vendredi 25 septembre 2015

Les privilèges des disciples (Mc 9, 38-48) 26ème dimanche



Le texte que nous venons d’entendre (Mc 9,38-48) suit immédiatement celui de la semaine passé (32-37). Il est peu probable qu’après s’être fait donner une leçon sur qui est le plus grand, sur les questions de pouvoir ou de préséance, Jean ait osé rapporter un fait d’armes peu glorieux, avoir voulu empêcher quelqu’un d’expulser des démons au nom de Jésus sous prétexte que ce quelqu’un n’était pas de ceux qui suivent Jésus.
Jean n’est ni bête ni naïf, il a écouté ce que vient de dire Jésus et a bien compris. C’est Marc qui rassemble des enseignements de Jésus sur l’attitude des disciples, ceux qui se disent les responsables de la communauté.
On peut penser que le texte fait davantage allusion au contexte de la rédaction, les années 70, qu’à ce qui s’est effectivement passé vers l’an 30. Ce n’est que lorsque Jésus est mort depuis une quarantaine d’années que ceux qui ont l’autorité dans les Eglises sont ceux qui ont suivi Jésus et s’imaginent que désormais d’autres les suivent. Comme toujours pointe l’atavisme des chefs. Premièrement, ils pensent en excluant pour définir leur groupe, dans une logique identitaire, voire boutiquière. Il y a ceux qui nous suivent et les autres, du dehors. Deuxièmement, ils s’approprient le fait d’être suivis, alors qu’ils sont comme tous, disciples de Jésus, qui le suivent ; ils se mettent à la place de Jésus, prennent sa place, se prennent pour lui. Les disciples ne suivent pas les Douze ou les évêques ou le Pape, mais Jésus. Ils ne sont pas leurs fidèles, mais ceux de Jésus.
La mesquinerie des petits chefs, même quand ce sont des personnages éminents, quand ils sont des Douze ou cardinaux, est rarement dissimulable. Les chefs, gardiens de l’identité ou de l’orthodoxie excluent pour mieux gouverner, confisquent l’être disciples, hier comme aujourd’hui, depuis le début si l’on en croit Marc.
La réponse de Jésus est sans ambiguïté. On ne peut faire le bien et s’opposer en même temps à Jésus. On ne peut libérer les gens de la mort et s’opposer au Ressuscité. Toute libération entre dans le mouvement résurrectionnel, dans le dessein divin. Un simple verre d’eau offert aux disciples est un accueilli par Jésus comme un hommage au Christ, dont peut-être, le nom demeure inconnu au donateur.
Mais Jésus, ou la reconstitution par Marc, n’en reste pas là. Vous autres, disciples, vous demandez un privilège, que vous soit réservé le droit de telle ou telle action en vue du salut ? Très bien. Qu’il n’y rien en vous qui suscite le scandale même du plus insignifiant des hommes sur l’échelle de la préséance, même de la préséance ecclésiastique !
A la récompense du simple verre d’eau pour ceux de l’extérieur, s’oppose le châtiment pour le disciple et particulièrement les responsables parmi les disciples, qui causent scandale. Récompense contre géhenne et feu éternel. Voilà donc l’unique privilège des disciples quand ils confisquent l’autorité de Jésus ou s’excluent, en raison de leur appartenance à Jésus, de la masse des autres, entendez des pécheurs.
Les propos de Jésus, que Marc ne dissimule pas transférer à son époque, ont aujourd’hui encore une terrible actualité. Le tout dernier discours de François aux évêques états-uniens en témoigne. Le ton était humble et fraternel. François avait déposé le bazooka de son discours à la Curie, il y a bientôt deux ans. Ce n’était pas « le pouvoir de la force » mais « la force de l’impuissance ».
Ces propos sont adressés aux évêques, mais ils valent pour chacun d’entre nous, disciples de Jésus, témoins de l’amour du Père, auprès de ceux que nous aimons, de ceux que nous côtoyons ou seulement croisons. Ils valent pour nous comme commentaire des paroles évangéliques qui nous sont adressées à tous. Sans quoi, pourquoi les aurions-nous proclamées dans cette assemblée ? J’en relève quelques uns.
 « Non pas se paître soi-même mais savoir se mettre en retrait, s’abaisser, se décentrer pour nourrir du Christ la famille de Dieu. Veiller sans relâche, se hisser haut pour rejoindre, par le regard de Dieu, le troupeau qui appartient seulement à Lui. »
« Nous sommes des partisans de la culture de la rencontre. Nous sommes des sacrements vivants de l’étreinte entre la richesse divine et notre pauvreté. Nous sommes des témoins de l’abaissement et de la condescendance de Dieu qui, dans l’amour, précède aussi notre première réponse. Le dialogue est notre méthode, non par stratégie habile, mais par fidélité à celui qui ne se fatigue jamais de passer et de repasser sur les places des hommes jusqu’à la onzième heure pour proposer son invitation d’amour. »
« Plus riche est le patrimoine, que vous avez à partager dans la vérité, que plus éloquente soit l’humilité avec laquelle vous l’offrez. N’ayez pas peur d’accomplir l’exode nécessaire à tout dialogue authentique. Autrement, il n’est pas possible de comprendre les raisons de l’autre, ni de comprendre en profondeur que le frère à rejoindre et à racheter - par la force et la proximité de l’amour - compte davantage que toutes les positions que nous jugeons éloignées des nôtres, même si celles-ci sont d’authentiques certitudes. Le langage aigre et belliqueux de la division ne convient pas aux lèvres d’un pasteur, il n’a pas droit de cité dans son cœur et, même s’il semble pour un moment assurer une apparente hégémonie, seul l’attrait durable de la bonté et de l’amour reste vraiment convainquant. »
« Je vous encourage à affronter les questions de notre temps, qui constituent des défis. Au fond de chacune d’elles, il y a toujours la vie comme don et responsabilité. L’avenir de la liberté et de la dignité de nos sociétés dépend de la manière dont nous saurons répondre à de tels défis. »
« La victime innocente de l’avortement, les enfants qui meurent de faim ou sous les bombes, les immigrés qui se noient à la recherche d’un lendemain, les personnes âgées ou les malades dont on voudrait se débarrasser, les victimes du terrorisme, des guerres, de la violence et du narcotrafic, l’environnement dévasté par une relation déprédatrice de l’homme avec la nature, en tout cela, est toujours en jeu le don de Dieu dont nous sommes les nobles administrateurs, mais non les maîtres. Il n’est donc pas permis de s’évader ni de se taire. »   

vendredi 18 septembre 2015

Entre pouvoir et évangile, il faut choisir (25ème dimanche)



Pourquoi si peu d’entre nous croient-ils en Jésus ? Vous vous doutez que répondre à pareille question suppose une analyse complexe, déjà souvent menée, et qu’il n’y a pas une réponse. Le simplisme en matière sociologique et idéologique est le propre du simplet. Ceux qui connaissent la cause du peu d’engouement pour la foi sont des charlatans ou des naïfs dangereux.
Je relève seulement une des raisons pour laquelle beaucoup ne croient pas. Et c’est d’ailleurs très mal s’exprimer que de parler ainsi, s’il est vrai qu’on ne croit pas parce que, qu’il n’y a pas de justification au fait de croire, qu’il s’agit d’un engagement gratuit, réponse à un amour deviné, qui s’offre le premier, lui aussi gratuit, pure grâce. Y a-t-il beaucoup plus de raison de ne pas croire ?
Mais, c’est une fait, notre Eglise est un obstacle pour la foi. Ce n’est pas vraiment nouveau. Mais si c’est l’Eglise, en outre, qui empêche de croire, nous avons sans doute les moyens de réduire l’obstacle.
Parmi les obstacles à la foi, il y a le pouvoir dans l’Eglise, le pouvoir de l’Eglise (et l’on voit l’espoir que suscite, à tord ou à raison, le changement du pouvoir incarné par François). Non seulement l’Eglise hier, mais encore celle d’aujourd’hui est souvent du côté des puissants. Elle s’est changée en puissance mondaine.
« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Entre Evangile et pouvoir, il faut choisir.
Ne sera-t-il pas possible de chercher à convertir à l’évangile ceux qui ont le pouvoir ? Ne sera-t-il pas possible d’exercer le pouvoir et d’être chrétien ? Ne peut-on vivre son pouvoir comme un service ? Les hommes de pouvoir dans l’Eglise ne peuvent-ils pas être des serviteurs authentiques ? Sous prétexte de ne pas se salir les mains avec le pouvoir, va-t-on laisser gouverner ceux qui, sans vergogne, en profiteront en despotes corrompus ?
Autant de bonnes questions, évidemment. Le problème, c’est la simplicité de la radicalité évangélique : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Là encore, il n’y a pas la solution. Je propose trois pistes.
- La vérité de ce que nous professons, de ce dont nous voulons être les témoins, pour que nous n’en détournions point les autres et nous-mêmes, exige de nous d’être avec les petits. L’enfant de l’évangile, non l’enfant roi et tout puissant, mais l’enfant de l’antiquité, sans droit, quasi esclave, l’enfant qui travaille en Inde ou ailleurs, l’enfant qui meurt de faim ou de la guerre, réfugié que même la mer rejette ! Etre inconditionnellement du côté des pauvres, des petits. Ici se joue notre foi, notre témoignage ou notre hypocrisie, quand nous sommes témoins du serviteur ou obstacles à la foi. Qui d’entre nous est avec les pauvres ?
- Nous avons des responsabilités, nous avons du pouvoir. Et nous nous faisons serviteurs de la cause, de la doctrine, de l’entreprise, des intérêts des actionnaires, des puissants. Restons donc serviteurs, mais changeons de maîtres, passons au service des petits. Il ne s’agit pas que le grand patron aille laver les chiottes, même si cela peut une fois ou l’autre est nécessaire. Il s’agit que le patron ne soit ni à son propre service et de son compte en banque, ni à celui des intérêts des riches et des puissants, mais des pauvres. Il ne s’agit pas de tout vendre pour donner ses bien aux pauvres en Afrique, encore que. Il s’agit de boycotter les injustices, de cesser de piller l’Afrique, par exemple.
- C’est à l’homme de pouvoir, y compris dans l’Eglise, et puisqu’il en va ainsi aux ministres, de mettre en place des contre-pouvoirs contraignants. Ministres veut dire serviteur, minis, minus, petit. Et l’on parle du magistère, magis, grand, du Pape et des évêques… On se moque du monde ! Dans l’Eglise, les contre-pouvoirs, ce sont par exemple les conseils. Ce n’est pas pour faire démocratique, c’est pour convoquer au service, la seule façon d’approcher la vérité ensemble, dans une quasi unanimité. Impossible de les supprimer sous prétexte qu’ils fonctionneraient mal ; au contraire, il faut se démener pour qu’ils soient opérants, sous peine de confisquer le pouvoir, d’interdire la parole et la vie, de refuser le chemin du service.
Les contre-pouvoirs, c’est risqué, car les puissants en useront pour renverser les ministres qui ne prêcheraient pas l’évangile qu’ils veulent entendre, celui qui leur donne bonne conscience ; ainsi ils aliènent la parole de Jésus pour justifier leur société et instaurent une Eglise qui dénonce si peu l’injustice, qui a pour mission principale de conserver l’ordre, ce qu’ils appellent les valeurs.
Le serviteur a couru ce risque, celui d’être trahi par son Eglise, Eglise riche et puissante, pour les riches er les puissants. Il a couru le risque, parce qu’il est impossible d’imposer par la force le non pouvoir, d’imposer par le pouvoir le service. Malgré le risque, le serviteur compte sur ce qu’il y a d’humanité en nous pour protéger l’enfant, le petit.

mercredi 16 septembre 2015

Rafael Chirbes, Sur le rivage (extraits)



Rafael Chirbes, Sur le rivage (2013), Payot-& Rivages, Paris 2015

Ne nous faisons pas d’illusion, un home n’est pas grand-chose. De fait, il y a en a tant que les gouvernements ne savent plus quoi en faire. Six milliards d’humains sur la planète et seulement six ou sept mille tigres du Bengale. Tu peux me dire qui a le plus besoin de protection ? Choisis qui a la préférence dans la tête des gens. Oui, toi, choisis. Un Noir, un Chinois, un Ecossais qui meurt, ou un beau tigre assassiné par un chasseur. Bien plus beau un tigre avec sa peau imprimée d’inégalables couleurs et ses yeux étincelants qu’un vieux variqueux comme nous. Quelle différence d’allure. Une si grande élégance chez l’un et une telle lourdeur chez l’autre. Regarde-les marcher. Mets-les dans une cage au zoo, l’un à côté de l’autre. Devant la cage du vieux s’assemblent les enfants pour rire en le regardant s’épouiller ou s’accroupir pour déféquer ; devant celle des tigres, ils écarquillent les yeux d’admiration. L’illusion qui faisait de l’homme  le centre de l’univers s’est effondrée. 48-49

Ils ont des traites à payer, des factures, des obligations à remplir, et ils restent unis jusqu’à ce que la mort les sépare, comme ils l’ont juré ; il arrive aussi que beaucoup de gens n’aient pas d’autres idées en tête que de se disputer et de se gâcher la vie tous les jours, ils sont épouvantés par le moindre changement dans une situation qu’ils pensent assurée parce qu’elle est stable. 157

Quand mon père a eu son opération de la trachée, elle est venue, mais juste le strict nécessaire : le jour de l’opération, elle a dormi à l’hôpital à côté de lui, et le lendemain matin, elle a dit qu’elle ne pouvait pas rester plus longtemps : il est hors de danger, maintenant faut se retaper, ils vont le renvoyer à la maison, je suis sûre qu’il sort demain, après-demain au plus tard, de nos jours les malades ne traînent pas ; d’ailleurs, avec les nouvelles techniques qu’ils utilisent, peu de cicatrices, la convalescence dure quelques jours. Tout son apport d’amour. Bye bye. Le reste, les soins, les nuits sans dormir parce qu’il s’étouffe, le mixeur pour lui faire ses purées qu’il a le plus grand mal à avaler, la machine à laver, la douche, les habillages, les déshabillages et les changes de couche, tout ça est resté à la charge de celui qu’il n’aimait pas et par qui il n’a pas été aimé, ni ne l’aime. Simple prolongation du travail à la menuiserie, du fonctionnement de la société. Tu vois comment, plus que l’amour, nous lient les obligations patronales ? Manifestations inconstantes du vilain argent. 164-165

Les imbéciles, qu’est-ce qu’on penser d’hommes qui acceptent sans broncher ce que raconte, du haut de la chaire, un mec qui dit tout ce qui lui passe par la tête, car il sait que personne ne viendra le contredire. C’est avoir le sens du bien commun, ça ? des hommes dignes de ce noms qui, lèvres closes, acquiescent en hochant la tête à ce que dit le curé : vierges qui accouchent, pêcheurs qui parlent toutes les langues de la terre, morts qui ressuscitent, démons armés d’un trident qui embrochent quelques malheureux plongés dans la marmite ou couchés sur le gril ? Et eux, ils se taisent. Sommes-nous tous devenus fous ? 183

Bien que tes obsessions politiques ne m’aient jamais intéressé, je reconnais avoir hérité de toi quelques centilitres de ce venin : n’attendre de l’être humain que le pire, l’homme : une fabrique de fumier à différents niveaux de maturation, un sac mal cousu de saloperies, disais-tu quand tu étais de mauvais poil (en réalité, tu disais un sac à merde). Mais je n’ai pas laissé mon pessimisme prendre une dimension sociale. Je l’ai gardé pour l’intime. J’ai subi mon échec sans me dire qu’il participait à la chute du monde, j’ai plutôt vécu dans la certitude que tout ce qui me concerne deviendra nul et non avenu avec ma disparition, car ce n’est que la manifestation du cœur minuscule de ce qui est moi. Un être remplaçable parmi des milliards d’êtres remplaçables. D’où notre incompréhension mutuelle. […] Comme pour ceux qui vont à l’Eglise, ton attitude me confirme que le mensonge est ce qui supporte le mieux l’écoulement du temps. Tu recherches sa protection et tu l’entretiens sans qu’il se détériore. Au contraire, la vérité est instable, elle se corrompt, se dilue, glisse, fuit. Le mensonge est comme l’eau, sans odeur et sans saveur, le palais ne le perçoit pas, mais il nous rafraichit. 184-186

Je pensais : je suis propriétaire de mes carences. Ma seule propriété est ce dont je suis dépourvu. Ce que je ne suis pas capable d’atteindre, ce que j’ai perdu, voilà ce qui est vraiment à moi, le vide que je suis. J’ai ce que je n’ai pas. 217

Quand on ne sait pas où on va, le chemin qu’on prend n’est jamais le bon. 225

Ce ne sont pas des péchés véniels. Impossible d’écarter les détails si l’on veut que l’histoire soit crédible. 225

J’admets que les vins et la gastronomie, c’est fort, très fort : nous sommes ce que nous mangeons et ce que nous buvons. Ce qui ne tient pas la route, c’est de vouloir capturer avec des mots ce qui s’évanouit et cesse d’exister à l’instant où on le consomme, on n’écrit pas, on ne théorise pas, on ne peut pas prétendre jeter sur le papier les fondements d’une expérience intransmissible. Les mystiques ont beaucoup planché sur cette question. Comment raconter une extase. Chaque bouteille de vin est différente. Chaque plat a un goût différent alors qu’on s’est servi de la même recette. 227-228

Le plus facile pour attirer l’attention, c’est de se donner en spectacle ou de faire n’importe quoi. Emerger grâce à son travail, c’est beaucoup plus difficile. 247

- Hier, je lisais le journal : inondations au Pakistan, je ne sais pas combien de milliers de morts ; après, nouvelles d’Afghanistan : un autobus fait un tonneau et tombe dans un ravin, trente morts de plus, et en Irak : explosion d’une bombe devant un commissariat, encore cinquante à terre. Tout le même jour. Au milieu de ce flot de nouvelles, j’ai entraperçu dans l’attentat irakien une sorte d’effort volontariste et candide ; je me suis dit que ne voyais pas pourquoi ces mômes s’obstinaient à organiser des attentas, puisque Allah s’arrangeait pour tuer ce qu’il lui fallait tout seul.
- Des parias de la terre que Fanon et Mao et Lénine et Marx et le Che ont voulu sauver de force (pas moyen, ils sont intraitables) et, le cœur ayant ses raisons dont la raison se contrefout, ils continuent de à chanter des sourates à Yahvé-Allah, le barbu, et même l’aident activement dans son boulot de Grand Bourreau. Il ne semble pas très raisonnable de chercher un sens à tout ça, dit Francisco.
Carlos, le laïque :
- Quelqu’un a dit que ceux qui croient en Dieu sont ceux qui ont le moins de raisons d’y croire.
- La pauvreté est pessimisme par nature. Les pauvres sont convaincus que, malgré tout ce qui leur tombe sur la gueule, il peut encore leur arriver pire. Le jour de sa naissance, l’homme est déjà un être coupable et Dieu approuve son pessimisme, surtout s’il t’a donné de naître dans un bidonville ou dans un quartier de banlieue et de crever de faim depuis que ta mère t’a fait ronger un téton vide et t’a mis au boulot dès que tu as tenu sur tes pieds. Si tu perds un bras, le curé, le rabbin ou l’ouléma se charge de te rappeler que tu aurais pu perdre la tête, et si tu perds la tête, il te convainc que ce serait plus grave si tu avais été réduit en bouillie, et qu’on n’avait même pas pu réciter, corps présent (entier de préférence) une prière à ton intention. Même sans la tête, les proches sont contents et remercient Dieu s’il leur reste un morceau de cadavre qu’ils peuvent utiliser, porter en terre, par exemple, et ils se sentent supérieurs aux voisins qui n’ont même pas pu retrouver le croupion du défunt et ils les plaignent. 317-318

Il m’a presque tout enseigné, excepté la manière absolument désespérée de voir le monde, la certitude qu’il pas d’être humain qui ne mérite d’être traité en coupable. Celle-là, j’en ai hérité avec le sang de mon père, elle m’a été transmise avec l’âpreté de sa voix et la dureté de son regard. Comme aurait dit Leonor : un homme en guerre qui s’apprête à livrer sa grande bataille. Ça me vient de lui, c’est lui qui n’a pas toléré chez moi un gramme de la naïveté dont j’avais besoin pour pouvoir aspirer à quelque chose. 385

L’homme, quoi qu’en disent les curé, les politiciens et philosophes, n’est pas porteur de lumière, il est sinistre reproducteur d’ombres. Incapable de donner la vie (comment je peux dire ça, si j’ai été moi-même sur le point de donner la vie, quand l’humanité n’arrête pas de se reproduire. Mais je sais de quoi je parle), capable de tuer à volonté. C’est là le plus grand pouvoir que peut déployer un homme. Oter la vie. Presser sur la détente et regarder l’oiseau qui fendait le ciel tomber comme une pierre et briser le miroir d’eau. Je ferme les yeux et j’entends mon père, le bruit de son dentier triturant la laitue, broyant les biscuits. 416-417

L’espérance du veuvage a toujours été le grand calmant des femmes. Regarde, il y a dix veuves pour un veuf, ça ne t’a jamais frappée ? 471

Je ne crois pas en Dieu pour moi, je veux croire en Dieu pour mes enfants, je les vois si petits, si faibles. Je veux que Dieu ne leur lâche pas la main et, pareil, je veux que les maîtres qui leur font la classe ne quittent pas l’école. Je les connais, je parle avec eux et je sais qu’ils sont bien, qu’ils s’occupent des gamins. Dieu est un service dont je ne peux pas me passer. Si tu ne recommandes pas tes enfants à Dieu, à qui vas-tu les recommander ? Ici, qui peut les aimer ? Je préfère ne pas y penser. Un dégénéré. Mes pauvres petits. Je dois les laisser bien en sécurité. 473

vendredi 11 septembre 2015

Confesser Jésus (Mc 8, 27-35), 24ème dimanche


Pour vous qui suis-je ? Comment se peut-il que Pierre, juste après avoir répondu correctement se fasse traiter de Satan ? Trop souvent, on isole les deux parties de l’unique épisode que nous venons de lire. Il y a la confession de foi de Pierre à Césarée, si importante ne serait-ce que comme fondement idéologique de l’institution papale, et la première annonce de la passion, qui comme par hasard, n’est pas liée à Pierre dans la mémoire commune : il n’est venu à l’idée de personne de la nommer le Pierre satanique, ou quelque chose du genre.
Le début de l’épisode fait de Pierre le personnage principal, ce qui est fort peu biblique ; le personnage principal de l’évangile, c’est Jésus, et la réponse de Pierre ne tourne pas le regard vers Pierre, mais précisément vers Jésus. C’est lui qui est désigné par la réponse à sa question Pour vous, qui suis-je ? C’est l’identité confessée de Jésus qui est ici centrale. La seconde partie concerne aussi Jésus en ses souffrances et sa résurrection.
Si on se met dans la situation que crée l’évangéliste en juxtaposant les deux moments, il y a fort à parier que l’impression sur laquelle on reste n’est guère à la gloire de Pierre, qui connaît les bonnes réponses du caté et ainsi pourrait servir de roc de fondation à l’Eglise, inébranlable. Nous retiendrions la réponse cinglante de Jésus, d’autant plus terrible que Pierre, et nous avec, tombons de haut. Juste après avoir reconnu Jésus, il se fait traiter de Satan ! Nous sommes dans l’incompréhension devant le paradoxe redondant : celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera.
Si Pierre représente ici tout disciple, et non celui dont les successeurs seraient les papes, nous lisons ici une sorte de catéchisme sur l’être disciple, sur le sens de la confession de foi. Qu’est-ce que cela signifie, répondre à la question de Jésus, Pour vous, qui suis-je ?
Confesser Jésus, nommer Dieu, n’est pas une histoire de mots. Il y a certes les bonnes et les mauvaises réponses. Mais les bonnes réponses peuvent être sataniques ! Nommer Dieu, confesser Jésus n’est pas une histoire de paroles. C’est un engagement derrière, à la suite de Jésus. Si quelqu’un veut marcher à ma suite, […] et qu’il me suive. Cet engagement ‑ qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix ‑ c’est celui du martyre, traduisons, du témoignage. Dire de Jésus qu’il est Dieu, qu’on l’aime, qu’on chante sa louange, et toute sorte d’emphases du même genre est un mensonge, satanique (c’est, outre la musique, ce qui me déplaît dans tant de chants qu’on nous fait chanter si souvent à la messe) si ce n’est pas par notre engagement auprès des pauvres que cela se dit. La lettre de Jacques est explicite.
L’interdit de Jésus est clair : Il leur défendit vivement de parler de lui à personne. Tu veux annoncer le nom de Jésus ? Comment passeras-tu outre l’interdit ? Il n’y a qu’une voie, passer derrière lui, renoncer à soi-même pour mettre Jésus devant, c’est-à-dire, ses frères, à commencer par ceux dont personne ne veut. Jésus n’autorise Pierre, et nous avec, à confesser explicitement son nom, que pour autant que nous sommes engagés pour lui, c’est-à-dire convertis, tournés vers les pauvres, les petits.
On peut comprendre que Pierre résiste, et nous avec lui. Le Dieu qu’il confesse est l’abject ! Il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué. Qui en voudrait ? Surtout pas nous ! Passe derrière-moi, Satan.
Avec la religion, on rêve d’un monde idéalisé, tout ce que serait notre monde, sans les emmerdes ! Mais ce n’est pas cela avec Jésus. Qui veut sauver sa vie la perdra. Avec Jésus, le salut nous vient par le répugnant, une victime crucifiée dans la honte. Aimer le frère dans ce qu’il y a de pire parce que c’est à aimer ce qui est le moins humain en l’homme que l’on sauve l’homme. C’est ce qu’a fait Jésus. Il a aimé sans limite les pécheurs, heureusement pour nous, et ainsi, nous sommes libérés, sauvés.
C’est à s’engager pour les frères que l’on confesse qui est Jésus. C’est cela l’annonce explicite du nom de Dieu. C’est ainsi que nous répondons à la question de Jésus : Pour vous, qui suis-je ? L’engagement pour les frères, c’est celui de Jésus, jusqu’à l’abject. L’abject, c’est le crucifié qui meurt comme un criminel, c’est le lépreux qu’embrasse François d’Assise, c’est le clochard sale et puant, ou le migrant, seulement différent, de nos rues.
Tu veux annoncer qui est Jésus ? Aime ce qui en l’autre n’a plus figure humaine pour lui rendre son visage de frère et tu révèleras le visage du frère de tous, le fils unique du Dieu, né du Père avant tous les siècles, auquel tu crois.