vendredi 30 octobre 2015

La vie n'a plus de fin (Mt 5, 1-12) Toussaint



Heureux ceux qui pleurent, heureux les persécutés pour la justice, heureux ceux qui ont faim et soif de la justice. Comment entendre cela ? Est-ce une provocation, morgue du tortionnaire envers ses victimes ? Est-ce le programme d’un renversement révolutionnaire des valeurs à la Pasolini ? Est-ce le misérabilisme, contentement de méprisés qui ne font rien pour s’en sortir au point de transmuer la fange en valeur, de s’y complaire ?
A la lecture d’un théologien anglais, James Alison, cet été, une nouvelle piste m’a été ouverte. Il s’agirait de ne plus avoir honte d’être victimes. Lisons l’évangile du côté des victimes, ceux qui sont perdus, qu’on a perdus et que le fils de l’homme est venu sauver.
Ce sont les femmes violées, les enfants abusés ou victimes de harcèlement scolaire, les rescapés des génocides ou des camps de concentration et tant d’autres. De façon moins tragique aussi, les victimes d’une escroquerie, ceux qui sont au chômage depuis des années et n’arrivent pas à en sortir, etc. On sait que souvent, pour ne pas dire toujours, les victimes ont honte de leur sort au point de n’en rien dire. Il a fallu des années pour que les rescapés des camps prennent la parole et racontent. Un des récits porte même comme titre : Personne ne m’aurait cru, alors, je me suis tu. Vrai ou pas le fait que personne ne l’aurait cru, le silence est le refuge de la honte. Mais honte de quoi ? Honte d’être victime.
Le mal enferme dans le mal. Les pauvres cachent leur pauvreté tandis que les riches exhibent leurs biens. La victimisation ne s’arrête pas aux coups du bourreau. Elle se poursuit dans la déchéance, aux yeux des autres, à ses propres yeux, y compris lorsque l’on est victime innocente. La victime se sent coupable. Il y a aussi ceux qui sont écrasés par le mal qu’ils ont commis, humiliés par leurs échecs, humiliés d’avoir fait le mal sans parvenir à tourner la page, à se réconcilier. Comment se pardonner d’avoir tué, d’avoir battu, haï, volé, trahi ?
Heureux ceux qui pleurent, heureux les persécutés pour la justice, heureux ceux qui ont faim et soif de la justice. L’évangile des béatitudes c’est la bonne nouvelle de la fin de la honte, honte de la mort, honte de l’échec. Honte du péché aussi si l’on en croit le récit du jardin d’Eden ou la nudité devient honte. Les béatitudes sont la sortie du mal. Vous avez été broyés par le mal, mais le mal ne vous enchaîne pas à jamais. C’est déjà fini, relevez la tête. Vous pouvez être heureux non d’avoir souffert le viol ou la torture, la déportation ou l’exil, l’humiliation ou la pauvreté, mais de ce que le poison à retardement de ces douleurs a perdu son pouvoir de mort. Vous n’avez plus à avoir honte de votre douleur. Heureux êtes-vous. Il a ouvert pour tous les siens en grand, la porte du très vieux jardin.
Parce que Jésus s’est identifié aux victimes, ceux qui pleurent, qui sont persécutés pour la justice, ont faim et soif de justice, la place des victimes n’est plus celle de la honte. Cela ne supprime pas le mal, toujours à condamner, à combattre, mais cela rend la dignité aux victimes. Vous n’avez pas à vous cacher, la dignité humaine est vôtre, vous êtes fils et filles de Dieu. Vous qui êtes à sa place parce qu’il est à la vôtre, vous devenez Christ. Quel évangile ! Quelle bonne nouvelle ! Quelle libération ! Quel salut ! C’est la sainteté.
Quant aux miséricordieux, aux doux, à ceux qui ne s’y croient pas et ont le cœur pur, ils n’existent pas, on est bien d’accord. Cela c’est le portrait de Jésus. Les béatitudes, c’est le portrait de Jésus. Pour nous, c’est impossible.
Ceux qui souffrent d’avoir été bourreau, d’avoir fait le mal, d’avoir raté ou gâché leur vie ou celles des autres, pour eux aussi, une porte est ouverte dans leur humiliation. Votre place aussi Jésus l’a prise, lui que Dieu a identifié au péché. Vous tous qui avez soif de vie comme de justice, vous tous qui savez bien que, quoi que vous souhaitiez, vous n’êtes pas miséricordieux, doux, artisans de paix, bonne nouvelle, béatitude ! Heureux êtes-vous.
Reste, si j’ose dire, à le croire, c’est-à-dire à croire Jésus, non comme celui qui est le fils de Dieu et autres affirmations du catéchisme. Croire Jésus au point que nos vies soient changées. Bienheureux êtes vous ! Tant que nous nous traînons dans la tristesse, ce n’est pas encore cela. Non qu’il n’y ait pas à être affligé par le mal, mais que déjà nous en sommes tirés. Non qu’il y ait à être heureux ou joyeux, ainsi que prétendent l’enseigner le développement personnel ou une certaine prédication chrétienne. Comment serait-on dans la joie quand les frères crèvent et que nos sociétés ne les secourent pas ?
Mais c’en est fini de l’horreur qui enferme, de l’humiliation de l’innocent et de la honte du bourreau. Redressez la tête, le royaume est là, non pas demain, après la mort, mais ici et maintenant. Ce n’est pas pour demain comme une récompense ou un pardon, quand plus rien ne permettra de le vérifier. Le Royaume de Dieu est à vous, vous avez déjà la dignité des enfants de Dieu, victimes innocentes ou coupables broyés par le remords. Parce que Christ est à vos côtés, a pris votre place, la vie est ouverte, la vie n’a plus de fin. C’est cela la sainteté.

vendredi 23 octobre 2015

Jésus, l'unique et dernier prêtre (30ème dimanche)

Depuis plusieurs dimanches, nous lisons la lettre aux Hébreux. Comme le texte ne nous est pas spontanément intelligible, nous ne nous y arrêtons guère. Qu’ont à nous dire ces histoires de sacrifice, d’ancienne alliance, de grand prêtre ?
Le culte du temple sert de modèle, de type, pour comprendre qui est Jésus. Le Premier Testament est lu allégoriquement (typologiquement disent les spécialistes, spirituellement disent les premiers chrétiens) pour annoncer Jésus. Les premiers chrétiens avaient pour seules Ecritures celles de la première alliance, et c’est en elles qu’ils se mettent à l’écoute de la Parole de Dieu, l’évangile. Ils lisent le Premier Testament comme une prophétie dont la réalisation, loin de le rendre désuet et superflu, le canonise en l’ouvrant à sa signification confessée comme plénière. Ce qui depuis constitue désormais le Nouveau Testament le montre à l’envi. Il n’a jamais prétendu supprimer un point de la loi, seulement révéler son accomplissement.
Qu’apprend-on de Jésus quand on en parle avec les termes du culte et du temple ? Qu’il n’y a plus à répéter sans cesse les gestes du culte, les sacrifices puisque Jésus, une fois pour toutes, nous a libérés de la mort, du péché. Ainsi le vocabulaire sacrificiel, paradoxalement, dit la fin des sacrifices. L’identification de Jésus au grand-prêtre est ce qui permet de comprendre la fin de la pratique cultuelle. D’ailleurs, la pratique, dans l’évangile, ce n’est jamais le culte, mais l’amour du prochain. Le culte véritable, c’est l’amour des frères.
Lorsque la théologie se met à parler de la messe comme sacrifice, elle n’a pas bien lu l’épitre aux Hébreux. Elle reprend l’épitre littéralement, sans tenir compte de sa composition typologique que l’on retrouve jusque dans nos prières eucharistiques. Qui s’étonnera que l’on fasse de la mauvaise théologie à être fondamentaliste alors que le culte est spirituel, en esprit et en vérité ?
Si les sacrifices ont disparu, ce que l’on ne peut que constater et dans le judaïsme et dans le christianisme, c’est que le culte pour les Juifs et les chrétiens n’est pas un truc qu’on offre à Dieu pour qu’il nous soit propice. Comment imaginer que Dieu ait besoin de cela ? N’est-il pas toujours pour nous ? Comment penser que puissent plaire à Dieu des bestioles égorgées, des privations de chocolat ou de tabac (pendant qu’on ne partage que si peu son salaire), voire les tueries des fanatiques qui s’imaginent rendre un culte à Dieu en supprimant les infidèles ou en s’immolant en kamikazes ?
L’épitre aux Hébreux le dit en citant, à sa manière, le psaume 40 : « Il est impossible que du sang de taureaux et de boucs enlève les péchés. Aussi, en entrant dans le monde, le Christ dit : De sacrifice et d’offrande, tu n’as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps. Holocaustes et sacrifices pour le péché ne t’ont pas plu. Alors j’ai dit : Me voici, car c’est bien de moi qu’il est écrit dans le rouleau du livre : Je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté. Il déclare tout d’abord : Sacrifices, offrandes, holocaustes, sacrifices pour le péché, tu n’en as pas voulu, ils ne t’ont pas plu. Il s’agit là, notons-le, des offrandes prescrites par la loi. Il dit alors : Voici, je suis venu pour faire ta volonté. »
En conséquence, à part Jésus, il n’y a plus de prêtres. C’est pour cela que son sacerdoce n’est pas celui d’Aaron, transmissible, mais selon l’ordre de Melkisedek. On ne sait à peu près rien de ce personnage, si ce n’est qu’il n’a ni parents ni de descendance, qu’il est précisément seul de son genre, et qu’il offrit à Abraham du pain et du vin.
A strictement parler, les prêtres et les évêques n’ont donc pas de rôle sacerdotal, mais presbytéral, celui d’anciens. La prière eucharistique espagnole III est plus juste que le texte latin et la traduction française, à ne pas mélanger les clercs, les prêtres, le sacerdoce et le presbytérat : « Confirma en la fe y en la caridad a tu Iglesia, peregrina en la tierra: a tu servidor, el Papa, a nuestro Obispo, al orden episcopal, a los presbíteros y diáconos, y a todo el pueblo redimido por ti. »
Lors du baptême nous avons été marqués du chrême. « Toi qui fais maintenant partie de son peuple, il te marque de l’huile sainte pour que tu demeures éternellement [comme Melkisedek] membre de Jésus Christ, prêtre, prophète et roi. » (Le rituel latin ne dit rien de cela.) Nous ne sommes pas, individuellement, chacun pour notre part, prêtre, prophète et roi. C’est le Christ qui est prêtre. C’est le peuple qui est sacerdotal, son corps, dont nous sommes les membres.
Voilà notre mission, à nous baptisés, nous tenir devant le Père, sacrement du Christ seul prêtre, selon l’ordre de Melkisedek. L’Eglise est chargée, par la vie de tous ses membres, « d'être un officiant [littéralement un liturge] de Jésus Christ auprès [des hommes], consacré au ministère de l’Évangile de Dieu, afin que [tous] deviennent une offrande qui, sanctifiée par l’Esprit Saint, soit agréable à Dieu. » (Rm 15) La mission sacerdotale de l’Eglise est d’être prémices de l’humanité vouée à Dieu c’est-à-dire de travailler à la consécration plénière de l’humanité à Dieu.
« Le culte véritable, c’est l’homme vivant devenu tout entier réponse à Dieu, façonné par sa parole qui guérit et transforme. » (Benoît XVI) C’est un culte selon le logos, dit Paul (Rm 12, 1), une recherche de ce qui est bien et un renouvellement de notre façon de penser.

vendredi 16 octobre 2015

Esclave de tous (29ème dimanche)



Une nouvelle fois dans l’évangile de Marc, si court, c’est le chemin du service, de l’esclave, qui est indiqué comme unique route pour le disciple et le renoncement à tous les pouvoirs. Il faut croire qu’il y avait quelques chefs, petits ou grands, qui confisquaient la parole évangélique et s’en servaient de piédestal. Pas sûr que cela ait beaucoup changé.
Que voulons-nous ? Lorsqu’on est disciple de l’homme défiguré, on fait le deuil de la réussite. « Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au Seigneur. » Pourquoi les prostituées et les voleurs sont les premiers dans le royaume, si ce n’est parce qu’en elles, en eux, ne peut se dissimuler que l’humanité a morflé, que l’homme est défiguré ? Images du Seigneur, ou plutôt, pour qu’ils ne soient exclus, le Seigneur se fait leur icone, broyé, amoché.
Et certains parlent de laxisme quand l’Eglise veut accueillir les pécheurs ; on ferrait entrer le loup dans la bergerie, on changerait l’éternel dogme. Le dogme éternel, c’est Jésus que Dieu a fait péché (2 Co 5,21), broyé, amoché, condamné. Dans la mort du Christ, le mal est mort, la mort est morte. Craindre le laxisme, c’est ne pas croire en la victoire de Jésus sur le mal et la mort. Oui ou non Christ est-il ressuscité ? Il n’y a pas à se préoccuper de la réussite de l’Eglise et de sa doctrine.
Certes, la mort frappe encore, certes, le péché nous habite. Si nous les combattons c’est pour être les esclaves des frères, les serviteurs de la vie. Jacques et Jean qui veulent des honneurs, les autres qui s’offusquent qu’on leur vole du pouvoir sont, hier comme aujourd’hui, attachés à la réussite, au pouvoir, pour que, disons-nous, l’évangile réussisse. Il n’y a rien à craindre pour l’évangile puisque c’est Jésus qui choisit des pécheurs comme missionnaires de cet évangile. Une seule règle, nous ne pouvons pas fanfaronner comme des justes sous prétexte que nous sommes chrétiens. Hypocrisie de celui qui se dit pur, qu’il n’est pas comme les publicains et les pécheurs, qu’il n’est pas divorcé remarié, pas PD, pas touchés par les soi-disant maux de la société contemporaine.
Nous autres, disciples de Jésus, n’avons rien à défendre : nous buvons la coupe à laquelle il a bu. Si nous disons communier au sang, si nous avons été plongés dans sa mort par le baptême, le martyre est notre destin, non qu’il faille stupidement aller chercher les coups et la persécution, mais que nous ne pouvons souhaiter emprunter d’autres chemins que ceux de la faiblesse. A cause de cela, certains de nos frères meurent en Orient.
Que disons-nous à nos enfants ? Quelle vie voulons-nous les voir choisir ? Qu’ils réussissent leur vie, mais qu’est-ce que cela signifie ? « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous. »
Il n’y a de saints, d’authentiques disciples de Jésus, qui ne se soient fait esclave, ou alors c’est le mensonge qui les aura portés sur les autels. Les plus humbles, si peu canonisés, parents dévoués à leurs enfants, pauvres qui donnent à plus pauvres encore, hommes et femmes de la marge, à l’opposé du conformisme. Au point qu’il faut la mythologie, l’hagiographie pour faire avaler le morceau. Parler au loup ou aux oiseaux gomme la marginalité de François, qui met en crise la société marchande, par l’excentricité qui magnifie autant qu’elle disqualifie. Les phénomènes extraordinaires de lévitation et extases de Thérèse la marginalisent en l’exaltant pour que sa critique de la prière communément enseignée et pratiquée ne soit pas vraiment entendue.
Si nous suivons Jésus, nous mettons le monde en crise. Et lorsque la culture occidentale est celle qui opprime la planète, elle ne peut être fidèle à Jésus, quand bien même elle se targue de judéo-christianisme. Je ne crois pas en un évangile révolutionnaire, car la révolution n’est qu’une idéologie de plus. Je crois que l’évangile met tout en crise. « c’est maintenant le jugement de ce monde » (Jn 12,31). Crise, jugement, c’est le même mot. Le monde, tout monde, est crucifié pour nous et nous pour le monde (Ga 6,14). Le jugement de ce monde est déjà prononcé. Une vie qui n’est pas d’abord mise en crise par l’évangile et ne met pas le monde en crise n’est pas chrétienne…
La réussite de la vie selon l’évangile, c’est la critique de tout mode de vie, parce que nous ne savons jamais ce que nous faisons. Comme philosophes, nous pouvons savoir que nous ne savons pas. Comme disciples de Jésus, nous savons une chose seulement, qu’il nous aime. « Dieu a tant aimé le monde. » (Jn 3,16) Rien d’autre ne compte, réussite, pouvoir, reconnaissance, argent, épanouissement personnel, joie, vérité. Sólo Dios basta.

jeudi 15 octobre 2015

Thérèse de Jésus. Clôture du jubilé 2015


Le 15 octobre se referme le jubilé de Thérèse de Jésus. Au terme de cette année passée avec elle pour être disciples de Jésus, sa réforme demeure une urgence pour chacun.
Pour certains en effet, la foi est un partage de convictions, de valeurs, disons-nous, un style de vie, une habitude. Elle se repère notamment dans des actes de célébration, de dévotion, assez convenus, habituels. Etre disciple de Jésus serait se sentir solidaire d’une culture voire du fondement d’une civilisation. Pour beaucoup, la conversion est toujours différée. Notre foi est-elle davantage qu’un vernis religieux sur un mode de vie pas fondamentalement différent de celui de nos amis non croyants, un reste de superstition ou d’explication du monde : il faut bien qu’il y ait un Dieu pour avoir créé tout cela ?
Certes c’est souvent cela que l’on prêche. « Les prédicateurs eux-mêmes arrangent leurs sermons de manière à ne mécontenter personne. Leur intention est bonne et leurs actes aussi ; mais enfin, de cette façon peu émondent leur vie. »
Or, avec Thérèse, la foi est affaire de vie ou de mort ; non une heure par semaine, une prière le soir, des valeurs à protéger dans un coffre fort. C’est un feu qui brûle et une eau qui féconde ou entraîne tout dans l’impétuosité d’un torrent amoureux, une exigence de service à mettre en pratique. Thérèse est folle amoureuse de Dieu, son époux. Folle : « Soyons tous fous, pour l’amour de celui qui fut traité [de fou] pour nous ». Amoureuse, épouse : « Je restais tout embrasée du plus ardent amour de Dieu. […] La douceur causée par cette indicible douleur était si excessive qu’on n’aurait garde d’en appeler la fin, et l’âme ne peut se contenter de rien qui soit moins que Dieu même. Cette souffrance n’est pas corporelle, mais spirituelle ; et pourtant le corps n’est pas sans y participer un peu, et même beaucoup. »
C’est que la vie avec Dieu, la vie dans l’Esprit, la vie spirituelle, c’est grandement charnel, du moins pour les disciples du Dieu fait chair. La foi c’est charnel. On n’échappe pas aux contingences matérielles – « sachez que le Seigneur est là au milieu des marmites » ‑ ni au contexte social, communautaire et politique. L’amour est force de transformation du monde comme de l’Eglise. Certes nous n’avons pas tous la même sensibilité, voire sensiblerie, que Thérèse, mais si nous sommes dévorés par le feu de l’amour, celui de la transfiguration, alors tous les arrangements de notre conscience avec le religieux, toutes les coutumes et traditions de la foi, toutes les dévotions et même tous les dogmes ou justifications de la foi ne sont rien. Solo Dios basta. Il n’y a que Dieu qui importe, c’est-à-dire aussi les frères : « Bon moyen pour avoir Dieu, s’entretenir avec ses amis. Il en sort toujours un grand profit. Je le sais par expérience. »

Retrouver une soixantaine de citations thérésiennes qui ont accompagné, semaine après semaine, le jubilé.

dimanche 4 octobre 2015

A propos de la "Chute d'un prêtre"

Sur Facebook, j'ai manifesté succinctement mon désaccord avec un billet de blog. Mon commentaire a suscité une réponse.
J'avais prévu de développer mon propos. Le développement est trop long. Je le publie donc ici. Il vaudra au moins partiellement commentaire de l'affaire du prélat de Curie qui fait, à la veille du synode, son coming out et annonce qu'il vit avec un concubin.


Mon commentaire su FB: - Ce billet est un bel exemple du déni, une superbe illustration de ce que dénonce le prêtre polonais, une homophobie d'autant plus enracinée qu'elle est la manière de nier, de dissimuler.L'unique faute ce me semble de ce prélat est de ne pas battre sa coulpe de n'être pas fidèle à la chasteté continente.Je relis Thérèse de Jésus au terme de l'année jubilaire ; "Dieu ne nous exécute pas comme les gens, qui comprend nos faiblesses."« On ne doit pas craindre lorsque l’on marche en vérité devant Sa Majesté avec une conscience pure. Mais je souhaiterais toutes les craintes pour ne pas offenser un instant celui qui à l’instant-même peut nous dé-faire. Que sa Majesté soit content de nous, qui serait contre nous s’en prendrait la tête à deux mains ! On dira peut-être : quelle est l’âme si droite qu’elle peut le contenter en tout ? et c’est pourquoi je crains. En tout cas, pas la mienne, qui est si misérable, sans intérêt et remplie de mille misères. Mais Dieu ne nous exécute pas comme les gens, qui comprend nos faiblesses. Et l’âme, par des grandes réflexions, sent en elle si elle l’aime en vérité. » (Vie 26, 1)
La réponse d'une dame: - On a pas du lire le même texte. Moi je n'y voit que de la miséricorde. Aucun déni, simplement de la miséricorde.  Je ne crois pas que ce prêtre, ni aucun d'ailleurs est torturer pour s'engager dans là sacerdoce. Si un homme trompe sa femme alors qu'il avait fait voeux de fidélité, on ne peut dire que la faute est à L'Église ou qu'il n'est pu vivre son engagement jusqu'au bout.
Mon texte développé :

Ce que je reproche à ce papier. C’est une réaction, et une réaction partiale, pas une analyse. L’auteur a été manifestement agressé. Y a-t-il de quoi ? Est-on miséricordieux, peut-on l’être, lorsque l’on réagit ainsi en défendant l’institution ?
Pas de prise de distance, et même tout faire pour tout mélanger. Que nous importe que le prêtre polonais ait été professeur de l’auteur du billet. Il aurait été mauvais professeur ou excellent, en quoi cela concerne l’événement, cette conférence de presse ? Pour reprendre votre comparaison, dit-on d’un homme ou d’une femme adultère qu’il était un bon prof, un mauvais ouvrier, un excellent commerçant ? Ce mélange des genres me semble avoir un but. Moi, je le connais, je sais de qui je parle. Et même, je l’aimais bien, ou du moins l’estimais, ce prof. Voyez, la preuve que je n’ai pas d’a priori. Et bien, comme chacun sait, tout déni est affirmation. Si, il y a a priori, et l’auteur du billet le manifeste à défaut de le reconnaître.
Je cite : « Un prêtre avoue qu’il est homosexuel, qu’il a un compagnon et mieux encore, il précise que beaucoup de prêtres le sont mais n’osent pas l’avouer. » Là commence le fond de l’affaire. Doit-on avouer l’homosexualité comme on avoue une faute, par exemple le manquement au célibat ? L’homosexualité serait-elle coupable comme le manquement au célibat ? Qu’est-ce que la « chute d’un prêtre » ? L’homosexualité ? Le coming out ? Le concubinage ? La lucidité sur l’état du clergé ? Où est la faute à dire que nombre de prêtres sont homosexuels ? Si c’est faux, c’est un mensonge, et il faut le montrer. Si c’est vrai, en quoi dire la vérité serait avouer comme on avoue une faute ?
Or beaucoup de prêtres sont effectivement homosexuels. (Je vous rappelle que c’est une des raisons qui avait poussé Benoît XVI à la démission, l’ampleur des scandales romains, et cela scandalise manifestement que des prêtres soient homosexuels.) Cette affirmation est balayée d’un revers de plume, sans aucune référence justificative, pire perçue comme une accusation de la plupart des prêtres. Premièrement, pour peu que l’on se renseigne, que l’on travaille dans les séminaires, qu’on lise, la proportion d’homosexuels dans le clergé est plus importante que dans le reste de la population. (Vous pouvez par exemple lire le livre de 2002 de D. Cozzens, vicaire épiscopal et formateur de séminaire.) Deuxièmement, en quoi dire qu’il y a beaucoup d’homosexuels dans le clergé serait-il infamant ? Etre pris pour un homosexuel serait-il infamant ?
La faute de l’Eglise n’est pas d’être la cause du manquement à la continence du prélat, mais le fait que l’homosexualité soit perçue comme un crime, un atavisme ou un péché. En ce sens votre comparaison avec l’adultère dans un couple n’est pas pertinente. Ce n’est pas le problème. J’accorde que le prélat polonais aura brouillé le message en parlant autant de l’homosexualité que de son concubinage. A dire vrai, il prend le soin de distinguer, mais le choc des photos vaut plus que le poids des mots !
Alors venons-en au manque de miséricorde. Il commence par le titre : la « chute d’un prêtre ». Comme celle de Lucifer, ou celle d’Adam et Eve ? Est-ce bien cela ? Un homme qui à quarante trois ans a déjà de telles responsabilités à Rome ne peut, (avec un peu de jalousie et de ressentiment) que se casser la figure en pareille situation. Est-ce bien ce qui s’est passé ? Le manque de miséricorde se poursuit par le déni. C’est justement l’impossibilité d’exister comme prêtre et homosexuel, et plus généralement comme catholique et homosexuel, qui est une violence terrible. Alors juger l’attitude du prélat polonais sans tenir compte de cette violence première, c’est inique, c’est refuser de comprendre, c’est tout sauf de la miséricorde, c’est le rouleau compresseur de l’institution qui se défend, se justifie, jamais ne se remet en cause (ainsi que le dénonce précisément le prélat).
Réclamer du haut d’une pseudo magnanimité (« Nous ne jugeons pas le cœur de ce prêtre. Nous sommes tous de pauvres pécheurs. Nous pouvons comprendre qu’il parte, s’il ne peut plus tenir son engagement. ») que ce prélat ait au moins le bon goût de l’humilité pourrait valoir pour son concubinage, en aucun cas pour l’homosexualité dont il n’est pas plus responsable que du fait d’être un homme plutôt qu’animal, mâle plutôt que femme.
L’auteur de l’article n’a peur de rien. Du haut de ses quelques années de ministères, il connaît le chemin de la fidélité au célibat continent. La faute vient au manque d’« accompagnement des prêtres de la Curie vaticane ». Voilà qui ne manque pas de sel. Premièrement, notre blogeur lui, n’a rien à craindre, il n’en est pas. Deuxièmement, le voilà finalement d’accord avec le prélat, pour d’autres raisons certes, la faute ne serait pas tant celle du prélat mais bien celle de l’Eglise qui s’occupe mal de ses prêtres ! Troisièmement, quelle conception du ministère ? Si l’on n’est pas en pastorale ordinaire, on n’a pas de ministère (« Ces prêtres sans ministère pastoral, sans exercice officiel du culte ») ?
Magie du culte ou de la pastorale ordinaire pour régler des questions que l’on ne veut même pas poser, ainsi celle du célibat consacré comme obligation pour qui pense être appelé au presbytérat, c’est évidemment dangereux, typique d’un fonctionnement institutionnel voire tyrannique. Nous avons raison, c’est la tradition. D’une part ce n’est pas la pratique constante de l’Eglise, même catholique qui admet parfaitement les prêtres mariés (je vous l’accorde, à une femme) et d’autre part, il ne faudra pas pleurer qu’il manque des prêtres et se contenter d’accuser la déchristianisation, si le dogme ne peut être remis en cause (il ne s’agit pas même du dogme, et le dogme a souvent changé, on dit pour ne faire peur à personne, connu des développements).
Le tabou fonctionne à plein (et c’est précisément ce que dénonce le prélat) ; le tabou interdit la moindre miséricorde, puisqu’il commence par faire que l’on refuse de prendre en compte les personnes comme elles sont pour ne penser que des personnes abstraites. C’est tout le débat qui provoque tant de tensions à l’occasion de l’actuel synode. Voyez que notre prélat n’a pas fait un coup seulement médiatique mais a posé des questions centrales.
Que diable, le concubinage notoire des évêques et de prêtres pendant des siècles, alors même que le célibat était obligatoire, y compris après la dénonciation radicale de la Réforme, a rarement conduit à ce qu’ils soient démissionné du jour au lendemain, parfois cela a même servi à ce qu’on les promeuve. « Le Vatican a raison de manifester sa large désapprobation en le démettant de ses diverses fonctions. » Justifier ainsi l’attitude du Vatican à la veille de l’année de la miséricorde, pose encore une foi la question de la miséricorde. Il n’y avait pas urgence. Les bureaux du Vatican sont fermés le WE ! C’est un coup médiatique qui répond à un coup médiatique. Ce n’est pas la miséricorde qui répond au pécheur. Dans quel état est l’Eglise pour être fragilisée par si peu ? Il faut qu’elle aille bien mal et soit aux abois. Comment dans ces circonstances pourrait-elle être miséricordieuse ?