vendredi 13 avril 2018

L'échec des apparitions (3ème dimanche de Pâques)


Le lectionnaire de l’année B est bien embêté. Il n’y a pas, dans l’évangile de Marc de récits d’apparition du Ressuscité. Du coup, il faut aller piocher ailleurs. La semaine passée, c’était l’apparition à Thomas rapportée par Jean, cette semaine la dernière apparition en Luc. Ensuite, Jean sera lu en complément de Marc, trop court semble-t-il.
Ce faisant, on escamote la théologie de Marc pour qui les apparitions ne méritent pas d’être racontées, selon qui, les apparitions sont un échec. On se rappelle qu’à voir comment Jésus était mort, le centurion avait confessé l’identité de Jésus : « pour de vrai, cet homme était le fils de Dieu ». C’est à voir mourir Jésus, comme un criminel, rejeté, abandonné et moqué par tous, disciples compris, sauf un bon groupe de femmes, que l’on peut connaître qui il est. Dieu est définitivement identifié à l’homme humilié en train de mourir, à l’homme pécheur dont la vie est un échec. « Dieu l’a fait péché pour nous » dit Paul, « Dios lo hizo pecado para nosotros » (2 Co 5, 21).
L’évangile de Marc est écrit pour les perdants de l’histoire, « ceux dont on n’a plus souvenir » (Ps 87), du point de vue des perdants. Il n’y a pas de happy end en Marc, avec tambours et trompettes, tremblements de terre et ouverture des tombeaux comme chez Matthieu. A jamais Jésus demeure le crucifié. C’est ainsi que le désigne aux femmes le jeune homme en blanc : « Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié, il s’est réveillé, il n’est pas ici, voyez l’endroit où on l’avait mis. »
« Les femmes sortirent alors et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes de crainte. Et elles ne dirent rien à personne, parce qu'elles avaient peur. » C’est sur ces mots que s’achève le texte. L’apparition résurrectionnelle est un échec et il semble qu’il ne puisse en aller autrement, parce chercher à voir le Ressuscité, comme Thomas, c’est esquiver la foi.
Les lecteurs ne Marc n’ont pas supporté cet évangile par trop intempestif, qui coupe court au merveilleux. Ils ont rajouté des versets, s’inspirant de l’évangile de Luc en particulier, puis multipliant le merveilleux ; serpents venimeux et poisons ne peuvent atteindre les disciples.
A dire vrai, Marc n’est pas le seul à se méfier des apparitions, et pareillement, les lecteurs de l’évangile de Luc ont rectifié son texte. En Luc, au chapitre 24, le dernier, il y a trois apparitions du Ressuscité. D’abord aux femmes. « Mais ces propos semblèrent aux disciples du radotage, et ils ne les crurent pas. » Vient ensuite le récit des disciples d’Emmaüs. C’est là que le texte a été retouché, quitte à créer des incohérences. On a le nom d’un seul des disciples Cléophas ; quand ils rentrent à Jérusalem, les disciples ne peuvent raconter leur histoire, Pierre, avant, leur dit que le Seigneur est ressuscité. On ne sait comment d’un seul coup, il le sait. Luc n’aurait pas pris la peine de nous le raconter ?
Nous savons par certains manuscrits qu’un autre texte plus cohérent existe, ou les deux disciples, Cléophas et Simon, un juif et un grec, viennent annoncer aux disciples ce qui s’est passé sur la route. Cléphas annonce aux Onze : « C’est bien vrai, le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon », son collègue. On n’appelle pas Pierre Simon normalement.
C’est seulement dans la troisième apparition, lue aujourd’hui (Lc 24, 35-48), qu’enfin les disciples croient. Et encore, il faut que Jésus montre ses mains et ses pieds, mais « ils n’osaient pas encore y croire » ; Jésus mange alors du poisson « devant eux ». Le texte se finit d’ailleurs sans que l’on sache s’ils croient. Luc répète ce qui s’était déjà passé pour les disciples sur le chemin d’Emmaüs, relecture des Ecritures et de la vie de Jésus.
Il a fallu s’y reprendre par trois fois ; soit que l’on veuille allégoriquement dire l’échec des révélations antérieures, à l’humanité, aux Juifs pour qu’enfin les disciples de Jésus connaissent le vrai visage de Dieu, soit que l’on veuille souligner que les apparitions, ça ne marche pas, et que le problème n’est pas l’apparition (voir) mais la foi (croire).
Et nous, où en sommes-nous ? Nous affirmons la résurrection avec la même force d’évidence que les apparitions. Nous avons appris que Jésus est ressuscité. Est-ce cela être disciple ? Cela change-t-il quelque chose en nos vies ? Sommes-nous plus saints que les autres ? Pauvre Eglise qui voit si peu des siens surpasser en sainteté le reste des hommes. Les vérités, les apparitions, voir, cela ne change rien, ça ne marche pas. Voilà ce que disent Marc et Luc.
Il faut consentir à nous abandonner en confiance à celui qui a le pouvoir de changer nos vies. Parce que nos vies seront des vies retournées, converties, il sera possible que nous et d’autres croient que le Crucifié est vivant, que le rebut de l’humanité est son avenir.

1 commentaire:

  1. En paralèle se trouve le récit de la transfiguration. Il s'agit d'une autre vision tout aussi irrecevable, qui rend Pierre fou - il déparle. À mon sens pour la même raison. Mon homélie de la veillée de Pâques : même avec le chapitre ajouté à l'Evangile de Marc, c'est à peine si le témoignage à propos de la Résurrection finit par passer, à la quatrième fois (!) En somme la Résurection est presque absente de l'Evangile de Marc. Non, la Résurection n'est pas un happy end, et il n'est pas facile de croire.

    RépondreSupprimer