mercredi 1 février 2017

Aimer Jésus



Peut-on aimer Jésus ? Aimer comme on aime ses amis, ses enfants, ses parents ; aimer comme on aime son conjoint ou un amant. On aura vite fait de dénoncer l’illuminé(e) et l’illusion, y compris nous autres chrétiens. « Il a vu la Vierge ! » Comment aimer celui que l’on ne le voit pas ? Serait-il comme l’ami imaginaire de certains enfants qui disparaît à l’adolescence ?
Ceux qui disent aimer Jésus ne savent guère expliquer ce qu’ils vivent. Que signifie précisément que Jésus leur parle (au cœur) ? Les mots des sentiments et les comparaisons avec la vie ordinaire leur permettent de dire quelque chose. Est-ce à dire que cet amour échappe à la vie ordinaire ? Non, répondront ces amants d’un drôle de genre.
« Un tel amour existe effectivement : il existe des hommes et des femmes qui font de fait de Jésus le centre de leur pensée et de leur vouloir, de leur vie d’amour, de leur existence. » (Karl Rahner, 1981) Mais s’il s’agit d’expliciter ce constat, de le passer au crible de la critique, notamment psychologique, plus rien ! Saint Augustin avait déjà fait le coup avec ses Confessions (397-400) : « Qu’est-ce que j’aime quand j’aime mon Dieu ? » Après des pages où il dit ce que n’est pas ce Dieu qu’il aime, il oublie de répondre ou ne le peut…
C’est Jésus qui dit nous aimer, qui nous appelle ses amis. Plus que de l’illusion de ceux qui aimeraient Jésus, faudrait-il parler de la mythologie évangélique ?
Accueillir radicalement la voie de Jésus ne nécessite pas que l’on aime Jésus ni ne réclame qu’on le prie. (Je ne parle pas de pratiquer des rites ou de réciter des prières, attitudes qu’une anthropologie religieuse suffit à expliquer.) Prier c’est demeurer en lui, demeurer en son amour (Jn 15, 4. 7. 9). Choisir le service comme le chemin pour la fraternité humaine, pour le salut de l’humanité, personne ne l’a fait comme Jésus. Une nombreuse minorité, par toujours chrétienne, est convaincue que c’est la seule solution, quand bien même des baptisés n’y accordent nul crédit. Dans nos sociétés, cet enseignement conserve une force intempestive et nécessaire dont témoignent le discours d’un François et les résistances qu’il suscite.
Je repense à cette femme qui répondait à qui l’interrogeait sur le fait qu’elle demeurait avec un mari impossible : oui ce que vous dites de lui est vrai, mais je l’aime. Est-ce que cela se démontre ? Est-ce folie ou masochisme, syndrome de Stockholm ? Peut-être pour partie. Reste ce que l’on vit dans la chair, dans les tripes : je l’aime. Mon Dieu, je t’aime. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais voila, « tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ».
Cela ne prouve rien. L’amour n’est pas fait pour prouver, ni pour quoi que ce soit ; il est gratuit, à condition bien sûr de n’être pas pervers, de laisser l’autre exister pour lui-même, et c’est bien ainsi que Jésus s’offre. Il disparaît même dans cet amour. Pas étonnant qu’on ne sache pas ce qu’aimer Jésus signifie bien qu’on l’aime. Il est même possible d’aimer Jésus sans le connaître – voilà qui est encore plus déroutant – s’il est vrai, que chaque fois que c’est à l’un de ces petits qui sont les siens que l’on porte assistance (Mt 25), c’est de lui Jésus que l’on s’occupe, c’est lui Jésus, que l’on aime. Les frontières se brouillent : croyants, non croyants, chrétiens, non baptisés. Aucune des catégories n’est pertinente.
Aimer Jésus s’impose comme une nécessité non choisie, si peu consolante, source souvent de souffrance. Un amour sur le mode de l’absence, « comme un grand vide, une blessure », qui transperce le cœur dirait Thérèse de Jésus. « Si Dieu ne m’avait pas divisé l’âme je me serais peut-être établie tranquillement dans le doute serein de mon père et de bien d’autres. Mais je souffre. Et c’est beaucoup ma façon de croire. » (Marie Noël, 1959) Aimer Jésus s’impose autant que cela renverse les certitudes, celles de la foi même. Peut-il en aller autrement si l’on veut échapper à l’illusion et à l’idolâtrie ? Peut-il en aller autrement, si comme tout amour, il échappe à la saisie et se déploie en sa grâce, en sa gracieuse gratuité ?

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