vendredi 31 octobre 2014

"La vie éternelle est déjà commencée" (Commémoration des défunts)


La commémoration de tous les fidèles défunts tourne nos regards vers le ciel, comme l’on dit, vers la vie avec Dieu de tous ceux qui l’ont cherché et désormais le contemplent dans la gloire où sa miséricorde les introduit.
Lors de la dernière rencontre des confirmands, plusieurs disaient ne pas croire au Paradis. Avant de juger de leur orthodoxie, il conviendrait de savoir ce que représente ce Paradis. S’il s’agit d’un lieu idyllique, avec des anges, des fleurs et même, comme dans l’Islam populaire, d’un lieu où les jeunes filles vierges sont à la disposition de l’appétit des martyrs de la foi, je comprends que l’on n’y croie pas. Je n’y crois pas.
Il faut reconnaître que la vie après la mort est insensée si l’on ne commence pas par parler de la vie avec Dieu ici et maintenant. Si la vie après la mort est une réassurance, une consolation, la lecture de Freud ou de Nietzsche suffit à en montrer la part de ressentiment, de revanche illusoire qui devrait nous en détourner.
La foi chrétienne n’est peut-être jamais totalement sortie de l’animisme. Faut-il d’ailleurs en sortir ? Après tout, que ceux que nous avons aimés continuent à nous hanter, à habiter notre cœur et notre intelligence, au point de demeurer vivants, au point de nous faire poser tel ou tel geste, n’a rien d’impensable. Nous existons par ceux qui nous ont donné naissance, nous ont tant appris à nous aimer, et qui continuent à vivre, d’une certaine façon, par et en nous. Si autrui nous constitue, assurément, nous existons par eux tous et en nous ils sont encore vivants. Cet animisme, archaïque au sens freudien, s’exprime dans le christianisme de civilisations premières, même évangélisées depuis plusieurs siècles, comme au Mexique ou à Madagascar. Il refait surface chez nous lorsque la foi chrétienne s’estompe. La fête de ce jour ne lui est pas étrangère.
Si la foi est que pratique sociale et chemin de vie ‑ une morale donc ‑ ou doctrine, on comprend qu’il faille se projeter dans l’avenir, l’après mort, pour donner cohérence à l’insensée de la violence, des injustices et de la mort. Mais si la foi est vie éternelle, ici et maintenant, cela change tout. Les fidèles défunts sont ceux dont on se souvient justement comme des vivants qui avaient mis leur foi en Christ, qui avaient trouvé la vie éternelle à chercher celui à l’amour duquel ils voulaient répondre.
Laissons-là, donc, la vie après la mort dont nous ne savons rien, à propos de laquelle on peut tout promettre. Dès lors qu’il est possible de vivre aujourd’hui avec Dieu, dès lors que la foi c’est cela, la vie aujourd’hui avec Dieu, la vie éternelle, alors peu nous chaut ce qu’il en sera après la mort. La vie spirituelle n’est pas une activité que nous pratiquerions quand nous prions. Elle est vie dans l’Esprit, dans l’Esprit de sainteté. Elle est vie, forcément entière, avec Dieu. « Dans cette existence de chaque jour que nous recevons de ta grâce, la vie éternelle est déjà commencée. » (Préface des dimanches IV) « Vous êtes déjà ressuscités avec le Christ. » (Col 2,12)
La foi n’est ni morale, ni doctrine, ni religion et dévotion ; elle est vie avec Dieu, vie éternelle, ici et maintenant. Belle affirmation, mais qu’est-ce que cela signifie ? Là, je dois reconnaître que je n’en sais pas plus long sur ce sujet que sur la vie après la mort ; le reproche d’illusion que j’adressais à ceux qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas risque de me revenir sur le coin de la figure. Il y a tant de nos amis, de nos proches qui ne vivent pas cette vie comme éternelle, vie avec Dieu. Qu’avons-nous à dire ?
Oui, nous le savons, la vie avec Dieu ne peut se décrire ni s’observer. L’objectiver c’est ce que fait l’idolâtre, manifestant par là qu’il ne parlait pas de la vie avec Dieu mais de son illusion. De l’amour qui vous prend et vous transporte, on ne sait guère mieux parler, au point qu’il faut recourir à la métaphore ; un amour qui prend, qui transporte, rien de cela n’est description, seulement attestation, parole de témoin, par définition faible.
La vie de tous les fidèles défunts, du peuple immense de ceux qui cherchent Dieu comme nous le chantions hier, indique que nous ne sommes pas seuls à vivre la vie comme éternelle, ici et maintenant. Les traces du passage de Dieu en tant de vies, voilà ce que nous avons qui attise le désir de celui qui nous manque. « Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves. » (1 P 1,6)
La vie après la mort ne fait sens que si l’éternité est déjà notre lot. Si en cette vie, l’éternité est déjà à l’œuvre, si en cette vie, il est déjà donné de vivre par Dieu, rien, pas même la mort n’y pourrait quoi que ce soit. « J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie […] rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. » (Rm 8,38-39)




Plus fort que la mort et la bêtise des réponses toutes faites de ses amis, Job témoigne : mon rédempteur est vivant. Donne Seigneur à ton Eglise l’humilité de reconnaître son ignorance, de reconnaître qu’elle n’a pas toutes les réponses. Donne-lui de se tenir, relevée, témoin de ce que tu es le vivant qui fais vivre.
Vous êtes déjà ressuscités avec le Christ ose écrire Paul dans un monde encore et toujours victime de la violence et de la mort. Donne Seigneur au monde d’arrêter les forces de mort pour que l’on puisse encore croire que tu es la vie.
En voyant expirer Jésus, le centurion confesse : pour de vrai, cet homme était le fils de Dieu. Donne Seigneur à ceux qui passent la mort de reprendre souffle dans l’expiration de ton fils par laquelle du rend la vie à toute chair.
Des profondeurs, je crie vers toi Seigneur. Que cette prière de tous nos défunts monte vers toi Seigneur. Tu les rappelles de la mort et c’est la vie en abondance.

"La sainteté contribue à promouvoir plus d'humanité" (Toussaint)

« L’appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s’adresse à tous ceux qui croient au Christ, quel que soit leur état ou leur forme de vie ; dans la société terrestre elle-même, cette sainteté contribue à promouvoir plus d’humanité dans les conditions d’existence. »

C’est ainsi que s’exprime le second concile du Vatican à propos de ce que l’on appelle la vocation universelle à la sainteté. Les saints ne sont pas ceux qui sont béatifiés ou canonisés, les héros dont la vie est si parfaite qu’elle ne risque pas d’être la nôtre. Les saints, ce sont, ainsi que le dit Paul, ceux qui ont été sanctifiés, rendus saints, par l’amour de Jésus qui fait de tout homme son frère, l’appelant à accueillir sa propre sainteté.

La sainteté, c’est un appel adressé par le Christ à tout homme, une vocation, à commencer bien sûr pour ceux qui se reconnaissent comme ses disciples. Voilà pourquoi on peut célébrer la Toussaint, la fête de tous les saints. « Vous donc, les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d'humilité, de douceur, de patience ; supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement, […]. Et puis, par-dessus tout, la charité, en laquelle se noue la perfection. » (Col 3,12-14)

Les saints du calendrier n’ont qu’une différence avec nous. L’Eglise estime que leur vie présente un chemin d’accueil de la sainteté de Dieu qui peut servir à d’autres. Si l’intercession des saints a un sens, ce n’est pas à espérer une intervention miraculeuse, mais à inciter ceux qui s’adressent à eux à se laisser transformer par l’Esprit qui sanctifie selon qu’ils ont été eux-mêmes sanctifiés par cet Esprit. Le Christ s’est uni à tout homme et voilà pourquoi désormais chacun est sauvé, sanctifié, saint. Le chemin de quelques saints indique à tous comment se laisser aimer par Dieu.
J’accorde que le nombre de papes, évêques, religieuses canonisés laisse penser que certains états de vie mènent plus évidemment à la sainteté que d’autres. J’accorde que la superstition peut n’être pas loin à invoquer saint Antoine pour retrouver ses clefs, et saint Jude ou sainte Rita patrons des causes désespérées. Voulez-vous, laissons-là ce folklore. Ne l’appelons pas trop vite religion populaire pour mieux continuer à l’entretenir. Convertissons notre dévotion selon l’évangile et entendons une fois encore l’appel universel à la sainteté lancé par Jésus : « vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » en écho à l’appel de Dieu dans la Loi : « Soyez saints car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. »
Il n’y a alors qu’une chose à chercher, l’amour entre frères, l’amour de tous comme des frères. C’est à cet amour que l’on connaîtra la vérité, l’authenticité de notre amour pour Dieu, loin de l’illusion, c’est à cet amour que le monde connaîtra que nous sommes les disciples de Jésus et connaîtra Jésus.
L’amour fraternel est le chemin du véritable disciple autant qu’il est évangélisation. Avec lui, on a tout dit. « Aime et fais ce que tu veux » avait écrit saint Augustin. Certains n’aiment pas que l’on répète cet avis, sous prétexte qu’il pourrait inciter au laxisme. Mais si l’on aime le frère, les frères, tous les frères, où peut se rencontrer le laxisme ?
On rencontrera plutôt les adversités, les critiques, parce qu’à l’image de Jésus, on essaie d’être le frère de tous, que l’on rompt le codes moraux qui séparent les purs des pécheurs, comme disaient les pharisiens du temps de Jésus, parce qu’on veut accueillir tout le monde dans la maison Eglise, les mendiants et les sans-papier qui remettent en cause notre confort économique, les homosexuels qui remettent en cause notre modèle familial, les divorcés remariés qui remettent en cause, au moins dans les faits, l’indissolubilité du mariage. Bref entre l’amour et le dogme, l’amour et la discipline, quand il y a conflit, la sainteté appelle à choisir l’amour. Et le Pape lui-même se fait rentrer dedans sous prétexte de laxisme ou de complaisance envers les courants anti-capitalistes quand il défend les pauvres.
Pas besoin pour être saints de chercher les sacrifices, les efforts. Les difficultés qui se présentent, à commencer par nos propres résistances, suffisent à paver nos chemins de croix. Nous résistons à l’amour parce qu’il exige de nous ‑ où est le laxisme ? ‑ que nous nous effacions. Les frères d’abord. Il s’agit d’être près à renoncer à ses propres désirs, souhaits, y compris légitimes et bons, si l’amour du frère le commande. C’est heureusement si souvent ce que font les parents pour leurs enfants. Les saints sont souvent communs et proches.
Quand il s’agit d’aimer Dieu et le frère, alors nous reconnaissons que nous sommes souvent à côté de la plaque. Non que nous soyons pires que les autres, plus grands pécheurs. Mais, plus l’on progresse dans l’amour de Dieu et des frères, plus nous saute à la figure l’évidence de ce qui manque. L’amour de et pour Dieu révèle notre manque non comme une accusation, mais comme un appel à se laisser sanctifier. Les frères et Dieu changent notre cœur. Nous ne pouvons qu’espérer de Dieu et des frères. Dieu seul est saint ; de lui seul se reçoit ce qu’il nous appelle à être, saints comme lui, saints à cause de lui pour les frères.

vendredi 24 octobre 2014

L'incognito de Dieu est le nom de son amour. Le plus grand commandement. (30ème dim).


Deux commandements, le premier et le second qui lui est semblable (Mt 22, 34-40). Un seul commandement alors, et non deux formulations, qui requiert une double pratique.
Pour être chrétiens, il faut savoir faire plusieurs choses à la fois. Impossible de faire une chose après l’autre, de prendre son temps. Il y a une sorte d’urgence sans laquelle tout est invalide. Il n’y a en effet qu’un seul plus grand commandement. Mais impossible d’en parler sans le second. Ce second d’ailleurs, est semblable au premier : il ne s’agit pas d’un autre commandement. C’est le même, le seul, impossible à dire en une sentence, impossible à pratiquer sans faire deux choses à la fois.
Vous voulez aimer Dieu, alors vous aimez le frère. Vous aimez le frère, alors vous aimez Dieu. Il n’y a pas conséquence de l’un à l’autre, ni équivalence, du genre dès lors qu’on aime Dieu, on aime aussi le frère ou dès lors qu’on aime le frère, on peut se dispenser d’aimer Dieu. Non, observer le plus grand des commandements c’est aimer Dieu et aimer le frère. Ce ne sont pas deux choses séparées. Aimer Dieu, c’est dans le même temps aimer le frère.
Vous trouvez mon propos bien obscur ? J’appelle à la rescousse un des meilleurs rhéteurs de l’Antiquité. Pour dire les choses évidentes sans paraphrase ni complications excessives, il faut tout le génie d’Augustin.
– Tu dis : Je n’aime que Dieu, Dieu le Père ?
– Tu mens. Si tu l’aimes, tu ne l’aimes pas lui seul, mais si tu aimes le Père, tu aimes aussi le Fils.
– Bien, dis-tu, j’aime le Père et j’aime le Fils : mais eux seuls, Dieu le Père et Dieu le Fils, […] Voilà seulement ceux que j’aime.
– Tu mens. Si en effet tu aimes la tête, tu aimes aussi les membres ; mais si tu n’aimes pas les membres, tu n’aimes pas non plus la tête. […] Quels sont ses membres, mes frères, vous le savez déjà : c’est l’Eglise même de Dieu.
Est-il besoin d’aller plus loin ? Oui assurément. Car les paroles ne sont rien en matière d’amour si d’abord on ne met la Parole en pratique. Alors pour aller plus loin, reste le plus important, aimer Dieu, le Père, le Fils et l’Esprit et du même amour, aimer les frères. Au travail, à l’œuvre, comme dit l’évangéliste Jean !
Mais je veux encore ajouter quelque chose, de moindre importance, évidemment que cette double pratique de l’amour de Dieu et des frères. Aujourd’hui, alors que les disciples de Jésus représentent une minorité dans nos pays, certains d’entre nous cherchent à mieux dire la spécificité de notre foi. Ils mettent en évidence l’identité du disciple ne serait-ce que pour comprendre qui l’on est.
Alors, ils risquent de considérer que l’amour des frères, valeurs d’autant plus universelle qu’elle est peu pratiquée, relève de l’humanisme plus que de la foi. Les athées aussi peuvent aimer les frères, des croyants de bien d’autres religions se donnent pour le service des frères. Aussi l’amour des frères ne suffirait pas à dire la foi. Il serait à relativiser par rapport à la confession du dogme et à la prière. A mettre en évidence l’engagement social, le service des plus pauvres, on réduirait la foi à un humanisme qui n’aurait plus rien de (spécifiquement) chrétien.
Mais dès lors que le Christ s’est uni à tout homme, a été l’homme-pour-les-autres, le spécifiquement chrétien n’est-il pas le spécifiquement humain ? Peut-on désormais opposer, voire distinguer l’anthropologie de la théologie ? L’humain est le chemin du divin.
On pourrait même aller jusqu’à penser avec la parabole de Mt 25,31-46 que la confession du nom de Jésus n’importe pas. A ceux qui disent l’avoir invoqué, le Seigneur répond qu’il ne les connaît pas à la différence de ceux qui ont donné le verre d’eau qui sauve la vie.
Et s’il en est ainsi, c’est pour deux raisons. La première, de peu d’importance, mais tout de même ; l’illusion est si fréquente dans la foi, qu’il faut bien la contre-épreuve de l’amour des frères pour ne pas se perdre dans le contentement naïf et coupable de soi, indifférence méprisante, tartufferie ou hypocrisie pharisienne. La seconde, radicale, le Christ ne cherche pas même à être connu ; lui importe seulement que les hommes se saluent les uns les autres, participent au salut les uns des autres, ne serait-ce qu’en s’offrant le verre d’eau qui sauve la vie. L’incognito de Dieu, ou sa discrétion, est le nom de son amour, de son être-pour, de sa vie et de sa mort, homme au milieu des hommes.

samedi 18 octobre 2014

Thérèse et la parole de Dieu



Pour l'ouverture de l'année jubilaire Thérèse de Jésus
Si 15,1-6, Ps 88, Rm 8,22-27, Mt 11,25-30


Thérèse de Jésus est née il y a tout juste cinq cents ans, le 28 mars 1515. Nous entrons dans une année de jubilée marquée par le jour de sa fête qui est aussi le jour de sa mort, le 15 octobre 1582.

Puisque nous remettons les Ecritures aux CE2, c’est avec Thérèse que je vais essayer de dire ce qu’il en est de la bible pour les disciples de Jésus. Je n’aime pas bien parler de la bible parce qu’il ne s’agit pas d’un livre, mais d’une bibliothèque avec plus de soixante quinze livres, parce que nous ne sommes pas une des religions du livre, comme le disent les Musulmans. Nous sommes les disciples d’une personne Jésus, qui est lui, la parole. Et les Ecritures ne sont que la trace que des hommes ont rédigée au passage de la parole en leur vie.

Thérèse aimait lire. Elle rapporte que son papa « possédait de bons livres pour que ses enfants puissent lire ». Mais elle n’a jamais eu de bible. A cette époque, les Ecritures sont disponibles en latin, et Thérèse ne le comprend pas ; même âgée, elle le comprend très mal. Certes, depuis quelques décennies, on les traduit. Mais l’Eglise de la majorité des évêques et théologiens, l’Eglise de l’Inquisition n’aime pas cela. De fait, la bible est un livre qui n’est pas très facile à comprendre. Et s’il tombe dans les mains de « personnes simples et illettrées », « de femmes » comme dit Thérèse, celles-ci ne vont rien comprendre, pire, elles vont comprendre de travers !

Que les Ecritures ne soient pas un texte facile, nous le savons nous aussi. Mais nous avons changé de manière de voir. Nous pensons que tous doivent apprendre à les lire. C’est bien pour cela qu’il y a du caté. On pourrait juste se demander si les adultes n’ont pas aussi besoin de caté ! Les Juifs qui lisent les Ecritures comme le faisait Jésus font de l’étude des Ecritures, de la Torah, le véritable exercice spirituel. Ainsi, nous vous avons remis ce livre il y a un instant. Certes, comme au temps de Thérèse, comme toujours, le commentaire est important, et c’est ce que je suis en train de faire.

Thérèse n’a pas de bible mais elle connaît les Ecritures, ne serait-ce qu’à force d’aller à la messe et de réciter l’office, comme tous les moines. Pour elle, c’est sûr, c’est la parole de Dieu ; les évangiles sont même la parole de Jésus, ce Jésus qu’elle aime tant et dont elle porte le nom, Teresa de Jesus.

Si l’on demande à Thérèse de citer les paroles des Ecritures qu’elle aime le plus, viennent d’abord de très nombreuses phrases des évangiles, puis des lettres de Paul, des psaumes, dont celui que nous venons de chanter, et du Cantique des cantiques, un poème d’amour. Je vous l’ai dit, Thérèse aime Jésus, elle est amoureuse de Jésus dont elle veut être l’épouse, comme dans le Cantique. On raconte qu’un enfant la croise dans l’escalier du monastère et lui demande son nom. Elle répond : « Thérèse de Jésus. Et toi qui es-tu ? » « Je suis le Jésus de Thérèse ». Expression de cet amour incroyable.

Il faut dire que pour Thérèse, ce qui fait qu’on est vraiment disciple de Jésus, c’est que l’on est uni à lui. Voilà des citations chères à Thérèse : Paul aux Galates, « ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi », ou encore l’évangile de Jean « si quelqu’un écoute ma parole, mon Père l’aimera. Nous viendrons chez lui, nous ferons chez lui notre demeure. »

Bien sûr, les Ecritures ne sont ni un enregistrement ni un autographe de Dieu. Mais à les garder en son cœur, elles transmettent dans le silence la parole de Dieu, c’est-à-dire son amour. Elles dilatent le cœur (Ps 118,32) comme s’il prenait toute la place dans la poitrine. C’est aussi doux que douloureux : on voudrait embrasser Jésus et l’on reste les bras vides.

Thérèse a recourt aux savants de son temps, à ceux qui ont fait des études. Elle les tient en haute estime et les préfère aux spirituels pour expliquer les Ecritures. Elle-même est une spirituelle, mais elle sait que sans l’intelligence, la spiritualité est illusion. Elle ne craint rien tant que l’illusion, celle de se croire spirituel alors qu’on est pécheur, celle de posséder Dieu alors que l’on se possède soi-même. Elle parle tout le temps du diable qui est celui qui trompe par les illusions.

Qui s’étonnerait que les Ecritures ne soient pas faciles à entendre s’il s’agit de parler de Dieu, de laisser Dieu parler en écoutant des paroles humaines ? Il n’y a pas de quoi se laisser impressionner. Les Ecritures ne racontent qu’une seule chose, l’amour de Dieu pour nous. St Augustin avait déjà écrit que si on ne lit pas l’amour dans les Ecritures, c’est qu’on les a mal lues. Thérèse le dit à sa façon à ses religieuses :

« Lorsque vous rencontrez dans la Sainte Ecriture ou dans les mystères de notre foi des choses que vous ne comprenez pas, ne vous y arrêtez jamais plus longtemps que je vous l’ai dit, ne vous étonnez pas des paroles excessives que vous y entendrez sur les rapports de Dieu et de l’âme. L’amour qu’il a eu et a encore pour nous m’étonne bien davantage sachant ce que nous sommes. […] Mais pour l’amour de moi, réfléchissez à l’amour que Dieu nous a témoigné et vous reconnaîtrez qu’un amour si puissant, si fort, ne peut s’exprimer que par des paroles étonnantes. »

Reste juste à se laisser étonner, à aimer ces Ecritures, pour entendre l’amour de Dieu qui s’y murmure ainsi qu'un brise légère, pour aimer Dieu.