). 1. Qu’il faut garder vigilance dans sa vie. Traduction A. J. Festugière, Vrin, Paris 1971, pp. 93-94.


Au début du XVIe siècle, la nécessité d’une réforme de l’Eglise est impérative. Non seulement les clercs et la papauté n’ont pas toujours la vie évangélique que l’on est droit d’attendre d’eux, mais surtout, la société change, et la manière de vivre la foi ne convient plus à nombre de chrétiens. Une nouvelle classe sociale naît, qui sans être aristocratique ou religieuse, n’en a pas moins accès à la culture, ne serait-ce que par la lecture. Des femmes aussi y ont leur place.
Ces gens ne parlent pas souvent latin et sont exclus du sens de la parole de Dieu comme de celui des sacrements. Ils ignorent tout des disputes universitaires que l’on appelle scolastiques. Du coup, la religion leur est extérieure et devient souvent superstition.
Erasme de Rotterdam écrit en 1503 son Enchiridion milites cristiani. Il faudrait traduire manuel du militant chrétien ou manuel du chrétien engagé. Le texte est assez vite traduit dans la plupart des langues européennes. L’imprimerie, découverte depuis peu, est en plein essor et met à disposition d’un nombre toujours plus grand de personnes, des ouvrages qui ne sont plus réservés aux seuls savants. Lorsque les chrétiens ont accès aux Ecritures, c’est une révolution. Le feu de l’amour divin les enflamme. On voit naître toutes sortes d’excentricités, mais aussi de véritables saintetés, ce qui n’est pas forcément exclusif.
Type même de l’homme cultivé de la Renaissance, Erasme recourt au grec biblique et aux Pères de l’Eglise pour comprendre les Ecritures plus qu’à ses maîtres immédiats, tout entiers immergés dans la culture et la manière de penser médiévales. Ainsi joue-t-il un rôle de passeur, rendant les Ecritures accessibles. Sa propre découverte de saint Paul oriente sa compréhension des évangiles dont il compose des paraphrases qui connurent un immense succès dans toute l’Europe, de Prague à Madrid, de Rotterdam à Naples, en passant pas Paris, Lyon et Rome.
Cette irrigation de la vie chrétienne aux sources scripturaires et patristiques, fait naître une spiritualité qui rend la foi plus accessible à l’intelligence, moins dépendante de ce que le clergé en dit. Chacun peut nourrir par lui-même une foi qui devient moins formelle et plus intérieure. Beaucoup comprennent que le sens de l’engagement chrétien conduit à développer un attachement confiant au Christ plus qu’à observer les règles ecclésiastiques et les rites, fussent-ils sacramentels. La morale n’est pas plus relativisée que le culte, mais l’un et l’autre sont relativisés par rapport à l’authenticité de la vie spirituelle.
Une partie des autorités ecclésiales participe à l’engouement Renaissant. D’autres ne voient pas d’un bon œil l’émancipation du peuple chrétien que procure la connaissance et la compréhension de la foi. Ainsi Erasme sera-t-il suspecté d’hérésie, comme certains de ses lecteurs et partisans, d’autant qu’au même moment naît la protestation luthérienne, dans un même contexte socioculturel. Cela explique la proximité, à bien des égards, entre l’œuvre d’Erasme et celle de Luther dont les écrits se diffusent à après 1517. La contestation d’une religion superstitieuse et rituelle, la dénonciation du comportement du clergé, l’affirmation de la nécessité d’une réforme de l’Eglise, le recours aux Ecritures et particulièrement à Paul, chez l’un comme chez l’autre, ne signifie cependant pas que cette réforme ecclésiale attente à l’unité de l’Eglise et de la foi.
Dans les lignes de l’Enchiridion citées plus haut, on remarque le vif sens de l’Eglise, corps du Christ, ainsi que le développe saint Paul. Si un membre souffre, tous souffrent avec lui (1 Co 12,26). L’humanisme chrétien est bien loin de conduire à l’individualisme. On remarque aussi le lien établi entre confession de foi et souci du frère ; impossible de les séparer. Mais le souci du frère n’est pas seulement une exigence morale, hautement recommandée, évidemment, il est l’expression même de l’attachement au Christ en son corps.
Une question est posée : Comment serait-il possible d’aller bien quand son frère souffre ? La réponse repose sur l’argument théologique qui vient d’être souligné, l’appartenance au même corps. L’Eglise est le lieu de la vérification de la foi en tant qu’elle est la convocation à la rencontre de l’humanité des frères. C’est l’ecclésiologie (et plus généralement l’anthropologie) qui informe la vie spirituelle. Il n’y a pas de vérité de la vie spirituelle en dehors du service du frère.
Enfin, la confrontation de la foi à la réalité, parfois dure, de l’humanité ici représentée par l’Eglise, dénonce dans la logique évangélique, nos certitudes religieuses. Ceux qui pensent voir sont aveugles  « Vous dites : Nous voyons, votre péché demeure. » (Jn 9,41). Nous nous pensons vivants, et même en pleine forme parce que nous ne souffrons pas ; notre âme est morte puisque nous n’avons cure du frère. La vie n’est manifestement pas affaire seulement biologique puisque « ton âme est morte » alors que bien sûr tu n’es pas mort. La vie, c’est la présence de Dieu en nous, la vie éternelle déjà commencée, laquelle ne réside ni dans des rites ni dans l’obéissance à des commandements, mais dans le souci du frère. La foi est force critique de notre existence, dans le mouvement même des Ecritures qui rapporte le renversement des idoles.

samedi 8 février 2014

Le langage de la Croix (5ème dimanche du Temps)

Comment parler de Jésus ? C’est la question à laquelle Paul a été confronté. « Mon langage, ma proclamation de l’Evangile, n'avaient rien à voir avec le langage d'une sagesse qui veut convaincre. » (1 Co 2,1-5)
Comment parler de Jésus s’il ne s’agit pas de convaincre, s’il l’on rejette le langage d’une sagesse qui veut convaincre ? Serait-ce que Paul refuse les arguments ? S’agit-il d’une opposition à la raison ? Mais alors à quoi recourir pour annoncer l’évangile ? Au sentiment, comme on le dit parfois ? Ainsi l’évangile relèverait-il du sentiment ?
Nous ne sommes pas loin de le penser, dans une société où il n’y a pas de place pour la foi parmi les arguments de la science, notre sagesse. Si la foi ne peut être démontrée scientifiquement, mieux vaut déserter le champ de l’intelligence et se réfugier dans ce que je ressens, dans la subjectivité d’une expérience spirituelle. Or « la foi est acte de l’intelligence » écrit Thomas. Ce n’est évident pas avec les pieds que l’on croit ! Si Dieu s’adresse à l’homme, il s’adresse pour le moins aussi à son intelligence.
Ainsi la foi du charbonnier, la foi sans intelligence, n’est possible que pour le charbonnier ! Les autres, tous ceux d’entre nous savent penser un minimum, finalement tout le monde, nous nous devons de comprendre notre foi à la hauteur de ce à quoi notre intelligence s’attèle ordinairement ; autrement, sous prétexte de simplicité, nous ne ferions que mépriser la foi et l’évangile.
Et cependant, à en croire Paul, la foi n’est pas affaire d’arguments. Cela se comprend aisément. Nous n’allons pas justifier la foi par des arguments alors que c’est la foi qui rend juste, qui justifie ! Nous n’allons pas fonder la foi alors que le seul fondement, c’est la foi. Voilà pourquoi Paul, tout comme nous, ne peut proclamer l’évangile avec le langage d’une sagesse qui veut convaincre. Nous devons renvoyer dos-à-dos rationalisme et anti-intellectualisme, démonstration et sentiments.
Pour la seconde fois se pose la question, à quoi recourir pour annoncer l’évangile ? A la révélation comme on le dit parfois ? Non seulement ce n’est pas ce que dit Paul, mais la réponse semble plus fragile qu’il y paraît. C’est quoi, la révélation ? Le mot est d’usage récent. C’est Vatican II en 1869-70 qui le définit officiellement pour la première fois, empêtré dans des oppositions notamment au déisme, au rationalisme et au fidéisme. La réponse à tous ces -ismes est prise au piège de leur logique !
La révélation n’est pas une connaissance, un contenu de vérités, une théorie à l’instar de ces fameux -ismes. Elle est l’action de Dieu qui se révèle, et que révèle-t-il sinon lui-même. La révélation, c’est donc Dieu lui-même en tant qui se révèle, se donne à connaître. Elle est l’expression de ce que Dieu est à l’origine, à l’initiative de la relation avec l’homme : lui le premier nous a aimés.
Ainsi, dire que l’on recourt à la révélation pour annoncer l’évangile ne signifie pas que nous aurions trouvé des arguments supérieurs à la raison ! Cela signifie que rien ne justifie la foi, aucun argument ne peut fonder la foi, puisque la foi est fondée sur la libre proposition première de Dieu d’une alliance, puisque c’est Dieu qui justifie. Si Paul refuse de recourir aux arguments qui convainquent, c’est parce qu’il est impossible, pour fonder la foi, de substituer quoique ce soit ‑ un argument, les sentiments, voire un savoir surnaturel ‑ à l’initiative de Dieu qui est première, à Dieu qui, le premier nous a aimés.
Le problème, c’est que la révélation entendu en ce sens, comme acte de Dieu qui se donne à connaître, comme Dieu lui-même qui s’offre, ne peut remplacer les arguments du discours. Dieu n’est pas un élément du langage ! Recourir à Dieu, à l’Esprit et sa puissance pour annoncer l’évangile, oui, c’est bien ce que dit Paul. Mais loin de remplacer les arguments, cela fait exploser le discours. Il n’est plus possible de parler.
C’est comme dans l’amour et l’amitié. Par exemple dans le deuil. Que voulez-vous dire ? Quels arguments ? Reste à serrer l’autre dans ses bras. Serions-nous revenus aux sentiments ? On n’en sort pas plus que l’on ne sort de l’intelligence. Le langage de la croix, dont parle Paul quelques versets plus haut est la croix du langage, le langage de l’amour n’est ni sentiment, autrement il ne dure guère, ni argument, car jamais je ne peux dire pourquoi je l’aime.
Si l’annonce de l’évangile de repose pas sur la conviction de la sagesse humaine, ce n’est pas pour qu’on la fasse reposer sur la sagesse divine, car pareille sagesse nous est inaccessible, ou pour le dire comme Paul, il n’y a pas de sagesse divine, seulement folie. Ce que nous voudrions appeler sagesse divine est folie.
Quelle est cette folie ? L’amour, le service, la faiblesse. Si l’annonce de l’évangile ne repose pas sur la conviction de la sagesse humaine, il ne nous reste qu’à laver les pieds du prochain, sauvegarder toujours la fraternité, aimer comme Dieu aime. « Tous vous reconnaîtront pour mes disciples à l'amour que vous aurez les uns pour les autres. » Seul l’amour de ce monde comme Dieu l’a aimé est puissance de Dieu. C’est folie d’aimer un monde pécheur, un monde qui d’après certains d’entre nous va à l’encontre des valeurs évangéliques… C’est cela la puissance de Dieu.



samedi 1 février 2014

"Le temple de Dieu, c'est vous" (Présentation de Jésus au temple)

L’évangile de Luc raconte la présentation de Jésus au temple. D’un point de vue historique, il convient de prendre le texte avec circonspection. La célébration de la présentation quant à elle apparaîtrait à Jérusalem au 4ème siècle, dans ce courant de piété qui poussait les pèlerins à revivre ce que Jésus lui-même avait vécu. Ce n’est qu’au milieu du 7ème siècle que la fête est connue à Rome.
Certains affirment qu’il s’agissait de christianiser une fête païenne, alors que l’on s’apprêtait à semer. Rite de fécondité qui faisait traverser les champs avec des flambeaux, victoire sur la nuit alors que les jours se mettent à s’allonger. La fête semble cependant avoir son sens par elle-même : quarante jours après Noël, on célèbre le Christ lumière des nations, comme le chante le vieillard Siméon.
Les Eglises d’Orient appellent cette fête rencontre, car c’est la première fois que le Seigneur Jésus rencontre Jérusalem et son temple. Le P. Martimort ajoute, rencontre qui préfigure celle du Seigneur avec son Eglise.
Ainsi, quoi qu’il en soit de l’historicité de l’épisode biblique et de l’origine liturgique de la fête, c’est une fois encore le mystère de l’incarnation qui est célébré. Jésus visite son peuple, il est l’Emmanuel, le Dieu avec nous. Tout comme nous, il prie, et se rend au lieu saint entre tous, le temple. Mais quand il entre au temple, tout est bouleversé, car celui qui vient pour être présenté, ou plus tard pour prier, est celui que l’on prie.
On pourra se rappeler le moment incroyable où l’arche d’alliance est installée dans la tente de la rencontre. Moïse ne peut y pénétrer car le Seigneur emplit la tente de sa présence (Ex 40). Ou encore la fête qui fait de David un enfant lorsqu’il accompagne en dansant l’entrée de l’arche à Jérusalem (2 Sa 6). Mais ce serait sans doute passer à côté du plus important. Inscrivant la foi chrétienne dans l’ensemble des religions, au cœur des recherches humaines du divin, on risquerait de ne pas voir le plus surprenant, la fin du temple, la fin des religions.
C’est que l’entrée de Jésus au temple ne consacre aucun lieu saint, mieux, elle les désacralise tous. L’opposition des religions entre le sacré et le profane est renversée, comme les religions elles-mêmes qui sont bâties sur la distinction du sacré et du profane, du pur et de l’impur. Tout homme est désormais une histoire sacrée, un lieu saint, un tabernacle de la présence du Seigneur. Parce que le Seigneur Jésus se fait homme, c’est tout homme qui est restauré à l’image et ressemblance du créateur, c’est tout homme qui est icône de sa présence, c’est devant tout homme que l’on s’incline, reconnaissant et sa dignité, et sa destinée, la vie de Dieu, Dieu lui-même.
L’entrée du Seigneur au temple est une variation sur le thème de l’entrée du Seigneur en la chair. Ce n’est plus l’homme qui cherche le divin, mais Dieu qui vient à l’homme au point qu’est révélée la vérité de la vie de l’homme, Dieu. Les débats de société sur le sens de la vie humaine touchent au divin : il me semble hasardeux de penser que Dieu serait pour ou contre l’avortement, l’euthanasie, etc. ; c’est toujours délicat de prétendre connaître les pensée du Seigneur. Mais assurément, par la venue de Dieu en la chair, la vie de l’homme, c’est la vie de Dieu, c’est Dieu.
C’est entendu, cela ne se voit guère. Et comment cela pourrait-il se voir si le sacré coïncide avec le profane, si l’humain est divin et le divin humain ? Le Seigneur habite son temple. « Le temple de Dieu est sacré et ce temple, c’est vous. » (1 Co 2, 17) En Jésus, Dieu met fin aux cultes et aux religions ; le seul culte est service et charité. Tout a été récapitulé en Jésus et rien de ce qui est humain n’échappe au divin, rien de ce qui est divin n’est interdit à l’humain.
Comment nos vies sont-elles arches d’alliances, tabernacles de sa présence ? Heureusement que cela ne vient pas de nous, de nos bonnes œuvres, aussi indispensables soient-elles, de nos luttes pour la justice, pour la défense des plus petits. Combien de fois méprisons-nous le tabernacle qu’est le frère, surtout quand le frère est un salaud. Mais qui d’entre nous ne l’est pas ?
Les vêpres de ce jour le disaient : « Le vieillard portait l’enfant, mais l’enfant guidait le vieillard ». Qu’un enfant soit lumière des nations et gloire de son peuple Israël ne pouvait être reconnu sinon parce que l’Esprit du Seigneur s’était emparé du prophète. « Nul ne peut dire : "Jésus est Seigneur", s’il n'est avec l’Esprit Saint. » (1 Co 12,3).
Nous portons la lumière comme les flammes de nos chandelles, mais c’est la lumière qui nous conduit. Nous portons la lumière, que ce ne soit pas pour en mettre plein la vue aux autres, ou pour éclairer ce qu’il nous plaît seulement de mettre en lumière. Nous portons la lumière comme une flamme fragile dans un hiver qui n’en finit pas. Que nous ayons soin de cette lumière pour qu’elle ne s’éteigne ; nous serions perdus. Que nous demeurions au service du tabernacle du Seigneur, les frères, afin de ne pas nous perdre dans l’hiver trop long des injustices.





Lumière des Nations, Jésus, viens conduire l’Eglise comme tu conduisais Siméon aux chemins de la paix. Soutiens les religieux et religieuses dans leur engagement au service du Royaume.

Gloire de ton peuple Israël, Jésus, donne aux pays du Proche et du Moyen Orient de vivre dans la concorde, Syrie, Iraq, Liban, Palestine, Israël. Que les chrétiens de ces pays puissent demeurer chez eux les témoins de ton amour pour tous.

Lumière des Nations, Jésus, viens éclairer le regard et l’intelligence de ceux qui manifestent pour défendre leurs opinions, en Espagne pour le droit à l’avortement, en France, pour la défense de la famille.

Gloire de ton peuple Israël, Jésus, donne à notre communauté d’être une bénédiction pour chacun d’entre nous et ceux que nous rencontrons.