samedi 29 mars 2014

Notre seule clairvoyance, savoir que nous sommes aveugles (4ème dimanche de carême)

L’évangile de l’aveugle-né (Jn 9) se présente comme un procès. Répétition générale de la Passion, encore que l’évangile de la résurrection de Lazare, deux chapitres plus loin, constitue une autre répétition générale.
Depuis les premières lignes de l’évangile, le procès est ouvert. Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Impossible de reprendre tous les chapitres. Je souligne seulement le suivant, le chapitre deux, avec l’expulsion des marchands du temple. On a l’impression que c’est Jésus qui a commencé, comme disent les enfants pour se disculper de la bagarre dans laquelle ils sont surpris.
Les évangiles synoptiques placent l’épisode des marchands juste avant le procès, comme si c’était ce qui enfin avait permis d’arrêter Jésus. Il est allé trop loin en s’attaquant à l’institution du temple, au culte. Jean déplace l’événement et ouvre avec lui son évangile ; oui, tout cet évangile est composé par un unique procès, celui de Jésus, celui du monde qui est déjà jugé comme dit le chapitre trois. Répétition générale donc, avec notre chapitre 9.
On l’entendra dimanche prochain, la discussion lors de la résurrection de Lazare porte sur le mal et la mort. Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort, disent, chacune à son tour, les deux sœurs. Aujourd’hui la discussion porte notamment sur le rôle de la religion dans le procès. C’est une chose incroyable, mais pourtant incontestable, ceux qui jugent et suppriment Jésus le font pour des raisons théologiques, ou du moins religieuses. Au nom du bien, au nom de Dieu, ils ont commis un crime, et ce ne sont pas seulement quelques Juifs du premier siècle. C’est ainsi avec les religions et tous les dogmes.
Jésus et ceux que Jean appellent les Juifs et les synoptiques, scribes, docteurs de la loi et pharisiens se font face. Le langage est celui de l’aveuglement. Certains prétendent voir qui ne voient pas et l’aveugle lui, est clairvoyant. Cet aveugle-né n’importe finalement que très peu. Il permet de mettre en porte-à-faux les uns face à l’autre, les Juifs et Jésus.
Comment se peut-il que l’on ait des yeux et ne voit pas, des oreilles et n’entende pas ? Pire, des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre. C’est une vieille histoire dénoncée par les prophètes et que les quatre évangiles reprennent. Pour Jean, c’est au chapitre douze, juste avant que ne s’ouvre les derniers jours d’un condamné !
Les coutumes, les habitudes, les rites, les savoirs, tout cela tient une place considérable dans la religion. Ne pas faire comme il faut risque de rendre vain le rite, voire de retourner son bénéfice en malédiction. Pour nous autres catholiques, le dogme en arrive parfois à prendre une place telle qu’il n’est plus au service de la foi, mais ce qu’il faut croire. Et malheur à vous si vous ne formulez pas le dogme comme la coutume, y compris si c’est pour mieux l’expliquer. Le dogme, la vérité religieuse devient une idole à laquelle on sacrifie et offre son lot de victimes. Plus la divinité est irreprésentable, plus l’idolâtrie dogmatique guète, plus le pharisaïsme se développe.
Mieux vaut la référence au Catéchisme de l’Eglise Catholique que la réflexion et l’interrogation sur le sens de ce que nous affirmons. Nous finissons par employer des mots qui ne font plus sens mais tiennent seulement les uns par les autres. On parle de la grâce de Dieu, de la vocation, mais concrètement, qu’est-ce que cela veut dire que Dieu donne, ou que Dieu appelle et parle. Là, il n’y a plus personne pour rendre compte, seulement des perroquets aux plumages souvent ternes qui répètent à l’envi.
C’est vrai chez les païens, c’est vrai pour les religions premières, c’est vrai pour le christianisme, l’Islam et le judaïsme, la conviction de savoir le vrai, parce que l’on est initié, parce que l’on est pratiquant du rite, empêche de voir le sens de ce que l’on croit. L’évangile est bâillonné. On ne va tout de même pas prendre au sérieux sa puissance de libération ! On finirait tous gauchistes, et les gauchistes ne croient pas en Dieu, c’est bien connu.
Une heure d’adoration, me disait un prêtre il y a quelques jours, deux heures au service des plus pauvres, sans quoi, c’est de la foutaise. Regardez Jésus, il ne supporte pas de retarder, le temps d’un sabbat, la libération d’un malade. Jésus est au-dessus des règles parce que les règles sont pour les hommes et non l’inverse. Jésus n’est pas venu pour que nous soyons ses disciples, pour que tous les hommes soient chrétiens. Jésus, ainsi que le dit l’évangile de Jean, est venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance.
Alors, il ne nous reste pour éviter le jugement, le procès qui serait le nôtre, autant qu’il serait notre propre condamnation de Jésus, alors il nous reste qu’à consentir à la réalité. Nous ne voyons pas. Nous sommes aveugles ou mal voyants. Voilà au moins notre clairvoyance. Nous ne savons finalement que si peu de notre Dieu. Pourquoi faudrait-il être déroutés s’il s’agit seulement de dénoncer tout ce qui manque à Dieu dans ce que nous confessons et vivons ? Pourquoi ne pas reconnaître comme Paul que nous voyons flou, comme dans un miroir antique. Rien n’assure nos propos sur Dieu, y compris ceux des religions. Seul l’amour est digne de foi.
Ouvre mes yeux Seigneur aux merveilles de ton amour. Je suis l’aveugle sur le chemin ; guéris-moi, je veux te voir.




mardi 25 mars 2014

400 ans de la mort de El Greco

L’année Greco s’ouvre ces jours alors que le 7 avril, il y aura quatre cents ans que mourrait à Tolède Domenico Theotokopoulos, dit El Greco.
A la fin du 16ème siècle et la première moitié du 17ème, l’Espagne comme toujours est un pays de forts contrastes. On voit en même temps la police de l’implacable Inquisition imposer ses lois et le génie qui s’en joue. Il y eut des vies broyées. Il y eut l’éclosion de personnalités d’exception. On fêtera l’an prochain les 500 ans de la naissance de Thérèse d’Avila ; il y a Jean de la Croix, il y a Le Greco.
Est-il légitime de mêler ainsi tous ces noms ? Y a-t-il pour les rapprocher plus que la chronologie ? Souvent, on oppose à la tyrannie inquisitoriale la liberté que seul un rejet de l’Eglise rend possible. On a fait du Greco un peintre de la Contre-Réforme, petit soldat catéchiste ou bien un homme qui prenait ses distances par rapport à la foi par l’émergence d’une libre pensée. Thérèse, Jean, El Greco, et tant d’autres, ont cherché seulement, si l’on peut dire, à être d’authentiques disciples du Christ. Ils étaient attachés à l’Eglise. C’est pour cela que les premiers voulaient une réforme. Ils ont emprunté le chemin de la mystique, critique radicale de toute possession de la vérité divine, quête vive et enflammée de cette vérité.
Faut-il faire aussi du Greco un mystique ? Assurément, il n’avait rien de l’ascète. Il ne cherchait nullement à réformer l’Eglise d’Espagne. Etranger en terre de Castille, marginal en un sens, père célibataire, amateur de musique, importateur d’une conception de l’art venue de Rome, Venise et de sa Crête natale, il ne pouvait que se tenir à l’écart des conventions. Il n’est jamais devenu le peintre courtisan que cherchait Philippe II ; cela lui était impossible. Pour cet intellectuel, la critique était un art de vivre et la liberté une boussole. Le Greco ne s’aliéna à aucun pouvoir, politique ou religieux, et leur tint même la dragée haute.  
Le Greco est simplement un croyant, un théologien. Il se sert de la peinture comme d’une chaire. Il peint ce qu’il comprend de la foi, il peint sa quête de la vérité. Il est peintre prédicateur.
Il se sent chargé de mission, car il lui faut montrer ce que personne ne voit. A quoi servirait de peindre ce que tous ont sous les yeux ? Il faut peindre ce qui se montre et que cependant personne ne voit, aveuglé par les a priori idéologiques, sociologiques, théologiques, etc. Peindre la perfection et l’exactitude serait même une tromperie, un mensonge. On ferait alors croire que la nature ou l’homme sont ce que l’on veut en voir ; on empêcherait de voir ce que l’on a décidé culturellement de ne pas voir, ce dont on a décidé que cela n’existait pas.
On comprend que le réalisme de la peinture Renaissante qui magnifie la nature ne peut lui convenir. El Greco au contraire tord et allonge les silhouettes pour les transformer en flammes ardentes qui brillent de couleurs vives et montent comme un feu vers l’objet de leur désir. Il se moque de la perspective, pour déjouer les certitudes de ceux qui prétendent voir.
« Ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas », disait le prophète. Sophocle avait aussi fait d’un aveugle le véritable voyant pour guider Œdipe, celui qui se croyait le regard pénétrant. Cette Espagne et son Eglise prétendent voir et passent à côté de ce qu’il faut voir, à côté de l’Evangile. La critique est sévère, inaudible même. On comprend que le peintre ne fut guère populaire et devait rester oublié jusqu’à sa lente redécouverte, à partir du début du XXème siècle.
Et quel est-il l’Evangile du Greco ? Dans les portraits comme dans les représentations de saints, c’est toujours la vibration de ce qui fait vivre. L’homme ne vit pas seulement de pain. Dans les représentations du Christ, c’est le passage à travers la mort. Attachés, crucifié ou ressuscité, Jésus passe au milieu des foules et ouvre un passage. Dans les scènes évangéliques, en particulier dans l’adoration des bergers qu’il a peinte si souvent, y compris la dernière année de sa vie, pour sa tombe et pour l’hôpital de Tolède, c’est le dérisoire de l’enfant, source cependant d’une lumière à laquelle tous peuvent se réchauffer.





jeudi 20 mars 2014

R. Schwager, Le drame intérieur de Jésus

Peut-on savoir ce que Jésus savait de sa mission ? Jésus savait-il qu’il était Dieu ? Ces questions ne sont pas aussi naïves qu’il paraît. Pendant de longs siècles, la théologie du Verbe incarné résumait la christologie. On pensait que la deuxième personne de la Trinité habitait dans la chair en Jésus. Ainsi, Jésus savait tout et dissimulait pédagogiquement son omniscience.
Cette théologie ne convient plus. Nous sommes sensibles à l’humanité de Jésus. Et si Jésus est omniscient, il n’est plus homme semblable à nous en toutes choses excepté le péché. L’hymne très ancienne de l’épitre aux Philippiens doit sans cesse être méditée.
Le Christ Jésus, lui qui était dans la condition de Dieu
ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéantit (vidé de lui-même)
prenant la condition de serviteur.
Devenu semblable aux hommes,
reconnu homme à son comportement,
il s'est abaissé,
devenant obéissant jusqu'à la mort,
et la mort de la croix.
C'est pourquoi Dieu l'a exalté…
Certains sont profondément déstabilisés dans leur foi. Et de fait, l’abandon d’une théologie du Verbe Incarné suppose une conversion, difficile comme toutes les conversions.
Le livre de Raymund SchwagerLe drame intérieur de Jésus, Salvador, Paris 2011 est l’œuvre d’un exégète de profession. Ce jésuite publia son texte en allemand en 1991. Il s’agit d’une fiction, on pourrait dire d’un roman historique. En cinq actes, nous imaginons, sur la base des connaissances du judaïsme du 1er siècle, ce qu’un Juif comme Jésus pouvait entendre des Ecritures.
Je ne suis pas complètement séduit. Il manque trop d’informations sur le cadre socio culturel. Certaines interprétations sont fautives. Comment un exégète peut-il lire la vocation de Samuel comme une vocation alors qu’il s’agit d’une critique du sacerdoce ? Comment peut-il lire que Simon et André, Jacques et Jean sont des frères de sang, comme s’il ne s’agissait pas d’une affirmation christologique : Quand Jésus passe, tous les hommes sont frères, il n’y a plus que des frères, Jésus ne rencontre que des frères. Je regrette la mise en scène des miracles, transfiguration et autres moment extraordinaires. On voit bien que l’auteur ne veut pas du premier degré, mais son euphémisation ne convainc pas.
Ceci dit, il me semble bon de recommander la lecture de ce texte. De lecture aisée, il offre une traversée merveilleuse du Vieux Testament. Celui-ci est lu ainsi que l’ont lu les premiers chrétiens et nous tous depuis, comme une prophétie qui trouve son accomplissement en Jésus. Ce n’est évidemment pas le seul sens du texte. Mais cela permet de comprendre comment Jésus put prendre conscience de sa mission.
Les actes deux et trois me paraissent de loin les meilleurs. Ils mettent en lumière le cheminement de Jésus, un cheminement possible de Jésus. Les rares apparitions de Marie, la présence silencieuse de Madeleine sont bouleversantes. La question du mal est au cœur des interrogations de ce Jésus. Comment une telle puissance de destruction est-elle possible dans le cœur de l’homme ? Comment le peuple qui honore son Père peut-il être capable de tant de mal ? Les disciples après la Pâques calent eux aussi sur le mal, surtout quand ils le découvrent au sein de leur communauté. Ils sont forcés de reconnaître qu’elle n’est pas encore le Royaume. Se peut-il que les pécheurs soient plus près du salut que les croyants ? « Un procès avait commencé dans la maison [du Grand Prêtre] où tout le poids d’une longue tradition s’abattait sur Jésus. »
Ainsi Jésus prie-t-il, mais cette relation avec son Père n’est pas une petite resucée ou une parenthèse de la vie Trinitaire éternelle. C’est la prière d’un homme à son Dieu. Ainsi, Jésus a-t-il la foi. Il apprend à faire confiance, radicalement, à un autre que lui pour mener sa vie. Il apprend à tout recevoir de cet autre, et c’est pourquoi cet autre est créateur, donateur, grâce. Et comme toute foi authentique, sa foi connaît non pas le doute, c’est encore trop peu, mais la nuit, l’absence. Alors qu’il croit, c'est-à-dire qu’il croit être toujours accompagné, alors qu’il vit comme n’étant jamais seul, il est dans une telle solitude qu’il faut bien parler d’abandon. Histoire d’un drame.



samedi 8 mars 2014

Pourquoi le mal ? (1er dimanche de Carême)

Pourquoi le mal ? Question qui hante l’humanité d’aussi loin que l’on puisse le savoir. L’homme a tout pour construire le monde de justice et de paix, la terre a tout pour offrir un cadre de vie pour le bonheur et la prospérité. Mais voilà qu’il y a des famines et des maladies, des tremblements de terre et la mort. Mais voilà qu’il y a la bête tapie à la porte du cœur qui se réveille et emporte tout. Chacun cherche son intérêt et est prêt à tuer l’autre, le voler, le mépriser, le blesser.
A côté du mal moral dont l’homme se rend coupable, il y a le mal d’une nature qui écrase l’homme, et même un autre mal, le mal-être, le mal d’un être fini qui se sent capable ou appelé à l’infini, un fossé périlleux. Ce fossé peut être ressort dynamique, par le désir ; il est aussi douleur quand c’est la mort qui met fin, définitivement, à la vocation vers l’infini.
Bref, une vie pleine de promesses non tenues, une vie qui dans le même moment promet et retire sa promesse, trompe. Les philosophies et sagesses ont voulu répondre à la question : pourquoi le mal ? On n’y répondra correctement, comme à toutes les questions anthropologiques, qu’en reconnaissant le fossé du fini et de l’infini, du désir comme dirait la psychanalyse, de la vocation universelle à la sainteté du pécheur, dirait-on dans la foi.
Le texte de la Genèse plane exactement ce décor. Un monde paradisiaque devient un enfer. Le premier crime, la première mort, arrive dès le chapitre 4. Il ne faut pas longtemps pour que sonne le glas sur la parole si prometteuse qui terminait le chapitre premier : Dieu vit tout ce qu’il avait fait, c’était très bon.
Le problème se redouble lorsqu’il s’agit d’avancer une réponse. Toutes celles que l’on connaît, comme explication du mal, échouent. Personne ne peut se contenter de la méchanceté de l’homme pour expliquer le mal. La pire méchanceté n’est pour rien dans le tremblement de terre ou l’épidémie qui engloutit des milliers de personnes en un instant.
On peut rendre Dieu responsable du mal, au moins à titre de punition. Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter cela. Et de fait, si Dieu est créateur du tout, est-il possible qu’il y ait le mal sans que Dieu, ne serait-ce que médiatement, n’en soit responsable ? Mais si Dieu est responsable du mal, la religion première, l’animisme, est la seule réponse. Il faut tâcher de se concilier les dieux. Les religions qui parlent de foi, comme l’évangile, sont impossibles. On ne va tout de même pas mettre sa confiance en un salaud, en un Dieu responsable, même indirectement du mal. Mieux vaut s’en protéger, ménager sa susceptibilité à coup de sacrifices.
Aucune justification du mal n’est possible. Et c’est bien ainsi, non que l’on doive se résigner à souffrir sans comprendre, mais que l’on ne va tout de même pas justifier le mal, rendre le mal juste. Aucune justification du mal n’est possible. Le mal est toujours injuste, et c’est la grandeur, même dérisoire, même prométhéenne, de l’homme, que de refuser le mal, de l’exclure de tout système rationnel. Il y a le mal, certes, mais rien ne l’explique parce qu’il est l’aberration. Refuser d’expliquer le mal, c’est déjà s’y opposer.
On le devine, s’il n’y a pas de réponse à la question du mal, il y a une réplique au mal. Et l’évangile dessine le chemin. Ce chemin n’est pas explication, il est action. On voit Jésus au désert, qui refuse pouvoir, magie, et mensonge. On voit Jésus qui refuse de pactiser avec le mal. On voit Jésus surtout qui s’approche du blessé pour panser ses plaies. On voit Jésus qui crie sa désolation devant tant de promesses non tenues, Mon Dieu, pourquoi ? On voit Jésus qui crie, qui prie en criant.
La réplique au mal n’est pas théorie, systèmes de pensée qui finissent tous par faire une place au mal. C’est indigne de Dieu. Notre Dieu n’explique pas le mal, il s’engage à le détruire. Alors, il se débrouille à venir aux côtés du souffrant, samaritain de voyage en cette terre pour relever tous les moribonds jetés au fossé. Dans le deuil et la maladie, y compris lorsqu’il n’y a plus rien à faire, comme au soir du Golgotha dans l’expiration du Fils, il est, broyé par la souffrance, celui qui prend la main du mourant, pour le tirer de la mort.
La réplique au mal est cri qui dénonce, y compris prière lorsque le cri est lancé vers Dieu. Dénoncer le mal, c’est refuser de pactiser, c’est refuser que son empire se répande comme une nuit plus noire sur le monde. La réplique au mal est aussi compassion, secours dans la détresse, toujours offert.
C’est parce que Jésus a ouvert ce chemin que l’absurdité d’une promesse non tenue n’est pas certaine. C’est parce que Jésus a ouvert ce chemin que le mal est déjà vaincu, je veux dire, que nous pouvons limiter l’extension de son empire. Le dernier ennemi, c’est la mort.


mercredi 5 mars 2014

S'exposer à Dieu, la prière (Cendres)

Quand vous priez. Voilà exactement ce que nous sommes en train de faire, voilà exactement le propos de notre carême. Quand vous priez, mais qu’est-ce que prier ? Il semble que ce ne soit pas aussi évident que cela puisque Jésus indique ce qu’il ne faut pas faire, enseigne aussi, dans les quelques versets qu’omet la liturgie de ce jour, les paroles de la prière, le Notre Père (Mt 6,7-15).
S’il s’agit de prier sans ostentation, on conviendra que cela s’impose. Mais ce n’est pas propre à la prière mais à toute la vie chrétienne, de l’aumône au jeûne, en passant par la prière. Voilà que finalement, notre texte (Mt 6, 1-6, 16-18) ne dit pas tant de choses que cela.
Chacun de nous s’est essayé à la prière, a une habitude de la prière. Pour certains, c’est une chose qui coule de source. Non qu’il soit toujours facile de prendre le temps de la prière, mais qu’ils savent comment faire, qu’ils entraînent même les autres à prier. Pour d’autres, la prière est un véritable mur. A la différence des précédents, nul sentiment de la présence de Dieu, nul bien-être ou repos, mais un ennui, un si long temps, trop long, durant lequel on ne cesse de penser à autre chose.
Il faut dire que la prière est en crise. Il faut dire que la prière, ça ne marche pas. On pourra toujours nous sortir un exemple où Dieu nous a exaucés, mais fondamentalement, depuis le temps que l’on prie, de toutes religions, pour la paix, par exemple en Syrie, et rien, et le peuple continue à crever. Ceux qui sont convaincus que ça marche ressemblent plus à des fanatiques ou à de doux rêveurs.
Oui, bien sûr, dit ainsi, ce n’est pas de la prière que l’on parle mais de sa caricature, de la magie, de la prière des païens, pas de la nôtre. Oui, bien sûr, il s’agit d’autre chose. Mais de quoi alors ? C’est donc ma question initiale qui revient, qu’est-ce que prier ?
Nous n’avons qu’une chose à faire dans la prière, nous exposer. Comme celui qui au soleil de printemps se réchauffe. Le vent est encore frais, mais le rayonnent nous absorde tout entier, nous ne sommes plus que la chaleur reçue, la volonté de jouir de cette chaleur, la nôtre, pourtant reçue. S’exposer comme à un soleil, dans le silence et le seul souci d’être ce que l’on reçoit. Voilà notre prière.
Je ne dis pas s’exposer à Dieu, parce que c’est déjà trop en dire. Faudrait-il qu’il se manifeste, que nous le sentions. Et le sentirions-nous qu’à juste titre nous pourrions nous croire en pleine illusion. Surtout, ne rien faire, ne rien dire. On parle d’autant plus dans la prière que l’on s’ennuie, on parle pour ne pas affronter l’ennui, l’absence. On parle pour ne pas voir l’absence, car enfin, Dieu ne peut être que présent ! Ah bon, Dieu ou l’idole, la présente ? On parle pour occuper le temps et le silence, parce que l’on ne supporte pas le silence. Il nous effraie, comme un grand vide, une blessure.
Seulement s’exposer comme l’on s’expose au soleil et attendre qu’encore il se donne. Nous sommes nombreux, de toutes les religions, qui s’essaient à cet être devant… cet être pour…
Jésus révèle le nom de celui devant qui nous nous tenons, de celui pour qui nous nous tenons dans le silence. Alors, comme les anciens moines, nous pouvons répéter sans cesse ce nom, ou celui de Jésus : « Mon Dieu, Mon Dieu, Mon Dieu », « Jésus, fils de David, aie pitié de moi pécheur ». N’importe pas ce que nous disons ; ces paroles évitent que d’autres viennent. Elles sont les anti-paroles, pour se taire.
Ainsi exposés, que faisons-nous ? Rien on l’aura compris. Car il n’y a rien à faire, mais à laisser faire. Ce qui se passe en la prière n’est pas notre affaire, mais la sienne. Nous croyons qu’il est celui qui se montre le tout-puissant, alors même qu’il ne se passe rien. Voilà qui nous garde des païens.
Et cependant, à être ainsi exposés, dans le maintien et le souci du silence ou dans la répétition du nom de Jésus, nous répondons à celui qui, le premier, nous a aimés. Prier, c’est répondre à l’amour de Dieu, c’est une manière de répondre à l’amour de Dieu, à côté de l’amour des frères. Que nous louions ou demandions pardon, que nous intercédions ou demandions le pain de ce jour et tout le reste, nous ne faisons en fait que répondre à celui qui a déjà donné, qui s’est donné, en nous aimant, le premier.
Mais encore une fois, cette réponse n’est pas parole, et ces paroles ne comptes pas, mais seulement notre être exposé. Cette réponse est silence, parce que c’est en elle que se devine la parole qui nous appelle à la vie, l’amour premier de celui qui le premier nous a aimés. Se taire pour s’exposer, s’exposer pour répondre, répondre pour entendre. Chut, plus de bruit. « Jésus, Jésus, Jésus… »


Tu ouvres à tes enfants Seigneur le temps favorable du salut. Que ton Eglise ne cesse de te rendre grâce, de faire eucharistie.
Tu promets à tous les peuples Seigneur un temps favorable pour la paix. Que les nations s’épuisent à construire la paix.
Tu traverses le désert avec tous ceux qui vivent l’aridité de la vie. Qu’ils découvrent le temps favorable de ta présence à leur côté.

Tu visites notre communauté Seigneur et c’est le temps favorable pour nous. Sois la source de notre conversion.

samedi 1 mars 2014

La divine Providence (Mt 6,24-34). 8ème dimanche du temps

Nous sommes au début des années 30. Un jeune pasteur luthérien tente d’exprimer ce que signifie la foi. Le contexte théologique n’est pas facile. L’histoire devient la norme de la vérité de sorte que l’accès à Jésus est déterminé par les résultats de la science historique. Jésus est l’objet de travaux passionnants et passionnés, est-il encore un maître dont on est disciple en le suivant ?
Le contexte pastoral est difficile aussi. Etre chrétien, c’est partager une conception du monde qui finalement n’interfère guère avec la vie quotidienne. Là non plus on ne trouve de suite du Christ, mais seulement un ethos, une civilisation, le christianisme.
Le contexte politique enfin est difficile. Peut-on comme disciples de Jésus valider les dispositions de Hitler contre les Juifs ? Etre disciple de Jésus a des conséquences morales et politiques qui n’ont pas grand-chose à voir avec la défense d’une société voire d’une civilisation, mais avec la justice du Royaume. Horreur pour le chrétien qui voit son Eglise préférer son statut à la vérité de l’évangile, son confort et ses avantages acquis à la suite du Christ. Chercher le royaume et sa justice passe parfois pour le chrétien dans le désaccord avec celle qui lui est si chère, l’Eglise.
Le jeune pasteur théologien avait déjà appris à découvrir chez les anticléricaux et athées une vérité que les Eglises niaient. Le monde n’est plus religieux. Il n’y a pas péché à quitter le religieux, mais destin de l’évangile lui-même. La science explique le monde sans recourir à Dieu. Nous organisons nos vies sans Dieu. La magie ou la superstition, les miracles ou les apparitions ne convainquent d’ailleurs pas plus les athées que les chrétiens. On peut toujours parler de l’action de Dieu dans le monde, pour sauvegarder le discours, cela ne fait pas que l’on compte sur semblable action, quitte à ce qu’une schizophrénie s’installe entre le discours religieux des chrétiens et leur comportement parfaitement sécularisé.
Faut-il revenir en arrière ? Faut-il ré-enchanter le monde ? Faut-il se convaincre des miracles et s’émerveiller des conversions ? Tout cela serait bien artificiel et ne conduirait qu’à folkloriser la foi ou à laisser se déchaîner un religieux sauvage.
Nous ne sommes plus religieux. Les autorités sont désacralisées, et combien c’est important alors que, comme des païens, les nazis sacralisent le Führer. Dans les Eglises il ne faudra pas beaucoup de temps pour que soient contestés le curé, l’évêque et même le Pape.
Notre homme ne revient pas en arrière. Il pose la question : comment vivre l’évangile dans un monde non religieux ? Comment annoncer l’évangile à un monde non religieux ? Et c’est une de nos questions encore. Ils sont nombreux ceux qui se réfèrent à l’évangile, beaucoup moins ceux qui participent au culte, expression de la religion s’il en est.
L’évangile de ce jour (Mt 6,24-34) me semble devoir se lire sur fond de ces questions, de cette compréhension de la foi, de la religion et de la société. Que signifie ne se soucier que d’aujourd’hui dans la recherche de la justice du royaume ? Que signifie s’en remettre à la providence de Dieu si ce monde n’est pas religieux, s’il ne se comprend pas visité par Dieu ? Et je le redis, ce monde n’est pas face à nous, hérétique ou en perdition, mais nous pensons comme lui. L’autonomie des réalités terrestres a été affirmée à Vatican II.
Pouvons-nous encore parler de providence si Dieu n’intervient pas dans le monde ? Auschwitz représente par excellence la non intervention de Dieu. Si Dieu n’est pas intervenu à Auschwitz, c’est qu’il ne le pouvait pas, ou alors Dieu est un monstre. Et ce que certains d’entre nous en appellent miracles, conversions ou autre choses extraordinaires est insignifiant par rapport à six millions de Juifs exterminés, sans compter toutes les autres horreurs du XXème siècle. Et Dieu n’a rien fait.
Nous vivons dans un monde non religieux. Nous ne sommes plus religieux. Que devient l’évangile ? Que signifie la providence, la bonté de Dieu à notre égard ? Comment pourvoit le Dieu d’amour si le monde n’est plus le lieu de sa présence ? Don Juan se moquait du pieux mendiant qui comptait davantage sur la générosité des passants pour recevoir quelques pièces que sur la providence divine qui ne l’habillait que de haillons. Les lys des champs dans leur splendeur ne devaient-ils pas lui faire horreur et l’inciter à haïr son Dieu !
Cinquante après la comédie de Molière, un jésuite trouva une formule qui pour efficace qu’elle soit, risque de n’être qu’une pitrerie rendant l’évangile à sa vanité. « Telle est la première règle de ceux qui agissent : Crois en Dieu comme si tout le cours des choses dépendait de toi, en rien de Dieu. Cependant mets tout en œuvre en elles, comme si rien ne devait être fait par toi, et tout de Dieu seul. »
Mieux vaut je pense nous convertir. Un monde non religieux offre une autre compréhension de Dieu. L’action de Dieu n’est pas action, elle est Dieu lui-même et Dieu est, incognito, le compagnon de route. Dans un monde non religieux, par définition, Dieu ne se voit pas. Dans un monde non religieux, Dieu nous est rendu comme l’objet du désir, celui qui nous manque et que nous quêtons, nous mendions, ainsi lorsque nous tendons la main à la communion.
Sur nos routes humaines, le confessons-nous à nos côtés comme l’ami ? Vivons-nous dans le mouvement de celui qui est en ce monde incognito, dans la condition d’esclave ? A sa suite, pouvons-nous réussir notre vie, ou choisissons-nous le chemin du serviteur, la condition de l’esclave, pour lui rendre témoignage et mettre le monde en crise. Le Dieu provident est celui dont l’amour met le monde en crise, en jugement. C’est du saint Jean ! Dans ce déséquilibre, son incognito quelque peu est levé.
Le Dieu qui pourvoit, la Providence, invite à ne pas s’occuper de demain, non qu’il s’en chargerait, mais que c’est aujourd’hui qu’il fait route avec nous. Ne manquons pas le rendez-vous. Le découvrir ami c’est reconnaître qu’il n’y a que cette vie, qui est éternelle, puisque Dieu en a fait son royaume.