vendredi 9 février 2018

La pureté selon Marc (6ème dimanche du temps)



Nous lisons semaine après semaine des extraits suivis de l’évangile de Marc. Cela aura été un des multiples apports de la réforme conciliaire que de donner à entendre en lecture quasi continue les évangiles et de nombreux autres textes bibliques. Le lectionnaire devra sans doute être repensé et amélioré après quarante ans d’expérience. Nous ne lisons que trop peu certains textes, l’évangile de Jean par exemple est vraiment morcelé, ne pouvant déployer sa propre logique, nous n’entendons que très rarement des textes-clefs comme la passion ou le fils prodigue !
L’évangile de Marc, très court, est découpé, lui, en si petites péricopes que nous n’avons plus aucun recul. C’est comme regarder un éléphant au microscope : on ne voit plus rien ! Ainsi, aujourd’hui, comme de nombreuses autres fois, nous lisons un miracle. Coupé de son contexte il acquiert un sens qui ne peut être le sien, il perd son sens.
En isolant les miracles du reste de la narration, en multipliant leur lecture, on met bien en évidence la lute permanente de Jésus contre le mal. Mais on accroit le merveilleux, le Jésus superman qui peut tout. Or Jésus n’est pas cela et fuit ceux qui veulent le faire roi, baguette magique qui permet d’échapper à la finitude. Jésus ne veut être le fruit défendu que l’on mange pour ne plus être autre que des dieux. Il vient précisément délivrer de l’emprise de ce fruit. L’homme n’est pas un dieu en miniature, rêve de toute puissance qui se donnerait libre cours. Avec Jésus, l’homme est divinisé tout en restant ce qu’il est, un homme, sans mélange ou confusion ni séparation.
Avec Jésus, c’est l’humanité qui est promise à la vie divine, et non une pseudo divinité, divinité au rabais, divinité de pacotille – ça brille mais c’est du toc ‑ qui remplacerait l’humanité. Les conséquences sont nombreuses. Je n’en développe qu’une, justement à propos du merveilleux des miracles. Ils accréditeraient la vérité de Jésus, ils seraient la preuve de la vérité de Jésus. Catastrophe, s’il faut des preuves, nous sommes dans une enquête policière pour piéger le coupable, celui qui est soupçonné, pas dans l’amour. Faire du miracle l’acte de puissance qui certifie, c’est rater Jésus, tout ce qu’il est, sa vérité, puisqu’il choisit la faiblesse.
Avec cette faiblesse, il est possible de revenir à notre texte. Là Jésus guérit d’une maladie ou infirmité, là il libère un possédé, aujourd’hui, il rétablit dans le corps social un lépreux. Plus qu’une guérison, il s’agit d’une affaire de pureté et d’impureté. Par sa maladie considérée comme contagieuse, le lépreux est non seulement atteint d’une maladie terrible, mais encore d’une exclusion sociale. Les lépreux ne pouvaient se mêler à personne.
Cette maladie, par l’impureté qui lui est liée, définitivement puisqu’on ne savait pas la guérir, entre dans la compréhension religieuse de la société et de l’individu. La lèpre est non seulement maladie incurable, non seulement facteur d’exclusion sociale, mais révélatrice d’une impureté, d’une incapacité, indignité à se tenir devant Dieu, de prendre part aux choses sacrées. Le texte ne dit pas que Jésus libère ou guérit, mais qu’il purifie. Alors qu’il ne pouvait plus prier (on aurait pensé cela sacrilège), plus vivre en paix avec les frères, le lépreux est restauré dans sa capacité à exister dans le registre de la sainteté.
A diversifier les miracles, Marc ne fait pas qu’accumuler les nombreuses occasions pour Jésus de faire reculer le mal et d’annoncer, à travers la libération de quelques uns, celle de tous. Il brouille les frontières reçues du pur et de l’impur. Ce ne sont pas les aliments, dit-il ailleurs qui sont purs ou impurs. Si impureté il y a, elle sort du cœur de l’homme. Ce ne sont pas les plus religieux qui sont purs, ceux qui observent les commandements, mais ceux qui font confiance à la libération qu’ils reçoivent d’un autre (Cf. Mc 7, 1-23). Ce ne sont pas les païens ou les femmes qui sont impurs, mais les hypocrites de la religion (Mc 7, 24-30).
Avec ces versets du chapitre premier (il y a une femme, la belle-mère de Simon, guérie de sa fièvre et un lépreux), se met en place une thématique centrale pour Marc. On trouve le seul autre lépreux de l’évangile à la toute fin du texte. Jésus mange chez Simon le lépreux. (Chez Luc, Simon est pharisien !) Jésus mange chez un lépreux ! C’est chez lui qu’une femme lui verse un parfum sur la tête, onction anticipée du corps bientôt cadavre, onction donnée au messie par une femme. C’est le comble, la pureté se trouve chez le lépreux et la femme (et non au temple ou dans le respect des multiples commandements).
En trois moments qui enjambent le texte de son évangile, au chapitre 1, au chapitre 7 et au chapitre 14, l’antépénultième, Marc déplace la question de la pureté. Elle n’est pas rituelle ou religieuse ; elle n’est pas liée au sexe ou à la nationalité ; elle n’est pas un état mais une manière d’exister. Accueillir celui qui est le lieu de la présence de Dieu en ce monde et qui se révèle tel dans la mort en croix, lorsque le voile du temple se déchire. Le temple est alors aussi vide qu’un tombeau, aussi impur qu’un tombeau. Ce sacrilège est le prix à payer pour que l’humanité soit purifiée. « Je le veux, sois purifié ! », dit Jésus.

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