vendredi 31 mars 2017

Au début de la vie (5ème dimance de Carême)



Les évangiles de Matthieu, Marc et Luc consacrent leurs derniers chapitres aux récits d’apparition du ressuscité et à la passion de Jésus. La mort et la résurrection occupent trois chapitres, respectivement sur vingt-huit, vingt-quatre ou seize. Chez Jean, ce sont neuf chapitres sur vingt et un qui sont consacrés à la mort et la résurrection de Jésus.
A partir du chapitre 13, l’heure est venue pour Jésus de passer de ce monde à son Père. C’est l’heure de la Pâque. Les douze premiers chapitres annoncent cette heure imminente. Ils sont structurés autour de six épisodes qui se répondent deux à deux, par amplification : les noces de Cana où l’eau est changée en vin pour quelques uns et la multiplication des pains pour une foule nombreuse ; un enfant est guéri puis un aveugle depuis sa naissance. Un homme paralysé depuis trente-huit ans, presque toute une vie, est remis sur pied, puis un mort, revient à la vie. C’est ce que nous venons d’entendre (Jn 11).
Les six épisodes fournissent une liste non exhaustive, mais déjà assez fournie du mal en sa banal diversité : Boisson et nourriture, signes de l’alliance et moyens de subsistance, comme expérience du manque qui gâche la fête et de la faim qui tenaille les entrailles jusqu’à en mourir ; enfance meurtrie par la maladie jusqu’à la mort, vie détruite depuis l’enfance, au royaume des ténèbres, qui se voit contrainte à mendier, lâcheté et accusation des concitoyens ou coreligionnaires ; vie condamnée par la maladie, le handicap, la dépendance, loterie qui laisse sur le bord du chemin ou d’une piscine ceux qui n’ont pas tiré le bon numéro ; mort et tous, surtout les amis et les sœurs, et même Jésus sont effondrés. Rodent là-dessous le péché et le mal. Depuis le début, on cherche à faire mourir Jésus.
Est-on au bout de l’horreur ? Evidemment non ! La haine se déchaîne contre le juste, hier et aujourd’hui encore. Celui qui est chemin, vérité et vie, est jugé, condamné ; le cul-de-sac de la violence, du mensonge et de la mort semble ne jamais devoir se refermer, semble prendre au piège d’un mal sans retour toujours plus de monde, nous, nous aussi. Sera-t-on au bout de l’horreur ? Evidemment non ! Même avec et après la résurrection de Jésus, le mal des catastrophes naturelles, le mal de notre péché, le mal de la mort continuent de nous atteindre.
L’évangile de Jean est un long procès contre le mal, depuis les premières lignes : Il est venu chez les siens et les siens ne l’on pas reconnu. Ils l’ont même chassé, nous le chassons. Et le combat, l’agonie comme on dit en grec, dure toute la vie. La vie résiste… et sombre. La vie résiste, sombre et… se relève. Ainsi l’évangile de Jean annonce la mort de Jésus comme une ascension et la résurrection de tous : quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. La mort de Jésus est une pentecôte : Inclinant la tête, il transmit l’Esprit.
Il s’agit alors de laisser des signes ‑ six, quasi une totalité ‑, d’indiquer que l’horreur au bout de laquelle on n’en finit pas d’arriver n’est pas le dernier mot. La mort est plutôt le premier mot ! Aveugles-nés, mort-nés, ainsi sommes-nous. Nous avons commencé le carême avec des cendres dont jaillira un feu. C’est le monde à l’envers ou remis à l’endroit. Nous sommes dans la mort et la vie est devant. Nous sommes d’abord vieux, nés vieux et devons revêtir l’homme nouveau. C’est ce que nous venons d’entendre avec Lazare : la mort est avant. Après, quand l’heure est venue, et elle vient, après, c’est la vie.
Est-on au bout de l’horreur ? C’est possible. La résurrection de Lazare, pour incroyable qu’elle soit, fait signe vers la vie. Nous permettra-t-elle de ne pas désespérer de la mort de Jésus et d’espérer un passage ? Sera-t-on au bout de l’horreur ? C’est possible ! La résurrection de Lazare nous invite à faire de notre mort, aujourd’hui, les cendres d’un feu nouveau, à faire de l’horreur du mal et de la mort le lieu de notre engagement pour la vie.
Rejeter le mal en nous et autour de nous autant que nous en avons la possibilité, luter contre les injustices qui tuent, les haines qui massacrent, les inégalités qui réduisent à l’insignifiance. C’est déjà en notre pouvoir. Et nous ne sommes pas seuls, mais une communauté entière, les hommes et les femmes de bonne volonté, ou aux moins les chrétiens, ou au moins les catholiques, ou au moins notre communauté… ça fait du monde.
Et si dans cette lutte ce n’est pas nous qui nous battons pour la vie mais le vivant lui-même, la résurrection de Lazare n’a plus rien d’un truc incroyable. Ce n’est qu’un signe, bien discret, presque insignifiant, que nous sommes non seulement au bout de l’horreur mais au début de la vie, au début d’un monde nouveau.

dimanche 26 mars 2017

Voter selon l'évangile


Alors qu’approchent les échéances électorales, comment voter conformément à notre foi et à l’évangile ? Y a-t-il un vote chrétien, un candidat des chrétiens ?

1. L’enseignement de l’Eglise ou l’appartenance chrétienne indiqueraient-ils pour qui voter ?
Les peuples qui parlent d’une seule voix, sans qu’une oreille ne dépasse, sont ceux de la tyrannie et de la dictature. La liberté de conscience fait que l’uniformité est le contraire de l’unité. Pour être unis voire unanimes, il faut être différents. Les différences dans l’Eglise font de l’unité une mission, une vocation. Irénée de Lyon, à la fin du 2ème siècle, parlait de la symphonie du salut. L’enjeu politique dans et pour l’Eglise est de faire de la multitude des voix une harmonie et non une cacophonie.
Ce que pense l’Eglise n’est pas, contrairement à ce que l’on a pu raconter, ce que dit le chef, Pape, évêque ou prêtre, mais ce que vit le peuple de Dieu dont font aussi partie le Pape, les évêques et les prêtres. Qui s’assiérait sur l’avis des disciples du Christ ne parlerait pas au nom de l’Eglise. Parler au nom de l’Eglise est aussi la mission des baptisés ; cela ne peut être la canonisation de sa propre manière de voir ; il s’agit d’écouter l’Esprit Saint qui agit dans l’ensemble du peuple de Dieu. Bien difficile dès lors de dire ce que pense l’Eglise en dehors de la fidélité au Seigneur. Voilà un critère peu opératoire au moment de choisir un bulletin de vote ! Ce que pense l’Eglise, c’est, habituellement confirmé par les pasteurs mais parfois contre certains, ce qui témoigne de la sollicitude de Jésus envers tous.

2. Y a-t-il un candidat des chrétiens ?
Voter pour un candidat parce qu’il est chrétien, ne relève-t-il pas du communautarisme dont notre culture française se méfie ? Ne doit-on pas rappeler les propos d’Augustin (vers 390) à propos de qui est chrétien et appartient à l’Eglise ? « Beaucoup qui paraissent dehors sont dedans et beaucoup qui paraissent dedans sont dehors. »

3. Y a-t-il un programme chrétien ?
Juger de la conformité à l’évangile d’un programme politique est nécessaire. Force est de constater qu’aucun programme n’exprime l’évangile. C’est impossible, car l’évangile, s’il invite à la transformation de la société selon le modèle du Royaume, n’est pas un programme politique. Jésus a toujours refusé que l’évangile soit lié au pouvoir, parce que l’évangile est service et qu’il se trahirait à prendre le pouvoir, quand bien même la responsabilité de la chose publique, étymologiquement de la république, a toujours été l’objet de la prière des chrétiens.
Selon les évêques de France, il est des propositions politiques contraires à l’évangile, comme ce qui divise, promeut l’exclusion et ne lutte pas contre les inégalités sous quelque prétexte que ce soit par exemple ethnique. Comment revendiquer une identité ou des racines chrétiennes si l’on refuse a priori d’aimer ceux que l’on tient, à tort ou à raison, pour ses ennemis ?

4. Comment décider ?
Plus que les intérêts communautaires, particuliers ou de classe, le bien commun est ce qui doit déterminer notre vote. La recherche du bien commun est le fondement de l’action politique et son critère d’évaluation. Privilégier le bien commun signifie rejeter le clientélisme électorale, les promesses qui favorisent certains, ne serait-ce que pour se les aliéner, aux dépens des autres. La recherche du bien commun, d’aspect si laïc, pourrait bien rejoindre le commandement du Seigneur de s’aimer les uns les autres. Si l’autre, tout autre, est considéré comme un frère, c’est de fait le bien commun que nous promouvons en obéissant au Christ.
Ceux que ces trop brèves réflexions auront fatigués pourront peut-être trouver dans ce verset la norme de leur action : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroit. » (Mt 6, 33).

vendredi 24 mars 2017

"Votre péché demeure" (4ème dimanche de carême)


« Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. » Le problème du pécheur, souvent, c’est qu’il est convaincu d’avoir raison. Non seulement nous faisons le mal, mais nous pensons bien faire, nous ne reconnaissons pas que nous faisons mal. Mensonge sur nous-mêmes, hypocrisie donc, ou aveuglement, précisément ; le mal est redoublé, élevé au carré. Nous n’allons tout de même pas nous compter parmi les pécheurs !
Il faut que l’aveuglement nous ait jetés bien bas, comme l’aveugle-né, réduit à mendier, pour concéder qu’un autre voit mieux que nous. Il faut passer sa vie à mendier pour savoir que vivre c’est compter sur les autres plus que sur soi.
S’il s’agit de foi, on passe à l’aveuglement au cube. Non seulement on est aveugle, non seulement malgré l’aveuglement on dit voir, mais en plus on ne compte que sur soi, alors que croire c’est faire confiance, s’en remettre à l’autre. L’aveugle-né ne sait pas expliquer sa guérison. Il la raconte seulement, la répète autant de fois que nécessaire : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. ». Lui n’est pour rien dans cette affaire, juste bénéficiaire L’obstination à reconnaître ne pas savoir expliquer, le fait de ne pas maîtriser, le conduisent à la confiance, à la foi : « Seigneur, je crois ».
Ce que nous savons de Jésus par la culture et la catéchèse, les théories que nous pouvons élaborer et que l’on appelle parfois théologie ou catéchisme ne peuvent jamais faire disparaître la confiance en Jésus, la rendre inutile parce que nous saurions. Nous ne sommes pas disciples à tout savoir sur Jésus au point de ne plus avoir à croire, nous sommes disciples à demeurer dans l’inconnaissance. « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. »
Qui est Jésus ? Nous n’en savons rien. Mais il y a une chose que nous savons ; nous étions aveugles, et à présents nous voyons. Voilà le chemin de pensée qui conduit le mendiant à devenir disciple, voilà le chemin que l’évangile nous invite à emprunter. Cela suppose juste que nous nous reconnaissions pécheurs. Mais comment pourrions-nous le nier ?
N’allons pas penser que l’objectivité du miracle remplacerait l’objectivité de la foi, entendue comme savoir, contenu à propos de Dieu et de Jésus. Le miracle ici n’est que parabole, le passage des ténèbres à la lumière, annoncé dès le prologue de l’évangile. La vie des disciples est illumination comme disaient les premiers chrétiens pour parler du baptême qu’ils recevaient adultes. Le monde prend un autre sens, une autre allure lorsque l’on voit de la vision que donne Jésus.
Le monde apparaît dans sa vocation de fraternité libérée du mal, la maladie ou le péché (c’est ainsi que commence notre texte (Jn 9), et tout ce qui sauvegarde l’ordre ancien du monde, y compris la religion sacro-sainte des meilleurs, les pharisiens, est révélé pour ce qu’il est, mensonge, aliénation. La lumière est jugement qui met en évidence les pensées d’un grand nombre. La lumière qui vient dans les ténèbres et que les ténèbres rejettent désigne ceux qui se découvrent disciples à leur insu, engagés dans le procès de Jésus lui-même, engagés dans la lutte contre le mal pour un monde fraternel.
Les accusateurs se trouvent mêmes parmi les coreligionnaires ! Les violentes tensions dans l’Eglise n’en sont que l’illustration au niveau institutionnel. La suite de Jésus nous entraîne dans son procès, ainsi que l’aveugle. Mais comme personne n’accueille définitivement la lumière, nous sommes aussi les accusateurs ténébreux de nos frères.
Le procès de l’aveugle est celui de Jésus, c’est-à-dire le jugement du monde et le nôtre, non la sentence vengeresse de Dieu, mais la dénonciation de nos mesquineries, parfois sous couvert de dogmes et de religion, pour garantir l’ordre du vieux monde, l’ordre des ténèbres, qui nous va si bien ; point besoin de faire confiance ; il suffit d’avoir, de savoir et de pouvoir ; contre toute évidence, nous pouvons nous croire sans péchés. C’est stupéfiant !
Ceux qui n’ont rien, pécheurs publics, peuvent être les prophètes du monde nouveau, puisqu’ils ne peuvent que compter sur Dieu, croire en lui. « Jésus le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui. »

vendredi 17 mars 2017

"Donne-moi de cette eau" "J'ai soif" (3ème dimanche de carême)


« Donne-moi de cette eau. » La femme fait fausse route. L’eau dont parle Jésus n’est pas celle qui lui permettrait, magiquement, de ne plus venir jour après jour puiser, de ne plus se coltiner la corvée quotidienne de porter les seaux d’eau jusque chez elle. La femme de Samarie fait fausse route ‑ le quiproquo est chose commune chez Jean ‑ mais elle est en route, elle demande, elle s’adresse, elle prie et supplie, elle s’en remet, fait confiance, croit. « Donne-moi de cette eau. » C’est presque la prière de Jésus à la croix : « J’ai soif ». Voilà que la femme de petite vertu est icône de Jésus, annonce la dernière parole de Jésus.
Combien sont-ils qui se trompent sur Jésus ou ignorent tout de lui ? Combien sont-ils ces opposants à l’Eglise qui pourtant sont en route ? Combien sont-ils les chrétiens, les catholiques, qui confessent de façon orthodoxe la foi de l’Eglise mais sont empêchés de se mettre en route, attachés à la vérité comme l’âne à son pieu ?
Avons-nous soif ? Est-ce notre prière que formule la demande de la femme à la vie peu recommandable : « donne-moi de cette eau » ? Peu importe pour l’heure de savoir ce que nous demandons. Sommes-nous dans une relation de demande, sommes-nous avec Jésus comme ceux qui ont foi, ceux à qui il ne cesse de dire, « ta foi t’a sauvé » ? Mais encore faudrait-il avoir conscience de la nécessité du salut. Les vertueux ont-ils soifs ? Ils peuvent puiser leur eau sans problème ou ont du personnel à leur service pour le faire.
Autour du puits, au plus fort de la journée, comment ne pas crever de soif, comment dissimuler sa soif ? Jésus est toujours présent au bord des puits, près des eaux vives, parce qu’il sait que c’est ici que nous traînons, hommes et femmes de désir. Nous adresserons-nous à lui ? Lui ferons-nous confiance ?
Si nous consentons à ce que la rencontre nous mène là où nous n’avions pas prévu, là peut-être où nous ne voulions pas aller, la route de la vie est ouverte, déchiffrée. « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. » Le disciple le plus vertueux ne peut que reconnaître qu’il n’est pas fidèle, et se réjouir avec tous les pécheurs que Jésus soit venu pour chercher et guérir ce qui était perdu.
Pour être disciple, il faudra sans doute changer de vie. Pour l’heure, il faut oser faire confiance, c’est-à-dire attendre d’un autre que nous-mêmes ce que nous ne pouvons nous procurer, nous en remettre à travers un autre à Jésus lui-même, nous abandonner à l’autre, parabole de Jésus.
La vie de foi est désir qui oblige à rencontrer l’autre, à compter sur l’autre. La vie de foi se nourrit et se désaltère de la différence, celle du frère, celle de Jésus, qui ouvre à ce que nous ne pouvons nous procurer. Nous avons besoin pour croire de rencontrer l’autre, parce que croire c’est mettre sa confiance en quelqu’un qui n’est pas nous.
Une fois Jésus rencontré, ne le prenons pas pour l’arbre à l’ombre duquel nous pourrions nous reposer, le pieu auquel nous nous accrocherions pour que rien ne nous égare ou entraine. Si Jésus est au lieu du désir, il est toujours ailleurs. Comme le puits du désert, il se déplace et nous suit dans notre soif de vie. Aussi inutile qu’impossible de rester sur place.
Un désir figé, c’est le fétichisme, c’est la transformation sacrilège du plus spirituel en plus matériel, un lieu pour prier, des règles pour croire, un rituel à observer scrupuleusement. Or c’est en esprit et vérité que l’on adore Dieu. Si la foi ne nous libère pas de tout, y compris des règles religieuses, si la foi ne libère pas le désir de la rencontre et la rencontre de l’autre, nous nous étions leurrés. L’adoration en esprit et vérité ne nous attache qu’à Dieu, c’est-à-dire aux frères qui sont ses enfants bien-aimés. Attaché à Dieu, il n’y a plus de lieu, de temps, de règles ou de dogmes qui comptent, puisque c’est en esprit et vérité qu’on l’adore.

vendredi 3 mars 2017

Les autres d'abord (1er dimanche de carême)


Jésus au désert est tenté (Mt 4, 1-11). Comment est-il possible que Jésus lui-même connaisse la tentation ? Qu’on lise le livre de la Genèse ou l’évangile, le mal conséquence du fait de céder à la tentation, ne semble pas si grave. Qu’est-ce que manger un fruit interdit ? En quoi cela porte-t-il atteinte au prochain ? Qu’est-ce que transformer des pierres en pain, surtout si l’on a faim ? En quoi cela est-il un mal ? Qu’est-ce que provoquer le miracle, sauter du haut d’un pinacle et compter sur Dieu pour en réchapper ?
On paraît dans tous les cas assez loin de ce qui nous apparaît aujourd’hui comme évidemment mal, le meurtre, le viol, les violences, le mépris des droits de l’homme, le vol et le détournement de biens, la corruption, l’abus de pouvoir. Et pourtant. Se prosterner devant le diable paraît plus dangereux, surtout si le diable n’est pas un personnage de la mythologie chrétienne mais le chiffre du mal. Il y a un crescendo dans les tentations selon Matthieu, la magie, le miracle, la toute-puissance. Cet ordre est modifié par Luc, qui fait du miracle ‑ la mainmise sur Dieu ‑ la tentation suprême.
Derrière le dérisoire d’un fruit dérobé il y a la racine de notre mal, du mal. Il faudrait que nous réalisions : nous pouvons manger de tous les fruits sauf ceux d’un seul arbre. Tous les fruits de tous les arbres, c’est énorme, c’est beaucoup, beaucoup plus que ce dont nous pourrions avoir besoin. Pourquoi cela ne suffit-il pas ? Pourquoi vouloir cet unique fruit ?
Nous n’avons jamais assez, nous voulons toujours plus, nous sommes insatiables. Il nous manque toujours de l’argent, du pouvoir, du plaisir. Ce qui nous manque est plus désirable que ce que nous avons au point que ce que nous avons paraît sans saveur ; le fruit était beau à voir et désirable à manger. Il nous faut toujours passer devant, en premier, avant tout le monde. Qu’on regarde comment nous nous conduisons sur la route, c’est exactement cela, moi d’abord, les autres après.
Faut-il s’étonner de cet appétit de toujours plus ? N’est-il pas le ressort de notre vie ? Le désir est ce qui nous pousse ou nous attire à plus d’inventivité, de découvertes, de connaissances. L’arbre ne s’appelle-t-il pas justement l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ou l’arbre de la vie ?
Pensez-vous que Dieu, sadiquement, ait posé cet arbre au milieu du jardin, pour qu’on ne voie que lui, que l’on bute toujours sur lui ? Evidemment non, l’arbre est dans un coin, caché, mais, au cœur de notre humanité, donc au centre, il y a la blessure de notre finitude, la blessure de n’être pas tout, de n’être pas tout-puissant, ce que curieusement nous appelons Dieu ; le ver est dans le fruit.
Au cœur de notre humanité, il y a une blessure, celle de n’être pas tout, celle de ne pas avoir tout, celle de ne pas passer avant tout le monde. Dit ainsi, c’est infantile, et l’éducation tente de contenir la violence de l’infantilisme. Il ne s’agit cependant pas de la contenir, il faut en sortir, grandir, être homme, de la pleine stature de l’homme, de la stature du Christ.
La finitude est notre condition, source du désir et terrible blessure. La finitude dont nous avons conscience par le désir se fait désir de l’infini. L’infini est notre vocation mais la finitude notre condition. La vocation à l’infini, c’est l’espérance de la satiété, de la justice et de la paix pour tous. La quête de l’infini est ce dont nous vivons dans l’amour, celui des proches, celui que nous portons à tout homme, celui que nous portons à Dieu.
La tentation, c’est l’endroit précis où le désir d’infini peut conduire à tout attendre des autres ou à se saisir de ce que nous pensons pouvoir nous combler. Dans le dérisoire d’un fruit se dit notre humanité. Son désir peut être joie, parfaite, ou mal et mort… des autres. Notre finitude est parfois, souvent, douleur, jusqu’à notre propre mort.
Comment faire de notre finitude et du désir la joie ? A consentir au mal que fait le manque, à consentir qu’être homme c’est manquer de ce qui fait que nous ne sommes pas infinis, à consentir que tout avoir, tout dominer, tout pouvoir n’est qu’un ersatz, un substitut trompeur, qui nous laisse encore plus inassouvis. Le chemin de la joie passe par l’acceptation de la blessure originelle, le chemin de la joie passe par un chemin qui nous fait mal, qui rappelle notre mort, parce qu’il passe par la mort, le renoncement, le chemin du serviteur.
Laisser passer l’autre devant, ne pas tout vouloir, tout pouvoir, tout avoir, nous est douloureux, lutte contre notre infantilisme narcissique, combat de la finitude d’un être qui se sent appelé à l’infini. La joie, la joie parfaite, consiste à ne pas prétendre saisir cet infini mais à le quêter, dans l’amour des frères, proches ou non, dans l’amour de Dieu. Non pas moi d'abord mais les autres d'abord. Les autres d’abord, c’est la vie de Jésus, c’est le chemin du serviteur, c’est notre chemin.