lundi 28 mars 2016

L'Eglise persécute l'Eglise

"Les attaques contre le Pape et contre l’Église ne viennent pas seulement de l’extérieur, mais les souffrances de l’Église viennent proprement de l’intérieur de l’Église, du péché qui existe dans l’Église. Ceci s’est toujours su, mais aujourd’hui nous le voyons de façon réellement terrifiante : que la plus grande persécution de l’Église ne vient pas de ses ennemis extérieurs, mais naît du péché de l’Église et que donc l’Église a un besoin profond de ré-apprendre la pénitence, d’accepter la purification, d’apprendre d’une part le pardon, mais aussi la nécessité de la justice. Le pardon ne remplace pas la justice."

Propos de Benoît XVI (11 mai 2010) qui peuvent aujourd'hui concerner les résistances à la réforme de la curie vaticane, les affaires de pédophilie, le racisme ordinaire partagé par bien des catholiques. (Je pense aussi bien à l'accueil des sans-abris au bois de Boulogne et à la réaction des habitants du quartier, qu'à l'attitude de nombres européens devant la crise migratoire, y compris des évêques comme en Hongrie. Parmi les habitants du XVIe comme parmi les européens, nombre de catholiques...)
Sans nier les persécutions contre les chrétiens, trop réelles comme hier encore au Pakistan, la vague de dénonciation de la "christianophobie" dans nos sociétés pourrait elle-même être agression de l'Eglise.

vendredi 25 mars 2016

Ressusciter (Résurrection du Seigneur)



Pour les chrétiens, en général, la résurrection désigne la vie après la mort. Ce n’est peut-être pas faux, mais un peu étroit, limité, voire pas très juste. La résurrection c’est plutôt la vie avec Dieu. Par conséquent, c’est déjà possible maintenant, avant la mort. Nous avons été baptisés, plongés avec le Christ dans la mort, pour avoir part à sa vie. « Ensevelis avec lui lors du baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts. Vous qui étiez morts du fait de vos fautes et de votre chair incirconcise, Il vous a fait revivre avec lui ! » (Col 2, 12-13). Paul n’écrit pas à des destinataires outre-tombe, mais à des vivants, aux habitants de Colosse.
C’est pour cette vie que nous sommes disciples du Christ. Nous ne sommes pas des épargnants pour une vie après la mort. C’est ici et maintenant que nous avons soif de l’amour infini du Père. « Du moment donc que vous êtes ressuscités avec le Christ », dit Paul un peu plus loin (3, 1).
Cette « petite » précision change un peu, beaucoup, la donne. Nous sommes déjà ressuscités avec le Christ. Nous ne cherchons à engranger des bons points pour une autre vie. Mais nous voulons ici et maintenant vivre une vie nouvelle. Si la foi ne permet pas de transfigurer cette vie, d’en faire un lieu de la présence de Dieu, elle risque de n’être qu’une illusion ou une espérance, vaine de n’être pas vérifiable, efficace.
Etre baptisé, entrer dans la résurrection, c’est non pas attendre une autre vie, éternelle, mais vivre cette vie comme éternelle. « Du moment donc que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d'en haut, non à celles de la terre. » (3, 1-2) Entendons-nous bien, penser aux choses du ciel non pour déserter la terre mais pour faire de la terre un ciel.
Que la terre soit un ciel, un paradis, voilà notre foi, notre espérance, notre mission. Les quelques goûtes d’eau baptismale renferment l’énormité d’une telle affirmation. En recevant le baptême, nous entrons dans une communauté qui a reçu la mission de changer le monde.
C’est dangereux bien sûr. Surtout si cette communauté prend le pouvoir. Certes, à côté des pires atrocités de la chrétienté, il y eut aussi le secours des plus pauvres, la création des hospices, des écoles, des universités, le droit d’asile et j’en passe. C’est dangereux aussi, parce que si nous introduisons le ciel sur le terre, le ver est dans le fruit, les injustices sont dénoncées. Tout système est déjà jugé. Nous en sommes les accusateurs.
Mais changer le monde, introduire le ciel sur la terre n’est possible qu’en dehors de toute revanche, projet de gouvernement ou volonté de puissance. Ce n’est possible qu’à la suite de Jésus, dans la faiblesse, la miséricorde, la tendresse. Ce n’est possible qu’en aimant ce monde aux pieds duquel nous nous mettons, surtout quand il est pauvre ou pécheur. Etre baptisé, être ressuscité avec le Christ, c’est avoir un projet politique, un projet pour la cité, sans violence, avec l’amour, la tendresse, contre une terre qui respire le sang d’Abel.
Le livre de la sagesse sait ce qui advient alors : « Traquons le juste : il nous gêne, s’oppose à nos actions, nous reproche nos manquements à la Loi et nous accuse d’être infidèles à notre éducation. Il déclare posséder la connaissance de Dieu et il se nomme enfant du Seigneur. Il est devenu un reproche vivant pour nos pensées et sa seule vue nous est à charge. Car sa vie ne ressemble pas à celle des autres et sa conduite est étrange. » (Sg 2, 12-15) Encore faudrait-il que nous demeurions justes, de la justification baptismale.
Avec Jésus, c’est la condamnation du mal et déjà la victoire de la justice. Cela change le cœur de l’homme, notre cœur. C’est une conversion, comme lorsque l’on décide de recevoir le baptême. On ne change pas de religion, mais de vie. Cela change la cité, c’est en ce sens, politique. Nous sommes engagés à mettre le ciel sur la terre, à vivre en ressuscités, à laisser la vie éternelle devenir la nôtre. Si nous vivons avec Dieu, la vie éternelle a déjà commencé. Ressusciter, c’est vivre avec Dieu, d’abord aujourd’hui, après la mort on verra.
« Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves » dit la première lettre de Pierre. Alors que nous fêtons la résurrection du Seigneur, savourons notre joie, exultons, renouvelons les promesses de notre baptême, au service d’un monde juste, sans violence, empli de la tendresse du Père.


For many Christians, the idea of resurrection refers to what happens to life after death. It is perhaps not wrong, but it’s a bit narrow, limited in its view, and not very fair to Scriptures. What the idea of resurrection refers to is rather the life “with” God. Thus it is that resurrection is already possible in the now, before our very death and long before the last judgment. For we were baptized, that is immersed with Christ in death, so as to have a share in his risen life. "When you were baptized, you were buried with Christ, and you were raised up with him because of your faith in God’s power. God’s power was shown when he raised Christ from death. You were spiritually dead because of your sins and because you were not free from the power of your sinful self. But God gave you a new life together with Christ. He forgave all our sins." (Col 2: 12-13). Paul does not write to recipients beyond the grave, but to living people, the people of Colossae.
It is for this life that we are disciples of Christ. We are not investors in some sort of “life after death” insurance policy. It is here and now that we thirst for the infinite love of the Father. "Given therefore that you have been raised with Christ," says Paul a little further (3, 1).
This "small" precision changes how we must apprehend resurrection quite a lot. We are already risen with Christ. We are not trying to earn enough points to win another life. We rather want to live a different sort of life already in the here and now. If faith does not allow us to transfigure this life, to make it a place of God's presence, that faith runs the risk of being a mere illusion or a vain hope, something which efficiency is incapable of any form of verification.
To be baptized and to thus partake into the risen life is not to wait for another, eternal, life. It is to live this life as eternal. "Given therefore that you have been raised with Christ, set your hearts on things above, where Christ is, seated at the right hand of God." (3: 1-2) Let’s be clear, this is about conducting our lives in accordance with heavenly standards, so that this earth could become heaven, it’s not about deserting this earth for some sort of lives on clouds with little harps in our hands.
That the earth may become a heaven, an Eden, this is our faith, our hope, our mission. The few drops of baptismal water contain the enormity of such a statement. By receiving baptism, we enter a community that has received the mission to change the world.
It's dangerous of course. Especially if the community takes power! Although besides all the awful atrocities that Christianity in power has committed, there was also the relief of the poor, the creation of hospices, schools, and universities, the invention of the right of asylum, etc. But it’s dangerous also in another way, because living by heavenly standards leads us to denounce injustice, making us social pains in the neck. Yet all social systems (all kingdoms) are judged. And we are called to be their accusers.
But changing the world, bringing heaven on earth, becomes possible only when we manage to do it without any resentment or desire for revenge, without any desire to coerce people or to acquire power for ourselves. Changing the world in a Christian way becomes only possible when we follow Jesus, i.e.: along his path of weakness, mercy and tenderness. It only becomes possible if we love that world enough to become its servants, especially if we are dealing with a poor man or a sinner. To be baptized, to be raised with Christ, is to have a non-violent, loving and tender political project for a land from which the blood of Abel is still crying out to God from the ground.
The book of wisdom knows full well what will happen to us if we start doing that: "Righteous people are nothing but a nuisance, so let's look for chances to get rid of them. They are against what we do; they accuse us of breaking the Law of Moses and violating the traditions of our ancestors. They claim to know God, and they call themselves the Lord's children. We can't stand the sight of people like that; what they are contradicts our whole way of thinking. They are not like other people; they have strange ways." (Wisdom 2: 12-15) But for this to happen, we would need to remain true to our baptismal righteousness.
With Jesus, evil is already condemned and justice victorious. That’s what changes the heart of man, our hearts. It's a conversion, as when one decides to be baptized. In so doing, we do not change our religion, we change our lives. And because this has the effect of changing our communities, it is (in this sense) political. We are committed to bringing heaven to earth, to live as already raised ones, to let eternal life become our own life. If we remain with God and true to Him, then eternal life has already begun. To be raised is to already live with God today, and as for after our death, we'll see.
"That’s why you should be filled with joy, even though you must suffer at the same time different kinds of troubles for a short while still" (1 Peter 1:6) says the First Letter of Peter. As we celebrate the Lord's resurrection, let’s savor our joy, let’s exult and renew the promises of our baptism, in order to be ever more committed to the bringing about of a better world, without violence and full of the tender love of the Father.
Translation Jean-François Garneau

Pas de paix sans justice



Les attentats n’arrêtent pas, dans de nombreux pays. Malgré les discours guerriers ou les réactions bravaches (on vivra comme avant, même pas peur, etc.) nous sommes confrontés à notre vulnérabilité (les pray for… en sont l’illustration). La société qui se pense si forte ne sait pas défendre les citoyens. Nombreux sont les pays visés, riches, moins riches ou pauvres, de tradition chrétienne, musulmane ou animiste.
Les analyses n’ont pas manqué depuis un an ; elles sont indispensables mais peu efficaces. Les interventions militaires et les mesures de sécurité sont fort utiles, mais demeurent grandement insuffisantes. Nous restons avec notre vulnérabilité.
L’éradication du terrorisme n’est pas pour demain. La troisième guerre mondiale, ainsi que dit parfois le Pape, a commencé il y a déjà longtemps, que ce soit avec la chasse, si peu réussie, aux Talibans, les guerres du Golf ou le 11 septembre. La Lybie sera-t-elle le prochain théâtre des opérations ? Rien ne semble pouvoir arrêter le terrorisme qui se revendique de l’Islam et massacre les musulmans eux-mêmes. Nous restons avec notre vulnérabilité.
Pour une large mesure, les apprentis sorciers d’une politique internationale portent la responsabilité de l’émergence de Daech. L’instrumentalisation de l’Islam radical pour contrarier l’invasion de l’Afghanistan est un des premiers actes d’un piège qui se referme sur les Occidentaux. Nous nous croyions les plus forts et nous voila avec notre vulnérabilité.
La mise en évidence de notre vulnérabilité est une chance, une bonne nouvelle. A nous croire tout-puissants que n’avons-nous pas fait, combien de guerres n’avons-nous pas justifiées ? Nous sommes à deux doigts de détruire la planète après être passés à deux doigts d’une destruction atomique massive.
La mondialisation permet la rencontre des cultures, pour peu qu’aucune ne s’impose hégémoniquement, colonialement, économiquement ; sinon elle est l’agression d’une identité que le rejet de l’autre protègerait. L’idéologie identitaire et le refus de voir des cultures transformées à la rencontre des autres sont partagés par les droites extrêmes en Europe, qui prospèrent, et par l’intégrisme musulman. L’extrémisme politique, quoi qu’on en pense, a droit de cité alors qu’on s’emploie à détruire l’intégrisme musulman. Chercher l’erreur !
Les souverainismes ne supprimeront pas plus la violence qu’ils ne la contiendront d’un côté de la frontière. Le terrorisme se moque des frontières, comme internet. Nous avons construit un monde du libre échange où la réciprocité et le partage n’ont pas de place, mais la domination et l’exploitation de plus des trois quarts de l’humanité. Cherchez l’erreur !
Les terroristes usent du libéralisme déréglementé et des moyens de communication les plus modernes (l’économie de Daech n’est quasiment pas isolable du reste du marché). Nous en appelons à la morale et à la justice quand on meurt dans nos rues, que dis-je, quand on tue des nôtres. Mais si d’autres meurent, dans nos rues, à nos frontières, de justice et de morale il n’est plus question. Le terrorisme tue ainsi que notre système économique ; le premier doit être détruit, le second est légal. Cherchez l’erreur !
Le terrorisme islamiste n’a pas pour but de renverser les inégalités. Ce n’est pas Zorro ou Robin des Bois. Il exploite les injustices pour déstabiliser les sociétés, joue de tout ce qui peut opposer, richesses, identités, religions, etc.. Les inégalités et injustices qui, comme Daech mais avec d’autres armes, sont violence, labourent le terrain pour la guerre.
Le terrorisme révèle nos contradictions. Pour l’éradiquer nous sommes sommés de sortir de nos contradictions. Nous resterons vulnérables, parce que c’est le plus grand progrès de ces dernières décennies, pour ne pas détruire l’humanité et la planète. Mais la vulnérabilité n’est vivable que dans la confiance. Construire la paix et la confiance coûte moins cher que la guerre. Mais cela rapporte moins que les armes, les insecticides, et autres systèmes de destruction massive des populations et de la planète…
La confiance ne supprimera pas tous les fous et les furieux dont il faudra continuer à se protéger ; le paradis n’est pas à notre portée. Mais tant que nous refuserons de partager les richesses, tant que nous nous refermerons sur nous-mêmes, tant que nous participerons à une mondialisation injuste, la confiance sera impossible. Il n’y a pas de paix sans justice.
Le contraire de la peur n’est pas la témérité ou l’intrépidité, mais la confiance ou la foi (c’est la même chose). N’ayez pas peur dit le Ressuscité à ceux qui n’ont pas confiance. Croyant ou non en la résurrection de Jésus, nous devons passer de la peur à la confiance pour vivre paisiblement vulnérables. Même laïcisé, même dé-théologisé, l’évangile demeure chemin de vie. A combien plus forte raison, lorsqu’il est confession du Ressuscité !

jeudi 24 mars 2016

Se raconter les derniers moments de celui qu’on a aimé… (Vendredi saint)



Vendredi saint, jour de la passion. Cette année, un 25 mars, fête de l’annonciation. Certes, liturgiquement, l’annonciation sera célébrée le 4 avril, après la Pâques ; cela n’empêche pas la coïncidence, très rare, entre le jour de la conception de Jésus et celui de sa mort. Dans le diocèse du Puy, c’est cause de jubilé. Au Moyen-âge, on aimait ces curiosités calendaires qui donnaient lieu à des fêtes et des indulgences. Cela attirait les foules. C’était bon autant pour l’économie locale que pour la gloire du siège épiscopal.
Par-delà l’anecdote, se dit dans toute sa force, la foi en l’incarnation. Cet homme, conçu et mort, cet homme donc, depuis ce qui rend possible sa naissance jusqu’à son dernier souffle et son ensevelissement, est confessé comme Dieu lui-même. On aurait pu trouver plus symbolique de choisir le jour où Pâques tombe un 25 mars, la résurrection le jour de la conception. Mais ce sont les dates de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus corporel, matériel qui ont été retenues, du début cellulaire au cadavre déjà soumis à la décomposition.
A lire la Passion de Jésus, c’est bien cela qui nous étreint. On n’y raconte pas la fin d’un héros. Point de déclarations emphatiques ou bravaches. Même la mort de Socrate à laquelle on a souvent comparée celle de Jésus n’a pas la même sobriété, la même banalité. Les évangiles disent la mort d’un homme injustement condamné. Toutes les victimes innocentes trouvent ici le récit de leur propre calvaire. Les martyres du Yémen, il y a quelques semaines comme les victimes des attentats, les vies massacrées par les violences sexuelles ou autres, tous racontent avec la passion de Jésus leur histoire, celle de l’horreur. C’est la matière du corps humain qui est rassemblée dans le jubilé ponot, c’est la matière de la vie humaine qui est racontée par la passion de Jésus.
Certes, les évangélistes ont émaillé leurs récits d’allusions qui permettent de deviner, de confesser un autre sens que la mort des innocents. Cependant, ils le font avec une telle discrétion que l’on pourrait ne pas s’en rendre compte. Ils exhibent d’abord la mort de l’innocent. C’est direct, sans détour, et pourtant sobre ; pas de superproduction débordant d’hémoglobine. C’est la mort humaine dans ce qu’elle a de plus révoltante qui est racontée, banalement. Se dire et se redire les derniers instants de celui qu’on a aimé, comme on l’a toujours fait. Ainsi, nous laissons l’évangéliste nous raconter comment est mort celui que nous aimons, jusqu’à la mise au tombeau, lorsqu’on rentre chez soi, que tous sont repartis, qu’il n’y a plus rien à faire, et l’on reste seul, définitivement privé de celui que l’on aimait.
On restera ainsi, hébété, abattu, abasourdi, pendant plus de vingt quatre heures. Pas une lueur de résurrection si ce n’est le pain eucharistique, rassis, de le veille. On ne peut même pas célébrer une messe, pas une goûte de vin. Les disciples suspendent tout ce qui pourrait être un happy end. Avec leur Seigneur, ils pleurent tous les leurs, que la mort a toujours emportés trop tôt, les innocents d’abord, victimes de guerres ou d’attentats, de la maladie ou de la faim. Les églises sont des tombeaux que l’on visite dans un froid aussi glaçant que le cadavre ou la morgue. Rien ne détourne les disciples de la cruauté de ce monde.

dimanche 20 mars 2016

Des prêtres, des pécheurs (Jeudi saint)



Si le jeudi saint est d’après certains la fête des prêtres, je n’ai guère le cœur à la fête ce soir, avec les drames qui ont été révélés, presque chaque jour, dans le diocèse de Lyon. Nous sommes atteints, nous, prêtres de ce diocèse. L’ensemble des chrétiens est touché, et même au-delà. C’est un cauchemar.
Qui est à l’origine de ces révélations en cascade ? Les bruits les plus fous courent. Mais l’homélie n’est pas le lieu d’une enquête policière. L’actualité nous marque ; nos préoccupations et les victimes de prêtres coupables (certaines sont des prêtres) habitent dans notre prière.
Certes, la fête de ce soir n’a pas à être celle des prêtres ou du sacerdoce. Nous sommes contraints, malgré les coutumes, à revenir, si nous n’y étions pas spontanément disposés, au centre, l’acte premier de la passion de Jésus, son dernier repas. (Cet acte est peut-être le seul que racontent les évangiles. La crèche où l’on couche l’enfant emmailloté annonce le tombeau où l’on dépose le cadavre de Jésus dans son linceul. Le procès de Jésus dans l’évangile de Jean s’ouvre dès le chapitre deux, avec les marchands chassés du temple.)
Plus que l’eucharistie, du moins dans sa compréhension restreinte des saintes espèces, c’est la passion que nous célébrons en cette messe de la Cène du Seigneur. Et s’il s’agit d’action de grâce, selon que Jésus a prononcé de telles paroles au cours de son dernier repas, elle est pour toute sa vie. En recevant le pain, nous disons merci à Dieu. C’est la vie qui dans le pain et le vin est convertie en action de grâce. C’est sa vie (son corps, son sang) que Jésus offre en partage.
Pourtant, j’en reviens aux prêtres. Comment est-il possible que ceux qui exercent un ministère, un service, minus, aient pu être et soient encore considérés comme des notables, des hommes à respecter, des hommes dont l’honneur qu’ils ont parfois eux-mêmes piétiné, soit sauvé coûte que coûte ? Il y a une sacralisation du clergé qui est préjudiciable, bien plus que l’anticléricalisme, à l’Eglise, à l’eucharistie, à la mission de l’Eglise dans la société.
Cela commence par la désobéissance formelle à une injonction du Seigneur : « N’appelez personne votre "Père" sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste. » (Mt 23, 9). Et je ne dis rien de Monseigneur, ou d’Eminence. On comprend que pour respecter les choses de la foi, ceux qui sont au service du peuple saint soient considérés au-delà de leur personne. Mais leur sacralisation est contraire à la foi et dangereuse.
Combien de fois les prêtres se sont pris pour le bon Dieu ? Ils savaient et savent ce que Dieu pense. Encore récemment, un confrère parisien écrivait dans La Croix que c’est le Christ qui parle lorsqu’un prêtre prononce l’homélie. Cette formule est plus que malheureuse, fausse selon la tradition et insoutenable théologiquement. Et c’est un prêtre qui rend sa parole inattaquable. Pensée et fonctionnement pervers narcissiques qui organisent le système pour que rien ne lui résiste, rien ne le contredise. Si l’on ajoute que ces hommes du service se sont arrogés le pouvoir, on est au comble de la supercherie. Ils se disent même magistère, ceux qui sont minus, qui exercent le ministère.
Les prêtres ne doivent revendiquer que le service. Le problème, c’est que c’est plus facile à dire qu’à vivre. Nous le savons tous, le service se moque de la réussite de l’existence, de savoir si l’on est heureux, épanoui ou non. Le service ne donne aucun droit. Celles et ceux que leur condition sociale a obligé à être au service sont souvent considérés comme rien. Serviteur, inutile, au sens d’interchangeable, pas indispensable. La raréfaction du clergé n’a pas peu contribué à rendre les prêtres au contraire plus indispensables.
On peut espérer qu’il y a moins de prêtres criminels que de prêtres tout simplement serviteurs, qui font ce qu’ils ont à faire et s’effacent. Le chemin du service pour certains, pour beaucoup, demande tant de conversion. N’est-ce pas ainsi seulement qu’il est possible de présider les assemblées au nom de Jésus, en s’effaçant. Il n’est possible de parler au nom de l’Eglise qu’en disparaissant derrière celle par laquelle on est chargé de porter sa voix.
Il n’y a de prêtres que des pécheurs, et ce péché devrait nous tenir loin de toute fanfaronnade. Il n’y a aucun misérabilisme là-dedans mais nécessité pour la vie de l’Eglise et l’annonce de l’évangile. Nous commémorons Jésus serviteur qui lave les pieds des disciples.
« Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » C’est notre vocation, à nous tous, disciples de Jésus. C’est notre vocation, à nous prêtres, pour que toute la communauté s’agenouille aux pieds de l’humanité.