vendredi 1 septembre 2017

Les disciples, obstacles à l'évangile (22ème dimanche)


Il n’est guère possible de commenter les versets de ce jour (Mt 16, 21-27) sans les relier à ceux de dimanche dernier (Mt 16, 13-20). Celui auquel Jésus déclare « Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t'est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux. » est aussi celui qui s’entend dire : « Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! »
Celui qui confesse la foi est aussi celui qui la trahit. Le disciple est toujours un traitre. Et Pierre en « pleura amèrement ». D’après François, le Pape, impossible d’exercer un quelconque ministère, sans cette conscience de la trahison : « Un prêtre ou un évêque qui ne se sent pas pécheur, qui ne se confesse pas… n’avance pas dans la foi. »
Mais est-ce si sûr qu’il faille parler des ministres pour commenter cet évangile ? La foi de Pierre désigne-t-elle la foi du chef des apôtres, lequel trouverait dans l’évêque de Rome son successeur ? Seul un catéchisme bien peu regardant ou de polémique, contre les orthodoxes, contre les protestants, pourrait dire les choses de façon aussi simpliste.
Que signifie le paradoxe de Pierre, le confesseur qui trahit, le disciple pécheur ? Pierre est moins au autant un disciple qu’un apôtre, un des Douze qu’un chef. Ces Douze, l’Eglise de Paul ne les confondait pas avec les apôtres, et aujourd’hui, il importe aussi de n’en pas réduire la signification à l’apostolat. Les Douze constituent assurément un groupe de très proches de Jésus, mais on sait bien qu’ils ne sont pas les seuls si proches, ni même fidèlement disciples. Des femmes, par exemple, le furent tout autant qu’eux, qui ne trahirent pas. Judas, Pierre, et le dix autres, ce n’est pas l’autre, le méchant, le mauvais disciple, c’est tout disciple. Aucun n’est présent à la croix, à suivre Jésus toujours et encore, même là.
Or c’est précisément ainsi que notre texte définit le disciple : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. »
Les Douze expriment, parmi les disciples, le sens de la mission de Jésus. Jésus ne peut se dire ni se montrer sans les hommes parce qu’il est l’homme pour, l’homme pour les autres, tous les autres. La totalité des disciples, douze, entoure Jésus, accompagne Jésus. Et parmi eux, il y a des traitres, il n’y a que des traites.
Ainsi, quoi qu’il en soit d’une théologie des ministères, la foi de Pierre, c’est d’abord celle des Douze, celle des disciples. Tout disciple s’appelle Pierre sur lequel l’Eglise repose : « Vous-mêmes, comme pierres vivantes, prêtez-vous à l'édification d'un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d'offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus Christ. » Aussi, est-ce nous qui sommes tancés : « Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! »
Il n’est pas possible de se dire disciple sans entendre ce que nous ne pouvons cependant ne pas déjà savoir, nous sommes aussi non seulement pécheurs, mais traîtres, obstacles à celui que nous disons suivre. Un disciple qui n’intègre pas dans la compréhension de sa foi qu’il est toujours aussi un traître, un obstacle à la foi, porte au carré, au cube, exponentiellement, le péché, la trahison et le fait d’être obstacle. Et voilà pourquoi l’évangile s’attaque tellement aux hypocrites.
Comme si les atteintes à l’évangile étaient d’abord le fait des disciples de cet évangile, étaient une circonstance indépassable de la foi. La vérité de l’évangile est toujours portée, quand elle l’est par des disciples, par des traitres, des Satan ! Prendre cette affirmation au sérieux ne se réduit pas à une pieuse disposition spirituelle, je ne suis qu’un pécheur, fausse humilité qui témoigne d’un orgueil plus grand. Elle oblige à intégrer dans notre manière de confesser la foi et de l’annoncer le drame de notre trahison.
Nous ne pouvons penser le péché comme une exception dans la vie du disciple. Il faut penser la précarité de l’être disciple, sa fragilité, sa faillibilité pour ne pas se tromper ni tromper. Il faut penser la précarité institutionnelle pour parler de la sainteté de l’Eglise, non une exception, mais une circonstance qui accompagne toujours l’Eglise. Impossible de brandir la vérité comme si nous en étions les chevaliers blancs et purs. Servir la vérité ne peut que passer, non par une attitude d’autoflagellation, mais par le réalisme de ce que nous contredisons l’évangile.
Nous ne pouvons que disparaître derrière Jésus et les frères (Jésus est toujours avec les frères), nous ne pouvons que préférer disparaître plutôt que d’imposer par la force quoi que ce soit : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. Que servira donc à l'homme de gagner le monde entier, s'il ruine sa propre vie ? Ou que pourra donner l'homme en échange de sa propre vie ? »

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