vendredi 21 avril 2017

Disciples pour vivre (2ème dimanche de Pâques)



Au début du chapitre des apparitions du ressuscité en Jean, il est dit du disciple que Jésus aimait, « Il vit et il crut ». A la fin de ce même chapitre, huit jours plus tard, Jésus dit à Thomas : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Pourquoi dans un cas, voir et croire vont ensemble alors que dans l’autre, ils s’opposent ? (Jn 20, 19-31)
Que vit le disciple que Jésus aimait ? Le tombeau vide. Il vit le vide, il ne vit rien. C’est tout l’inverse de Thomas qui veut mettre sa main dans le côté transpercé du Seigneur, ses doigts à la place des clous. Là où le vide s’expose en sa béance, Thomas veut le boucher, il veut combler le trou. Là où il n’y a rien à voir, Thomas veut une preuve tangible. Mais la preuve tue la foi ; il n’y a pas de place pour la confiance en présence de la preuve.
Si, et pour cause, le récit de Thomas présente comme ressuscité le crucifié, Thomas le crucifie une nouvelle fois, lui plante de nouveau une lance dans le cœur, à faire de ses doigts et de sa main ce qui transperce le corps du Seigneur. Sa main et ses doigts remplacent les clous. C’est dit avec une insistance pénible que notre solidarité avec Thomas dans la non-foi estompe : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Ce que Thomas exige c’est que Jésus reste mort. Ce que le disciple que Jésus aimait rend possible en consentant au vide, c’est une vie nouvelle, inimaginable. Ce à quoi Thomas s’agrippe, c’est à du bien connu, rien qui ne vienne tout remettre en cause ; ce à quoi s’engage le disciple que Jésus aimait, c’est à l’inattendu, à l’inouï, au jamais vu. Thomas est un conservateur, qui a toujours fait comme cela, et ne va pas changer. Le disciple que Jésus aimait est un aventurier, il court vite, prêt à se perdre pour gagner une vie nouvelle.
Déjà du vieil Abraham, il nous avait été raconté qu’« il partit sans savoir où il allait ». C’est ainsi que l’épître aux Hébreux en fait un modèle de foi. Jean de la Croix semble commenter : « Pour aller à ce que tu ne sais pas, tu dois passer par où tu ne sais pas. »
Le terrible de Thomas et de tous ceux qui savent, qui connaissent Jésus, qui maîtrisent le catéchisme mieux que tout le monde, qui dirigent la doctrine de la foi mais en ferment l’aventure, c’est qu’ils sont condamnés à recommencer à faire toujours pareil. Certes, ils ne fichent pas des clous dans la chair du Seigneur, mais c’est pire, ils font de leurs doigts des clous, de leur main des lances, qui immobilisent et tuent le corps du Seigneur, leurs frères.
Croire Jésus, c’est accepter que tout soit toujours inattendu, remis en cause, en question. La mort n’est pas la mort, la vie peut en surgir. Le bon croyant peut lui n’être qu’un sépulcre blanchi ! Une crèche peut être un tombeau, avec un nouveau-né emmailloté comme en un suaire alors qu’un cadavre peut être un homme nouveau, neuf, voyez Lazare, voyez Jésus. C’en est fini du vieil homme, de l’Adam. La vie n’est pas avant la mort, mais après. On naît vieux pour mourir le plus jeune possible. La mort n’est pas la fin de la vie, mais tout ce qui empêche de vivre durant la vie.
On entend les béatitudes. Heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, parce qu’une issue est possible dans la mort de la souffrance et de l’injustice. Comme jadis, alors que le désert se fermait sur les fils d’Israël en un cul de sac, la mer s’est ouverte, contre toute attente, ménageant une issue, donnant vie à un peuple revenu de la mort. Et l’épitre aux Romains précise qu’il s’agit du baptême !
Nous autres, disciples que Jésus aime, ne sommes pas les gardiens d’un dogme, d’une vérité qu’il faudrait défendre dans le monde perdu et dépravé. Parce que la vérité est chemin et vie, il est impossible de la saisir autrement qu’à marcher et à vivre. Il est impossible de la dire, parce que ce que l’on dit n’est jamais la vérité, mais ce que nous prenons pour la vérité. A prétendre dire la vérité, on ne peut que mentir. La foi n’est pas une idéologie vient de rappeler François.
Les disciples que Jésus aime sont à la traine, toujours derrière, à courir derrière celui qui les précède en Galilée, qui les devance au monde, là où tout paraît risqué. A la traîne mais en marche, à la traîne mais nullement gardiens du temple. S’il y a quelque chose à garder, c’est la quête du vide, la marque des clous, le tombeau du matin pascal, l’aventure de la foi, c’est-à-dire de la vie. Nous ne sommes pas disciples de Jésus pour avoir des réponses qui bouchent le vide des interrogations humaines. Nous sommes disciples pour vivre.
« Quand tu t’arrêtes en quelque chose, (j’ose ajouter y compris à la vérité de la foi, ce que tu prétends être vérité de la foi) quand tu t’arrêtes à quelque chose, tu cesses de te jeter au tout », dit encore Jean de la Croix.

samedi 15 avril 2017

Le tombeau est vide (Ressurection du Seigneur)


Il vit et il crut (Jn 20, 1-9). Mais que vit-il ? Rien. Le tombeau est vide.
La Pâque ne consiste pas à recommencer comme avant. La résurrection ne consiste pas à recommencer comme avant. Il ne pourra jamais y avoir d’idolâtrie chez les disciples de Jésus, ou alors c’est qu’ils auront trahi l’évangile de Pâques.
Le tombeau est vide, et nous restons pires que ceux qui pleurent auprès du corps de l’aimé. Nous n’avons même plus le corps. Il n’y a plus rien de Jésus, en dehors de la communauté de ses disciples et ce qu’elle a produit au long des siècles, surtout les Ecritures de la nouvelle alliance et l’immense chaîne de charité, traces où se devine la vie du maître.
Nous avons tous connu le décès d’un proche. Nous savons tous ce qu’est la fin. Tout à l’heure encore, même inconscient, son corps pouvait être embrassé, caressé. Maintenant, c’est le froid du cadavre. Le masque de la mort rend méconnaissable celui que pourtant nous avons toujours connus. C’est fini. Vient l’heure de la fermeture du cercueil. C’est fini. Jamais plus nous ne verrons son visage. Puis l’incinération ou l’inhumation, et il nous reste encore moins. On sait, en rentrant du cimentière, que c’est fini.
Avec Jésus, c’est pareil. Il n’y a rien. Il ne peut rien y avoir, condition pour que le monde qu’il inaugure soit vraiment nouveau. Si tout recommence en Jésus Christ, rien ne recommence comme avant.
C’est si difficile à vivre que très vite, on s’est rattaché à des reliques. Mais de Jésus, le récit du tombeau vide interdisait qu’il y en eût. Il fallu attendre longtemps pour que des restes de la vraie croix, de la couronne d’épines ou le suaire apparaissent. Ceux qui veulent pourtant y reconnaître la réalité historique ne peuvent pas en faire le cœur de la foi, ce que cela devrait être, si vraiment c’était des restes de Jésus. Mais ce qui reste de Jésus, c’est son corps, c’est la communauté de ses disciples, prémices de l’humanité nouvelle. Encore faut-il voir !
C’est difficile à vivre. Et ils sont nombreux à le savoir, même si l’Eglise mondaine fait croire autrement. Jésus serait présent, là, jubilez, criez de joie ! Plaisanterie pour divertir le bourgeois, lui offrir un peu de merveilleux et de douceur dans ce monde si agressif et froid de la violence et des techniques. Nous ne goûtons guère l’art autrement que comme un produit de consommation. Alors, il ne nous reste plus que l’illusion religieuse pour nous consoler.
C’est difficile à vivre. Jean de la Croix interroge : « Où t’es-tu donc caché, bien-aimé, et m’as-tu laissé à gémir ». Il sait qu’il n’y aura plus de paroles de Jésus, de révélations surnaturelles, miracles, apparitions, parce que Dieu a tout dit en son Fils et qu’il n’a plus rien à dire, parce que Dieu a tout donné, lui-même. Mais c’est trop difficile. On dit que la religion populaire a besoin de signes. C’est plutôt que le religieux rapporte trop, en termes d’argent et de pouvoir, pour que l’on détourne les gens des dévotions obvies.
C’est difficile à vivre, mais le tombeau est vide et doit le rester, si nous voulons demeurer fidèles à l’annonce du matin pascal. Quoi qu’il en soit des débordements de religiosité, l’Eglise n’a pu effacer ce drame du vide.
Il vit et il crut. Et que crut-il ? Sa parole donnait la parole aux disciples. Sa parole donnait la parole à ceux qui en étaient privés. Sa parole s’emparait des disciples, pour autant qu’ils étaient du côté des méprisés, défigurés, comptés pour rien. Non seulement sa parole, mais aussi son souffle. Jésus n’est plus là. Le tombeau demeure vide. Jésus est absent, c’est ce que dit Jean : « Où t’es-tu donc caché, bien-aimé, et m’as-tu laissé à gémir ». Mais Jean parle encore à son bien-aimé. Jean ne constate pas l’absence de Jésus, il le prie et crie : « Où t’es-tu donc caché, bien-aimé, et m’as-tu laissé à gémir ».
Il vit et il crut la communauté de son corps. Il y a un monde, des frères, à relever comme le maître l’avait fait. « Confiance, ma fille, ta foi t’a sauvée ! » Voilà ce que l’humanité doit entendre. Voilà notre mission. La résurrection de Jésus n’est pas tant ce qui arrive à Jésus, dont l’évangile ne veut rien dire et scelle définitivement le sort par le vide du tombeau, que ce qui nous arrive, à nous disciples. Nous croyons, c’est-à-dire, que nous sommes envoyés, membres de son corps, habités par le souffle et la parole, pour relever, avec les hommes et les femmes de bonne volonté, tous ceux que le mal tient encore sous sa coupe.
Nous avons vu et nous avons cru. Le corps du Christ est encore au chevet de l’humanité et la rend à la vie. Christ est ressuscité, Christ est vraiment ressuscité !

vendredi 14 avril 2017

La conversion de Dieu (Nuit pascale)



Le sacrifice d’Abraham (Gn 22) est une des lectures de la vigile pascale. En quoi est-il prophétie de la résurrection ? En quoi, plus que bien d’autres textes, s’impose-t-il comme moment-clef de l’histoire du salut, au même titre que le récit de la création et celui de passage de la mer ?
Avec la résurrection de Jésus nous assistons à la conversion de Dieu et le sacrifice d’Abraham offre un récit particulièrement clair de cette conversion. Oui, j’ai bien dit. La résurrection de Jésus est la conversion de Dieu. Plusieurs fois dans les Ecritures, Dieu se repend et se convertit. La première fois où cela est dit, je crois, c’est avec Noé : « Jamais plus je ne maudirai le sol à cause de l’homme : le cœur de l’homme est enclin au mal dès sa jeunesse, mais jamais plus je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fait. » L’arc-en-ciel est le signe de cette alliance de paix avec la descendance noachique, avec l’humanité entière.
Déjà la sentence de mort qui planait sur l’Adam et sa femme, sur Caïn le meurtrier n’avait pas été exécutée. L’homme est chassé du jardin des délices, mais il ne meurt pas, il donne naissance, il vit. Et Caïn est protégé, plus que ne l’a été Abel ! « "Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois." Et le Seigneur mit un signe sur Caïn pour le préserver d’être tué par le premier venu qui le trouverait. »
De nouveau au désert, trahi et méprisé par son peuple, « le Seigneur renonça au mal qu’il avait voulu faire à son peuple. » On dira que ce n’est pas Dieu qui se repend, mais l’homme qui convertit sa conception de Dieu, qui la purifie. Le premier testament en témoigne : « Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. » Avec Jésus l’homme n’est plus celui qui sert Dieu. C’est Dieu qui sert l’homme. « Le fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Conversion, changement de Dieu.
Dieu a changé, mais il se pourrait que nous en soyons encore à l’ancien dieu, archaïque, il se pourrait que nous ne croyions pas encore au Dieu de Jésus ! La nouvelle de sa résurrection ne nous serait pas encore parvenue.
C’est pourtant déjà l’histoire d’Abraham, le père, le modèle, des croyants. Il veut prouver son attachement à Dieu, il veut lui offrir ce qu’il a de mieux. Evidemment, avec un tel raisonnement, cela ne peut que mal finir. Offrir ce qui coûte le plus conduit forcément au sacrifice du fils. Qu’aurions-nous de plus cher ? Or la fidélité, qui est affaire de confiance, ne se prouve pas ou alors c’est la barbarie. Et nous n’en sommes sortis ni en théologie, ni dans la relation aux autres. Nous continuons non seulement à sacrifier les frères (certes plus à nos intérêts qu’à ceux de Dieu, et ce n’en est pas moins barbare !) mais à penser que Dieu réclame de nous des preuves, des épreuves, quelque chose de contraignant, quelque chose qui coûte.
Ne pourrions-nous pas aimer Dieu seulement pour le plaisir ? Cela dévaloriserait-il notre amour, notre foi ? Ne pourrions-nous croire en Dieu seulement pour Dieu, sans autre raison que lui, et nous, et nous avec lui ? Pourquoi faudrait-il en baver pour que ce soit beau et vrai ? C’est quoi cet imaginaire bourrin ? Pas celui du Dieu de tendresse et d’amour.
Mais un bélier qui s’est pris les cornes dans les buissons de nos fantasmes de violence rappelle au vieux père que son jeune fils n’est pas un agneau que l’on abat pour apaiser sa conscience devant Dieu. S’il faut une victime, Dieu s’en charge, « Dieu pourvoit » comme dit le texte. Ce sera une vieille carcasse de bélier qui ne sert plus à rien. Voyez en quelle estime Dieu tient les sacrifices ! Si Dieu offre un fils, c’est pour la vie, et Abraham reçoit de nouveau le fils de la promesse. Si Dieu offre un agneau, ce sera lui-même, donné pour la vie du monde. Dieu pourvoit, Dieu ne cesse de se donner. Voici l’agneau de Dieu.
Ce n’est pas à toi, vieil homme d’offrir quoique ce soit à Dieu. Dieu donne, Dieu se donne. Ouvre les mains, mendie de lui sa générosité. Dieu donne, Dieu sert, Dieu veut ta vie, pas la mort. Voilà la résurrection.

jeudi 13 avril 2017

Qu'un cri au moins déchire notre gorge (Vendredi saint)


S’exposer au texte de la passion, pas si long somme toute, crée un effet que ne remplace ni la connaissance du texte, ni la lecture d’extraits. Le texte est sobre, n’en rajoute pas à la violence ni ne cède au spectacle violent ou sanguinolent. Il demeure à la fois engagé aux côtés de Jésus, comme l’aimé, et distant, sans haine aucune pour les bourreaux et les juges iniques. Il nous mène au cœur de la bassesse humaine, que nous reconnaissons si bien, et dans le même temps nous ouvre à un cri, que le juste vive !
Le livre se referme comme le tombeau, sur la mort, la fin, et la déréliction des compagnons disciples, traitres eux aussi, nous aussi. C’est à la fois le drame du Golgotha et celui, sans cesse répété, de la violence et des injustices dégradantes. La victime de l’injustice fait honte, plus que le vainqueur sanguinaire. Le mal isole et l’injustice condamne au mépris. O nuits de solitude, o soirs de l’abandon…
Nous savons cela. Les victimes de crimes sexuels, pédophilie ou viols, sont et détruits et humiliés. Qui veut les écouter ? L’honneur d’une famille, d’une institution, de l’Eglise vaut mieux que leur vie.
Nous savons cela. Les victimes des attentats, ces derniers jours à Londres, Saint Petersburg, Alexandrie et Tanta, allongent la liste sinistre qui met le monde à feu et font des religions des sentiers qui légitiment la haine. Face à l’idéologie et au crime, qu’est leur vie ?
Nous savons cela. Les migrants rejetés, bons à n’être qu’un argument électoral, pour attiser les peurs et l’exclusion. Mais qu’est la vie d’un pauvre ?
Nous savons cela. La politique au service des puissants, coup d’état de l’argent, soutenu par les plus pauvres, et tyrannie dictatoriale, en Turquie, en Russie, en Tchétchénie et autres pays de l’Est ou anciennement soviétiques, en Afrique… Qu’est la vie des peuples ?
Nous le savons. Les victimes des guerres, armes conventionnelles ou chimiques, peuples affamés par leurs responsables politiques. Qu’est la vie d’enfants quand il s’agit de gagner un peu plus d’argent ou de ne pas en perdre, qu’est la vie d’autrui quand il s’agit de garder le pouvoir ?
Nous le savons. Les victimes de la méchanceté sont légion, harcèlement scolaire ou destruction entêtée de l’autre, ex-conjoints, voisins, querelles de famille, au travail, dans l’Eglise, faits divers qui renouvellent la une des journaux, turpitudes vaticanes, conflits ordinaires, luttes aussi acharnées que mesquines. Devant la haine, que vaut la vie ?
Le mal est banal. La lecture de la passion, par la description d’un mal, la souffrance et la mort du juste persécuté, nous empêche de détourner le regard et nous montre ce que nous faisons, le gouffre de l'horreur. Qu’un cri au moins nous déchire la gorge ! Nous restons là, le cadavre de Jésus sur les bras, que nous oserons baiser dans un instant. Qu’il nous donne de savoir prendre soin de la dépouille de nos frères, ou de leur vie s’il est encore temps.

mardi 11 avril 2017

L'eucharistie entre piété et politique (Jeudi Saint)



Aux premiers siècles de l’Eglise, le triduum pascal couvre le vendredi, jour de la mort, le samedi, la demeure au tombeau et le dimanche, jour de la résurrection. Mort et résurrection apparaissent comme un même événement, le don de sa vie par Jésus, un don de vie qui est source de vie. Durant ces trois jours, une seule messe est célébrée, celle de la nuit pascale.
Le jeudi saint est alors le jour charnière, dernier jour du carême et veille du triduum. On y fait ce qui s’impose à la toute fin du carême, réconcilier les pécheurs pour qu’ils puissent s’unir aux fêtes et bénir l’huile dont on aura besoin pour les sacrements. Cela fait au moins deux messes, qui n’ont pas toujours eu de liturgie de la parole ; les rites de réconciliation ou de consécration en tenaient lieu et l’on enchaînait directement sur la préface.
On n’a pas de trace de messe de la cène avant la fin du IVème siècle. Elle est alors célébrée en soirée, et nous voilà avec trois messes le même jour. Quant au lavement des pieds, pour ancien qu’il soit, il n’est intégré à la commémoration de la cène, qu’à partir de la toute fin du VIIème siècle, et demeure un rite très secondaire peut-être jusqu’au XIVème à Rome, alors que bien sûr, il est de tradition chez les franciscains.
Vers 250, Cyprien de Carthage explique que l’on célèbre l’eucharistie le matin parce que c’est au matin que le Christ est ressuscité. La dernière cène n’est pas la source de l’eucharistie, mais bien la résurrection de Jésus. Nous le disons à chaque célébration : « faisant ici mémoire de la mort et de la résurrection de ton fils, nous t’offrons, Seigneur, le pain de la vie et la coupe du salut, car tu nous as choisis pour servir comme tes prêtres. »
L’eucharistie tient son sens de la Pâque de Jésus, son passage par la mort vers la vie où il entraîne ses frères. La résurrection de Jésus ne le concerne pas tant lui-même que nous tous. Il n’est pas ressuscité, point ; il est le premier né d’entre les morts. Sa résurrection est la nôtre, pour la nôtre. Il est ressuscité pour nous.
C’est exactement ce qu’il dit : Prenez, manger, c’est mon corps pour vous, c’est mon sang versé pour vous. Donner son corps pour que les hommes aient la vie. Non pas offrir son corps et son sang en sacrifice, pour le Dieu, pour dédommager le Dieu de la mise à mort d’un animal ou des moissons, du péché ou en remerciements. C’est le renversement des sacrifices ! Le corps est nourriture pour les frères. Jésus se donne pour que les frères vivent.
C’est toujours à nous, ses frères, ensemble, que Jésus s’adresse. Et nous le disons encore, « qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps ». Le dernier repas construit l’humanité comme fraternité, convertit l’humanité en fraternité réconciliée, est la réconciliation d’une fraternité humaine.
Il ne nous reste qu’à retrousser nos manches, à défaut de quitter notre vêtement, et de faire comme le maître, laver les pieds des frères. Le « Faites cela en mémoire de moi » du dernier repas est exactement synonyme du « C’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous aussi comme j’ai fait pour vous » du lavement des pieds ?
Toutes les fois que nous déconnectons la fraction du pain du service des frères, nous travestissons le sacrement du Seigneur. Une sur-sacralisation du sacrement le dénature laissant penser et pratiquer, de façon criminelle et idolâtrique, que l’on pourrait accéder au corps (sacramentel) tout en méprisant le corps du Seigneur, ses frères. Comment communier et tourner le dos à la communion avec les frères voire les haïr ?
Quelques versets après notre deuxième lecture, on lit dans le texte de Paul : « On doit s’examiner soi-même avant de manger de ce pain et de boire à cette coupe. Celui qui mange et qui boit mange et boit son propre jugement s’il ne discerne pas le corps du Seigneur. »
A force de dévotions au saint sacrement, il se pourrait que nous perdions le sens de l’eucharistie, parce que le véritable culte eucharistique, si toutefois il s’agit d’un culte, ne réside pas dans la vénération de l’hostie, ni dans l’habitation du Seigneur qui viendrait faire en nous sa demeure, mais dans l’édification d’un corps, celui des frères, celui du Christ, par le partage d’une même nourriture, le Seigneur qui se donne à nous. Un peu moins de dévotion et un peu plus de politique nous rendraient plus fidèles au (sacrement du) Seigneur. Nous communions pour que et parce que le Christ veut changer le monde, faire de ses frères un seul corps, le sien.