mardi 29 décembre 2015

P. Manent, Situation de la France


Le dernier livre de P. Manent, Situation de la France, DDB, Paris 2015 avait attiré mon attention. En fait, il ne s’agit pas de la situation de la France, mais de la place que peuvent y tenir les musulmans.

1.      Le texte entend proposer des solutions pour de sortir de l’impasse dans laquelle se trouvent la République et l’Islam en France.
Il ne s’agit pas seulement de reconnaître aux citoyens qui sont de confession musulmane mais à la communauté musulmane en tant que telle une reconnaissance à la hauteur de ce qu’elle représente.
La laïcité, telle qu’elle est aujourd’hui entendue, à savoir un strict cantonnement du religieux dans le champ privé, est totalement inadéquate pour donner à nos concitoyens musulmans une reconnaissance à laquelle ils ont droit et à laquelle leur religion les lierait.
Il est patent que l'Islam n'a pas trouvé sa place en France, en ce sens n’est pas accueilli, ou mal, ou peu.
Le livre a été écrit après les attentats de janvier 2015 (cf. chapitre 1) et sort un mois avant ceux de novembre. Ce contexte jette une ombre désagréable sur la réflexion. La question de l’Islam en France aurait-elle un rapport avec la violence terroriste ?

2.      Le texte s’ouvre par une distinction, voire une opposition (p. 23) :
« Je crois que l’on peut résumer sommairement mais impartialement les choses en disant ceci : tandis que "pour nous", la société est d’abord l’organisation et la garantie des droits individuels, elle est "pour eux" d’abord l’ensemble des mœurs qui fournissent la règle concrète de la vie bonne. »
Je ne suis pas convaincu qu'il y ait d'une part l'éthos de nos sociétés occidentales, centré sur la légitimité de toujours plus de droits pour les individus au risque d'effacer le souci du bien commun, et un éthos issu de la culture musulmane, qui privilégie un impératif éthique communautaire reçu d'une tradition religieuse. La ligne de partage entre deux éthos passe à travers la République telle que nous la vivons comme à travers l'Islam.
Ainsi, y a-t-il plutôt des citoyens qui ont envoyé balader les certitudes parce qu'elles ne sont jamais certaines contrairement à ce que leur nom prétend, au risque de se perdre dans le nihilisme, et des membres d'une ou de sociétés traditionnelles qui veulent encore un fondement, une vérité solide, au risque de l'autoritarisme.
Il y a des musulmans, en France, qu'ils soient français ou non, mais aussi dans les pays arabo-musulmans qui veulent secouer le joug de cet autoritarisme. Ils sont souvent persécutés dans les pays arabo-musulmans. Ils sont peut-être la majorité de ceux qui habitent en France.
Il nous faut apprendre à vivre dans un monde sans repère évident, dans un monde du pluralisme, et (faire) croire, comme s’y emploient tant Nicolas Sarkozy que Marine Le Pen à l'homme providentiel, le héros dont la France aurait besoin, est coupable.

3.      Un fond de racisme ?
On lit page 155 : « Clercs et laïcs serrent les rangs et cherchent refuge dans la forteresse catholique, rétrécie et ébréchée, certes, mais qui a encore de quoi faire route longtemps dans des sociétés européennes désormais déchirées entre l'archaïsme des mœurs musulmanes (sic !) et le nihilisme des mœurs occidentales. » Condescendance de l’homme blanc, qui lui, n’est pas archaïque mais fils du progrès, il est vrai, lui en pleine décadence avec le nihilisme de ses mœurs.
Le « pour nous », qui n'aurait rien à voir avec le « pour eux » de l'Islam, devrait donc négocier avec l'Islam pour mieux l'accueillir.
Ce qui est surprenant, c’est que si la laïcité est dénoncée dans son inefficacité pour gérer la question de l’Islam en France, c’est une différence d’éthos qui est avancée comme le problème et non un racisme ordinaire envers certains immigrés. Je ne crois pas avoir lu une allusion à l’histoire des relations de l’Europe avec le monde arabo-musulman. Est-on bien sûr que la question qui fait problème soit celle de l’ethos lié à la religion musulmane ? Le « pour eux », « pour nous », factuellement discutable, n’est-il pas, qu’il le veuille ou non, déjà marqué de racisme ?
L'Islam n'est pas à accueillir, il est chez lui en France, autant que « nous » ! Le droit du sol n'est-il qu'une fiction juridique (vous êtes français sur vos papiers, mais pas vraiment dans les faits) ou une réalité ? Ce n’est pas pour rien que certains veulent revenir sur le droit du sol. Y aurait-il diverses sortes de citoyens, selon qu'ils sont d'origine judéo-chrétienne ou autres ? Laisser entendre le contraire me semble raciste et source de la détérioration ou de l’impossibilité du lien social que le livre voudrait permettre !
Naître Français, que l’on naisse dans une famille de tradition musulmane, judéo-chrétienne, athée, ou autre est suffisant pour être français. C’est à le contester que l’on crée le problème de l’intégration. Car l’intégration ne va pas à sens unique, d’eux vers nous (ils doivent se faire à nos mœurs), mais de chacun vers l’autre (nous devons apprendre à vivre ensemble et cela changera les uns et les autres). Naître français suffit à être français, et il n’y a pas à s’intégrer au sens où les musulmans seulement devraient s’adapter, c'est-à-dire devenir ce que nous sommes ! (Ce que dit d’ailleurs P. Manent.)
Il faut d’abord dénoncer une injustice sur le traitement de l’Islam en France avant de proposer des solutions.

4.      Et il y a en France des tas de gens d'origine athée ! Le livre n’en parle quasiment pas.
La France judéo-chrétienne est une fiction qui prise au premier degré est une fumisterie. La France est aujourd'hui, et depuis quelques siècles déjà, athée, indifférente, païenne. Elle n'est aujourd'hui plus chrétienne, ou alors très minoritairement. Le christianisme n'est plus une civilisation si jamais cela l’a été ou plutôt si c’est une civilisation, alors ce n’est pas la foi chrétienne. La foi et l’évangile, c'est une suite du Christ., hic et nunc. Chrétiens par ses grands parents, cela ne veut rien dire. T'es disciple de Jésus, oui ou non ? Et que tes aïeux l'aient été ne dit rien de ta qualité de disciple, d'athée, ou d'adepte d'une autre religion. Le christianisme, dans nos pays, n'est plus héréditaire, clanique. Penser le contraire, c’est finalement aspirer au type d’éthos de « pour eux », c’est sortir de la séparation du théologique et du politique. Petite confirmation de ce que la distinction des deux éthos ne passe pas entre les religions mais en leur sein.
Réactiver le judéo-christianisme relève de l’idéologie, une idéologie funeste. Et j’ai du mal à voir en quoi cela serait la solution. D’une part, une partie des catholiques, cela a été suffisamment reproché comme collusion des religions, voit dans les positions du « pour eux » une chance pour lutter le « nihilisme des mœurs occidentales ». D’autre part, la foi risque de mener à une critique dans la ligne que je propose ici. La foi commande l’accueil, inconditionnel. Oui, la France de 2015 n’est plus un royaume catholique ni la République de 1905, laïque et/mais encore chrétienne. Elle est changée par le pluralisme. L’Islam en France met en évidence que le problème, c’est la non-reconnaissance de ce pluralisme.
La foi en Jésus ne peut mettre de condition à l'accueil, qui plus est de qui est chez lui. Accueillir avec des conditions, est-ce accueillir ? Je t’accueille à condition que tu penses comme moi. Est-ce accueillir ? Le disciple exhorte au respect des frères tout homme, qu'il soit athée, agnostique, musulman, chrétien, anciennement chrétien, etc.
La loi de 1905 a peut-être plus de ressources que ce qu’on imagine. P. Manent n’en parle pas même ! On cite beaucoup l’article 2, mais très peu le 1er qui, pardon pour le pléonasme, est premier, reconnaissance de la liberté de conscience, en l’espèce de la liberté de culte.
(Le Protestantisme est quasi ignoré, il y a deux mentions je crois des évangéliques à l’américaine.)

5.      Faut-il un Etat plus fort ?
P. Manent estime que l’Etat n’est plus assez fort pour imposer une idéologie fédérative ; c’est pourquoi il invite au sursaut du judéo-christianisme et particulièrement des catholiques qui, malgré leur marginalisation en tant que communauté, demeurent comme tels, au centre de la République (c’est le chapitre 18). Le jugement porté sur les mœurs des sociétés occidentales est fort négatif, nostalgie d’un temps où il en allait autrement. En outre, la critique de P. Manent quant à l’Europe me paraît très proche de celle des populistes. Je préfère quant à moi, pour cette crise des institutions de gouvernement, les travaux de Pierre Rosenvallon. Je me permets de conseiller sa conférence à HEC http://plus.franceculture.fr/le-desenchantement-democratique-par-pierre-rosanvallon

6.      L’analyse ignore totalement la dimension économique.
Marx est enterré. (On ne confondra pas l’analyse de Marx et les totalitarismes qui s’en sont réclamés.) Mais enfin, la politique et la sociologie ne peuvent se penser seulement institutionnellement. C’est toujours aussi une affaire d’économie. Faisons le pari. Si on sort les banlieues du mépris dans lequel on les tient et de l’inégalité où nous les laissons, le communautarisme musulman diminue de façon drastique, l’« intégration » se fait sans grand heurts. Alors, si c’est un mensonge, à juste titre dénoncé par Manent, de faire croire que l’ignorance de l’Islam résout le problème de l’Islam (bon, il n’y avait pas de quoi faire un bouquin sur pareille lapalissade), c’en est un autre que de refuser de prendre en compte une des causes (principales ?) du problème.
(On pourrait aussi dire que tant que le droit de vote est refusé aux non-français vivants en France depuis longtemps, le communautarisme sera la stratégie pour s’exprimer de ceux à qui on en refuse la possibilité.)
La question de l’Islam en France est en grande partie la revanche des pauvres, le retour du refoulé, comme dirait Certeau. Mais P. Manent écrit l’histoire du côté des vainqueurs qui se rendent compte qu’ils ne le seront plus très longtemps. Son mérite est d’arrêter de faire l’autruche un peu plus tôt que d’autres.
(Il est vrai, sur un point, la dimension économique est envisagée à travers les subventions des pays arabes aux associations musulmanes. Mais n’est pas envisagé comme une injustice, au mieux comme une anomalie, une conséquence de l’histoire, que la loi de 1905 ne s’exerce pas de la même manière pour les musulmans que pour les juifs, les catholiques et les protestants.)

7.      Le texte me paraît profondément réactionnaire
L’arrivée d’immigrés change forcément l’équilibre du pays de destination. Il ne s’agit pas d’intégrer, mais de construire ensemble, avec les musulmans en l’espèce et notamment, l’éthos que nous souhaitons. Qui sommes-nous pour exiger quelque chose sans dialogue ? Pour qui nous prenons-nous ? La supériorité occidentale ? Nous avons à construire une république du dialogue, une éthique communicationnelle dirait Habermas.
Réactionnaire parce que fondamentalement, P. Manent n’a pas fait le deuil de la fin des principes qui s’imposeraient d’eux-mêmes, le deuil du savoir absolu comme dirait Ricœur. C’est fini cela. Nous sommes dans le monde de la dissémination du sens, infinie. La question posée par l’Islam est celle de la vie avec l’autre, l’autre différent, l’autre qui parfois à des manières de vivre, de penser notamment la polis, fort différentes voire contraires. On aurait aimé que soit appelé à la rescousse la pensée de l’hospitalité d’un Derrida ou l’éthique de Levinas et de Derrida.
En dehors de la responsabilité, du souci de l'autre, de l'hospitalité, on ne trouvera pas la paix. L'antique « Qu'as-tu fait de ton frère ? » fait sens pour les uns comme pour les autres, ce me semble, dans la civilisation traditionnelle comme dans la société sans fondement. La fraternité est un travail de chaque jour, jamais gagné, toujours à recommencer, parce que c'est tellement plus simple de penser à soi d'abord, à ses intérêts, qu'à notre responsabilité les uns pour les autres.

samedi 26 décembre 2015

La sagesse à laquelle nous aspirons est vie (Ste Famille)


Les chrétiens ignorent souvent non seulement les spéculations qui conduisent à l’affirmation Jésus est Seigneur, mais encore les résultats de l’histoire à propos de Jésus qui a été particulièrement développée au cours du XXe siècle. L’histoire de Jésus telle qu’on peut tenter de l’écrire à partir des évangiles, de l’archéologie et de la connaissance de la culture et de la société du 1er siècle, en particulier du judaïsme, loin de conduire à une meilleure compréhension des évangiles creuse un fossé de l’autre côté duquel la foi se semble se replier.
La semaine dernière, une nouvelle fois, j’ai pu constater ce fossé avec des adolescents. Que la visite des mages ne rapporte pas un événement historique les étonnait et même les ébranlait. Mais alors si tout est question d’interprétation, on peut dire n’importe quoi. Mais alors si les évangiles ont inventé cela, pourquoi n’ont-ils pas inventé le reste ? Des questions plus que centenaires, dont on s’étonne qu’elles perturbent des jeunes qui ont accès à tant d’informations. Les enfants, avec moins de censures, savent encore s’étonner !
Ces ados ne sont pas plus préoccupés que cela par la foi. Certes, ils fréquentent encore une aumônerie à quinze ans, ce n’est pas rien ! Et encore, ne viennent-ils pas participer à une réflexion sur la foi, le Catéchisme de l’Eglise catholique sous le bras, comme d’autres, un peu plus âgés, qui pensent tenir le livre des réponses. Les uns comme les autres, après des années de catéchèse, tombent cependant de la dernière pluie en matière de foi. Qu’ont raconté les catéchistes, les homélies ? Pourquoi, ce fossé entre ce que ces jeunes savent de Jésus et une simple culture générale ? Quelle est leur foi en Jésus ? Et la nôtre ?
Il faut le redire, et cela est d’une orthodoxie parfaitement reconnue. Seuls Matthieu et Luc parlent de la naissance de Jésus. Marc et Jean en ignorent tout. Les récits de l’enfance de Jésus, les deux premiers chapitres de Matthieu et Luc, ne sont pas des récits historiques, des reportages sur les faits. Jésus n’est pas né un 24 décembre, ce que les textes eux-mêmes ne disent pas d’ailleurs, Marie n’est pas allée visiter Elisabeth, les mages ne sont pas venus vénérer le roi des Juifs qui venait de naître, Jésus n’a pas eu de discussion à douze ans avec les docteurs de la loi, etc.
Ces chapitres de l’enfance sont une préface à l’évangile et ne parlent pas de la naissance de Jésus, dont factuellement, ils ne savent rien. Ils présentent les grands thèmes de l’évangile et introduisent à la confession de foi : Jésus est Seigneur.
Est-ce à dire que, historiquement, tout est faux ? Non. Le pèlerinage annuel à Jérusalem est une pratique effective, de certains Juifs, particulièrement pieux, à l’époque de Jésus. Y inscrire la famille de Marie et Joseph en dit long sur la culture religieuse que l’on reconnaîtra à leur enfant lorsqu’il sera devenu Rabbi.
Mais c’est trop peu dire. La vérité du texte est en énigme ; il faut la déchiffrer. Encore faut-il voir l’énigme. Luc nous la propose, énorme. Qui ne la verrait ? Un enfant de douze ans qui tient tête à la sagesse des plus savants ! Evidemment, si vous savez qu’il est le fils de Dieu, que c’est un magicien, rien ne vous étonne. Mais votre savoir vous empêche de vous émerveiller. Car devant les magiciens, normalement, on continue à s’étonner, bien que l’on sache qu’il y a un tour. Là, on ne s’étonne même plus. En fait, on ne veut surtout pas que le texte évangélique nous bouleverse, change quoi que ce soit à notre vie. Qu’il soit domestiqué, muselé, que sa vérité n’ait pas plus d’importance, voire moins, que deux et deux font quatre, et nous serons chrétiens, sans que cela ne change rien à notre vie. Exactement ce qu’il nous faut ! Mais alors Noël est folklore même pour les chrétiens, et ce n’est pas du monde sans Dieu qu’il faut se plaindre, mais de nous-mêmes !
Ne pas s’étonner dans un texte qui met l’étonnement en son centre, c’est encore plus curieux ! Les gens s’extasient, les parents s’étonnent et ne comprennent pas, et nous, nous ne verrions même pas le problème ?
Jésus est ce dont parlent les docteurs de la loi, la vie avec Dieu, Dieu au milieu de son peuple, la loi de sainteté de ce peuple porteur de Dieu, hôte de Dieu. Jésus est la sagesse que ces docteurs et tout le peuple tentent d’approcher. Cette sagesse se découvre dans le temple, parce que lorsqu’il s’agit de vérité, c’est toujours sacré. Cette sagesse se révèle dans les questions que les hommes se posent parce qu’elle n’est pas un savoir, comme deux et deux font quatre, mais la vie, qui se transmet dans le partage.
Jésus avec les docteurs de la loi, c’est une confession de foi, celle de la résurrection. C'est au bout de trois jours que ses parents, figures des disciples qui cherchent et s'étonnent, retrouvent Jésus, comme après sa mort. Jésus est la sagesse de Dieu, celle à laquelle nous aspirons parce qu’elle est vie.
N’est-ce pas cela la vérité, plus que l’incroyable mise en scène que Luc ne cherche pas à nous faire croire ? Jésus est-il la sagesse que nous cherchons dans nos vies, pour nos vies ? Dans le temple, comme les anciens, nous avons ouvert le livre. Il a ouvert nos vies à ce que nous cherchons et qui nous étonne, la sagesse de Dieu, Jésus.





- Pour que l’Eglise, disciple de son Seigneur, participe à l’enfantement d’une humanité fraternelle
- Pour que le monde, chair de notre chair, enfante des enfants pour la fraternité
- Pour que ceux qui sont seuls ou vont passer la mort trouvent en nous les frères qui les enfanteront à la joie
- Pour nous-mêmes et nos familles, que nous nous fassions frères et sœurs de tous, que les liens du sang s’effacent devant ceux d’une commune humanité.

mercredi 23 décembre 2015

Un dieu à l'école de l'humanité ?! (Noël)


Que savons-nous de la naissance de Jésus ? D’un point de vue historique, quasiment rien. Marc et Jean n’en disent pas un mot ; ils font débarquer Jésus adulte, à la fin de sa vie, racontant ses deux dernières années, depuis le début de sa prédication jusqu’à sa mort.
Matthieu et Luc semblent nous renseigner d’avantage, comme pourrait le laisser croire le récit que nous venons d’entendre (Lc 2, 1-14). Mais ils ne savent rien de plus. Ce qu’ils racontent n’est pas un reportage. Il n’y avait personne pour raconter la naissance d’un petit de pauvres palestiniens, au tournant du 1er siècle, aux marges de l’Empire. Et quand bien même ils auraient connu une certaine aisance et culture, ce qui n’est pas impossible, qui s’inquiétait d’une naissance alors que la mortalité infantile est immense, alors qu’il naît des enfants chaque nuit, qui restent anonymes ?
Au moment de l’année où la nuit est la plus longue, où les ténèbres semblent devoir recouvrir définitivement et totalement l’univers, le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. La nuit n’est pas finie. La guerre continue, les attaques terroristes, la mort des migrants dans la mer, et la photo de ce petit syrien sur le rivage, Aylan, que nous ne pouvons pas oublier. La confession de foi ouvre l’évangile avec la naissance de Jésus. Il est la lumière, l’astre d’en haut qui vient nous visiter, l’étoile pour guider notre vie.
La fête de Noël est une invention du 4ème siècle. Bien sûr, celui dont les chrétiens célèbrent la mort et la résurrection chaque dimanche depuis déjà plus de trois-cents ans est né, et il peut être pastoralement opportun de célébrer sa naissance, histoire d’aider les chrétiens à le découvrir vraiment semblable à eux en toute chose. Lui aussi est né, lui aussi a été un enfant, lui aussi a pleuré, eut faim, lui aussi a attendri ses parents et voisins. Du moins selon toute vraisemblance. De lui aussi, il a fallu que l’on s’occupe.
Mais alors rendez-vous compte, si le roi de l’univers est celui dont on doit s’occuper comme d’un nourrisson, le visage de Dieu en est renversé. Le tout-puissant est celui qui fait dans ses langes et qu’il faut changer ! Ce n’est pas très digne. La parole de Dieu ne sait pas parler, au mieux vagir quand elle a faim. Ce n’est pas très digne. Voilà de qui nous sommes les disciples, d’un homme qui a été marmot, totalement dépendant, qui a dû apprendre comme chacun a être propre, à parler, à marcher, à maîtriser ses envies, qui a appris à vivre grâce à l’amour des autres.
La source de l’amour se met à l’école des hommes pour apprendre à aimer. C’est aussi risqué que déraisonnable !
C’est de cela dont parlent nos textes. Rien d’un reportage dont la vérité serait des faits. La vérité des textes que nous lisons, c’est le Dieu qui se révèle à l’homme, qui se donne à lui, autrement que prévu. Dieu se met à l’école de l’humanité. Il est fou, fou d’amour, et ne désespère pas que semblable folie ne soit contagieuse. Et si nous pouvions croire que l’humanité est réellement capable d’être une école d’humanité, même pour un dieu !
Bien sûr, il n’y avait pas de place pour lui dans la maison commune. Comment y aurait-il place pour Dieu chez les hommes ? Comment le créateur des cieux trouverait-il place sous les cieux ? Et pourtant, certains l’ont accueilli. J’entends le papa d’Aylan : « Si quelqu’un claque la porte à la figure d’une personne, c'est très, très difficile. Lorsqu’une porte est ouverte, on ne se sent plus humilié. »
Voilà ce qu’a vécu notre Dieu. La capacité des hommes et des femmes à ouvrir et à fermer des portes, à aimer ou à tuer. Il s’est engouffré dans la porte de l’amour. Et pour les portes qui se sont fermées, il s’est fait porte lui-même. Je suis la porte. Entrez, ouvrez-moi les portes de justice !
Nous ne savons rien de ce qui s’est passé le jour ou la nuit de la naissance de Jésus. Qu’il ne vous en déplaise, le reality-show n’existait pas encore. Vous voilà refaits pour le voyeurisme. Vous ne saurez rien de cette naissance si ce n’est ce que vous pouvez en imaginer à partir de vos propres expériences. Mais il y a mieux, vous aurez trouvé un Dieu qui vous demande de lui enseigner l’amour, de lui apprendre à aimer. Il vous faut rassembler tout ce que vous avez de meilleur. On n’a pas tous les jours pareil élève !
Quand vous n’arrivez pas à aimer, puissiez-vous ne pas vous haïr, ne pas douter de l’humanité, ne pas charger encore un peu plus votre ennemi de tous les maux. Dites à votre élève que c’est à lui désormais de prendre le relai ; que la si vieille humanité n’a plus assez de force, qu’elle n’en a jamais eue assez, c’est de lui, le nouvel Adam, que nous recevons sur la terre la paix même qui habite les cieux.







- Pour l’Eglise qui cherche à se mettre à l’école de son Seigneur.
- Pour le monde, capable du meilleur et du pire.
- Pour Aylan, pour Jerry, notre ami.
- Pour nous tous et ceux que nous aimons.

Lire Thérèse de Jésus avec Michel de Certeau

Vient de sortir le numéro 147 de la Revue de Théologie et de Philosophie.
Aux pages 227-244, « Lire Thérèse de Jésus avec Michel de Certeau ».

Résumé :
Lire Thérèse de Jésus avec Michel de Certeau c’est aborder l’œuvre thérésienne comme une fable, c’est-à-dire une fiction, une stratégie pour dire l’indicible. L’écriture mystique, mais aussi les maladies de Thérèse, les phénomènes extraordinaires ou les voyages, tout cela est d’abord un acte de langage, et ce n’est pas un hasard si Thérèse est une des inventrices du castillan. La thèse certalienne sur la mystique se vérifie. L’autre qui cherche à se dire demeure indisponible et le croyant, le disciple, avec son désir jamais comblé et sans cesse relancé, découvre l’amour qui le fait vivre.

Une version moins complète, en espagnol, se trouve dans La Torre del Virrey