samedi 28 juin 2014

Libres et responsables dans l'Eglise (Saints Pierre et Paul)



Un dimanche qui s’efface devant la fête d’un saint, c’est assez rare. De quoi s’agit-il ? De la fête patronale du diocèse de Rome. Et l’Eglise, y compris en Orient, fête aujourd’hui Pierre et Paul, patron de l’Eglise de Rome.
Cette fête est attestée depuis 258 ! Est-ce que cela suffit à ce qu’elle soit célébrée dans l’Eglise entière ? C’est plutôt une manière d’exprimer la communion de chaque Eglise locale avec l’Eglise de Rome. Curieux aussi que soient associés en une même fête deux apôtres qui ne sont pas morts en même temps. C’est que l’Eglise de Rome, depuis les origines, a la vive conscience de ce qu’elle est plantée dans le champ que le sang des deux figures apostoliques les plus éminentes a irrigué par leur martyre.
Entre Pierre et Paul, tout n’a pas toujours été facile. Entre celui dont Jésus fait le représentant des Douze et celui qui n’a jamais rencontré Jésus, les raisons d’appréhender différemment l’avenir de l’évangile sont nombreuses et parfois conflictuelles. Si, certes de façon passablement anachronique, on fait de Pierre le tenant de la tradition et de Paul celui de la liberté de l’Esprit, fêter ensemble les deux apôtres donne à l’Eglise de Rome, et à toutes nos Eglises, le devoir de rechercher comment être disciples de Jésus, avec et pour les autres, dans des institutions ecclésiales justes.
On entend sans cesse répéter que l’Eglise n’est pas une démocratie. Et en effet, la vérité de l’évangile ne se met pas aux voix. Mais la démocratie n’est pas d’abord affaire de vote ; elle est le droit et le devoir de chacun à faire entendre son avis. Il ne faudrait pas que l’on refuse la démocratie pour l’Eglise pour se retrouver avec une théocratie ou un pape autocrate si ce n’est tyran ! On ne voudrait pas que le Pape profite de son ministère pour ses intérêts propres, qu’ils soient de puissance, de richesse, de luxure, d’idéologie. L’histoire nous enseigne que ce n’est malheureusement pas impossible. Ceux qui rejettent la démocratie pour l’Eglise reprennent, souvent sans le savoir et par manque de culture historique, les arguments des plus réactionnaires, opposés à l’émancipation des peuples dans la foulée des Lumières, de la Révolution Française et de la démocratie en Amérique.
Je n’idéalise nullement la démocratie. Les scandales politico-financiers ne sont malheureusement pas le propre de la démocratie quand bien même ils pourraient la tuer. L’abstention elle aussi pourrait avoir sa peau. Nous constatons que la démocratie, qui nous paraît aujourd’hui une évidence, est fragile ; elle rend nécessaire notre responsabilité et notre formation. En démocratie, il n’est pas possible de dire que la géopolitique, l’économie et la vie de ce monde ne nous intéressent pas. Voter sans apprendre, c’est porter au pouvoir le populisme et la dictature. Le XXème siècle en témoigne !
Dans notre Eglise aussi, la responsabilité de chacun est ce qui garantit le bon fonctionnement des institutions dans le respect des personnes pour la recherche de la vie en abondance. Il ne suffit pas de se dire disciples de Jésus pour que nos institutions soient au service de la liberté et de l’épanouissement de chacun, soient au service de la Bonne Nouvelle, libération des servitudes et joie parfaite. L’idéalisme de la sainteté est un mépris des institutions, et partant des personnes autant que de l’évangile lui-même. L’angélisme évangélique nous transforme en bêtes infernales.
Bien sûr, on pourra accuser le Pape et le critiquer. En ce jour de fête à Rome, ce n’est pas opportun. C’est nous aussi qui sommes en jeu. La vie de l’Eglise est de notre responsabilité. En fin d’année, on peut bien faire quelques remerciements… Eh bien, nous pouvons remercier tous ceux qui ont fait connaître leur avis pour la vie de la paroisse. Ils se sont exprimés en réunion, ou bien auprès d’un des membres du conseil paroissial. Ils ont dit ce qui leur paraissait bon, et aussi ce qu’ils avaient sur le cœur. Ils ont fait reculer les ragots et les rumeurs, assumant publiquement leur opinion, la faisant connaître dans le respect de chacun. Oui, merci. Notre communauté sort grandie de notre souci commun de la vérité.
La recherche de la vérité, de la pureté de l’évangile, passe trop souvent pas des jugements qui nous font tomber sous le coup de paroles sévères de Jésus, qui dénonce l’hypocrisie et l’œil avec la poutre qui prétend enlever la paille dans l’œil du frère. On se sépare, on monte son groupe parallèle, parce qu’on est pur, nous, parce qu’on n’accepte pas ceci ou cela. La défense de l’Eglise et de sa vérité devient division. C’est incroyable mais vrai. Merci à tous ceux qui ont eu l’Esprit d'intelligence et de sagesse, pour affronter la contestation, certes, et construire ensemble, avec des gens qu’ils n’avaient pas choisi, une communauté vivante capable d’annoncer l’évangile et de servir les frères.


vendredi 20 juin 2014

"Ceci est mon corps" (Fête du saint Sacrement)


Il y a au Prado, pour une semaine encore, une exposition Rubens, El triunfo de la Eucaristίa. On y présente quelques petits tableaux sur bois réalisés comme modèles pour les tapisseries envoyées au monastère de las Descalzas Reales. Nous sommes vers 1625.
L’ensemble des tapisseries propose un programme polémique qui exalte le triomphe sur l’idolâtrie, le triomphe de la foi catholique, de l’amour divin, de l’Eglise, de la vérité sur l’hérésie. En mettant dans le même sac tous ceux qui, au cours des siècles, ont mis en doute la vérité catholique ou plutôt ont osé s’opposer à l’Eglise catholique, on vise les protestants. La contestation de l’eucharistie et sa victoire résument la lutte contre l’hérésie. Le propos est sans doute théologique, bien plus cependant de propagande ou d’idéologie. Il serait bien instructif de nous voir commenter ces tapisseries. Expriment-elles notre foi ?
Des enfants qui ont communié pour la première fois il y a un mois m’ont rapporté que l’on ne devait pas croquer l’hostie. J’imagine que ceux qui ont répété cela aux enfants ne connaissent pas la raison d’un tel interdit. Là encore, les traces d’une lutte pour la vérité eucharistique.
Il y eut au XIe siècle une violente dispute théologique autour de Bérenger, théologien à Tours, à propos de l’hyper-réalisme eucharistique. Non, quand on croque l’hostie, on ne mord pas le corps de Jésus. La réaction de Béranger qui heurtait la piété populaire a été condamnée et l’hyper-réalisme continue de trainer dans nos têtes. Au moins l’exubérance de Rubens interdit que l’on prenne l’allégorie au premier degré ; l’ostensoir porté par un ange n’a jamais renversé les sacrifices dans le temple de Jupiter capitolin !
Affirmer que les fidèles communient au corps et au sang du Seigneur dans le sacrement de l’eucharistie ne veut pas dire que l’on a plus ou moins reçu Jésus selon que l’on reçoit une hostie plus grosse ou un petit morceau, ni que Jésus se déplace quand on transporte le ciboire, que l’on est plus près de Jésus si l’on touche le tabernacle !
Que signifie que le pain et le vin sont le corps et le sang du Seigneur ? Quel est le sens ici du verbe être ? Depuis Aristote, donc bien avant Jésus, on sait qu’il a plusieurs sens. Les médiévaux ont débattu à longueur de pages sur ce sujet. Et en Espagne, où estar n’est pas ser, les français ont bien du mal à distinguer quel verbe ils doivent employer.
Que signifie donc ce est dans « ceci est mon corps, ceci est mon sang » ? Luther, de façon intraitable, refusait qu’on en minimise le sens. La parole de Jésus n’est pas « ceci signifie mon corps », mais « ceci est mon corps ». Une fois que l’on a dit cela, on n’a pas encore répondu à la question du sens de ce est. On a juste écarté une interprétation qui voudrait que le pain ne soit qu’une représentation du corps.
Trois cents ans plus tôt à peine, Thomas d’Aquin avait voulu proposer une solution. Oui, c’est le corps de Jésus, mais non, on ne croque pas son corps, on ne le déplace pas quand on promène le ciboire. Le changement de substance, connu comme transsubstantiation, permet de dire que ce que l’on croque, c’est bien le pain, puisque le corps de Christ garde les propriétés du pain, mais que désormais, ce n’est plus du pain. C’est le corps du Christ. C’est plus qu’astucieux, sauf que ce n’est pas sûr qu’en bon aristotélicien on puisse dire cela, sans compter que la physique aristotélicienne est totalement caduque.
Les théologiens contemporains dénoncent l’impasse dans laquelle la question nous enferme. Jésus ne s’est jamais posé cette question ; il ne s’est pas lancé dans des élaborations métaphysiques et ne savait pas ce que l’Eglise ferait de ce geste, qu’en dernière heure, il laissa comme mémorial. Nos fastes de la fête Dieu, nos adorations solennelles ou perpétuelles, l’étonneraient, peut-être même le choqueraient.
Jésus en effet n’a pas dit, hors de tout contexte, « ceci est mon corps » comme on dit « ceci est un clou ». Son propos n’est pas une description, ni même une identification. Le plus ancien récit que nous ayons de la Cène, celui de Paul, vers l’année 53 dit : « Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : "Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi." De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : "Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi." »
Il est très rare que Paul cite des paroles de Jésus. Ces paroles viennent avec un geste, sont adressées à des disciples comme un commandement, celui de faire mémoire. Poser la question du est, « ceci est mon corps », ne peut se faire que si l’on comprend que manger ce pain est la manière de faire mémoire du Seigneur, jusqu’à ce qu’il revienne. Ce corps n’est pas envisagé en soi, mais dans la relation. C’est mon corps pour vous. (Je n’ai pas le temps de discuter le sens de ce pour qui pose aussi question.)
« Je te choisis pour époux et je me donne à toi pour t’aimer fidèlement tout au long de notre vie. » « Ceci est mon corps. » La parole des amants n’est pas une définition ontologique mais une déclaration d’amour. S’il s’agit d’une déclaration d’amour de Jésus et non d’une définition de quincailler qui décrit ce qu’il a en rayon, « ceci est mon corps » n’a rien à voir avec « ceci est un clou », mais avec « je vous aime, faites cela pour penser à moi, pour répondre à cet amour ». Ce n’est pas le sens du verbe être qui importe, mais le sens de l’adresse de Jésus : « ceci est mon corps pour vous », « je vous aime ».
« L’essence du culte chrétien ne consiste donc pas dans l’offrande de choses, ni dans un reniement quelconque, comme il est répété sans cesse dans les théories du sacrifice de la messe, depuis le XVIe siècle. […] Le culte chrétien consiste dans l’absolu de l’amour tel que seul pouvait l’offrir celui en qui l’amour même de Dieu était devenu amour humain ; il consiste dans la forme nouvelle de représentation, incluse dans cet amour : a savoir que le Christ a aimé pour nous, et que nous nous laissons saisir par lui. » (J. Ratzinger)


mardi 17 juin 2014

La vérité sans la charité est une idole

On se fait une idole de la vérité même ; car la vérité hors de la charité n'est pas Dieu, et est son image et une idole, qu'il ne faut point aimer ni adorer : et encore moins faut-il adorer ou aimer son contraire, qui est le mensonge.
Blaise Pascal, Pensées, L 926, B 582

samedi 14 juin 2014

On te nomme Dieu, mais qui es-tu ? (Trinité)



On te nomme Dieu, mais qui es-tu ? Question qui se pose ou devrait se poser. Qui d’entre-nous pourrait prétendre savoir qui est Dieu ? Dès lors que nous pourrions dire qui est Dieu, ne serions-nous pas en pleine idolâtrie ? Nous aurions enfermé Dieu dans une conception, une image. Aussi belle serait-elle, aussi grande ‑ et comment ne le serait-elle pas ? ‑ cette image, cette conception serait trop étroite, serait une idole.
L’idolâtrie aujourd’hui, pas plus qu’hier sans doute, n’est affaire d’or et argent, de bois ou de pierre, images de mains humaines ; elles ont une bouche et ne parlent pas, des oreilles et n’entendent pas, des yeux et ne voient pas.
L’interdit sinaïtique de la représentation de Dieu a été comprise en christianisme non comme une impossibilité de représenter Dieu artistiquement, puisque ce Dieu a pris forme, forme humaine, mais comme ce qu’elle a toujours été, un interdit théologique, le rejet de toutes les idoles, y compris, voire à commencer par, les idoles conceptuelles ou imaginaires.
Le problème, c’est que ce ne sont pas les autres qui sont idolâtres, les païens, mais les croyants au Dieu de l’Horeb, les croyants au Dieu du Golgotha. Laissons pour l’heure les autres à leurs conceptions de Dieu et parlons de la nôtre. Je remarque dans l’histoire de la théologie et de la spiritualité, si du moins il est légitime de distinguer les deux, que nos conceptions de Dieu frisent l’idolâtrie. La piété populaire sans cesse revient à l’idole et à la superstition ; on n’a jamais fini, au cours d’une vie, de purifier ce que nous imaginons nommer Dieu.
Thomas d’Aquin, au XIIIème siècle, privilégie l’abstraction la plus pure pour éviter toute représentation. Pas sûr que ce soit très populaire ! Et encore, il finit par reconnaître qu’un nom meilleur convient à Dieu, celui que l’on ne peut pas prononcer. Il souligne quelques pages plus haut que mieux vaut d’ailleurs, comme le psaume, appeler Dieu mon rocher. On ne risque pas de prendre Dieu pour un caillou, même très grand. Ainsi, lorsque je prie Dieu, mon rocher, je sais qu’il n’est rien de ce que je dis, et pourtant j’exprime la protection sous laquelle je me réfugie.
Dans nos rencontres de catéchèse, dans nos prières, dans les préparations mariage ou baptême, on parle beaucoup de Dieu, et chacun comprend ce mot. Mais nous sommes prêts à dire de lui des choses incroyables. Tout pour nous en dégoûter, au nom du meilleur catéchisme, paraît-il. Il pourrait tout exiger, il aurait une volonté à laquelle il faudrait se soumettre pour être heureux. Pensez, il a même exigé la mort de son fils comme sceau de l’obéissance ! Quelques prières pour écarter un péril comme s’il avait le pouvoir d’épargner, ou non, les dangers de la route ou de la guerre ! Qu’on lui confie nos peurs, oui, qu’on en fasse le distributeur des accidents et avanies, quelle horreur !
La seule chose bonne à sauver de tout ce fatras, c’est qu’au moins l’on parle d’un fils. A parler du Père, du Fils et de l’Esprit, on a une petite chance d’échapper à l’idolâtrie. Ces mots sont tellement incroyables. Dieu n’est pas plus père que mère, fils que père, esprit que souffle. Tout cela est tellement à côté de la plaque que nous voilà assurés de ne pas consentir à réduire Dieu à tout cela. Dieu fait exploser tous nos mots, y compris ceux du credo.
Il importe d’abord de dire de notre Dieu qu’il est vie qui engendre et jaillit pour être transmise et partagée. Notre Dieu est relation, désir d’entrer en relation, amour. Dieu ne veut rien si ce n’est une seule chose, ainsi que Jésus le demande dans la grande prière qui termine l’évangile de Jean et que déjà le texte d’aujourd’hui (Jn 3,16-18) laisse deviner, qu’aucun ne soit perdu. Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son fils dans le monde, non pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
Parler de Dieu pour n’en faire que le moins possible une idole pourrait passer par le fait de dire Dieu par des verbes. Non pas amour, relation, vie, mais aimer, faire alliance, se fiancer, vivre. Voilà notre Dieu. Il est vivre, il est aimer, il est faire alliance. Et encore, on ne peut parler de lui sans lui répondre. Dieu n’est pas la grande énergie qu’est la vie ; il n’est pas le fait de vivre qui de nouveau nous tire vers un quelque chose que serait Dieu. Tu es celui qui par l'alliance partage ce que tu es et nous donne de te répondre à son amour.
Je sais bien que la bonne théologie ne peut rien imputer à une personne de la Trinité qui ne convienne aux trois, ni confondre les trois personnes au point que rien ne les caractérise. Mais tant pis. Puisque nous ne pouvons pas parler correctement de Dieu, mieux vaut avouer sa faiblesse, son erreur, on risque moins l’idolâtrie. Alors nous pourrions dire, en ce dimanche de la Trinité, que le signe de croix dans lequel nous nous lovons, au nom du Père et du Fils et du saint Esprit, pourrait ainsi se dire : au nom de vivre, d’aimer et de faire alliance. Faire alliance, vivre et aimer, tu es tout un. Tu es source, vivre, reçue et partager, aimer, étendue à tous, faire alliance.
On te nomme Dieu, mais qui es-tu ?

vendredi 6 juin 2014

Pentecôte : L’Esprit anime le cadavre en décomposition qu’est le collège des Douze



Au tout début de son ministère public, Jésus pose un acte à la prétention folle. Il rassemble douze hommes pour être avec lui. Jusque là, rien de particulièrement extraordinaire. Mais il rassemble ainsi, symboliquement, le peuple de Dieu dispersé.
Qui est Jésus pour rassembler les enfants de Dieu dispersés ? Pour qui se prend-il celui qui pose le signe de la fin des temps ? Pour Dieu-même ! Qui, sinon Dieu seul, peut pardonner les péchés, interrogent les gens. Qui, sinon Dieu seul, peut rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés, devons-nous interroger pareillement. L’appel des Douze n’est pas une affaire de vocation ou d’organisation de l’Eglise. C’est une affirmation christologique par laquelle Jésus lui-même sans doute découvre jusqu’où le mène sa mission, ce qu’elle signifie, y compris pour sa propre identité.
Une trentaine de mois plus tard, alors que Jésus est arrêté, tous fichent le camp. Pas un seul ne reste si l’on en croit les synoptiques. C’est la débandade. Le corps des Douze, le corps des disciples représenté métonymiquement, est un cadavre en décomposition avancée alors que le tombeau de Jésus vient seulement de se refermer sur son cadavre.
On comprend que les deux disciples qui font route vers Emmaüs, Cléophas et Simon, repartent tout tristes et que Pierre s’en retourne à la pêche. Il faut bien manger. Il faut surtout se faire discret, ne serait-ce que parce que l’on a honte de s’être fait avoir à croire l’annonce du Royaume. Sans parler de l’immense peine de se sentir abandonnés, trahis par l’ami, celui qu’ils aimaient tant. Ils ne lui reprochent pas son échec ; après tout, eux aussi l’ont trahi !
Mais voilà, la décomposition, aussi avancée soit-elle, n’est pas totale. Quelques ligaments tiennent encore ensemble quelques uns des membres de ce corps. Ils se retrouvent et dans cette pièce scellée, fermée plus que le tombeau retrouvé vide, la vie reprend. L’Esprit est insufflé sur ces bouts de chair et d’os. Ezéchiel avait prophétisé cela. Je vais ouvrir vos tombes et je vous en ferai sortir, ô mon peuple ; exactement comme lors de la traversée de la mer, en sortant d’Egypte, la traversée de la mort en sortant du tombeau. Relisez la vision des ossements desséchés du chapitre 37. C’est stupéfiant !
L’Esprit anime le cadavre en décomposition qu’est le collège des Douze. Dans la résurrection de Jésus, son corps, désormais les Douze et leurs compagnons, comprennent enfin ce que signifie être le nouveau peuple de Dieu, rassemblé avec et au-delà d’Israël, s’adjoignant les païens. Et le souffle de ce corps, c’est l’Esprit. « Recevez l’Esprit saint », dit notre évangile (Jn 20,23). Je cite les versets 9 et 10 d’Ezéchiel : « Il me dit : "Prophétise à l’esprit, prophétise, fils d’homme. Tu diras à l’esprit : ainsi parle le Seigneur Dieu. Viens des quatre vents, esprit, souffle sur ces morts, et qu’ils vivent." Je prophétisai comme il m’en avait donné l'ordre, et l’esprit vint en eux, ils reprirent vie et se mirent debout sur leurs pieds »
Et nous voilà ce corps, comme dit Paul pour parler de l’Eglise. Nous voilà ici, vivants, aujourd’hui, habités par l’Esprit, c’est-à-dire envoyés annoncer la paix que le Seigneur lui-même avait donnée lorsqu’il était entré dans le Cénacle réformé en tombeau. Nous ne sommes pas chrétiens pour nous. La preuve, nous avons mission de lier et de délier. Non pas les prêtres, mais le corps vivant, nous comme corps vivant du ressuscité, du souffle de l’Esprit, pouvons lier les forces de la mort et délivrer la vie de ses entraves.
Le croyons-nous ? « Sans le Saint-Esprit, personne n’est capable de dire : "Jésus est le Seigneur". » L’Esprit anime-t-il notre communauté ? Avons-nous ensemble l’audace de libérer la vie et de terrasser la mort, non pas nous certes, mais en nous l’Esprit qui donne la vie.
Notre profession de foi commence où tout s’arrête : l’absence du corps de Jésus oblige le corps des disciples à laisser l’Esprit l’animer. Notre profession de foi commence ou tout s’arrête et il n’y a plus personne pour annoncer la paix, seulement quelques nostalgiques de ce type si bien qu’était Jésus. Alors vaine est notre foi, c’est pour rien que nous avons cru et nous sommes les plus malheureux des hommes, comme Cléophas et Simon.
Nous pouvons passer à la foi, traverser la mer et la mort, annoncer la paix à toutes les nations, rassembler dans l’unité les enfants de l’humanité divisée. Ferons-nous mentir Ezéchiel ou bien notre Eglise se mettra-t-elle debout sur ses pieds pour répondre à la mission de Jésus. « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »


Pourquoi sommes-nous disciples de Jésus ?



Pourquoi sommes-nous disciples de Jésus ? Pourquoi sommes-nous chrétiens ?
-          On voit bien que la tradition ne suffit pas quand, avec elle, on en prend et on en laisse, quand nos pays de tradition catholique ne sont plus guère catholiques.
-          On voit bien que ce n’est pas pour aller chercher la bénédiction de Dieu, comme si Dieu attendait qu’on le lui demande pour nous bénir ou nous protéger, comme si les non-croyants n’étaient pas aussi aimés de Dieu.
-           On voit bien que ce n’est pas pour les valeurs, le pardon, le respect, l’écoute, l’amour : Pas besoin d’être chrétiens pour les pratiquer, sans parler de ce que nous chrétiens ne les vivons pas forcément mieux que d’autres !
Alors, pourquoi sommes-nous disciples de Jésus ?
Certains avancent des explications de type identitaire ; le sociogramme de nos paroisses pourrait les confirmer. L’Eglise serait gardienne et défenseur de l’ordre moral et social et de l’être humain de la conception à la mort. Là encore, cela ne suffit pas ! Nous sommes des gens de passage (1 P 2,11), étymologiquement des paroissiens, citoyens du Royaume. Nous ne sommes pas là pour installer une société chrétienne. Ou alors, nous instrumentalisons l’évangile au profit d’un système social et politique.
A court d’arguments, il faut en convenir, nous ne savons pas pourquoi nous sommes disciples. Nous constatons que nous le sommes, comme à notre insu. Nous sommes tenaillés par le Christ. Nous sommes incapables de nous comprendre sans lui. Parce que c’était lui, parce que c’était nous. Ce que nous vivons avec les frères nous parle du Royaume.
L’allusion à Montaigne indique une affaire d’amour, d’amitié. Nous avons connu l’amour et nous y avons cru (1 Jn 4,16). Et la foi n’est pas une exception. Allez savoir pourquoi vous aimez le rugby plutôt que le foot ! Prenons un exemple moins trivial : pourquoi cette personne est celle que vous aimez ? Parce que c’est lui, parce que c’est vous. Sans pourquoi de la rose qui s’épanouit, gratuité, gracieuse, grâce. Bien sûr, nous savons aussi ce que nous aimons ou non, en l’autre, mais ce n’est pas cela qui fait qu’on l’aime.
Il ne sert à rien de croire, ai-je plusieurs fois prêché, suscitant l’étonnement voire la réprobation. L’évangile conteste le diktat d’une société du profit, accro à la réussite, à l’utilité. Ce qui ne sert à rien ne vaudrait rien. Demandez à vos ados ce qu’ils pensent du latin ! Et nous, disciples, penserions ainsi, de façon mondaine ?
Tertullien, vers 200, disait qu’il croyait parce que c’est absurde. Evidemment que la foi n’est en rien contraire à la raison ! Mais on ne peut la justifier, car c’est elle qui justifie, qui rend juste. Si nous croyons « parce que », nous nous servons de la foi comme d’une explication, nous l’instrumentalisons. Plutôt que de ridiculiser la foi en la défendant par des raisons qui n’en sont pas, mieux vaut en parler comme ce qu’elle est, un amour. « La raison d’aimer Dieu, c’est Dieu même. » (st Bernard s’inspirant de st Augustin). Il n’y a pas de raison, de « pourquoi » ni « parce que ». La foi c’est comme l’amour.
Alors, pourquoi sommes-nous disciples ? Nous confessons que nous avons été saisis (Ph 3,12). Nous n’y sommes pour rien ou si peu. Il vaut mieux ne pas croire, si l’on ne croit pas, ou plus, que Dieu est amour ; ce serait croire en une caricature monstrueuse de Dieu. Les chrétiens sont plus que tous athées du dieu qui serait justifiable ou utile, protection ou explication du monde. Touché par l’amour, qui pourrait ne pas répondre ? Qui enverrait balader l’amour ?