samedi 19 avril 2014

"Je vous appelle amis" (Pâques)

La résurrection de Jésus ouvre un chemin nouveau. Au terme de plus de vingt siècles de christianisme, cela ne nous saute plus aux yeux. Il n’est plus du tout évident que la résurrection et l’évangile soient nouveauté, nouveauté radicale. Allez vous étonner que l’on ne comprenne plus rien, que de moins en moins demeurent disciples, si la nouveauté absolue est devenue une antiquité. Si l’évangile et la résurrection ont un sens, il est nouveauté.
« Voici que je fais toutes choses nouvelles. » C’est quasiment le dernier verset des Ecritures. Pas mal vu de clore ainsi le dernier écrit du livre saint !
Que signifie la nouveauté de la résurrection ? Elle a pour nom royaume de Dieu. La logique du monde est renversée. « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Et parce que la logique mondaine résiste, dure encore la nouveauté du renversement, toujours à recommencer. L’évangile et la résurrection sont aussi intempestifs que têtus. Si l’on naît après que d’être mort, si la flamme jaillit des cendres, oui, c’est le monde à l’envers. Ou plutôt, c’est le monde remis dans le bon sens, celui de la gratuité, du sans pourquoi. On aime parce que l’on aime et c’est tout. On aime avant que de connaître ; on n’attend pas de faire connaissance pour se faire un avis sur les gens. On aime d’abord, et l’avis suivra.
Cela change tout, et nous vivons tous déjà cela, qui nous paraît si extraordinaire. Nous aimons nos enfants avant même qu’ils ne soient nés, avant de les connaître. La cendre du carême s’est changée cette nuit en lumière. La nuit même n’est plus ténèbres. C’est bien cela la logique de la vie. Aimer d’abord. C’est cela le Royaume nouveau.
Et pourtant le mal persiste, tentation de projeter le royaume après la mort, hors de ce monde. Ainsi, pense-t-on, la mort vient, puis la vie, la vraie. Mais alors notre vie n’était pas la vraie vie. Mais alors on investit dans l’autre monde les revanches des batailles perdues, des humiliations et des crimes. Or « c’est maintenant le moment favorable et le jour du salut ». Reprenez l’évangile de Luc et comptez tous les « aujourd’hui » qui disent l’actualité et la nouveauté du salut. Relisons saint Paul : « Vous êtes déjà ressuscités avec le Christ ».
A projeter le royaume et la nouveauté dans l’autre monde, à faire de la résurrection une histoire à venir, on peut tranquillement continuer à exploiter ce monde dans une logique mortelle, je veux dire contre-résurrectionnelle, anti-insurrectionnelle. On a castré l’évangile et la résurrection ! On leur a ôté leur puissance de transformation de ce monde. On s’est habitué à ce que ce monde ne soit pas le vrai, histoire de poursuivre nos basses œuvres ou de souffrir résignés, attendant la revanche.
Et pourtant, la présence ici et maintenant du royaume n’a jamais cessé d’être confessée. Royaume caché, peut-être, mais royaume qui fait lever un pain nouveau à la manière d’un levain. Le royaume de la pure grâce est déjà de ce monde. Rien autant que le service des frères n’en témoigne. Tenir la main du moribond est l’illustration de l’absolue gratuité, de l’amour, du respect d’autrui, image de Dieu. Les cloîtrés, pour prendre un autre exemple qui ne cesse d’interroger, ne préparent pas leur vie à venir par des privations. Ils vivent déjà un renversement de ce monde, brûlés du désir de l’aimé. « Nous avons connu l’amour y nous y avons cru. »
Tant d’entre nous sont investis dans ce monde pour le transformer, parce que justement ce qui importe, c’est ce monde-ci rendu à sa vocation, ce monde-ci d’ores et déjà transfiguré. Le salut adressé au moribond, le verre d’eau offert disent notre grandeur plus grande que l’utilitarisme. Ont-ils tout dit du salut ? Mais ce credo humain, ces valeurs, magnifiques, ont-elles tout dit de la foi ?
La résurrection et sa nouveauté ne sont ni dans l’au-delà, ni dans un monde qui bouclerait sur lui-même. Que sont-elles alors ? Ou sont-elles alors ? Attention, voilà l’évangile en deux mots, quatre exactement. « Je vous appelle amis. » Qui ne serait pas heureux d’être ami de Dieu ? Cela ne change rien, me direz-vous, et c’est vrai. Mais si l’on a un peu compris qui est Dieu, pourrait-on refuser son amitié ? Et si nous ne voyons pas pourquoi accueillir qui est Dieu, nous avons sans doute raison sur un point. Un Dieu dont l’amitié ne nous fait pas vibrer, brûler, n’est pas dieu. Quel Dieu faudrait-il pour que nous puissions rêver qu’il nous appelle amis ? Et bien c’est ce Dieu qui dans la nuit très sainte nous appelle ses amis.
C’est cela le royaume et la vie éternelle, nouveauté a jamais inouïe car nous ne cessons de découvrir comme il est grand l’amour dont Dieu nous a aimés. Plus nous le découvrons, plus nous avons encore à le découvrir. Et voilà qui fait de l’humanité une fraternité sans frontière. La vie éternelle et le Royaume, ce n’est que cela, mais que demanderions-nous de plus. Il nous appelle amis !


vendredi 18 avril 2014

C'est le drame de la méchanceté et de la bêtise. (Vendredi saint)

C’est le drame de la méchanceté et de la bêtise. Peut-être même, personne ne voulait vraiment aller jusqu’au bout, mais sa disparition arrangeait bien les choses. Drame de la méchanceté ordinaire, de la trahison par les amis qui veulent sauver leur vie quitte à ce que la sienne soit perdue. Drame d’une liberté que personne n’est prêt à assumer jusqu’à la mort. Alors, on laisse crever le meilleur ami quitte à demeurer esclave.
Ce qui s’est passé ce vendredi du Mont du Crâne n’a pas eu l’ampleur horrible de la Shoah ou du génocide rwandais. Il ne s’agit certes pas de hiérarchiser les violences, mais seulement de reconnaître la violence ordinaire de nos vies, la banalité du mal, histoire de rester sur les pieds sur terre : nous aurions été capables nous aussi d’aller jusque là dans l’abandon de Jésus.
Ce n’est rien d’autre, si l’on peut dire, que le drame de l’indifférence ordinaire, de l’oubli des frères, de ces familles sans travail et sans logement, sans nourriture et dans la rue. C’est le drame de nos justifications, « qu’on les reconduise à la frontière », « on ne peut tous les accueillir », etc. etc. C’est le drame de nos médisances et méchancetés. Et bien sûr, à dénoncer ceci ou cela, nous ne faisons que servir la vérité. Nous voilà d’un seul coup défenseur de la loi !
Horreur d’une chronique inépuisable de violences ordinaires…
Alors là, nous sommes accablés car nous ne voyons même pas comment en sortir. Bien sûr, nous pouvons partager pain et argent. Bien sûr, nous pouvons arrêter la méchanceté et la médisance dévastatrices, homicides. Bien sûr, nous pouvons renoncer à nos justifications et nous découvrir nus comme le crucifié du calvaire et le roumain du quartier.
Ce n’est déjà pas mal. Mais cela ne résout pas tout aussi indispensable que ce soit. Nous sommes accablés. Se pourra-t-il qu’un jour on en finisse de la mort et de la méchanceté, même la plus banale ? Se pourra-t-il qu’un jour nous soyons vraiment frères ?
Ce Seigneur qui pend au gibet pourra-t-il percer l’épaisseur des ténèbres ? Ce soir, il est impossible de répondre. Nous serions menteurs à dire que tout va très bien, qu’il est ressuscité alors que rien n’a changé. Nous le ferions menteur à ne faire de sa mort qu’une péripétie en attendant l’aurore pascale. Le psaume nous accompagne comme méditation jusqu’à la nuit sainte, nous accompagne dans la nuit qui dure encore : ma compagne ; c’est la ténèbre.




jeudi 17 avril 2014

"Ne méprise pas le corps du Seigneur quand il est nu." (Jeudi saint)

L’homélie n’est pas le lieu du dialogue si un seul parle. Et pourtant, comment l’entretien familier qu’est littéralement l’homélie, pourrait-il ne pas être un dialogue ? Le prédicateur devra mener sa réflexion comme un échange avec ceux auxquels il s’adresse pour que ceux-ci n’aient pas l’impression que leur tombent sur la tête et toutes faites des vérités à croire.
Saint Augustin posait de nombreuses questions pour que le style même de son propos soit celui de l’échange. J’aime à poser un problème, instruire une question, entraînant par là chacun dans la recherche d’une solution à laquelle j’espère pouvoir l’associer, puisque l’affaire a été en quelque sorte instruite. J’aime aussi reprendre des conversations qui se sont déroulées en un autre moment. Evidemment, si cela est interprété comme une manière d’affirmer mon point de vue avec la force de la chaire, c’est raté. Cela voudrait seulement être une poursuite de la recherche.
Alors, ce soir, je reviens sur un sujet déjà plusieurs fois évoqué. Je le fais en prenant un peu de recul par rapport à nos pratiques, nous replongeant chez les Pères. Je le fais en prenant conscience qu’au cours de l’histoire, pour mieux honorer l’eucharistie, on l’a paradoxalement détournée de son sens. Ainsi, par exemple, notre Eglise a privé le peuple chrétien de la communion pendant des siècles ! Ainsi la consécration et l’adoration sont-elles devenues plus importantes que la communion, l’eucharistie plus importante que la Parole ou que la charité dans le service des pauvres !
Alors, je donne la parole, si je puis dire, comme pour manifester le dialogue, à deux Pères de l’Eglise. Et je n’en dirai pas plus. Il s’agit ici seulement de nous aider à nous recentrer sur le sens de ce que nous vivons en buvant à la source de la tradition.
Le premier extrait est d’Origène, mort vers 250. Le pain et le vin, dit-il, sont la parole pour qu’on puisse la manger et s’y désaltérer. Ils ne sont pas plus ou moins importants que la parole dans une opposition parole sacrement. C’est le même Seigneur qui se donne, ni plus ni moins, car imaginez-vous que le Seigneur puisse se donner plus ou moins ? Mais qu’est-ce alors que recevoir la parole comme pain ? C’est l’accueillir avec notre intelligence. Il n’y a pas d’un côté la réflexion sur la foi qui fait œuvre d’intelligence, paraît-il desséchante, et de l'autre le cœur qui accueillerait dans l’amour le pain qui se donne. Il y a l’intelligence comme acte d’amour : l’amour ne serait pas amour s’il ne comprenait de qui il était aimé.
« Je veux vous mettre en garde par des exemples tirés du culte. Vous savez, vous qui avez coutume d’assister aux divins mystères, de quelle manière, après avoir reçu le corps du Seigneur, vous le gardez en toute précaution et vénération, de peur qu’il n’en tombe une parcelle, de peur qu’une part de l’offrande ne se perde. Vous vous croiriez coupables, et avec raison, si par votre négligence quelque chose s’en perdait. Que si, pour conserver son corps, vous prenez tant de précaution, et à juste titre, comment croire qu’il y ait un moindre sacrilège à négliger la parole de Dieu qu’à négliger son corps. On vous commande d’offrir les premiers fruits, c’est-à-dire les prémices. Offrir ce qui vient en premier, c’est nécessairement avoir le reste. Vois combien il nous faut abonder en or, combien en argent et en tout le reste qu’il nous est prescrit d’offrir, et pour que nous offrions au Seigneur et qu’il en subsiste pour nous. Avant tout, c’est ma raison qui doit être en bonne entente avec Dieu et lui offrir les prémices de son intelligence, afin qu’après avoir cette entente de Dieu, elle connaisse ensuite tout le reste. Que la parole fasse de même, de même aussi toutes les facultés qui sont en nous. »
Le deuxième texte est de Jean Chrysostome, vers 395. Il ne s’agit pas d’une relativisation du sacrement, mais plutôt, d’une dénonciation de notre hypocrisie. Vous conviendrez qu’on pourra y lire un beau commentaire de l’évangile de ce jour (Jn 13).
« Tu veux honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas quand il est nu. Ne l’honore pas ici, dans l’église, par des tissus de soie tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du manque de vêtement. Car celui qui a dit : Ceci est mon corps, et qui l’a réalisé en le disant, c’est lui qui a dit : Vous m’avez vu avoir faim, et vous ne m’avez pas donné à manger, et aussi : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. Ici le corps du Seigneur n’a pas besoin de vêtements, mais d’âmes pures : là-bas il a besoin de beaucoup de sollicitude. […]
Je ne dis pas cela pour vous empêcher de faire des donations religieuses, mais je soutiens qu’en même temps, et même auparavant, on doit faire l’aumône. Car Dieu accueille celle-là, bien plus que celle-ci. […]
Quel avantage y a-t-il à ce que la table du Christ soit chargée de vases d’or, tandis que lui-même meurt de faim ? Commence par rassasier l’affamé et, avec ce qui te restera, tu orneras son autel. Tu fais une coupe en or et tu ne donnes pas un verre d’eau fraîche ? Et à quoi bon revêtir la table du Christ de voiles d’or, si tu ne lui donnes pas la couverture qui lui est nécessaire ? Qu’y gagnes-tu ? Dis-moi donc : si tu vois le Christ manquer de la nourriture indispensable, et que tu l’abandonnes pour recouvrir l’autel d’un vêtement précieux, est-ce qu’il va t’en savoir gré ? Est-ce qu’il ne va pas plutôt s’en indigner ? […]
Par conséquent, lorsque tu ornes l’église, n’oublie pas ton frère en détresse, car ce temple-là a plus de valeur que l’autre. »




dimanche 13 avril 2014

Une interview de Jean Luc Marion sur Foi et Raison

Bon, je suis en retard.
Que ceux qui lisent Marion s'abstiennent. Les autres, aucune excuse. Vous ne pourrez pas dire que ces quelques aides pour penser n'ont pas été mise à votre disposition !
En plus, la revue Etudes met l'article en ligne et gratuitement !

samedi 12 avril 2014

L'amour jusqu'à l'extrême (Rameaux)

Ces quelques pages (Mt 26-27), finalement très courtes, demeurent, pas leur sobriété même d’une force émouvante incroyable. Peut-être davantage encore si on les écoute en entrant dans la pensée de Jésus, un homme sans prescience spéciale, un homme semblable à nous en toutes choses.
Voilà une année et demie, peut-être trois, que Jésus a commencé à prêcher. Il s’est lancé parce que ce qu’il vit avec le Dieu de l’Alliance, le Dieu de ses pères, l’oblige à prendre la parole, à s’engager pour soulager la souffrance, à luter contre le mal. Savait-il ce qu’il faisait ? Sans doute non. Du moins ne savait-il pas jusqu’où cela le mènerait.
L’annonce de la parole, la rencontre des gens, la vie avec les disciples, les longues heures de prière ; tout cela, peu à peu, interdit de faire machine arrière. Il devient très vite impossible de renoncer parce que cela serait trahison du Père et des frères, de l’Alliance entre Dieu et les hommes.
C’est la fin, c’est évident, d’une minute à l’autre. La trahison des uns et des autres est inexorable. Judas, Pierre… La décision est prise de l’arrêter et il n’échappera pas au filet. Tout est écrit, comme depuis le début. Depuis tant d’années, les Ecritures dessinent sa vie. Il lui a fallu une bonne trentaine d’années pour s’en apercevoir et s’en convaincre. Alors le psaume une fois encore indique le chemin. « On me voit descendre à la fosse. Je suis un homme fini. Ma place est parmi les morts, avec ceux que l’on a tués, enterrés, ceux dont tu n’as plus souvenir, qui sont exclus, et loin de ta main. Tu m’as mis au plus profond de la fosse, en des lieux engloutis, ténébreux. Tu éloignes de moi amis et familiers ; ma compagne, c’est la ténèbre. »
Comment permettre aux disciples de revenir de la disparition ? Comment demeurer présent après la mort ? Comme si souvent, le repas partagé construira la fraternité, le plaisir de se retrouver, le réconfort. Il se donne à manger. C’est osé. C’est cependant ce qu’il a fait durant ces années. Les Ecritures avaient prévenu qu’il était d’autres nourritures que le pain, mais aussi que rien ne rassasie autant que le pain, même un pain de misère, rien ne réjouit le cœur de l’homme comme le vin, celui de la fête.
Un sacrifice ? Pourquoi parler ainsi ? Jésus n’en a jamais offert ! Un don de soi parce qu’il n’y a pas d’amour plus grand que de donner sa vie pour ses amis. Une parole répandue comme la manne. Qu’est-ce qu’il dit ? C’est quoi ? Man hou ? Etre au service de tous, pour restaurer, pour guérir, rendre la vie, comme un vin de fête, bon, le meilleur, gardé pour la fin, versé pour la multitude. Seulement le don de soi jusqu’au bout. Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son père, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à l’extrême. L’amour jusqu’à l’extrême.



mardi 8 avril 2014

Se confesser : d'abord on parle d'amour

C’est l’histoire d’une assoiffée. Le décor est planté, un puits, profond, le soleil et la chaleur du plein midi qui avive la soif. Un inconnu qui demande à boire et retarde l’eau vive, l’eau fraîche.
Ce retard permet de s’interroger. De quoi ai-je soif vraiment ? Qu’est-ce qui a encore soif en moi, même quand je me suis désaltéré ?
Appelle ton mari ! Cette femme est une mangeuse d’hommes. C’est une assoiffée d’amour, mais pour aimer, le mieux n’est sans doute pas de multiplier les conquêtes ! Pour aimer mieux il ne faut pas aimer plus. Pour aimer mieux, il faut entendre notre désir, notre soif de ce qui nous manque, et que seul un autre peut nous offrir.
Pour entendre cet évangile, le Cantique des cantique nous est d’une aide certaine. Histoire du désir, de la recherche, de la rencontre et de la perte, de l’impossibilité de se rassasier, de l’infini de la soif d’aimer. Toujours, le Seigneur nous manque. Plus nous vivons en sa proximité, comme son épouse, plus il nous manque parce que nous ne voudrions ne jamais le quitter, n’être qu’à lui. Heureusement, être à lui c’est être aux frères et cela devient possible de ne jamais le quitter. Mais nous n’avons pas le même désir du frère !
Pour entendre cet évangile, pour entendre l’évangile, nous devons nous découvrir hommes et femmes de désir. Si nous ne sommes pas assoiffés, comment pourrons-nous venir puiser aux sources du salut ?
Chacun pourrait se demander ce qu’il désire le plus profondément ? Peu importe si c’est moralement acceptable ou non. Regardez la femme. C’est à mettre en évidence ma vérité de son désir qu’elle découvre enfin ce dont elle a soif.
L’argent, la reconnaissance, la vérité, la sainteté, la bonté, la gentillesse, la réussite. De quoi ai-je vraiment soif ? Le Seigneur ne peut faire boire un âne qui n’a pas soif. Il peut sans doute offrir l’eau vive à celui qui était venu puiser une autre boisson. Tu voulais t’enivrer de toi-même. Au moins, tu avais soif de plus, toujours plus. Tu voulais la liqueur qui tourne la tête, la paix facile qui fait oublier le frère dans le besoin, l’internet qui te vide la tête ? Au moins tu es vivant, assoiffé.
« Si tu savais qui est celui qui te demande à boire, c’est toi qui le lui aurais demandé, et il t’aurait donné l’eau vive. »
« Seigneur, donne-là moi toujours cette eau. »
Ce soir, nous ne savons pas plus que la femme assoiffée ce qu’est cette eau vive. Nous sommes simplement venus nous présenter devant le Seigneur, confessant qu’il peut donner ce que nous cherchons sans même savoir ce que c’est. Nous sommes venu confesser qu’il nous offre la joie d’être relevés, ressuscités, de toutes nos chutes, nos ratages, nos méchancetés. Et c’est ce que nous lui demandons.
Sans doute, nous savons notre péché, encore que… Ce n’est pas forcément ce qui nous préoccupe dans nos imperfections qui est ce qui nous coupe le plus la soif et le désir. Plutôt que d’encore trop bien savoir, nous pourrions aussi reconnaître notre manque, et que Dieu sait mieux que nous qui nous sommes. Plutôt que finalement être encore préoccupés de nous à nous examiner, nous pourrions lever les yeux vers la source d’eau vive. A être attirés vers lui, nous nous oublierons un peu et le quêterons d’avantage.
Nous sommes ici parce que nous quêtons le bien aimé et voulons être tout à lui. « Celui que mon âme désire, l’auriez-vous vu ? »


Lecture du Cantique des cantiques

« La voix de mon bien-aimé !
C’est lui, il vient…
Il bondit sur les montagnes, il court sur les collines,
mon bien-aimé,
pareil à la gazelle, au faon de la biche.
Le voici, c’est lui qui se tient derrière notre mur :
il regarde aux fenêtres, guette par le treillage.
Il parle, mon bien-aimé, il me dit : »

« Lève-toi, mon amie, ma toute belle, et viens…
Vois, l’hiver s’en est allé, les pluies ont cessé, elles se sont enfuies.
Sur la terre apparaissent les fleurs, le temps des chansons est venu
et la voix de la tourterelle s’entend sur notre terre.
Le figuier a formé ses premiers fruits,
la vigne fleurie exhale sa bonne odeur.
Lève-toi, mon amie, ma gracieuse, et viens…
Ma colombe, dans les fentes du rocher,
dans les retraites escarpées,
que je voie ton visage, que j’entende ta voix !
Ta voix est douce, et ton visage, charmant. » […]

« Mon bien-aimé est à moi,
et moi, je suis à lui
qui mène paître ses brebis parmi les lis.
Avant le souffle du jour et la fuite des ombres,
toi, retourne…
Sois pareil à la gazelle, mon bien-aimé,
au faon de la biche, sur les montagnes escarpées.
Sur mon lit, la nuit, j’ai cherché celui que mon âme désire ;
je l’ai cherché ; je ne l’ai pas trouvé.
Oui, je me lèverai, je tournerai dans la ville,
par les rues et les places :
je chercherai celui que mon âme désire ;
je l’ai cherché ; je ne l’ai pas trouvé.
Ils m’ont trouvée, les gardes, eux qui tournent dans la ville :
« Celui que mon âme désire, l’auriez-vous vu ? »
À peine les avais-je dépassés,
j’ai trouvé celui que mon âme désire :
je l’ai saisi et ne le lâcherai pas
que je l’aie fait entrer dans la maison de ma mère,
dans la chambre de celle qui m’a conçue. »

« Je vous en conjure, filles de Jérusalem,
par les gazelles, par les biches des champs,
n’éveillez pas,
ne réveillez pas l’Amour,
avant qu’il le veuille. »

Ps 62

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t'ai contemplé au sanctuaire,
j'ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Dans la nuit, je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler.
Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l'ombre de tes ailes.

Mon âme s'attache à toi,
ta main droite me soutient.

Mais ceux qui pourchassent mon âme, [mon péché, le mal, tout ce qui m’empêche de vivre]
qu'ils descendent aux profondeurs de la terre,
qu'on les passe au fil de l'épée,
qu'ils deviennent la pâture des loups !

Et le roi se réjouira de son Dieu.
Qui jure par lui en sera glorifié,
tandis que l'homme de mensonge
aura la bouche close !



Evangile de Jésus Christ selon st Jean

Jésus arrive à une ville de Samarie, appelée Sykar,
près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph.
Là se trouvait le puits de Jacob.
Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source.
C’était la sixième heure, environ midi.
Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau.
Jésus lui dit :
« Donne-moi à boire. »
– En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions.
La Samaritaine lui dit :
« Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? »
– En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains.
Jésus lui répondit :
« Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit :
“Donne-moi à boire”,
c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Elle lui dit :
« Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond.
D’où as-tu donc cette eau vive ?
Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits,
et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
Jésus lui répondit :
« Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ;         
mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ;
et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant
pour la vie éternelle. »
La femme lui dit :
« Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif,
et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »
Jésus lui dit :
« Va, appelle ton mari, et reviens. »
La femme répliqua :
« Je n’ai pas de mari. »
Jésus reprit :
« Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari :
des maris, tu en as eu cinq,
et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ;
là, tu dis vrai. »
La femme lui dit :
« Seigneur, je vois que tu es un prophète !...

samedi 5 avril 2014

Si Dieu avait été là... (5ème dimanche de carême)

Il n’y a pas besoin d’être exégète pour se douter qu’une phrase répétée dans un texte d’une page, voire moins, a une importance considérable. Une phrase, une seule, revient dans ce chapitre 11 de Jean : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ».
La première fois, cette provocation, ce reproche, dans la bouche de Marthe, suscite un dialogue dont Jésus sort en quelque sorte vainqueur. Marthe répond : oui, tu as raison, Seigneur. « Oui, Seigneur, tu es le Messie, je le crois ; tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. » C’est tout juste si Marthe ne s’excuse pas.
La seconde fois, Jésus ne répond pas. Marie et son propos semblent lui clouer le bec. L’évangéliste de commenter : « quand Jésus vit Marie pleurer, il pleura, lui aussi ».
On se rappelle que dans l’évangile de Luc, Marie avait choisi la meilleure part, de sorte qu’il est permis de penser que c’est l’attitude de Jésus par rapport à Marie qui indique la réponse à ce cri de douleur des deux sœurs et de tout homme devant la mort. Les pleurs de Jésus sont la réponse à l’interrogation des deux sœurs, plus que le cours de catéchisme en questions-réponses que Jésus assène à Marthe.
C’est curieux ce Jésus qui se reprend, qui se corrige à la rencontre des autres. D’abord, il ressemble aux amis de Job, ensuite, il consent à être l’ami qui se tait et pleure. C’est curieux ce Jésus qui abandonne le pouvoir du savoir, fût-il de la foi, pour n’être plus qu’une présence silencieuse et compatissante. Est-il lui-même entraîné vers la mort qui lui coupe la parole et le souffle ? La mort de Lazare contamine-t-elle à ce point tout ce qui l’entoure, Jésus compris ?
Très certainement, car il n’est pas de mort qui ne nous attaque, non seulement en faisant succomber l’un d’entre nous, mais en rendant les proches sans réactions, inanimés, pétrifiés. Très certainement, car Jésus marche vers sa propre mort et le récit de la mort de Lazare est une répétition de la Passion. Ici et là, un tombeau ouvert et des bandelettes déliées, la foi ou la trahison. Ici et là, surtout, l’absence de l’ami dans le gouffre de la déréliction. Si tu avais été là… Pourquoi m’as-tu abandonné ? Le cri des deux sœurs prophétise celui de Jésus.
Jésus se tait et pleure. Nous ne pouvons pas lire le signe de Béthanie comme un coup d’éclat, une histoire avec son happy end. Et l’on sait bien que la vie de l’homme, celle de Jésus aussi, ce n’est pas cela. Et l’évangile ne serait pas crédible, n’aurait rien à nous dire, s’il racontait des miracles, des sornettes ou des contes sans rapport avec notre histoire, nous entraînant dans la drogue d’une illusion anesthésiante.
Et Dieu s’est tu. Au Mont du Crâne on n’entend que les corbeaux et les vautours. A Béthanie, l’ami de la famille est absent, il arrive trop tard. Auraient-ils raison, ceux qui en sont revenus des promesses de l’Alliance ? Question qui frappa jusqu’aux disciples ; ils se dispersèrent après l’arrestation de Jésus, ainsi qu’un cadavre corrompu. Le corps de Jésus est menacé par deux fois : en sa chair, en ses disciples.
Les pleurs de Jésus ne changent rien. Le mort est là et sent déjà. Mais Jésus est aux côtés de ses amis. Les pleurs de Jésus et sa présence ne changent rien mais sont infiniment plus que le catéchisme de Marthe (s’il demeure une leçon apprise et non la présence et les pleurs de Jésus). Mais ces pleurs changent tout. Il est enfin arrivé celui qui ne nous abandonne jamais, surtout au pire moment, dans la fosse. On l’attendait depuis longtemps, tout comme les deux sœurs. Si tu avais été là… Enfin à nos côtés, ces pleurs l’attestent, Dieu est pour nous, pour toujours l’ami des hommes.
Se pourrait-il que même la mort n’ait plus de quoi nous engloutir ? Ce serait cela le signe de la résurrection de Lazare, ce serait cela, le tombeau de Jésus retrouvé vide au matin de la résurrection.