mardi 30 mai 2017

"Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu"



Il est bien des manières de penser la foi chrétienne : pratique plus ou moins assidue des sacrements, connaissance du catéchisme, émotion devant le sacré, recherche du merveilleux voire de l’extraordinaire, ce qui nous dépasse, nous rassure et nous protège, chaleur d’une communauté avec ses mélodies consolatrices, chemin de vie, morale, valeurs.
Il ne faudrait pas oublier l’amour des frères : faire en sorte que tout homme puisse trouver en nous un prochain (et non choisir nous-mêmes notre prochain selon nos préférences). Mais certains diront que cet humanisme manque terriblement du sens de Dieu.
Dans un monde où beaucoup vivent sans Dieu, qu’est-ce que les chrétiens ont de vraiment différent ? Nos valeurs ne sont-elles pas celles que partagent nos amis non-croyants ou croyants d’une autre religion ? Il n’y aurait donc que le religieux et la dévotion pour nous définir ? Le risque serait grand de réduire la foi à une tradition plus ou moins désuète, éthérée, nostalgique, folklorique, identitaire voire sectaire.
La foi ne se dit pas avec un « plus », un spécifique. Elle creuse et dépouille, décentre, appauvrit. Elle est un combat (agonie en grec) pour tâcher de s’abandonner à celui qui le premier nous a aimés et qui nous laisse seuls. Nous ne le voyons pas, nous ne l’étreignons pas, nous ne l’entendons pas. Dieu désormais se tait parce que, comme dit Jean de la Croix, il a tout dit en son Fils ; Dieu ne fait plus rien, ne donne plus rien, parce qu’il a tout donné, parce qu’il s’est donné lui-même en son Fils. Il n’y a plus rien à attendre, puisque Dieu est déjà offert, en ce sens présent.
Les disciples de Jésus ont été saisis (Ph 3, 12-13) par l’insaisissable. Ils ne tiennent rien mais sont retenus. Dieu ne se réduit jamais à ce qu’ils pensent et la vie dans l’Esprit conduit à faire place à l’autre ‑ Dieu et le frère – en se dépouillant même de ce qu’on aime.
Ce combat de la foi est souvent occulté jusque malmener le texte biblique. Ainsi, par exemple, nous comprenons la parabole des talents (Mt 25, 14-30) comme une leçon de morale, l’exigence de faire fructifier ce que l’on a reçu, au point de trouver normal que celui qui a le moins de possibilités soit condamné, juste le contraire de la foi !
La parabole met en scène la rétribution et conduit la logique du mérite récompensé à son impasse, à l’échec de Dieu-même. En effet, où est sa miséricorde, s’il condamne ceux qu’il aime de prédilection, les petits et les pauvres ? Penser Dieu selon la valeur du mérite et de la rétribution, c’est la fin de Dieu. C’est la voie de l’athéisme ‑ car comment pourrait-on vénérer semblable dieu ? ‑ que les chrétiens ont souvent pratiquée et prêchée.
Personne ne sursaute à lire ce que le troisième serviteur dit au maître : tu es un homme exigeant, tu récoltes là où tu n’as pas semé, du ramasses là où tu n’as rien laissé. Bref, tu es un salaud et un voleur, aussi ai-je eu peur et j’ai caché ton argent. Ainsi Dieu serait-il un salaud et un voleur. Ainsi la prière serait-elle insulte. Comment voulez-vous que l’on croie ?
Nulle part le texte précise qu’on doive faire fructifier les talents. Le maître a transmis son bien, comme par héritage. (Même les traductions sont incapables de s’en tenir à la lettre qui dit transmettre et non confier.) Les serviteurs de leur propre initiative le font fructifier parce qu’ils imaginent que Dieu va régler ses comptes avec eux. Comment le croire ?
Hors de la logique de la rétribution, la prière s’élance ainsi : Seigneur, comme ton absence a été longue ! Que tu nous as manqué ! Nous avions bien les talents que tu nous avais donnés. Mais qu’est-ce que cela quand tu tardes tant ? Te voilà enfin, quelle joie !
Comme tout amour, l’amour de Dieu est gratuit. Rien d’extraordinaire. Dieu nous aime pour rien, si ce n’est pour nous (quand bien même nous raterions) et pour lui. Nous aimons Dieu pour lui. « La raison d’aimer Dieu, c’est Dieu même. » C’est tellement évident que seule la gratuité dit l’amour. La prédication et la catéchèse le disent si peu.
Pourquoi ? Parce la gratuité nous place devant l’insaisissable et que, croyants ou non, cela nous est bien difficile ; parce que dans un monde des valeurs, ce qui est gratuit risque d’être sans valeur, de ne rien valoir ; parce que dans un monde sans Dieu, où Dieu ne sert à rien, est gratuit, on ne voit pas pourquoi être disciple.
Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu, écrit Bonhoeffer. C’est notre combat, notre foi en la gratuité, la grâce de Dieu.

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