vendredi 29 septembre 2017

Evangile et hypocrisie (26ème dimanche)

Cette parabole de Mt 21, 28-32 paraît à certains comme la version matthéenne du Fils prodigue. Même si cette hypothèse fort vraisemblable était avérée, on se trouve cependant en face d’une autre histoire, d’une autre « morale de cette histoire ».
Ce qui est souligné chez Matthieu, c’est la cohérence entre le dire et le faire. L’un des frères ne fait pas ce qu’il dit, l’autre fait ce qu’il ne dit ne pas accepter de faire. Entre ces deux attitudes incohérentes, laquelle choisir ? La réponse semble s’imposer : mieux vaut être fidèle en acte qu’en parole.
Ce qui est curieux, c’est qu’il ne paraît pas possible d’imaginer une attitude cohérente, un non qui soit non, dans les actes et les paroles, un oui qui soit pareillement oui.
Comme si pour les hommes, c’était impossible. Comment voulez-vous que nous puissions être fidèles à l’évangile de sainteté, être cohérents avec ce que nous professons ? C’est Jésus le « témoin fidèle », selon l’expression du livre de l’Apocalypse, et lui seul. C’est lui le « oui » de Dieu, ainsi que le dit Paul. « Le Fils de Dieu, le Christ Jésus que nous avons proclamé chez vous […] n’a pas été ‟Oui” et ‟Non”, mais il n’a jamais été que ‟Oui” ! Et toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur oui dans sa personne. »
En conséquence, on pourra penser que l’Eglise aussi échappe à l’incohérence, elle qui est son corps et que nous confessons sainte. Sauf qu’il faut apprendre à comprendre la sainteté de l’Eglise sans ignorer sa précarité institutionnelle et la faillibilité de ses membres. De sorte qu’en dehors de Jésus, il ne se trouve pas de témoin fidèle, pour les hommes, c’est impossible.
La grandeur de l’évangile, c’est trop pour nous parce que c’est la sainteté, et plus l’on y tend, plus l’on sait qu’elle nous échappe. Qui plus est, la sainteté se reçoit et n’est pas du même ordre que ce que l’on dit ou fait. Heureusement ! C’est pour cela précisément que la sainteté peut être notre vocation alors même que nous, disciples de l’évangile, l’évangile nous met en porte-à-faux.
Certains ne supportent pas de le reconnaître parce que cela discréditerait l’Eglise et les saints. Cela nous remettrait trop en cause nous-mêmes. La vérité de l’Evangile que nous portons risque alors de devenir une arrogance orgueilleuse. « Nous, nous sommes dans la vérité ; nous, nous avons la vérité ; nous, nous portons le salut de monde, voire de l’Eglise. »
Parfois, la situation de minorité, telle que nous la connaissons par exemple, renforce la nécessité de cette assurance, une sorte de réflexe ou une affirmation identitaires. Cela peut conduire à éluder tous les obstacles et se muer en certitude arrogante, à l’opposé de l’humilité évangélique. Par exemple, « il n’y a pas de problème à prétendre savoir ce qu’est la foi, le catéchisme le dit ». Or marcher dans la foi, c’est justement ne pas voir ce que l’on espère, comme dit Paul. L’arrogante certitude d’être dans le vrai peut même conduire à faire le contraire de l’évangile, sans que cela effraie, manque de charité, médisance, mépris, intimidation, usage de la force et j’en passe.
Il est tout de même curieux que revienne si souvent dans l’évangile la mise en garde contre l’hypocrisie religieuse, déjà dénoncée par la littérature prophétique. Si les pharisiens hypocrites ou superbes sont la cible de Jésus, ce n’est pas parce leur sort était une préoccupation importante des rédacteurs de l’évangile mais parce que leur attitude, à laquelle Jésus s’était si souvent opposé, se retrouvait dans la communauté même des disciples de Jésus. La sainteté de la foi fait toujours encourir le risque de l’hypocrisie et du mensonge. L’évangile de sainteté que nous portons dénonce notre infidélité, nos trahisons.
Comment faire ? Faudra-t-il se taire pour demeurer cohérents. Ce n’est pas l’option de notre parabole qui reconnaît que l’on fait la volonté du Père par les actes quand bien même nos paroles ne seraient pas en cohérence.
Réjouissons-nous de ce que les publicains et les prostituées nous précèdent dans le royaume, parce qu’un jour ou l’autre nous en sommes de ces gens si peu recommandables qu’ils ne peuvent pas se la jouer. Réjouissons-nous de ce que nos incohérences, lorsque du moins nous ne les nions pas et ne faisons pas les fiers, n’empêchent pas le Père de nous conduire à la sainteté de vie, à la sainteté de sa vie.

mardi 26 septembre 2017

Démocratie



« Les défaites de la démocratie sont des défaites de l’égalité et non la défection des illusions »
Jacques Rancière , En quel temps vivons-nous ? La Fabrique éditions, Paris 2017

dimanche 24 septembre 2017

Contre tous les populismes

La démocratie a besoin d'une opposition pour exister. Mais cette nécessité ne peut rendre acceptables les mensonges et la rhétorique populistes. La rue a-t-elle vraiment chassé les Nazis ? Mensonge. Macron, Jupé, les Nazis, même combats ? Rhétorique insidieuse et mensongère.

"La catastrophe, celle que nous aimerions pouvoir prévenir, n'est pas nécessairement l'irruption soudaine de quelque chose que l'on n'a pas envisagé, cela peut être la continuation de ce que nous vivons. Aujourd'hui, pour penser la catastrophe, nous n'avons pas à avoir beaucoup d'imagination, il suffit de penser que les choses continueront sur leur lancée."
Patrick Boucheron, France Inter "L'heure bleue" 12 12 2016

Pire que le bruits de botes, le silence des pantoufles ». La vraie menace, c'est notre indifférence."
Edwy Plenel citant Max Frisch, France Inter "L'heure bleue" 12 12 2016

vendredi 22 septembre 2017

Les ouvriers de la onzième heure, Dieu se donne (25ème dimanche)



La parabole des ouvriers de la onzième heure ne peut être entendue par les chrétiens depuis que LA religion, c’est le christianisme. Nous, bons catholiques ‑ cela va sans dire, comment ne serions-nous pas bons catholiques ? ‑ nous identifions spontanément aux bons ouvriers, ceux qui sont à travailler dès la première heure du jour, ou au moins la troisième. Evidemment, nous ne sommes pas de ceux qui arrivent au dernier moment pour n’avoir qu’une une heure à faire ! D’ailleurs, n’avons-nous pas été baptisés tout petits, n’avons-nous pas tout fait ?
Or si nous nous identifions aux bons ouvriers, c’est fini, la porte de la parabole est fermée, parce que, dans les quelques allusions au texte que je viens de faire, plusieurs inexactitudes ou infidélités se sont glissées. On n’y parle en effet nulle part de bons ouvriers, et partant, on ne peut donc s’identifier à eux. Si nous lisons le texte de travers, il y a peu de chances que nous puissions l’entendre.
Rien ne permet de déterminer la qualité des ouvriers, bons ou mauvais, même si nous sommes portés à le faire, curieusement, à partir de l’heure de l’embauche. Le texte ne donne pas la possibilité de penser que les ouvriers de la première heure sont meilleurs que les autres. Les derniers disent qu’ils n’ont trouvé personne pour les embaucher. Pourquoi ne pas les croire, pourquoi penser qu’ils sont arrivés tard par insouciance ou j’m’en-foutisme, voire inadaptation sociale, que ce sont des tire-au-flanc ou des profiteurs ? Comment auraient-ils pu imaginer la générosité du maître, qui ne s’est engagé à rien avec eux ? S’il se met d’accord avec les premiers pour une pièce d’argent, avec les suivant sur ce qui est juste, rien n’est dit aux derniers qui partent faire une heure de boulot en faisant confiance. Si le maître les a embauchés même tard, il leur donnera au moins un petit quelque chose, histoire de pouvoir manger ce soir.
Un seul est bon dans cette parabole, le maître. Et cette bonté risque de rendre mauvais l’ouvrier porte-parole de ceux de la première heure, ceux auxquels nous nous identifions, que spontanément nous pensons bons ouvriers : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Lue ainsi, la parabole tourne à l’opposition, au conflit, entre le maître et les ouvriers de la première heure, les premiers seront les derniers, à cause de la bonté du maître. Si nous voulons poursuivre notre distribution de bons points et nous juger premiers de la classe, nous risquons de nous entendre dire que nous observons le monde avec un regard mauvais, que nous sommes mauvais.
Ce n’est peut-être pas un scoop. Dès lors que nous avons LA bonne religion, forcément les autres ne l’ont pas, sont à côté de la plaque, dans l’erreur. Il n’y a qu’à voir comment l’Eglise juge le monde alors même qu’elle proclame avec l’évangile que « Dieu a envoyé son fils dans le monde, non pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé ». Si nous étions un peu moins sûrs de nous, nous aurions pu envisager la parabole autrement, depuis les ouvriers qui reçoivent le denier, comme les autres.
Appelés les premiers (le renversement évangélique est déjà à l’œuvre), sans doute pouvaient-ils penser que leur sort serait vite réglé, une piécette. Et là, quelle surprise ! La profusion. La profusion de la bonté. Evidemment, ce n’est pas une récompense, une rétribution au mérite. Le denier ne dit rien ou si peu de leur travail, mais dit tout du maître. Il donne tout. Il donne tout pour les autres.
Mais nous, qui sommes disciples depuis si longtemps, fidèles depuis si longtemps, il semble que cela nous casse tellement les pieds, que nous ne pouvons plus nous émerveiller, être stupéfaits de la générosité du maître qui donne tout, à nous aussi. Nous sommes comme Jonas, scandalisés que Dieu soit aussi bon pour les autres que pour nous. Nous voulons plus que les autres même si cela venait à regarder Dieu avec un œil mauvais. Nous sommes tellement conscients de notre valeur, de ce que nous méritons rétribution, que la loi avec Dieu, ce n’est pas l’amour mais la rétribution, que nous ne voyons pas que le maître en ce denier, LE denier, a tout donné, lui-même. Nombre de manuscrits porte l’article défini, « ils reçurent le denier », pourtant quasi jamais rendu, comme si les traducteurs ne lisaient pas les textes mais refilaient, sans doute à leur insu, le sentiment commun de ne pas être des derniers.
Quand Dieu donne, il donne tout, lui-même. C’est comme cela en amour. Dieu ne se donne pas à moitié. Et le christianisme n’est pas une religion, LA religion. Il ne s’y agit pas de récompense, ni même d’échange, mais seulement de gratuité, d’amour. Dieu ne donne pas des récompenses ou des trucs, des grâces. Quand Dieu donne, il donne tout, il se donne lui-même.